Extrait du procès-verbal
DU Slî B AO U A LA MER
à l'interprète Guérin, venait, le premier de tous les indigènes de la région, se mettre à notre disposition. Il protesta de son dévouement et offrit de racheter son inertie par un concours effectif contre ceux auxquels il avait été obligé, disait-il, de se soumettre pour sauver ses propriétés et ses troupeaux. Mis en demeure par le général Hanoteau d'affirmer son bon vouloir par des actes, le caïd allait, deux jours après, à la tète des gens de son soif, incendier deux villages des Beni-Tour insurgés (Bou-Archoua et Ouled-Keddach), situés en face de sa tribu, sur la rive droite du Sébaou. Ces villages étaient mal défendus, car les hommes étaient presque tous aux Ouled-Sabeur avec le gros des rebelles, mais ils étaient habités, et cet acte avait, aux yeux des indigènes, une portée réelle.
Le 13 mai, à la pointe du jour, le capitaine Huber, avec 25 spahis et quelques goumiers, fut chargé d’incendier les villages du sud-est de Dellis et de reconnaître, en évitant de s'engager, les forces réunies aux O. Sabeur.
La petite troupe s'avança jusqu’à G kilomètres de la place, sans rencontrer d'obstacle, mais alors cinq cents Qbaïls environ dévalèrent au pas de course des O. Sabeur, et les premiers arrivés commencèrent une fusillade nourrie sur les spahis occupés à incendier les villages des Ouled-Madjoub et des Ouled-Benamara.
Grâce à la supériorité de leur armement, les spahis tinrent les rebelles à distance, et la mise à feu des villages s'effectua avec un plein succès. Puis nos cavaliers se retirèrent lentement, tiraillant pendant plus d'une heure contre les Qbaïls, qui s’avancaient jusque sur les hauteurs de Boumedas, sous le canon de la place; là, quelques obus arrêtèrent la poursuite.
Les trois journées passées à Tizi-Ouzou par le général Lallemand, le lendemain de son arrivée, n’avaient pas seulement été consacrées à la mise en défense de la place et à la réorganisation du pays ; des reconnaissances de cavalerie ou de goum s’étaient assurées que la route de Dellis par Bordj-Sébaou, Kouanine et Rebeval, était libre; le général en chef avait pu ainsi communiquer avec le général Hanoteau et lui donner ses instructions.
Le 13 au matin, la colonne, laissant ses gros bagages à Tizi-Ouzou, partait par cette route, emmenant avec elle toutes les voitures vides, sur lesquelles on fit monter les malingres et les blessés.
Elles devaient ramener un ravitaillement envoyé d’Alger à Dellis par mer.
Le convoi prit au départ la tète de la colonne, avec deux batail-
LES ÉCHECS DE LA COALITION
Ions d’escorte. Les vedettes ennemies, qui, du liant des crêtes, observaient tous nos mouvements, ne prirent pas garde à ce dispositif anormal.
Quand elles virent le général et toutes les troupes engagées dans la vallée du Sébaou, sur la route du bas, elles rassurèrent les villages des crêtes, qui, presque tous, avaient été couverts de retranchements en prévision d’attaques par les chemins stratégiques de la montagne.
En ce moment, du reste, leur attention était attirée sur un autre point.
A quatre heures du matin, le général llanoteau avait fait sortir de Dellis une petite colonne sous les ordres du chef de bataillon Heyot; il avait pu, grâce au concours delà marine, réunir trois cents hommes appartenant à tous les corps de la garnison, y compris les francs-tireurs, qui avaient sollicité l'honneur de marcher avec l'armée. L’objectif était de reconnaître la position d’Azrou-Naït-Sabeur, point de concen- I ration des rebelles.
L’avant -garde, composée de spahis et de mokhaznya, sous les ordres du chef du bureau arabe, traversa sans être inquiétée les ruines des hameaux d’Aït-el-Medjoub et Benamara, incendiés l’avanlveille, et, peu après, elle signalait la présence de six à sept cents rebelles disséminés dans des embuscades en avant du village d’Azrou- Naït-Sabeur.
Presque aussitôt l’ennemi se déploie en une longue ligne de tirailleurs.
Au lieu de marcher droit sur les obstacles amoncelés, le commandant Heyot divise sa troupe en deux petites colonnes qui abordent le village de deux côtés à la fois, par les crêtes (pii le dominent. Les rebelles sont écrasés par le feu de nos armes à tir rapide; ils ne peuvent tenir et évacuent la position, dont les retranchements n’ont pas même servi.
Le village est incendié, et le commandant Heyot, une fois ses hommes reposés, reprend la route de Dellis. Mais, quand l’ennemi voit que nous revenons sur nos pas, et que ce qu’il a pris pour une avant-garde est, en réalité, l’ensemble de nos forces, il comprend qu’il a pour lui le nombre, et tente un retour offensif. Il est repoussé, et le commandant, se jetant sur la droite, va incendier le village de Brarat1, qui est à peu près désert.
1. Ces quatre villages font partie des Beni-Tour qui en comptent 24 et qui ont une population totale de 4,850 habitants. — Azerou-Naït-Sabeur (le rocher des Aït-Sabeur) a 189 habitants; sa position est très forte. — Brarat (les plaines) a 321 habitants; — Aït-el-Madjoub, 163 habitants; — Benamara, 112 habitants.
DU SÉBAOU A LA MER
Dans cette affaire bien conduite, nous avions un marin de YArmidc tué et 7 blessés dont un franc-tireur et 3 spahis. Les pertes de l'ennemi étaient de 62 hommes hors de combat : 36 des Aït-Ouagenoun et Ifflissène-el-Bahr, 26 des Aït-Sligguem, Beni-Tour et Taouga. Parmi ceuxci était Mohammed-ben-Ahmed-ben-Mahieddine, neveu du vieil Elhadj-Aomar-Mahieddine. Il avait été tué raide d’une balle au front. C’était un homme réputé pour sa valeur et son intelligence : sa mort privait les rebelles d'un chef distingué.
Avec lui avaient encore succombé les notables : Mohammed-Sghirben-el-hadj-Salem et Ameur-Bachatal, d'Azerou; Mohamed-Sghir-ben el-hadj-Slimane et Mohammed-Tatlist, de Cheraba; Ahmed-ben-Salem, des Ouled- Hamida.
Le 16 au matin, alors que le convoi de la colonne poursuivait son chemin le long du Sébaou, le général Lallemand tournait brusquement à droite et gravissait sans coup férir les pentes conduisant à la crête sur laquelle sont échelonnés les trois villages de Taourga1, résidence des Mahieddine.
Il y avait là une grande affluence d’insurgés venus de toutes les tribus voisines, à l’occasion des funérailles de Mohammed-ben-Ahmed-ben- Mahieddine. Aussi les défenseurs étaient nombreux dans ces hameaux entourés de retranchements très bien compris pour résister à l’attaque de la mousqueterie. Mais l'artillerie les couvre d’obus, et, quand les positions ne sont déjà plus tenables pour les défenseurs dont le tir ne nous atteint pas, trois bataillons de zouaves et de tirailleurs, commandés par le colonel Fourchault, les enlèvent d’assaut malgré la courageuse ténacité des Qbaïls. L'ennemi, rejeté dans les ravins boisés que fouillent les projectiles de l’artillerie, laisse le terrain jonché de ses morts.
On s’arrêta pour déjeuner sur les positions conquises ; mais il n’était pas possible de camper sur ce point: il fallut aller plus loin chercher un emplacement meilleur au col de Bab-èn-Zaoua.
Les Qbaïls le savaient bien; ils s’étaient retranchés au col même, sur un piton abrupt et très élevé qui défendait le passage.
La brigade du colonel Faussemagne, qui n'avait pas donné Je matin, fut chargée de les déloger. L’artillerie déblaya le terrain et
1. Taourga (la fourmilière) est le nom de Tunité communale indigène (toufik), qui se compose de trois hameaux: El-Keçaa, 218 habitants; El-Oukalla, 64 habitants, et Aafir (le retranchement), 196 habitants. — La tribu ou fédération des Taourga, ou mieux des Iourguioun (d’après la dénomination berbère), comptait en 187 L huit toufik et 2,145 habitants.