Voir livre II, chapitre v, la note de la page
LES ECHECS DE LA COALITION
Le terrain ainsi déblayé, on s'installe au Tleta, d’où l’on distingue assez nettement, avec une longue-vue, des masses de Qbaïls qui s'agitent dans les villages et sur les crêtes, hors de portée de nos armes.
Ce combat, où il avait été fait une grande consommation de poudre et de munitions, malgré les efforts des officiers pour empêcher des fusillades inutiles sur des ennemis hors de portée, ne nous avait coûté que deux blessés. Il fit cependant un grand effet dans le pays et amena des résultats que n’avaient pas obtenus des combats où le succès avait été plus chèrement acheté.
Le 24, les Aït-Djenaad !, Aït-Ouaguenoun, Izeghfaouène, lllissène-el- Bahr et Aït-Flik, venaient, à l’ exception de quelques fractions, faire leur soumission et fournir des otages.
Depuis la mer, la colonne n’avait pas cessé de parcourir des crêtes étroites très élevées et dominant de chaque côté 40 à 50 kilomètres d'un pays très peuplé. Cette marche était à la fois stratégique et poli- I ique.
La colonne en effet, démesurément allongée sous la protection efficace de l'artillerie, iffacée à l’avant-garde et à barrière-garde, se prolila.it aux yeux des Qbaïls stupéfaits de voir en si grand nombre les rouges culottes des zouaves et des « grand’capoute », qu’on leur avait dit anéantis : les anciens chefs locaux maudissaient et menaçaient même les moqaddems qui les avaient trompés; el plus d’un poète trouvait dans ce spectacle les motifs de chants populaires où Chikh-ellladdad, Aziz et Boumezrag seront fustigés d’importance, alors que l’on exaltera les généraux Lallemand, Saussier et Cérez, et qu’on célébrera la puissance de notre artillerie ou la discipline de nos « soldats invincibles1 2 ».
1. Les Aït-Djenaad comptaient alors 15,839 habitants répartis en trois tribus : Aït-Àddas, 6 touük, 59 hameaux, 6,625 habitants ; — les Aït-Kodhéa, 5 louflk, 21 hameaux, 6,258 habitants; — Aït-Irzer, 5 toufik, 11 hameaux, 2,956 habitants.
Les Izeghfaouène (en arabe Zerfaoua) formaient 5 toulik, 39 hameaux, 6,787 habitants; les Aït-Flek comptaient 9 touük et 13 hameaux, ayant ensemble 3,168 habitants.
2. L'auteur a publié dans la Revue africaine de 1887, page 55, deux chansons kabyles faites par un marabout du village de Tamoura aux Beni-Aïdel, de la tribu même de Chikli-el-Haddad. On peut citer les strophes suivantes :
« Boumezrag n’est pas un homme. Qu’est-il donc? Un insensé, un imbécile; — il a trompé Arabes et Qbaïls; il leur a fait croire qu’il connaissait la situation des chrétiens. De Hamza aux Beni-Aïdel, que d’hommes ont disparu depuis le jour où s’est ouvert le désordre! — Les Ouennougha, Beni-Aïdel et Beni-Abbès mandent les oliviers sauvages. — Il a précipité tout le monde dans la désolation. Pour lui, il s’en est allé à la fête...
« Chikh-el-Haddad a commis un crime monstrueux; il a souillé la religion
D U SEBAOU A L A MEK
Le 25 mai, le général Lallemand quittait ces crêtes et descendait dans la vallée du liant Sébaou par le contrefort qui sépare l’Oued- Abbou de l'Ighzar-Izararène : il campait chez les Amraoua, en vue de Temda, sur le domaine héréditaire des Quled-Oukaci.
Deux colonnes légères et l’artillerie allèrent détruire les établisse-
arabe. — Il a des enfants dépravés qui ne savent commettre que des actions étranges de perversité...
« Aziz a désiré les honneurs, mais ce n’est pas en s’amusant qu’on arrive aux dignités. — Les hommes de gouvernement ne se laissent pas séduire par des caresses...
« Les hommes de la confrérie ont seuls causé 1 insurrection. C’est Aziz qui a excité les khouans. — Ils se sont concertés et entendus aux jours des marchés; chacun devait être capitaine. — Ils ont enfoncé tout le monde dans la boue ; ils ont trompé toutes les créatures; ils sont responsables de tous ceux qui sont morts...
« Beau pigeon, sois mon messager!... Va trouver Chikh-el-Haddad, le détenu; sera-t-il sauvé'? Je pense, au contraire, qu’il est plus que jamais livré aux angoisses...
« Va trouver son ûls; dis-lui de s'amender; veut-il de plus grands malheurs? 1 1 est plongé dans une mer sans fond. Ce n’est ni pour autrui ni pour la religion qu’il a combattu : ni l’un ni l'autre n'avaient besoin de lui. Je crois qu’il s’enfonce dans un gouffre et qu’il mourra sans profession de foi. — Montre-lui sa première origine, qu’il redevienne forgeron, ses ancêtres ont forgé le fer...
« Le drapeau déployé par Aziz était noir et pareil à un haillon rapiécé...
« Le drapeau d'Aziz était sale, il ressemblait à un drapeau en guenille...
« O Chikh-el-IIaddad ! homme aux talismans, écrivain d'amulettes, vil quêteur! — Ta révolte est risible; ton fils est prisonnier! — Tu as donné appui aux mensonges et aux futilités, âne de fondouq que tu es ! »
Et au contraire :
« Le général Lallemand est sorti avec sa musique et ses tentes. — Il est arrivé avec ses soldats invincibles. Les canons et les balles ont parlé. — Il s'est rendu maître de tous les Gaouaoua;..
« Le drapeau victorieux Hotte au-dessus de la tête de Lallemand depuis sa sortie d’Alger; il est porté par un guerrier de grande réputation. — Les, officiers ont ceint des épées brillantes, des vêtements éclatants ; leurs haltes sont réglées d’avance heure par heure. — Il a bien combiné sa manière d’opérer ; il a sauvé les villages de Tizi-Ouzou et de l’Arba (des Aït-lratène, Fort-National)...
« Voici Saussier; devant se dressent ses tambours, il se dirige droit au but.
— Boumezrag hésite, à Taklierat il sera brisé...
« La puissante armée de Saussier s’est précipitée et a rompu les haies, elle s’est emparée du chikh au milieu de ses gens. Les bataillons des khouans ont été anéantis...
« L’étendard brodé et orné de franges, c’est le général Saussier qui le portait.
— Les soldats français, sagement dirigés, sont sortis; le canon a grondé avec méthode. — Ceux qui ont voulu s’opposer à leur marche ont été enchaînés, leurs biens confisqués, eux-mêmes réduits à mendier...
« Le général s'est élancé avec l'impétuosité et l’audace du lion. — 11 s'est emparé de tous ces forgerons fils de Druses [ûls d’Hérôtiques] ; on le voit traverser tous les ravins. — Ah! que l'autorité est terrible pour ceux qui sont pris! C'est ainsi que sont traités les rebelles... »
LES ECHECS DE LA COALITION
monts de cette famille à Temda et à Mekla. Ils étaient déserts, et leur destruction, qui s'accomplit sans résistance, mit en relief l’impuissance de celui qui était encore, dans le pays, le chef de l’insurrection locale.
Ce jour-là, arriva au camp un courrier de Tizi-Ouzou apportant la nouvelle de l’entrée de l’armée de Versailles dans Paris, nouvelle importante pour l’Algérie, car la lin de la Commune allait permettre l’envoi des troupes réclamées depuis tantôt trois mois.
A ce même camp de Temda, des émissaires des Azazga1 affirmèrent au général qu’il n’avait qu’à se présenter avec sa colonne pour recevoir la soumission des villages et se faire donner les otages qu’il voudrait. « Si les gens n’étaient pas venus spontanément, c’est qu’en face d’eux Ali-Oukaci était retranché à Djemaa-Saharidj avec neuf ou dix mille hommes, et qu’il avait juré de raz/.er tous ceux qui se soumettraient. »
Ces renseignements confirmant ceux des espions, le général remontait le Sébaou, le 20 au matin, et, après avoir achevé de brûler Mekla, il venait camper à Freha. Aussitôt les otages promis arrivent, et on peut avec une longue-vue s’assurer de l’importance des contingents réunis à Djemaa-Saharidj2.
Cette petite ville kabyle, adossée à des montagnes abruptes, entourée de ravins profonds et boisés, est précédée de deux positions d'un accès difficile, en avant desquelles les Qbaïls avaient élevé des retranchements très bien disposés.
Le 27 mai, le général faisait marcher sur la ville dix bataillons sans sacs et toute son artillerie. Celle-ci, malgré ses feux convergents, ne peut empêcher l’ennemi d’envoyer constamment de nouveaux défenseurs sur les deux positions qui commandent la bourgade, et, quand le colonel Faussemagne lance ses tirailleurs, ceux-ci rencontrent une énergique résistance; mais ils ont raison de la courageuse ténacité de l’ennemi : ils couronnent les positions et l’artillerie s'y installe. De là les obusiers canonnent les habitations et fouillent les ravins de leurs feux plongeants. On entre alors dans les rues évacuées et ou met le
1. Azazga, ou mieux lazzouguène, toulik comprenant 7 hameaux et 1,156 habitants, et faisant partie des Aït-Ghoubri, fédération ou tribu de 15 toulik, •U) hameaux et 5,739 habitants.
2. Djemaa-Saharidj (le vendredi du bassin est une bourgade de 2,253 habitants agglomérés et faisant partie des Aït-Fraoucène, qui comptent 15 toulik. 15 villages et 7,023 habitants. — Une légende locale veut que les Aït-Fraoucen aient été d’abord les Aït-Fers, le clan des Perses; voir à ce sujet ce qu’en dit l’auteur dans son livre les Origines berbères. Alger, Jourdan, 1889.
DU SEBAOU A LA MER
feu aux maisons, sous les yeux des rebelles qui poussent des cris de rage, pendant que notre tir à longue portée les empêche de tenter des retours offensifs.
L'opération terminée, nos troupes se retirent lentement, par échelon et dans un ordre parfait, sous une pluie battante. Les Qbaïls nous suivent, mais ils n'osent dépasser les crêtes boisées en avant des ruines de la ville. Nous avions Irois tués et seize blessés, dont un officier ; les pertes de l’ennemi étaient énormes.
Le 28 mai, le général campait à Tazazerit, qui, le soir, fut incendié par nos soldats, et, le 29, il rentrait à Tizi-Ouzou, où il allait être immobilisé, jusqu'au 5 juin inclus, par les nécessités d’un ravitaillement à faire prendre à Dellis.
Pendant ces sept jours d'un repos forcé, le général lit rayonner autour de son camp de nombreuses patrouilles et reconnaissances.
Le 31 mai, une de ces reconnaissances, composée de trois bataillons et commandée par le colonel Fourchault, fut imprudemment engagée par son chef, qui, contrairement aux ordres exprès du général, quitta la plaine et entra dans la montagne jusqu'à Taksebt, sur la route de Fort-National.
Plusieurs milliers de rebelles entourèrent sa petite troupe, qui, un instant, fut forcée de se battre à l’arme blanche. La discipline et la supériorité de l'armement eurent cependant raison de l’énergique attaque des Qbaïls; mais cette imprudence nous coûta la mort de sept hommes, fit entrer vingt blessés à l’ambulance, et donna à nos ennemis la satisfaction de nous voir battre en retraite sans avoir obtenu un résultat tangible 1 .
1. La suite des opérations de la colonne Lallemand se trouve même livre, chapitre v : Dans le Djurdjura.
L’Insurrection de 1871.