‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 124 sur 202 · Voir Introduction, page 13, note · texte numérisé non relu

Voir Introduction, page 13, note

2. La famille de Benmenia, pendant près de deux siècles, avait été dans le pays l’élément guerrier autour duquel s’étaient groupés les Qbaïls pour conserver leur indépendance et résister aux incursions des seigneurs du Ferdjioua, ou aux tentatives plus rares des Turcs de Djidjeli. En temps de paix ils n’avaient aucune autorité, mais en temps de guerre ils étaient toujours choisis comme chefs ou comme arbitres. Après avoir fait le coup de feu contre nous jusqu’au 19 mai 1831, Boudjema-Benmenia avait fait sa soumission, et, depuis, lui et scs deux fils nous avaient donné des preuves constantes de dévouement; ils s’étaient affirmés comme guerriers lors de l’insurrection du Babor en 1864, et, en 1871, les deux caïds Belgacem et Ahmed-Benmenia étaient cités comme des serviteurs modestes, intelligents, bien en main et aussi appréciés de leurs administrés que de leurs chefs. Lu premier était caïd des Beni-Amrane-Djebala et Beni-Khettab- Gheraba; le second, caïd des Beni-Afer et des Djimla.

3. La famille des Benhabilès s’était jadis ralliée aux Turcs, mais sans aliéner son indépendance. Ses membres étaient fournisseurs des bois de la marine algérienne. Grâce à cette fonction, ils étaient, ainsi que la fraction des Beni- Foughal, reconnus exempts de tout impôt ou redevance et entretenaient des relations amicales avec le caïd turc de Djidjeli.

. Ils avaient été des premiers à se rallier à nous après l’occupation de cette ville. Leur influence s'était beaucoup augmentée en 1864. époque où le spahi Belgacem-Benhabilès (engagé en 1860, s’était fait remarquer par son intelligence et par sa vigueur à la colonne du général Desvaux. Nommé alors caïd du Babor, il avait réussi à mettre le calme, la paix et Tordre dans un pays qui, jusqu’alors, avait échappé à notre action politique ou administrative. Son frère aîné avail été mis à la tète du eaïdat des Beni-Foughal, composé de quatre tribus : Beni- Foughal, Beni-Ourzeddin, Beni-Yadjis, Beni-Medjeled-Dahra. — Le troisième frère avait continué la tradition de sa famille : il était garde forestier.

LES ECHECS DE LA COALITION

à l'insu de leurs caïds; les moqaddems locaux répondaient de l'adhésion de leurs groupes le jour où ils verraient ces caïds réduits à l’impuissance.

Aziz, qui déjà à deux reprises avait échoué dans le Babor contre Belgacem-Benhabilès, voulut cette fois ne rien négliger pour avoir raison de la résistance qu’il s’attendait à rencontrer de ce côté. Il fit appel à toutes les tribus de la rive droite de l’Oued-Agrioun et alla jusque chez les Beni-Segoual, au bord de la mer, pour recruter du monde. Mais en même temps, obéissant à une des prescriptions canoniques relatives à la guerre sainte, il prévenait par lettre le caïd Benhabilès que, s’il ne faisait pas acte d’adhésion au djehad et s'il ne venait pas rendre hommage au « défenseur de la religion », il serait impitoyablement razzé.

Pendant ce temps son frère, Chikh-Mahmed, avait encore le 24 mai, devant Bougie, un combat malheureux pour ses contingents. Cette fois, c’était nous qui avions provoqué la lutte dans les circonstances suivantes :

Fatigué de la fusillade entretenue jour et nuit contre nos avantpostes par des isolés qui venaient nous harceler jusqu’au parc à fourrages, le commandant Reilhac avait voulu attirer l’ennemi sur un terrain préparé et lui infliger un échec qui l’empèchàt d’agir pendant quelques jours.

Dans ce but, il avait envoyé un petit goum simuler une attaque sur Tala-Ouriane, et, lorsqu’il avait vu l’ennemi se masser dans l’Oued- Sghir et dans les ravins voisins pour couper la retraite à notre goum, il les avait fait attaquer à la fois : de front par des sagas bien organisées, à gauche et à droite par des spahis et des mokhaznya qui, encadrant le goum de Bachir-Ouraba, étaient allés au galop tourner les deux ailes de l’ennemi. A ce moment le premier goum avait fait demi-tour et était venu prendre à revers les rebelles attaqués de tous les côtés.

Le succès avait été complet : pas un de nos auxiliaires n’était rentré sans rapporter un trophée, une tète, un fusil, un sabre, une cartouchière, un bernons, etc. Nous n’avions eu que quelques hommes légèrement blessés. Le lendemain il avait fallu, comme précédemment, commander des corvées de fossoyeurs indigènes pour enterrer les cadavres abandonnés par les rebelles.

Ce fut la dernière affaire méritant d’ètre signalée à Bougie; les insurgés se contentèrent, dès lors, de maintenir le blocus par terre, et ils évitèrent de s’engager. Il y eut bien encore quelques coups de

DE BOUGIE A JI1 LA

fusil ou de canon, mais cela ne modifia en rien les situations respectives jusqu’au 30 juin, jour où la place fut définitivement débloquée1.

Sans se préoccuper de cette affaire, Aziz arrivait, le 26 mai, non loin de Ziama, à Aïn-bou-Meraou dans le Tababort; il y avait là, avec ce qu'il amenait, une véritable petite armée de plus de 8,000 hommes.

La vue seule de ces contingents produisit un grand effet dans tout le pays et jusqu’à Djidjeli.

En prévision d'une attaque, les caïds reçurent l’ordre de se porter avec des goums sur les divers cols donnant accès sur la ville, à l'ouest et au sud-ouest : à Fedj-Beni-Khezer, El-Aouana, Kef-Hamou, Fedj- Selma; puis, en seconde ligne, à l’Oued-el-Ksir.

Le 27, Aziz était à El-Hammaetle caïd Mohammed-Bouaraour, abandonné de tous ses administrés, venait de sa personne se réfugier à Djidjeli.

Le 28 mai, Aziz divisa ses contingents en cinq colonnes: la première eut pour mission d’aller chez les Beni-Aziz du Babor attaquer et détruire le bordj du caïd Belgacem-Benhabilès, ce qu’elle fit sans difficulté, le caïd n’étant pas là pour défendre ses propriétés; deux autres colonnes devaient tourner le pays des Beni-Foughal par les cols d'El- Aouana et de Selma; les deux dernières devaient marcher au centre par la vallée de Dar-el-Oued, pour se jeter simultanément sur tous les villages des Beni-Foughal.

L’effort principal eut lieu à Selma, où se trouvaient les modestes habitations patrimoniales des Benhabilès. Le combat y fut acharné el dura plusieurs heures. Belgacem, venu du Babor au secours de ses frères, le caïd Amor et le garde forestier Ahmed, dirigea la défense avec son habileté ordinaire.

Mais, au Sebt des Beni-Krezer, le goum du caïd Messaoud-ben- Tahar passa à l’ennemi, abandonnant son chef, qui se réfugia à El- Aouana; le goum des Benmenia fit défection à Kef-Hamou ; 'celui de Ben-Sdira, placé en seconde ligne à l’Oued-Ksir, fut pris d’une folle panique et détala sans même avoir vu un seul ennemi.

Les Beni-Foughal, accablés parle nombre, enveloppés de tous côtés, abandonnés par tous ceux qui n’étaient pas de leur tribu, furent contraints de se replier à travers bois dans la direction de Djidjeli. Ils avaient 45 hommes tués, 21 blessés, dont le caïd Amor-Benhabilès;

1. Pour la clarté de l’exposition, et à cause de la corrélation des faits, la lin du blocus de Bougie sera racontée dans un autre chapitre. Voir livre 111, chapitre vi : La Reddition de Chikii-el-1Iaddad.

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il des leurs étaient prisonniers* 1 d’Aziz, qui, de son côté, avait (i8 tués et 26 blessés.

Belgacem-Benhabilès rallia son monde dans la forêt des Beni-Fougbal et il apprit que le goum qui avait fait défection à Kef-Hamou, à l’incitation de Salah-ben-Cbatour, Salah-Bouchama et Belgacem-ben- Embarek, desBeni-Amrane, se disposait à lui barrer la route. 11 marcha sur eux en bon ordre, les attaqua, les culbuta, et réussit, après ce dernier engagement, à entrer à Djidjeli avec ses braves compagnons.

Ce combat faisait certainement le plus grand honneur aux Beni- Foughal et à la famille des Benhabilès, dont le chef reçut plus tard la croix d’officier de la Légion d’honneur; mais ce glorieux échec enl raina la défection de toutes les tribus du cercle de Djidjeli, affolées à la vue de « l’armée d’Aziz » et terrorisées par ses procédés.

Les 29 et 30 mai, Aziz lit razzer et piller méthodiquement tout ce qui dans la région appartenait aux Français ou aux caïds, chioukh et autres indigènes réfugiés à Djidjeli ou refusant de faire partie de ses bandes. Sur chacun des points où il se portait il réunissait les gens et leur adressait une allocution qui ne variait guère, mais qui produisait toujours son effet. Voici en substance ce qu’il disait : « Je suis venu pour vous donner de bons conseils ; les Français ont perdu tout pouvoir de nuire ou de servir. J’avais été le premier à me rallier à eux, et, si j’avais encore trouvé chez eux quelque puissance, je serais certainement resté avec eux; vous pouvez donc me croire. Maintenant, un mot suffit, écoutez bien ceci : ceux qui seront avec moi je les nommerai caïds de leur tribu ou cheiks de leur fraction; leur influence sera grande, leurs profits considérables2. »

Puis, si l’auditoire restait froid, il tirait de sa cljébira un papier et disait : « Deux messagers viennent de m’apporter une lettre de mon frère bien-aimé, le pieux Si-Mahmed; il m’annonce que toutes les villes de l'ouest ont été détruites et pillées par les musulmans. Les Français n’ont plus par là aucune autorité et il s’est établi un gouvernement musulman. » Quelques compères lançaient alors à pleine voix d’énergiques « Louange à Dieu ! » et tiraient en l’air des coups de fusil.

Au bruit de la poudre, les femmes des khouans poussaient, de leurs gourbis, des youyous stridents, et l’enthousiasme devenait général.

1. Ces prisonniers, Aziz les envoya sous escorte à Ali-Oukaci, qui les garda jusqu'au 30 juin, jour de sa soumission.

1. L’auteur a été chef du bureau arabe de Djidjeli en 1872, il est donc certain

de tous les détails qu’il donne ici.

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Aziz, toujours positif et connaissant bien le mirifique effet de la « caria1 * sur les illettrés, faisait, séance tenante, rédiger des brevets de caïd ou de cheik, les revêtait de son cachet et de sa signature précédée des titres pompeux de « défenseur de la religion, commandeur des combattants pour la foi, etc. »

Puis il envoyait partout, vers El-Milia, vers Collo et dans le Ferdjioua, des requab annonçant ses succès et préparant de nouvelles adhésions.

Aux individualités en relief, il ne se lassait pas d'adresser lettres sur lettres; quelques-unes étaient écrites avec une réelle habileté; s'il y parlait de la guerre sainte, c'était en homme politique bien plus qu’en apôtre; il tenait, du reste, toujours grand compte du tempérament et de la situation des destinataires.

A’oici, à litre de curiosité, les deux lettres qu’il envoya aux deux chefs qui dans le pays personnifiaient le parti des Français :

« Louange à Dieu, il est un — (empreinte d’un cachet portant : celui qui met sa confiance dans le Tout-Puissant, le serviteur de Dieu Aziz-ben-el-Haddad, 1270 j 2. — - Au caïd Amor et à son frère Belgacem- Benhabilès, salut; si vous êtes réellement des gens intelligents, je vous conseille de ne pas causer deux fois la ruine de vos enfants. La première fois je vous ai déjà pris votre blé emmagasiné et vos troupeaux : ce qui est fait est fait. La prochaine fois je vous prendrai vos récoltes sur pied. Mais, si vous voulez m’envoyer dix mille francs dans la fraction des Beni-Saïd (Babor), je vous laisserai votre récolte et je vous donnerai l'amane. Gardez cet écrit comme preuve de ma parole. Si vous êtes assez forts pour me vaincre, venez me reprendre ce que je vous ai enlevé. Salut de la part du défenseur de la religion Aziz-benchikh-el-Haddad, commandeur des combattants pour la foi. »

Voici la seconde :

« (Empreinte du même cachet.)

« A l’honorable caïd Belgacem-Benmenia, salut ! nous arrivons vers vous et nous vous adjurons mille fois, au nom de la loi divine, de prêter votre aide aux soldats de la foi et de ne pas conspirer leur perte, ainsi que le fait Benhabilès du Babor.

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