LA REDDITION DE C II I K U - EL - II A D D A D
Le général, abrégeant une entrevue qu'il savait être pénible pour ce vieillard, se borna à répondre qu’il attendait les ordres du commandant en chef et du gouverneur. Puis il fit conduire dans une tente particulière Chikh-el-Haddad, qui s’enferma avec ses petits-fils et quelques serviteurs.
Le lendemain, nos auxiliaires demandèrent la grâce d’aller baiser la main du vieux chikh, qui, pendant toute cette journée du IL, reçut les marques de la déférence et du respect de ceux-là mêmes qui l'avaient combattu avec le plus d’ardeur.
Le 15, un peloton de hussards le conduisit à la colonne Ponsard, qui alors était aux Fumaïa avec un détachement de soutien à Tiklat; le 18, il arriva à Bougie et fut enfermé au fort Barrai.
La soumission de Chikh-el-Haddad mit fin à la coalition qui, depuis le 8 avril, unissait l'aristocratie indigène etleskhouansRahmanya. Les Moqrani ont bien encore avec eux des contingents qui les suivront dans leur résistance, mais ils ne dirigent plus l’insurrection qu’ils ont fait naître.
Ceux qui, étrangers à leur famille, restent surla brèche ou essayent encore de soulever les populations sont des chefs locaux qui agissent pour leur propre compte sans se soucier en rien des seigneurs de la Medjana ou des anciens maîtres de Seddouq. Ce sont des mécontents, des aventuriers, des fous ou des désespérés, qui ne sont les représentants d’aucune idée politique, religieuse ou sociale, comme l’ont été jusqu’ici lesOuled-Moqrane et les chefs des Rahmanya coalisés.
Ils ne s’en battront pas moins avec courage, et bien des combats, bien des fatigues, seront encore nécessaires pour obtenir la soumission complète des pays parcourus par ces chefs locaux, devenus, par la force des choses, les auxiliaires directs ouindirects des Moqrani.
Mais, depuis que l’armée de Versailles a repris Paris, la France peut nous envoyer des soldats, et nos généraux, outillés pour faire la guerre dans des conditions normales, ne rencontreront plus devant eux les difficultés inouïes qu’eurent à surmonter, aux débuts de l’insurrection, Lallemand, Saussier, Cérez, Augeraud, Bonvalet, Trumelet, Adeler et tant d’autres dont on a dit plus haut les éminents services.
LES BANDES DE LA MESTAOUA
(H mai- 13 juillet.)
Situation politique à Batna à la mort du bachagha. — Les rebelles se réfugient à la Mestaoua (8 mai). — Importance de cet oppidum. — Départ de Batna des colonnes Adeler et Marié (14 mai). — Combat de l'Oued-Cliaba (14 mai).
— Combat de Tadjement (16 mai). — Jonction des deux colonnes à Bled-Sidi- Abderrahmane (11 mai). — Combat de Teniet-el-Beïda (11 mai). — Investissement de la Mestaoua (18 mai). — Assaut et échec de la Mestaoua (21 mai).
— Pointe des caïds et du goum jusqu’à Mgaous (22-23 mai). — Les bandes de la Mestaoua contre les tribus fidèles. — Razzia et contre-razzia aux Ouled- Ali-Tahammant (S juin). — Évasions réprimées sur la route de Batna (9 juin).
— Animosité des Berbères du Belezma contre les Ouled-Bouaoun. — Attaque de la zmala du caïd Saïd-ben-Chérif à Qsar-Belezma (18 juin). — Incendie et destruction du bordj Belezma (24 juin). — Combat à Qsar-Belezma (21 juin). — Destruction et pillage du bordj de Taga (2 juillet). — Défection des partisans du caïd Saïd-ben-Chérif, qui se réfugie à Zana (2-10 juillet).
— Le soif de Messaoud-ben-Zouari aux Ouled-Chelieh. — Ses démarches (9 juillet). — Entrevue du chef du bureau arabe et des Ouled-Chelieh (10 juillet). — Lettre des Ouled-Chelieh (12 juillet).
Dans le cercle de Batna, où pas un seul caïd n'était insurgé, la mort du bachagha ne pouvait avoir aucune influence directe sur les grandes bandes de Slimane-ben-Drouaï et de Ben-Rahmoun, qui continuaient à maintenir l'insurrection dans le Belezma.
Cependant, la facilité avec laquelle le colonel Adeler avait obtenu la soumission des tribus du Djebel-Bouarif et rétabli la libre circulation sur la route de Batna à Constantine, permettait d'espérer qu’en se montrant en force dans le nord-ouest du cercle, on aurait vite fini avec ce soulèvement que désapprouvait la grande masse des indigènes.
Il en eût été certainement ainsi si la petite colonne Marié avait pu rester un mois de plus à la disposition du commandant de la subdivision.
LES ECHECS DE LA COALITION
Déjà les rebelles étaient sur la défensive, et tout ce qu’il y avait de compromis ou de taré dans la région s’était réfugié dans le Djebel- Mestaoua, grande forteresse naturelle formée par des escarpements à pic, et qui, depuis des siècles, avait été l 'oppidum de tous les révoltés et de tous les mécontents du pays
La Mestaoua enlevée et déblayée, il était certain que le Bellezma serait pacifié en quelques jours. Aussi était-ce là l’objectif du colonel Adeler, qui comptait avoir raison de cette position formidable par un blocus rigoureux de huit à dix jours et un bombardement méthodique, sans avoir à exposer la vie d’un seul de nos soldats.
Le 14 mai, les deux petites colonnes, reposées et ravitaillées, reprenaient la campagne; le colonel Adeler passait par Zana, et le colonel Marié par l’Oued-Chaba et la scierie Sallerin, pour, de là, se rejoindre au Bled-Sidi-Abderrahmane, à l’ouest de la Mestaoua, et opérer de concert contre la citadelle des insurgés.
Le jour même de son départ, le colonel Marié, à peine entré dans la vallée de l’Oued-Chaba, était attaqué par les rebelles réfugiés sur les crêtes. Il les canonna, tout en avançant, de onze heures et demie du matin jusque vers les quatre heures du soir, moment où l’ennemi disparut, laissant près d’une centaine de cadavres sur le terrain, alors que nous n’avions qu’un seul homme tué et un blessé. Le combat terminé, on donna la sépulture aux ossements à demi calcinés des malheureuses victimes de la scierie Sallerin, et on brûla le village du moqaddem Ahmed-Seddik, promoteur de la trahison et du massacre du 22 avril.
Le 16 mai, à la colonne Adeler, une reconnaissance de cavalerie et de goum, commandée par le capitaine Belloc, adjoint au bureau arabe, battit les Ouled-Fatma à Tadjement, leur tua plusieurs hommes et eut un spahi tué et deux goumiers blessés.
Le 17, les deux colonnes se réunirent à Bled-Sidi-Abderrahmane. Le colonel Marié ayant fait connaître qu’il avait été inquiété sur sa route par les Aïdouça, sans avoir pu se rendre compte d’où venaient ces agresseurs isolés1 2, le colonel Adeler sortit du camp avec sept compagnies sans sacs et le goum du capitaine Belloc. Nos auxiliaires eurent bien vite trouvé l’ennemi, qui était embusqué au col dit Teniet-el- Beïda, sous les ordres de Slimane-ben-Drouaï. Ils les culbutèrent, les
1. Notamment en 1771, contre Salah-Bey; en 1794, contre Mostafa-Bey-el-Ouznadji; en 1811, contre Namane-Bey; en 1818, contre Mohammed-Tchakeur-Bey, sans compter les révoltes locales contre les Ouled-Bouaoun.
2. Le colonel Marié n’avait pas voulu emmener de gouuis avec lui.
LES BANDES DE LA MESÏAOUA
mirent en fuite, leur tuèrent du monde, et n'eurent eux-mêmes que cinq blessés.
Le 18, les deux colonnes prirent position auprès de la Mestaoua ; deux pièces de montagne, placées en des points choisis depuis longtemps, devaient, par leur tir précis, rendre impossible aux assiégés l'usage de l'unique fontaine servant aux rebelles et aux troupeaux entassés dans la forteresse; d'autres pièces furent mises en batterie, de façon à couvrir d’obus une grande partie du plateau même de la Mestaoua et à rendre le séjour intenable.
L'investissement était absolu autour de l 'oppidum, qui n'est accessible que par un seul et unique chemin.
Tout cela avait été très sagement conçu, et le succès paraissait assuré en quelques jours de blocus, quand, le 19 mai, le colonel Marié reçut l’ordre de se porter immédiatement à Sétif, dont il était urgent de couvrir la banlieue au sud et à l'ouest1.
Plus ancien de grade que le colonel Adeler, à qui il devait prêter son concours, le colonel Marié ne pouvait pas, en présence d'un ordre aussi précis arrivant de la Division, continuer l’investissement de la Mestaoua, ni laisser son artillerie, dont la coopération était indispensable au maintien du blocus. Le colonel Adeler2 allait être forcé de cesser cet investissement et de rentrer en pays de plaine sans avoir eu raison des rebelles.
Pour atténuer le mauvais effet de ce départ fâcheux, il fut convenu que la colonne Marié ne se mettrait en route que le 21, et que, le 20, son artillerie prêterait son concours à une attaque de vive force que le colonel Adeler se résignait à tenter.
S’il n'y avait eu à surmonter que les difficultés ordinaires d’escalade ou le feu de l’ennemi, les zouaves du commandant Hervé et les tirailleurs du capitaine Ducorroy, bien commandés et pleins d'ardeur, eussent enlevé la position.
Mais le 20 au matin, quand les feux convergents de l'artillerie ont battu l’escalier rampe qui, sur le flanc de l’escarpement, donne accès à la forteresse, et que nos braves soldats s’élancent à l’assaut, du bord supérieur de la falaise surplombant le chemin, l’ennemi précipite
1. L’ordre avait été donné à la suite du pillage des fermes à El-.Melali et de la razzia faite le 16 mai sur la zmala du caïd Ben-Djoudi. Livre III, chapitre m, page 397.
2. Le colonel Adeler n’avait que 1,100 hommes avec lui; le colonel Marié autant; avec un aussi faible effectif c’était déjà très osé de s’être avancé dans le Belezma, puisque l’expérience a démontré qu'il faut, en Algérie, des effectifs de 6,000 hommes environ en pays de montagne, et de 3,000 en pays de plaine.
LES ÉCHECS HE LA COALITION
d’énormes blocs de rocher derrière lesquels il est resté embusqué à l’abri des obus qui passaient sur sa tète ou qui se brisaient sur ces blocs.
Les premiers zouaves qui tentent l’escalade tombent écrasés sous ces blocs, d’autres les remplacent et ont le même sort; la provision de blocs semble inépuisable; il faut renoncer à gravir cet escalier où 3 officiers et 13 hommes sont morts broyés, et où 118 autres, dont 7 officiers, ont été grièvement blessés.
L’ennemi est aussi très éprouvé, malgré le soin qu’il a pris d’abriter ses femmes et ses enfants derrière des blocs erratiques et derrière ses troupeaux.
On affirma d'abord qu’il avait eu 470 tués et 1,200 blessés. On sut plus tard que ces chiffres étaient exagérés, et qu’il n’y avait eu que 7 à 800 individus, hommes, femmes et enfants, atteints par notre artillerie; 200 environ avaient été tués ou grièvement blessés. C’était encore un chiffre élevé; mais, comme nous n’avions pas réussi à nous emparer de la position, l’affaire de la Mestaoua restait un échec.
Pour l’atténuer, le colonel Adeler demeura cinq jours devant la forteresse, et continua à envoyer quelques obus sur la fontaine ou sur les groupes qui se montraient; pendant ce temps, des détachements ramenaient les blessés à Batna par de petits convois successifs bien escortés, et qui ne furent pas inquiétés, en dépit d'un terrain se prêtant admirablement aux embuscades.
Le 22 mai, la colonne Marié s’était mise en route pour Sétif, accompagnée, pendant sa première étape, par le goum des Achech et le makhzène des caïds, commandés par Si-Smaïl-ben-Mesarli-Ali, caïd de Barika, et Si-Boudiaf, caïd des Ouled-Daoud.
Ceux-ci poursuivirent leur marche dans la nuit et poussèrent jusqu'à Mgaous, d'où ils ramenèrent avec eux six cavaliers de remonte et un Européen enfermés dans cette petite ville, qui était menacée par de nombreuses bandes insurgées. Les caïds et leurs goums marchèrent, en plein pays ennemi, vingt-quatre heures sans se reposer : en récompense, ils furent mis à l’ordre de l'armée d’Afrique par le général en chef1.
Le 29, le colonel Adeler rentra à Batna, et, à partir de ce moment, il fallut renoncer à toute opération militaire un peu sérieuse. Toutefois, avec les 1,300 hommes de la garnison et l’appoint des goums, on put, par des reconnaissances journalières, des patrouilles et des escortes,