Voir livre 1, chapitre ni
2. Il est nécessaire de rappeler ici que le mot khalifat signifie : lieutenant , vicaire, suppléant, etc., et que les trois khalifats du Souf, de Ouargla et de Tougourt, n’étaient pas des hauts fonctionnaires comme l’avait été le khalifat de la Medjana, lieutenant du général commandant la province. Leur naissance et leur situation près Ali-Bey en faisaient encore des personnages considérables, mais, dans la hiérarchie officielle, ils n’étaient que de simples agents de l’agha, agréés par nous pour le seconder et le suppléer. Voir Introduction, page 22, note 3.
LES ECHECS DE LA COALITION
laquelle le khalifat du Souf lui donnait avis de ce qui se passait à Guemar, il consulta d'abord ses amis le chikh Bouchemal et le marabout El-Trabelsi. Ceux-ci lui dirent que les habitants de Tougourt se défendraient contre le chérif, mais qu’il serait sage et prudent de se méfier des parents d’Ali-Bey, qui, pour sauver leur famille, très exposée dans la zaouïa de Guemar, pourraient bien se rallier à Bouchoucha. « D’ailleurs, ajoutaient-ils, ces daouaouida 1 ne sont pas sympathiques aux gens de Tougourt en raison de leur orgueil, et ils vont gêner la défense bien plus qu’ils ne l'aideront. »
Les deux khalifats occupaient alors une maison crénelée placée sur une position que dominait l’intérieur de laKasba; le lieutenant Mousseli, suspectant leur fidélité et voulant les surveiller de plus près, les invita à rentrer avec lui dans laKasba. Ils ne firent aucune difficulté, et, en y entrant, le 11 mai, ils dirent que leur intention avait toujours été de venir contribuer à la défense de la Ivasba, parce qu’il n’y avait pas à compter sur le concours des gens de Tougourt. Ils conseillèrent ensuite au lieutenant de faire démolir leur maison, afin qu’elle ne fût pas occupée par l’ennemi.
Avec eux rentrèrent dans la Kasba trois membres de leur famille, quelques chioukh de quartier restés fidèles à la France, puis aussi les époux Jonge, marchands français établis à Tougourt.
Le vendredi 12 mai, au moment où le lieutenant Mousseli allait faire démolir la maison du khalifat, Bouchemal intervint, offrant d’occuper lui-même cette maison, qui, entre ses mains et celles de ses amis, deviendrait un ouvrage avancé protégeant la Kasba. Ce à quoi consentit le lieutenant trop confiant.
Le samedi 13, à huit heures du matin, des cavaliers portant déployées les bannières de Bouchoucha, arrivaient en vue de Tougourt, du côté de la porte dite Bab-Aïssa.
Aussitôt, la population de la ville et celle des villages de Nezla et Tebesbest, ayant en tète les marabouts des Medjarya, vont, en grand apparat, au-devant du chérif et lui portent la diffa de bienvenue.
Quand ils sont en marche, Bouchemal abandonne la maison du khalifat, que tous les siens ont déjà quittée, et il vient, avec ses deux fils, trouver le lieutenant Mousseli; il proteste très haut contre la trahison des gens de Tougourt et déclare qu’il vient s’enfermer dans la Kasba.
1. Daouaouida est le nom donné aux gens de race noble issus des Arabes Ilillaliens (fraction des Riah), en souvenir de l’ancêtre éponyme Daoud. Le mot daouaouidi, pluriel daouaouida, est l’adjectif ethnique de Daoud.
LES SOFFS DU SAHARA
Le lieutenant croit à ces protestations et il envoie le colon .longe mettre le feu à la maison du khalifat, car on n’a plus le temps de la détruire à la pioche. Mais les constructions en tourbe ne sont pas faciles à incendier ; les poutres et les djérids de palmier, seul bois du pays, brûlent mal ; les dégâts sont insignifiants et la maison reste debout.
En ce moment la procession portant la diffa au chérif passe -à portée de fusil de la Kasba; les tirailleurs, du haut des terrasses, font feu sur les Tougourtins, leur tuent quelques hommes et les forcent à modifier leur itinéraire.
Quand ceux-ci sont hors de portée, Ahmed-ben-Ali-el-Trabelsi, arrive à son tour à la Kasba où sont ses frères et ses femmes; mais il ne vient que pour les faire sortir, car il estime la résistance impossible. Il ajoute qu’il est allé au camp de Bouchoucha ; que le chérif n’a aucune animosité contre les tirailleurs; qu'il n’en veut qu’aux parents d’Ali-bey, et qu’en les livrant au chérif le lieutenant sauverait sa vie et celle de ses soldats, trop peu nombreux pour résister aux contingents rebelles; que d’ailleurs les cavaliers du makhezène pourraient bien, pour avoir la vie sauve, livrer la Kasba aux rebelles.
Mousseli laisse parler El-Trabelsi et répond simplement qu’il se fera tuer s'il le faut, mais qu’il ne manquera jamais à son devoir de soldat.
Cependant les paroles de Trabelsi l'ont troublé, et, une heure ou deux après cette conversation, il fait, par surprise, désarmer et emprisonner les daouaouida ainsi que leur makhezène.
D’autres tentatives sont faites dans la journée pour obtenir la reddition, ou, tout au moins, la neutralité du lieutenant, mais sa réponse ne change pas, et il retient prisonnier le caïd de Temacine, El-Gherbi, qui est venu comme émissaire du chérif.
Le dimanche 14 mai, Bouchoucha, précédé des habitants de Tougourt, de très nombreuses bannières et d’une bruyante ghaïta1, fait son entrée solennelle dans la capitale de l’üued-Rir, par la porte El- Roura. En homme prudent, il a évité dépasser par le Bab-Aïssa, il ne veut pas s’exposer aux balles des chassepots; il a même exigé que les portes de Tougourt soient descellées et enlevées, car il est, le premier, étonné de la facilité avec laquelle la ville l’accueille.
1. Ghaïta, corps de musique, du nom du principal instrument, la ghaïta, qui est une espèce de hautbois. — On dit aussi une nouba; ce dernier nom était le plus employé pour désigner la musique des beys, et il sert encore pour désigner la fanfare indigène de nos tirailleurs algériens.
LES ECHECS DE LA COALITION
La prise de possession effectuée, Bouchoucha accepte l’hospitalité chez un nommé Taïeb-el-Djari, et il rapelle aux Tougourtins qu’ils se sont engagés à lui livrer non seulement leur ville, mais encore la Kasba, et surtout les parents d’Ali-bey.
Les Medjarya occupent alors la maison du kbalifat et battent de leurs feux plongeants la cour de la Kasba. Le tir se prolongeant sans résultat, ils fabriquent une sorte de blindage avec des sacs remplis de laine et s’approchent des remparts. En même temps, ils interpellent Bouchemal ; le sieur Jonge, qui comprendl’arabe, distingue quelques mots; il apostrophe rudement Bouchemal et va lui faire un mauvais parti, quand le lieutenant intervient et les sépare. Mousseli ne peut pas admettre que ce chikb, qui, comme lui, est au service de la France depuis vingt-trois ans, puisse être un traître. Peut-être aussi pense-t-il que c’est le seul homme en situation de lui être utile pour entrer en relation avec les habitants du pays. 11 se contente donc de faire remarquer à Jonge qu’il vaut mieux attendre, qu’on ne tue pas un homme ainsi sur un simple soupçon, et que, si la trahison de Bouchemal s’affirme, il restera bien toujours quelques balles pour se débarrasser de lui.
Pendant cette altercation, le sergent français Basile François est tué raide.
A six heures du soir, tous les anciens soldats sont ou tués ou blessés 1 ; il ne reste debout que de jeunes tirailleurs voyant le feu pour la première fois.
Le lieutenant Mousseli se sent perdu; il se rappelle alors que le marabout de Temacine avait conseillé aux daouaouida d’éloigner le chérif à prix d’argent et il pense à utiliser ce conseil. 11 prie donc Bouchemal d’aller trouver Bouchoucha et de lui demander quelle somme il exige pour évacuer Tougourt.
Bouchemal accepte la mission et interpelle les assaillants. A sa voix le feu cesse et il sort avec le caïd de Temacine, El-Gherbi, qui avait servi d’émissaire au chérif et qui a semblé au lieutenant un intermédiaire tout indiqué.
Par suite d'un malentendu inexpliqué, à peine dehors les deux envoyés essuient des coups de feu et El-Gherbi est blessé. Ils rentrent alors à la Kasba, et Bouchemal, ayant de nouveau interpellé son frère Goubi qui commande dans la maison du khalifa, ressort seul, cette fois sans incident.