‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 150 sur 202 · DE LA SOUMISSION DE CHIKH - EL - HADDAD A LA PRISE DE BOUMEZRAG · texte numérisé non relu

DE LA SOUMISSION DE CHIKH - EL - HADDAD A LA PRISE DE BOUMEZRAG

(13 juillet 1871-20 janvier 1872.)

MALEK-EL-BERKANI

(30 avril -21 août.)

Proclamation du djehad au marché du Beni-Menaceur (13 juillet). — Conséquences générales de ce soulèvement. — Causes premières. — Mutinerie et refus des prestations au marché du 30 avril. — Complot contre le caïd Mouloud-el- Habouchi à la koubba de Si-Ahmed-ben-Youcef (6 mai). — Panique à Novi (6 mai). — Ingérence du conseil municipal de Cherchel dans les affaires des Beni-Menaceur (7 mai). — Démission du caïd El-Habouchi (8 mai). — Intérim confié à Malek-el-Berkani ; ses intrigues. — Nomination de Mohammed-ben-Si- Mohammed-Saïd-Ghobrini (20 juin). — Complot contre le nouveau caïd (nuit du 28 au 29 juin). — Lettre des Beni-Menaceur au gouverneur (22 juin). — Enquête à Cherchel (30 juin). — Démission du caïd et propositions en faveur d’Abdi-ben-Miloud-Abdi (1er juillet). — Nouvelle protestation des Beni-Menaceqr (4 juillet). — Intrigues de Malek-el-Berkani. — Reconnaissance attaquée sur la route de Novi (14 juillet). — Combat sur la plage de Novi; la péniche de la douane (14 juillet). — Première attaque de Zurich (14 juillet). — Démonstration avortée sur Marengo (14 juillet). — Engagement à Zurich et arrivée de la colonne Désandré (13 juillet). — Passage de l’Oued-Bella (15 juillet). — Malek-el-Berkani à la ferme Tripier; commencement du blocus de Cherchel (15 juillet). — Incendie des forêts (16 juillet). — Premier ravitaillement de Zurich et premier combat au défilé des petits aqueducs (17 juillet ). — Défense de la ferme Brincourt (17 juillet). — Attaque du moulin Piquet à l’Oued-Melah (17 juillet). — Malek-el-Berkani aux Beni-Ferah de Miliana (17 juillet). — Échec de Braham-Ghobrini à l’Oued-Damous (18 juillet). — La Dryade débarque à Alger la colonne Ponsard (21 juillet). — Attaque de Vesoul-Beniane (22 juillet). — Les rebelles repoussés jusqu’à Hammam-Righa (23 juillet). — Reprise de l'hôpital d’Hammam-Righa (24 juillet). — Lettre de Malek-el-Berkani à l'agha Slimane-ben-Siam (25 juillet). — Deuxième ravitaillement de Zurich; affaire des carrières; deuxième combat des petits aqueducs (25 juillet). — La colonne Ponsard part d’Alger (27 juillet). — Combat près de Zurich; mort de Malek-el-Berkani; incendies au Tidaf (2 août). — La colonne Nicot part de Miliana (2 août). — Démarches de soumission des Beni-Menaceur (3 août). — La colonne Ponsard à Bordj-el-Khemis (4 août). — Affaire de Gueroudra (4 août). — Combats d’arrière-garde à la colonne Ponsard; son arrivée à Souq-el-Hadd (5 août). — Combat de Tizi-Mahelli, dit aussi d’Aïn-el-Anaceur (5 août). — Affaire d’arrière-garde d’Aïn-el-Azaïne, dit aussi Aïn-el-Anaceur (6 août). — Soumission des Taourira à Souq-cs-Sebt (13 août). — Escarmouches et razzia

LES DERNIÈRES LUTTES

chez les Mazer (14 août). — Soumission du Ahl-Gouraya (14 août). — Soumission des Brakna (18 août . — La colonne Nicot à la kouhba de Si-el-hadj-ou- Diffallah; évacuation des crêtes et du village de Tahanout (19 août). — Évacuation du village de Ighil-ou-Azerou (20 août). — Soumission du fils de Malekel-Berkani (20 août). — La colonne à Tebaïnète (21 août). — Dernières soumissions.

Le jeudi 13 juillet 1871, le jour même où Ghikh-el-Haddad se rendait au général Saussier, la guerre sainte était proclamée, à 15 kilomètres au sud de Gherchel, sur le marché des Beni-Menaceur, et l’attaque des établissements européens de la banlieue de cette ville était décidée pour le lendemain.

Le 14, Novi, Zurich et les fermes isolées étaient cernées et attaquées; Cherchel était bloqué; les Beni-Menaceur, Cheraga 1 et Gheraba, les Zatima, Beni-Zioui, Gouraya, Larbat etBeni-Menade, partaient en insurrection.

A cinq heures du matin, avant que les rebelles eussent pensé à couper la ligne télégraphique, la nouvelle de ce soulèvement arrivait à Alger. Tout le monde fut surpris de cette nouvelle levée de boucliers. On crut d’abord que c'était une diversion opérée, un peu tardivement,

1. On appelle, d’une façon générale, Massif des Beni-Menaceur le pâté montagneux entre Cherchel, Miliana et Marengo. La tribu des Beni-Menaceur, qui forme l’élément principal de la population, est aujourd’hui répartie en plusieurs unités administratives. En 1871, déjà, les noms officiels des fractions de cette tribu étaient les suivants :

Beni-ben-Salah.

Tidaf.

Beni-Abdallah.

Ouled-Larbi.

Brakna.

Douar-commune ou section de El-Gourine, 4,727 habitants. Beni-Menaceur-Cheraga (cercle de Cherche!).

Douar-commune ou section du Zakar, 1,656 habitants. Beni-Menaceur- Dj ebaïlia (cercle de Miliana).

Douar-commune ou section de Boumad, 2,210 habitants. ^ Telakhikh.

Beni-Menaceur Djebaïlia (cercle de Miliana). ( El-Gheraba.

Les Beni-Menaceur ne se soumirent qu’en 1840, après la prise de Miliana. En 1871, ceux du cercle de Miliana fournirent des individus à l’insurrection, mais ne s'insurgèrent pas en tant que collectivité.

MALEK-EL-BERKANI

au profit et à l’instigation des Ouled-Moqrane ou des Rahmanya, et, bien que l’on n’eût dans le public ni renseignement ni indication, à Alger, on accusa de suite la grande famille des Ghobrini, qui étaient les seigneurs religieux de Cherchel, et dont plusieurs membres, jouissant d’une grande fortune, occupaient des positions de caïd.

On calomniait doublement cette famille, car c'était précisément son chef, Si-Braham-ben-Mohammed-Saïd-Ghobrini, qui, le premier, dès le 13 au soir, avait averti le commandant supérieur et le maire; et, en réalité, ce soulèvement était dirigé contre les Ghobrini autant que contre nous. Quant aux Ouled-Moqrane et aux Rahmanya, ils n’étaient pas les promoteurs de ce mouvement, dont cependant leur parti allait profiter pour prolonger la lutte dans l’est. Ils avaient bien essayé de le provoquer jadis, mais le bachagha et Aziz avaient complètement échoué en mars et en avril. Les Ghobrini, bien qu’ayant contre nous des griefs analogues à ceux de Moqrani, avaient refusé de s'insurger contre la France, dont leur père avait été le premier serviteur à Cherchel en 1840. D’un autre côté, les Rahmanya, disséminés en petit nombre jusque vers Tenès, avaient fait comprendre aux émissaires d’Aziz qu'ils étaient réduits à l’impuissance par les influences religieuses rivales qui dominaient dans toute la région.

Malgré ces précédents, et malgré les causes toutes locales de ce soulèvement, dès que l’insurrection fut déclarée dans le massif des Beni- Menaceur, elle eut son contre-coup dans l’est de l’Algérie. Tous ceux qui, de ce côté, voulaient prolonger la lutte, Boumezrag, Moulaï- Chekf'a, Ben-Fiala, El-Koreichi-ben-Sidi-Sadoun, etc., présentèrent les événements de Cherchel comme le résultat de leur influence et comme l’exemple à suivre par tous les vrais musulmans. Le nom même du chef des Beni-Menaceur insurgés servait admirablement la cause de nos ennemis de l’est ; il retentissait comme une fanfare de guerre aux oreilles des musulmans : car c’était Malek-ben-Sahraouiel-Berkani, le petit-neveu de l’ancien lieutenant de l’émir, du célèbre Si-Mahmed-ben-Aïssa-el-Berkani , le chef de la grande famille des Brakna1. Pour les ignorants, et presque tous les indigènes le sont, le Berkani chef de l’insurrection des Beni-Menaceur était Si-Mahmedben-Aïssa-el-Berkani en personne, encore bien qu’il fût mort depuis longtemps.

En réalité, Malek-el-Berkani, comme chef politique et comme chef

1. Brakna est le pluriel de l’ethnique Berkani, qui, lui-même, est l’adjectif relatif de Aherkane (Le Noir), nom de l’ancêtre éponyme.

LES DERNIÈRES LUTTES

religieux, avait toujours été l'adversaire des Ouled-Moqrane et des Rahrnanya, et il ne se souciait pas de leur venir en aide. Il n’avait même pas eu l’intention de se révolter contre la France, et cependant il s’était trouvé tout à coup le chef acclamé d’un grand soulèvement populaire, qui allait donner un appoint important aux insurgés de la province de Constantine.

Pour nous , les conséquences de la révolte qui s’abritait derrière le nom de Malek-el-Berkani étaient graves; non seulement cette révolte encourageait la résistance des rebelles de l’est, mais elle nous privait, vis-à-vis d’eux, d’une partie de nos moyens d’action. Elle nous força, en effet, d’enlever de Bougie la colonne Ponsard, de diminuer d’un bataillon l'effectif déjà si faible de la colonne Saussier, et, enfin, elle retarda de plus d’un mois notre intervention militaire dans les cercles de Djidjeli, Collo, El-Milia, Batna et Biskra, où cependant elle était urgente depuis longtemps. Aussi y a-t-il un intérêt historique réel à mettre en relief les causes premières de cette révolte des Qbaïls de Cberchel et à en signaler les principaux épisodes.

Les Béni -Menaceur, comme la plupart des Berbères d’Algérie, s’étaient, depuis l’occupation de Chercbel, quelque peu détachés des familles seigneuriales auxquelles ils étaient restés inféodés pendant des siècles, alors que l’intérêt même de leur indépendance1 ou de leurs relations avec les maîtres d’Alger leur commandait l’alliance de personnalités pouvant leur rendre, en services politiques ou militaires, l’équivalent des redevances qu’ils leur payaient.

Là, comme ailleurs, dès que nous avions été les maîtres du pays, nous avions travaillé à transformer ces seigneurs en de simples fonctionnaires, exécuteurs plus ou moins corrects de notre politique. Ceux qui s’étaient le plus facilement pliés à nos exigences administratives avaient été aussi ceux dont les Qbaïls s’étaient le plus vite et le plus complètement détachés.

La famille des Ghobrini2, dont la fidélité et le dévouement à la

1. Sous les Turcs, les Béni Menaceur formaient, pour ordre, uu outane, ou circonscription, qui s’étendait jusqu’à l’Oued-Damous, et qui relevait de l’agha d’Alger. En fait, ils formaient le üef héréditaire de la famille religieuse des Brakna, et ils étaient indépendants, car jamais le caïd turc, résidant à Cherchel, n’intervenait dans la tribu. Plusieurs fois ils attaquèrent et bloquèrent Cherchel, notamment en 1815, 1825, et enfin en 1840. Par contre, les groupes les plus rapprochés de la ville payèrent quelquefois au caïd turc une redevance annuelle consistant en une mesure de blé et une mesure d’orge par feu, pour les gens de la plaine, et 2 kilogrammes de ligues pour ceux de la montagne.

2. Saïd-el-Ghobrini, né à Cherchel d’une famille de marabouts très vénérés, s’était rallié à nous dès notre prise de possession de la ville. En 1842, il avait

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