avait soixante-six ans en
3. El-Ilabouchi était caïd des Beni-Menaceur-Gheraba, ou de Sidi-Simiane, depuis le 23 novembre 1856.
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leurs chefs indigènes. Rallié à nous dès les premiers jours de la conquête, il avait fait ses preuves de bravoure, d’intelligence et d’énergie, alors qu'il était chaouh, mokhazni, ou spahi. Ennemi de la famille des Brakna, dont il avait tué un des membres dans une affaire de goum, il avait jadis contribué à la capture du fameux Boumaza et de deux lieutenants de cet agitateur. Très apprécié par ses chefs, il l’était beaucoup moins par ses administrés, car il les menait avec une sévérité qui contrastait singulièrement avec les compromissions incessantes des Brakna. Aussi, quand les Beni-Menaceur-Gheraba venaient à Cherchel, ils récriminaient volontiers contre leur caïd, et ces récriminations étaient toujours bien accueillies par les Européens, parce que El-Habouchi fréquentait peu les colons, et passait pour « l’âme damnée du bureau arabe ».
Tant que le commandement du cercle s’était exercé dans des conditions normales, ces propos d’arrière-boutique ou de cafés maures n’avaient pas eu d’inconvénients ; mais il n’en fut plus de même le jour où ces déclarations anarchiques furent faites en pleine rue, le jour où les officiers, qui seuls, aux yeux des indigènes, représentaient alors le principe d’autorité, virent leurs pouvoirs amoindris, entravés et décriés à la fois par les Européens de la ville et par les décrets du gouvernement de Bordeaux. Ce jour-là, les imprudences de langage des marchands et de la municipalité de Cherchel firent une grande impression sur les Beni-Menaceur.
Cette impression fut même plus fâcheuse et plus grave que les excitations des émissaires d’Aziz. Ceux-ci, en effet, gênés par les moqaddems des ordres religieux qui se partageaient le pays avec les Brakna et les Ghobrini, se montrèrent très circonspects. C’étaient des fabricants de cire et de miel, originaires de Fort-National, qui, munis de papiers réguliers, circulaient à travers les tribus en faisant des achats sous le couvert desquels ils abritaient leur propagande. Se sentant très surveillés, ils n’avaient pas donné prise sur eux; mais ils n’en avaient pas moins fourni à tous les Rahmanya des détails précis sur les faits qui se passaient à l’est d’Alger, et ils avaient excité à refuser toute obéissance aux agents de « ces Français qui n’étaient plus en situation de gouverner le pays ».
Ces excitations avaient porté; lorsqu’on réclama l’exécution des prestations pour les chemins vicinaux, on se heurta à de nombreux refus. Au marché du 30 avril, les deux caïds des Beni-Menaceur, Malekel-Berkani, pour les Chcraga, et Mouloud-el-Habouchi, pour les Gheraba, voulurent arrêter quelques-uns des promoteurs de cette déso-
MALEK-EL-BERKANI
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béissance : ils furent conspués, menacés, et reçurent môme plusieurs pierres.
Ils rendirent compte, et demandèrent qu’on les appuyât; mais, faute de troupe, on ne put faire acte d’autorité de ce côté, et on abandonna les deux caïds à leurs propres ressources.
Malek-el-Berkani n’insista pas : il n’était pas homme à vouloir déplaire à ses administrés, et il estimait en avoir assez fait. Mais Mouloud-el-Habouchi voulut que force restât à la loi; il s’ingénia à dégager les responsabilités et à connaître par le menu les faits et gestes des promoteurs du désordre. Quand ceux-ci se virent démasqués et menacés d’une répression, ils prirent les devants, accusèrent le caïd de leur avoir demandé de l’argent pour ne pas les dénoncer, et ils eurent l'adresse d’intéresser à leur cause la municipalité de Cherchel, qui, depuis le décret du 24 décembre 1870, entendait exercer une action sur les territoires voisins de la ville.
Les Beni-Menaceur-Gheraba, encouragés ainsi dans leur résistance par les discours imprudents de quelques individualités de Cherchel, par les partisans de Malek-el-Berkani et enfin par les khouans Rahmanya, se montèrent si bien la tète qu'ils complotèrent d’assassiner leur caïd.
Le samedi 6 mai, tous les délégués des conjurés, réunis à la koubba de Si-Ahmed-ben-Youcef, près le Souq-el-Had, s’engagèrent par serment à tuerEl-Habouchi. Se débarrasser de ce caïd gênant était la première chose à faire ; sur ce point, tout le monde était d’accord; mais, sur le reste, les avis étaient fort partagés : les uns voulaient qu’on demandât à passer en territoire civil, ce qui, dans leur esprit, assurerait l’impunité; les autres voulaient qu’on demandât Malek-el- Berkani comme caïd; les khouans Rahmanya, poursuivant l’exécution de la consigne donnée par Aziz, faisaient leur possible pour lancer des bandes d’exaltés et de vauriens au pillage et à l’attaque de Novi, village ouvert, facile à détruire ; s'ils réussissaient, il leur semblait possible d’entraîner Malek-el-Berkani dans une insurrection à, laquelle son nom donnerait tout de suite un grand retentissement.
El-Habouchi, prévenu de ce complot par trois des conjurés, partit immédiatement pour Cherchel. En passant à Novi, il prévint le maire d'avoir à se tenir sur ses gardes ; il lui dit que les Beni-Menaceur étaient en pleine révolte, et que, le lendemain ou le surlendemain, le village serait attaqué; lui-mème, ajoutait-il, menacé d’assassinat, fuyait en ce moment pour se réfugier à Cherchel.
Aussitôt, les habitants du village envoyèrent leurs femmes, leurs L'Insurrection de 181J.
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enfants et leurs effets les plus précieux à Cherchel : seuls les hommes, au nombre de 66, restèrent pour la défense du village, qui possédait trois réduits bien aménagés.
Le lendemain, 7 mai, le conseil municipal de Cherchel prenait une délibération par laquelle il demandait une enquête contre El-Habouchi, « que l’autorité militaire locale conservait contre le gré des populations qu’il était appelé à administrer... populations qui au marché du 30 avril avaient déjà fait une démonstration pour tenter de se soustraire à ses mauvais traitements ». Le conseil affirmait que le but du caïd « en tentant de faire croire que les Beni-Menaceur voulaient se révolter contre l’autorité française » était un subterfuge pour ressaisir son commandement, etc. Mouloud-el-Habouchi était cependant de bonne foi et ses intentions étaient excellentes ; son départ précipité pour Cherchel, alors que les Beni-Menaceur le savaient en possession des renseignements sur la réunion du 6 mai, avait seul fait avorter l’attaque projetée,
Quoi qu'il en soit, écœuré de se voir suspecté et accusé par la municipalité, il donna sa démission le 8, et partit pour les Beni-Ferah, sa tribu d’origine. Immédiatement, le maire de Cherchel demanda son arrestation. L’autorité militaire défendit de son mieux son agent, tout en reconnaissant qu’il était impossible; et on chargea provisoirement Malek-el-Berkani de l’intérim des fonctions de caïd, car lui seul, en ce moment, était en mesure d’agir chez les Beni-Menaceur-Gheraba.
El-Habouchi, mandé à Alger, donna des explications sur sa conduite, et insista pour qu’on interrogeât les trois indigènes qui l’avaient prévenu1 ducomplot et de l’attaque projetée contre Novi. Ceux-ci, qui faisaient partie des conjurés, crurent qu’on les demandait pour les arrêter, et ils refusèrent de venir : Malek-el-Berkani se déclara impuissant à les faire partir, et il ajouta que tenter leur arrestation serait provoquer un soulèvement général chez les Beni-Menaceur. On ne manqua pas de dire que c’était lui qui les avait retenus, ce qui était vrai ; on ajouta que c’était parce qu’il craignait leurs révélations, ce qui était inexact. La vérité est que Malek-el-Berkani n’aimait pas El- Habouchi et qu’il voulait rendre le retour de ce caïd impossible afin de devenir lui-même titulaire du caïdat dont on lui avait confié l’intérim.
On dut laisser passer cette affaire, et, le 20 mai, on se décida à ac-
i. Mohammed-ou-el-hadj-Bouyacoub, Mohammed-ou-Ahiued-ou-Braham, Moliammed-ou-Hafia, des Beni-Habiba.
MALEK-EL-BERKANI
cepter la démission d’El-Habouchi, qu’on avait jusqu’alors voulu conserver.
Restait à le remplacer. Malek-el-Berkani fit des démarches pour être nommé, mais il avait eu dans toute cette affaire un rôle trop peu correct pour pouvoir bénéficier d'une démission que lui et ses partisans avaient amenée par leurs manœuvres et leurs intrigues. On ne répondit pas à ses lettres1 et on laissa se prolonger un intérim qui avait déjà trop duré, car il encourageait les espérances de l’intérimaire et semblait lui créer des titres.
Le 20 juin seulement on prit une décision ferme, et l’amiral nomma titulaire du caïdat des Beni-Menaceur-Gheraba, Si-Mohammed-ben-si-Mohammed-Saïd-el-Ghobrini. C’était un homme distingué, dévoué, très intelligent, ayant su se créer parmi les colons influents de Cherchel des amis qui avaient appuyé sa candidature. Mais on avait oublié qu’un Ghobrini était impossible aux Beni-Menaceur qui avaient jadis livré à l’émir Abd-el-Kader l’agha Mohammed- Saïd-el-Ghobrini, et contre lesquels la famille entière avait combattu pendant des années. Le nouveau caïd était, plus que personne, effrayé des difficultés de cette situation qu’il se savait impuissant à dominer, et il s’en allait disant qu’il n’avait accepté que pour faire acte de bon vouloir à notre égard.
Sa nomination n’avait pas encore paru au Mobacher qu’elle était connue et que les indigènes adressaient le 22 juin au gouverneur^la lettre suivante :
« Nous apprenons que Si-Mohammed-Ouled-Saïd-El-Ghobrini est nommé caïd des Beni-Menaceur et nous venons vous supplier de ne pas nous donner cet homme pour chef. La djemaa désire avoir pour caïd Malek-ou-Sahraoui-el-Berkani, car, au temps des Turcs et au temps de l’émir El-hadj-Abd-el-Kader, les Brakna ont toujours commandé la tribu des Beni-Menaceur.
« Quant à Mohammed-Ould-Saïd-el-Ghobrini, c’est notre ennemi; du temps des Turcs, nous étions en guerre avec Cherchel. Le fils de Ghobrini2 étant né à Cherchel est naturellement considéré comme l’ennemi des Beni-Menaceur; il ne pourra jamais devenir notre chef.
1. Il écrivit deux lettres : une le 23 mai, l’autre le 16 juin.
2. Il est question dans ce chapitre de divers Ghobrini dont il importe de préciser la situation.
Si-Mohammed-Saïd-el-Ghobrini, premier agha de Zatima, décédé en 1849. — Ses quatre fils : Si-Kaddour-ould-Si-Mohammed-Saïd, deuxième agha de Zatima,
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« Dans le cas où vous ne voudriez pas nommer Sid-el-Malek-el- Berkani, choisissez un autre personnage dans cette tribu et nommezle caïd.
« Si vous désirez le maintien de la paix et de la tranquillité, ne nous donnez pas pour chef Mohammed-Ould-Saïd-el-Ghobrini. Nous vous sommes soumis, nous vous payons les impôts; mais nous n’accepterons jamais pour caïd un fils de Saïd-el-Ghobrini , quand même vous nous feriez trancher la tête et que vous détruiriez nos maisons.
« La djemaa vous prie de vouloir bien nous placer sous l’autorité civile de Cherchel. Invitez le maire de Cherchel à se rendre dans notre tribu et à inscrire tous les habitants des Beni-Menaceur qui désirent relever de l’autorité civile.
• « Si le commandant et le bureau arabe nous font demander, nous ne nous rendrons pas auprès d'eux.
« Comment se fait-il, ô seigneur, que les trois fils d’El-Ghobrini vivent en commun dans la même maison * 1 ? L’un d’eux est caïd de Gouraya et se nomme Si-Saïd ; Si-Braham est caïd de Zatima et Si- Mohammed susnommé voudrait devenir caïd des Beni-Menaceur- Gheraba. Ces trois frères vivent ensemble en commun.
« Si vous n’ajoutez pas foi à nos dires, interrogez les mercantis 2 français qui font le commerce d’huile d’olives dans la tribu des Beni-Bou- Mileuk et dans l’Oued-Reha des Gouraya: ils vous diront les injustices que commettent les frères de Mohammed-Ould-Saïd, qui sont aujourd'hui caïds de Zatima et de Gouraya.
« Faites-nous placer au plus vite sous l’autorité civile pour nous préserver du commandement de Mohammed-Ould-Saïd. — Salut, le 3 Rebia et tani 1288 (22 juin). »
décédé- en 18G6. — Si-Brah am-ben-Si-Mohammcd-Saïd-el-Ghobrini, caïd des caïds de Zatima (en 1871).
Si-Mohammed-Saïd-ben-Si-Mohammed-Saïd-el-Ghobriui , caïd des Gouraya en 1871, mais toujours malade, et habitant Cherchel.
Si-Mohammed-ben-Si-Mohammed-Saïd, nommé caïd des Beni-Menaceur le 20 juin.
1. Les caïds devaient résider dans leurs caïdats; mais, depuis 1870, les Ghobrini, voyant leur situation menacée par l'avènement du régime civil, avaient offert leur démission. « Ils voulaient, disaient-ils, se consacrer uniquement à la gestion de leurs intérêts privés, qui étaient considérables dans la banlieue de Cherchel. » On avait refusé leur démission, mais on s’était montré très tolérant en ce qui concernait leur résidence presque continuelle à Cherchel.
2. Le texte arabe porte le mot mercanti au lieu du mot tadjar, qui seul est correct et convenable.
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Lorsque cette lettre arriva à Alger, le gouverneur venait de prescrire une enquête à propos de nouvelles lettres anonymes dénonçant Mouloud-el-Habouchi comme ayant frappé d’amende des indigènes qui, en janvier 1871, avaient, soi-disant', adressé une pétition pour passer en territoire civil. La lettre des Beni-Menaceur fut envoyée aux commissaires enquêteurs, qui étaient le commandant de la subdivision de Miliana et un conseiller de préfecture, lesquels ne commencèrent leur enquête1 2 3 que le 30 juin.
Avant leur arrivée, dans la nuit du 28 au 29 juin, les Beni-Menaceur, ayant appris que leur nouveau caïd s’était mis en route, avaient tenu une grande réunion dans laquelle ils s’étaient engagés à repousser à coups de fusil Si-Mohammed-Ould-Saïd-Ghobrini, et à n’accepter comme caïd que Malek-el-Berkani. Un parent de ce dernier, Aliou-Kerdjoudj, qui assistait à cette réunion avec le propre fils de Malekel-Berkani, ayant fait remarquer que l’autorité française pourrait bien ne pas ratifier ce choix, on lui répondit que, dans ce cas, on se révolterait contre les Français et que Malek-el-Berkani serait proclamé agha des insurgés. Ali-ou-Kerdjoudj ne protesta point contre cette conclusion.
Si Mohammed-Ouid-Saïd-el-Ghobrini, averti de ce qui se passait, s'arrêta à la limite de son commandement, au village d’ Affame, et presque aussitôt rebroussa chemin.
Le 1er juillet, il donnait sa démission, « ne voulant pas, par sa présence aux Beni-Menaceur, être cause de nouvelles complications ».
Le 2 juillet, le capitaine Yarloud ?, chef du bureau arabe, se rendait chez les Beni-Menaceur à Tamzit et leur annonçait que la nomination de Si-Mohammed-ben-Si-Mohammed-Saïd-el-Ghobrini n’avait pas été ratifiée par l’autorité supérieure et que Malek-el-Berkani continuerait
1. Les indigènes ignoraient absolument l’existence de cette pétition, écrite à Cherchel, très probablement , par le chaouch de la mairie (d’après le procès-verbal de l’enquête).
2. Cette enquête mit en évidence l’inanité des accusations portées contre El-Habouchi, les intrigues du maire aux Beni-Menaceur, et le peu de désir des indigènes de passer en territoire civil. Seule la fraction des Beni-Ilabiba qui entoure Novi demanda à faire partie de la commune de plein exercice, ce qui était chose désirable et indiquée; mais il est à remarquer que six des vingt et un, qui votèrent pour ce changement de régime, étaient personnellement compromis : dans le refus des prestations, dans la mutinerie du 30 avril, et ils allaient l’être encore bien plus, le 14 juillet, dans l'attaque du village de Novi.
3. 11 avait été nommé par décision du 13 mai, et était arrivé à Cherchel vers la fin du mois.
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de faire l'intérim jusqu’à la nomination très prochaine du titulaire, qui serait choisi en dehors de la famille des Ghobrini et en dehors aussi de celle des Brakna.
Cette concession ne pouvait pas ramener le calme dans les esprits, car Malek-el-Berkani, voyant le caïdat lui échapper, se garda bien d’intervenir pour empêcher les manifestations en sa faveur.
Quelques jours plus tard, le 4 juillet, avant même que les propositions (passant par Miliana ') fussent arrivées à Alger, les Beni-Menaceur savaient qu’on allait leur imposer comme caïd un certain Abdiben-el-Miloud-Abdi, né à Alfaïne, village des Beni-Habiba, où il avait tous ses intérêts, encore bien qu'il résidât le plus souvent à Cherchel.
C’était encore un homme dans le genre d’El-Habouchi, un mokhazni, ancien chikh dont le père et le grand-père avaient commandé le makhzène de Cherchel depuis l’occupation française. Un de ses frères était adel du cadi des Beni-Menaceur ; les autres avaient servi dans le makhzène pendant plusieurs années.
Pour nous, c’était un homme de confiance, et, par cela même, il ne pouvait plaire aux Beni-Menaceur. Ils envoyèrent donc une nouvelle lettre au gouverneur, lettre dans laquelle, après avoir affirmé, contrairement à la vérité, qu’on avait promis de leur donner pour caïd Malek-el-Berkani, ils ajoutaient:
«... Aujourd’hui les Beni-Menaceur apprennent qu’ils vont avoir pour caïd Sid-Abdi-ben-Miloud ; ils refusent d’accepter cet homme comme chef et déclarent être d’accord pour demander de nouveau à être placés sous l’autorité civile de Cherchel. »
Selon eux, Abdi était « le plus grand intrigant de la terre », et, à l’appui de leur dire, ils invoquaient le témoignage de Si-Miloud-el- Habouchi. Ils ajoutaient que c’était Abdi qui, par ses conseils et par ses menées, avait fait protester contre la nomination de Mohatnmed- Saïd-el-Ghobrini .
Leur lettre se terminait par ces mots :
« Les membres de la djemaa détestent de toute leur force Sid-Abdi et ils déclarent qu’ils ne veulent accepter comme caïd que Malek-el-
1. Cherchel relevait de la subdivision de Miliana. Le mémoire de proposition, daté du 1er juillet, suivit la voie hiérarchique, et n’arriva à Alger que le 5 juillet; il ne fut vu du gouverneur que le 6.
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Berkani; dans le cas contraire, ils demandent à être placés sons l’autorité civile. Salut, le 15 rabia tani 1288 (4 juillet 1871). »
Lorsque, le 6 juillet, l'amiral de Gueydon reçut les propositions officielles, il hésita à faire la nomination demandée et il prescrivit d'étudier « si on ne pourrait pas confier la direction des Beni-Menaceur à un officier détaché ». Cette étude retarda la nomination d’Abdi.
Pendant ce temps, Malek-el-Berkani échangeait une correspondance active avec le caïd Brahim-el-Bouzidi des Beni-Zioui, ancien serviteur de sa famille ; par lui, il entrait en relations avec le caïd Ahmed-hen-Djelloul des Zatima et avec les gens des Gouraya et des Larhat.
Ces caïds et ces tribus avaient eu à se plaindre de la morgue et de la dureté des Ghobrini à leur égard, et il semblait possible à Malek de les faire passer dans le soff des Brakna.
Plusieurs entrevues eurent lieu entre les différents caïds du pays ; dans chacune d'elles, Ahmed-ben-Djelloul et Brahim-el-Bouzidi surent recruter des adhérents au soff des Brakna.
Bientôt tout fut prêt pour un soulèvement, et le moindre prétexte pouvait déterminer une explosion.
Il fut vite trouvé : Malek-el-Berkani fit connaître aux indigènes que, les tribus de l’ouest ayant payé l’impôt, les autorités françaises lui réclamaient le versement de celui des Beni-Menaceur.
Il n’en fallut pas plus. Les indigènes déclarèrent que ce serait folie de payer une redevance que les Français n’étaient plus en mesure d’exiger par la force; ils ajoutèrent que non seulement ils ne payeraient pas, mais qu’ils entendaient que, sans plus tarder, les chioukli restituassent les quelques douros déjà soldés par certains individus. Puis, pour agir avec ensemble, on convoqua tous les notables des tribus voisines à une réunion générale, le jeudi 13 juillet, sur le marché dit Souq-el-Had.
Là, on se sentit en nombre; le djehad fut demandé à grands cris et voté par acclamation. 11 fut décidé que le lendemain on marcherait en trois colonnes sur Novi, Cherchel et Zurich. Malek-el-Berkani n'assistait pas à cette réunion, mais il n’était pas bien loin ; la foule alla le chercher ; il fut entouré, acclamé et mis en demeure de prendre le commandement du djehad. Il aurait volontiers refusé, mais sa qualité de marabout lui imposait ce dangereux honneur, et il n’osa pas le décliner.
Le 14 juillet, à deux heures du matin, le chef du bureau arabe était
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prévenu par les Ghobrini, par Abdi-ben-Mouloud et par quelques autres indigènes. Le maire recevait, à la même heure, un avis identique, et, en présence du danger, il fu t le premier à donner l’exemple de l’union et delà concorde. Toutes les mesures intéressant les colons de la banlieue furent, dès lors, prises de concert et au mieux des intérêts de tous.
Les habitants des fermes isolées, invités à rentrer d'urgence àCherchel, arrivèrent sans encombre au point du jour. Novi, qui n’est qu’à six kilomètres, fut prévenu dans la nuit même; quelques tirailleurs, commandés par le lieutenant Boquet, furent envoyés à Zurich.
Pendant ce temps, les contingents, qui avaient acclamé Malek-el- Berkani comme agha des insurgés, s’étaient mis en marche avec lui. Arrivés à Tizi-el-Khemis, ils se divisèrent en trois colonnes. Les Gheraba, sous la conduite des chefs de douars ' et de Ahmed-ou-Dadi, cavalier de Malek-el-Berkani, marchèrent sur Novi. Les Cheraga, sous les ordres des principaux chefs de douars1 2 et de Si-Ali-ben-Ahmed-ou- Akerdjoudj, homme de confiance des Brakna, marchèrent sur Zurich. El-Berkani, son frère Si-Braham et Mohammed-ou-Djelloul-ou-Zohra, avec le plus faible des trois groupes, continuèrent leur route dans la direction de Cherchel.
Ce même jour, 14 juillet, à quatre heures et demie du matin, le capitaine Varloud, avec 150 condamnés militaires et unobusierde montagne, allait en reconnaissance sur la route de Novi. A deux kilomètres de ce village, les crêtes étaient garnies de Qbaïls en armes, et, à son approche, plusieurs d’entre eux descendirent vers la route.
Deux mokhaznya envoyés à leur rencontre pour s’éclairer sur la composition et sur les intentions de ces bandes furent injuriés, et les Qbaïls, s’avançant en plus grand nombrejusqu’à 200 mètres environ du détachement, commencèrent un feu nourri. Les nôtres répondirent, mais les condamnés, armés seulement depuis le matin d’armes qu’ils ne connaissaient pas (c’étaient des carabines modèle 1866), tirèrent médiocrement et ne firent pas aux rebelles le mal que leur auraient fait des troupes familiarisées avec le maniement de ces armes.
Le combat était à peine engagé depuis quelques instants que d’autres groupes venaient s’embusquer pour couper la retraite au détachement. Le capitaine Varloud, qui avait ordre de se renseigner de visu ,
1. Les chefs de douars des Gheraba étaient: Si-Mohammed-el-Djadouli, Abdallah-ou-Gheïda, Belaïd-ou-Amar-ben-Mouloud, etc.
2. Les chefs de douars des Cheraga étaient : Si-AbdalIah-ben-Zerroug, Abdelqader-ben-Larbi, Malnned-ou-Belkhir, etc.
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et non pas de renforcer Novi, où la défense était à peu près assurée, déblaya la route à coups de canon et reprit la direction de Cherche],
Très éprouvés parles obus, les rebelles se contentèrent d’inquiéter le détachement en embusquant des tirailleurs isolés, mais ils ne nous blessèrent qu’un homme et un cheval.
Leur objectif n’était, d’ailleurs, pas de ce côté, et ils n'avaient engagé contre la reconnaissance qu’une faible portion de la droite de leur contingent. Legros des Beni-Menaceur-Gheraba était resté sur les crêtes en vue de Novi, et un autre groupe s’était embusqué, pendant le combat, dans l’Oued-Rihlas, d’où, à l'abri des dunes, il gagna les abords du village.
Vers les neuf heures, les Qbaïls composant ce groupe sortirent de leur embuscade et commencèrent l’attaque des trois réduits dans lesquels les habitants de Novi s’étaient réfugiés sous la direction d’un capitaine, M. Levasseur, alors en congé dans le village. Les rebelles portèrent surtout leurs efforts contre la redoute du nord près de laquelle étaient de nombreuses meules de paille qui abritaient leurs tireurs et qu’il leur était facile d’incendier. Leur intention fut devinée: sept colons et quatre condamnés militaires sortirent en avant des meules pour éloigner les rebelles.
Ils réussirent en partie ; mais, à dix heures, deux de ces braves miliciens étaient tués, un troisième et deux condamnés étaient blessés ; ils allaient être forcés de rentrer au réduit, quand, soudain, la péniche de la douane arriva à quelques mètres du rivage, fit feu de ses deux pierriers, et jeta sur la plage le sous-lieutenant de tirailleurs Maurin à la tète 'de 50 condamnés militaires qui, tout ruisselants d’eau de mer, coururent sus aux insurgés. Ce renfort opportun, qui déconcerta les rebelles et permit de préserver Novi d’un pillage imminent, avait été provoqué par un rapport du gardien du phare de Cherchel.
Ce modeste agent avait, dès huit heures du matin, signalé les bandes armées qui entouraient Novi. Le lieutenant de douane avait alors offert à l’autorité militaire de conduire, avec la péniche et les marins-douaniers, un petit détachement. Ce qui avait été fait sans perdre de temps.
Une fois les rebelles éloignés du village, le lieutenant de douane proposa de ramener, dans sa péniche, les femmes et les enfants; cellesci refusèrent et l’embarcation regagna Cherchel avec ses seuls marins. A six heures du soir, l’aviso le Kléber s’embossait en face le village et complétait la protection déjà en partie assurée.
Pendant que, à l’ouest de Cherchel, les Beni-Menaceur-Gheraba en-
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gageaient ainsi les hostilités sur deux points à la fois, les Beni-Menaceur-Cheraga attaquaient Zurich.
Dans la matinée, le chef de la fraction de Tidaf, Mohammed-ou- Amar-Abdelkader, était venu avec quelques notables faire ses offres de service et protester de son dévouement; en réalité, son but était de se rendre compte de la force du détachement arrivé dans la nuit et des dispositions défensivesprises par les habitants. Vers lés dix heures, quand la colonne rebelle, venue de Tizi-el-Khemis et déjà déployée sur les crêtes, se mit en mesure d’attaquer le village, il alla aussitôtavec tous les siens rejoindre les rebelles. A onze heures et demie, il revenait à la tète des contingents de sa fraction accompagné d’autres bandes.
En quelques instants, le presbytère, l’école et quatre maisons furent envahis et pillés. L’attaque fut si brusque que beaucoup d'habitants n’eurent pas le temps d’atteindre le réduit bâti au milieu du village. Un vieillard et un condamné furent tués en gagnant la redoute, une jeune fille fut mortellement frappée en fermant le volet d’une fenêtre1; toutes les maisons que ne protégeait pas le feu de la redoute furent vidées et saccagées. En même temps, d’autres bandes concentraient leur feu sur cette redoute qui ne comptait que 75 défenseurs, colons, tirailleurs et condamnés.
Aux premiers coups de fusil, le caïd civil desChenoua était accouru avec quelques indigènes pour porter secours aux colons, mais ceux-ci, se méprenant sur ses intentions, l’accueillirent de fort loin à coups de f usil et blessèrent son cheval.
Les insurgés tirèrent sur la redoute jusque vers les deux heures de l'après-midi sans autre résultat que de blesser deux condamnés ; à ce moment, le lieutenant Boquet, avec une trentaine d’hommes, sortit à la baïonnette sur l’ennemi, qu’il avait laissé intentionnellement se rapprocher. Ce mouvement eut un plein succès, et les rebelles se retirèrent hors de portée de fusil tout en surveillant et en cernant la redoute.
Le lieutenant put, cependant, faire parvenir un mot à Cherchel, où déjà le caïd de Chenoua avait donné avis de la position difficile des
1. Au moment où cette jeune 1111e tombait, la carotide coupée par une balle, les rebelles enfonçaient la porte de sa maison, située à l’extrémité du village. Le chef de la bande, Mouloud-ben-Djelloul-Simiani, voyant une mère éplorée près d’une jeune ûlle mourante, lui cria : « Madame S..., reste tranquille, laisse faire, sinon ils te tueront. » La malheureuse resta abîmée dans sa douleur; sa maison fut pillée, mais on ne lui fit aucun mal.
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Français de Zurich et avait annoncé une attaque sérieuse pour le lendemain.
* A sept heures du soir, le chef du bureau arabepartait avec des spahis et 198 hommes du 50e de ligne, que venait de débarquer le Kléber. 11 emmenait avec lui une voiture de ravitaillement, et il arriva sans encombre à neuf heures et demie du soir.
Dans cette même journée du 14 juillet, Marengo fut aussi menacé par les rebelles, groupés en armes sur les hauteurs voisines ; cinq coups de feu furent même tirés sur une patrouille de francs-cavaliers, qui eurent un cheval tué. Mais tout se borna à cette démonstration.
Le 15 juillet, à trois heures du matin, le lieutenan t-colonel Désandré arrivait à Marengo avec un bataillon de zouaves venu à marcheforcée deColéa; il y laissa quelques hommes et repartit le même jour, à sept heures du matin, pour Zurich.
A cette heure, la défense de ce village était organisée, grâce aux hommes amenés la veille au soir par le capitaine Yarloud. Les rebelles, embusqués dans l’Oued-el-Hachem, hésitèrent à attaquer « les grandes capoutes », et ce ne fut que vers neuf heures du matin qu’ils se décidèrent à lancer 200 tirailleurs environ sur le pourtour du village ; l'engagement dura une demi-heure et nous coûta un homme du 50°, qui fut frappé mortellement.
L’arrivée de l’avant-garde de la colonne Désandré avait empêché l’ennemi de soutenir ses tirailleurs et de prolonger le combat.
A midi, nos troupes, sauf celles laissées comme renfort, partirent pour Cherchel ; elles virent dans la montagne, tout le long de la route, de nombreuses allées et venues de groupes armés, mais la petite colonne ne fut inquiétée que près de Cherchel, au passage de l’Oued- Bella, dont la rive’ opposée était gardée par trois ou quatre cents Qbaïls embusqués. Le passage fut enlevé de vive force sans grande difficulté. Un de nos hommes, cependant, fut blessé.
A cinq heures du soir, le lieutenant-colonel Désandré était à Cherchel, ayant fait 70 kilomètres en quarante-huit heures, par une chaleur écrasante.
Ce jour-là, Malek-el-Berkani installa son quartier général à la ferme Tripier, au-dessus et près de Cherchel, qui, dès lors, fut étroitement bloqué par terre. Le chef acclamé des rebelles n’était pas content; il désapprouvait les attaques des villages français, et il se sentait entraîné et débordé par son entourage et par ses partisans. Ce qu'il aurait voulu, c'était une simple manifestation, fermant la montagne à ses ennemis indigènes les Habouchi, les Ghobrini, les Abdi et
LES DERNIÈRES LUTTES
autres, manifestation pendant laquelle il se serait entremis et aurait négocié pour arriver à faire passer sous les ordres des Brakna tous les Beni-Menaceur, tant Cheraga que Gheraba.
Mais ce plan n’était déjà plus possible; bon gré mal gré, il lui fallait suivre le mouvement, au lieu de le diriger. C’était son frère Brabam et ses deux parents Mostafa-ben-Abdelmalek et Ali-ou-Kerdjoudj qui conduisaient les affaires, et ce dernier, plus jeune et plus actif que les autres, fut en réalité le vrai promoteur et le chef effectif de l’insurrection.
Malek-el-Berkani, en sa qualité de lettré, ne pouvait se dispenser d’écrire. Il envoya des lettres de tous les côtés, et, pendant qu’il écrivait à Miliana, au lieutenant-colonel Philebert, son ancien chef, pour protester de son désir d'enrayer la révolte ou de venir se réfugier chez nous, il envoyait aussi aux caïds et notables des environs d’autres lettres prêchant ouvertement l’insurrection, lettres d’ailleurs assez banales dans le fond comme dans la forme, et ne rappelant en rien les lettres si remarquables des Moqrani et d’Aziz '.
Le 15 juillet, le Desaix amena deux compagnies à Cherchel, et un bataillon du 9e de ligne arriva en chemin de fera Vesoul-Beniane, qui semblait menacé. Les rebelles essayèrent de mettre le feu à la ferme Nicolaï, située à deux cents mètres des remparts de Cherchel; une sortie faite par le poste de la porte d’Alger suffit pour les éloigner. La poudre parla, mais il n’y eut pas de combat; quelques obus lancés par les canons de la place maintinrent les rebelles à distance.
A Novi, il n'y eut pas d’attaque le 15, car le Kléber resta en vue du village, et, dès qu’un groupe se formait un peu compact, un obus bien dirigé le mettait en fuite.
Dans la nuit du 15 au 1 G, Si-Mohammed-Saïd-el-Ghobrini, caïd du Gouraya, et son frère Si-Mohammed, s’embarquèrent sur la péniche de la douane, et débarquèrent à Taska-ou-Roumi (à l’Oued-Reha),