‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 153 sur 202 · Voici celle adressée le 19 juillet aux Beni-Zoui · texte numérisé non relu

Voici celle adressée le 19 juillet aux Beni-Zoui

« Louange à Dieu. A la djernaa des Beni-Zoui et à leurs notables, salut. Je vous apporte le bien, s’il plaît à Dieu. Je vous demande de vous joindre à nous afin de combattre pour la cause de Dieu, qu’il soit exalte! Nous nous sommes réunis pour cette cause, et, aujourd’hui, ô mes frères! si vous êtes de cœur pour le djehad, venez à nous, et nous nous concerterons pour le combat, soit chez vous, soit chez nous. Sachez que les Chenoua, Beni-Menade, Gouraya, sont chez nous et joignent leurs efforts aux nôtres pour la glorification de Dieu. Si vous avez besoin de soufre pour fabriquer de la poudre, amenez des mulets, nous en avons en quantité. Salut de la part de la totalité des gens des Beni- Menaceur, du caïd, le seigneur Malek-ben- Sahraoui, et de tous les Brakna. » (Ce soufre provenait du pillage des fermes où l’on cultivait la vigne.)

MALEK-EL-BERKANI

pour de là gagner le Gouraya et le Zatima, afin d’y organiser une saga et de prendre à revers les Beni-Menaceur. Mais ils trouvèrent le pays insurgé et la route coupée par les rebelles. Ils rentrèrent donc à Cherchel dans la journée du IG et annoncèrent que les Gouraya et les Larhat étaient avec Malek-el-Berkani ; que les Agbal, les Beni-Menade1 et même les Beni-Ferah 2, avaient envoyé au chef rebelle des contingents; que les Beni-Zoui, Zatima, Beni-Boumileuk, étaient très ébranlés et en pourparlers avec les insurgés.

Ce jour-là, qui était un dimanche, les rebelles brûlèrent les ponts de bois de la route de Zurich, et il y eut de nombreux incendies de broussailles au Gouraya et sur d’autres points. À Cherchel, un officier fut blessé en assurant la garde du troupeau, qu'on avait fait sortir sous le canon des remparts.

Dans la nuit du 16 au 17, trois cents hommes, 250 tirailleurs et 50 chasseurs, vinrent occuper le village de Marengo. Il était temps; des bandes de pillards se montraient dans la montagne, et il y avait un assez gros rassemblement de rebelles chez les Beni-Menade auChabet-el-Gueta (Ravin des Brigands). Ils avaient vers ce point incendié la ferme Gaspard et trois autres maisons abandonnées. Le soir, ils se portaient sur l'établissement thermal d’Hammam-Righa, tuaient le gardien, M. Castaing, et son domestique George, puis pillaient et dévastaient l'hôpital désert.

Le lendemain, 17 juillet, le lieutenant-colonel Désandré partait avec cinq cent cinquante hommes pour ravitailler Zurich. A l'aller, tout marcha bien; la colonne s'arrêta un instant près la ferme du général Brincourt, solide construction, occupée par dix-sept colons bien

1. Les Beni-Menade ont été, en 1868, divisés en trois sections, qui portent officiellement les noms de Sahel, El-Hammam (Hammam-Righa, station thermale) et Beni-Merit.

Ne pas confondre cette tribu des Beni-Menade de Hammam-Righa avec les Beni-Menade des Isser; on a pris l’habitude, du reste, d’écrire le nom de ces derniers Beni-Maned; mais, en arabe, l'orthographe et la prononciation sont identiques.

2. Tribu dépendant de Jfiliana et très influente, car elle était inféodée aux descendants du célèbre marabout Si-Ahmed-ben-Youcef de Miliana, mort en 1524 ou 1525 de J. -G., et dont les sentences et épigrammes ont encore une très grande vogue en Algérie.

En 1811, les Beni-Ferah, en tant que collectivité, ne se révoltèrent pas, et même ils nous aidèrent : car, ennemis et rivaux religieux des Brakna et des Ghobrini, ils étaient à la tête du soif des Beni-Menaceur-Djebaïlia, Beni-Zougzoug, Attaf, Bourached, Beni-Ghomeriane ; ils étaient hostiles aux Beni-Menaceur-Gheraba et Cheraga, aux Gouraya, Arbal, Lahi’at, Braz, Beni-Berri et Beni- Bouaïch. Les quelques fusils qu’ils fournirent aux insurgés appartenaient à des dissidents et à des déclassés très peu nombreux (vingt-cinq ou trente).

LES DERNIÈRES LUTTES

armés, auxquels on donna un renfort de dix condamnés militaires.

Cinquante hommes furent laissés à Zurich, et, à onze heures et demie, la colonne reprit la direction de Cherchel; elle ramenait un convoi de malades et l’institutrice du village.

Des groupes qbaïls suivirent nos troupes et marchèrent sur les hauteurs à gauche de la route ; mais les ilanqueurs suffirent pour rendre leur feu inoffensif.

A son arrivée dans la vallée de l'Oued-Bella, la colonne vit la ferme Bi'incourt en feu et vivement attaquée par les insurgés. Elle s’y porta de suite, et les rebelles vidèrent les lieux à son approche.

Voici ce qui était arrivé : après le passage du colonel, le gérant de la ferme, M. Hermand, ancien garde d’artillerie, profitant du renfort qu’il venait de recevoir et de la proximité de la colonne, fit sortir son personnel et parcourut les environs des bâtiments. Des Qbaïls surveillaient ses mouvements à distance sans faire mine d’attaquer; on eut la malencontreuse idée de tirailler sur ces indigènes avec des armes à longue portée. La riposte ne se fit pas attendre; sept à huit cents individus se précipitèrent tout à coup vers la ferme en criant et en tiranfdes coups de fusil. Un des condamnés militaires fut tué, d’autres blessés, et ils n’eurent que le temps de s’abriter dans la cour. Les assaillants , devenus de plus en plus nombreux, avaient mis le feu aux meules et aux bâtiments. Les défenseurs s’étaient alors groupés dans la salle du pressoir , dont la porte fut solidement barricadée, et qui leur servit de réduit.

Là, pendant sept heures, trente Français, dont deux femmes, avaient tenu tête à un millier de Qbaïls. Ceux-ci, n’ayant pu avoir raison de la porte, avaient tenté de démolir le mur d’une des faces du réduit qui n’avait pas d’ouverture, et ils y avaient percé un trou ; mais ce trou était devenu un créneau aux mains des défenseurs, qui y avaient placé deux de leurs plus adroits tireurs.

Les Qbaïls alors avaient entassé broussailles, paille et matériaux divers pour tâcher d’incendier la toiture; mais en ce moment la colonne était arrivée, et, sans l’attendre, ils s'étaient enfuis.

Deux condamnés avaient été tués, 5 autres et 2 domestiques étaient blessés.

L’évacuation de la ferme fut décidée, et eut lieu de suite, sans incident; mais, dès que la colonne eut repris sa marche, des bandes de rebelles vinrent l’inquiéter de tous les côtés; il fallut avancer de position en position et se couvrir, sur les quatre faces à la fois, par des compagnies en tirailleurs.

MALEK-EL-BERKANI

Au défilé des petits aqueducs, l'attaque fut particulièrement vive. Sur la droite, nos tirailleurs réussirent à couronner des hauteurs d'où leur tir fut efficace, parce que le pays était relativement découvert. Mais il n’en fut pas de même sur la gauche, où les flancs du défilé étaient couverts d’un bois de pins épais et coupés de ravines profondes. L’officier commandant fit une chute malheureuse qui l'immobilisa, la direction manqua; les tirailleurs, ne voyant plus la colonne, furent coupés, entourés et forcés de se défendre à la baïonnette par petits groupes isolés.

Quand le colonel fit sonner le ralliement, 7 zouaves étaient blessés, 11, dont le sergent-major Alexandre, manquaient à l'appel. Trois d’entre eux rejoignirent plus tard, et annoncèrent que le sergent-major avait été fait prisonnier par les rebelles dans une lutte corps à corps; ils ignoraient le sort des sept autres. On sut plus tard qu’ils avaient été tués.

Ceci se passait par une chaleur terrible, et, en arrivant à Cherchel, un officier et deux zouaves moururent d’insolation.

Des hommes, des armes, des munitions, des vêtements, étaient restés aux mains des rebelles; c’était un échec, et il avait eu pour cause l'absence d’artillerie : car, en pays boisé, rien ne vaut quelques obus pour bien fouiller la broussaille et en faire déguerpir les indigènes.

Ce jour-là, 17 juillet, à trente-huit kilomètres à l’ouest de Cherchel, l'usine à huile et à plâtre située à l’embouchure de l'Oued-Melah et connue sous le nom de Moulin-Piquet, avait été attaquée et pillée par des bandes des Larhat. Le caïd, El-hadj-Brahim-Belgacem, brave et fidèle serviteur à notre service depuis 1859, vint avec ses cavaliers dégager l'Européen, qui, grâce à lui, put s’embarquer dans un canot avec neuf personnes de sa famille ou de son usine. Rangeant la côte au plus près, tous arrivèrent sains et saufs à Tenès. Après leur départ, le caïd fut injurié, menacé, et forcé de s’enfuir précipitamment à cheval avec ses deïras; il se réfugia aussi à Tenès.

Au sud de Cherchel, la situation n’était guère meilleure; dès le 17 juillet, les Brakna s'étaient mis en relations directes avec les anciens amis et partisans de l’émir Abd-el-Kader. Ils avaient vu, entre autres, deux personnages dont l’adhésion au mouvement insurrectionnel faisait une grande impression sur les montagnards. C'était, aux Beni-Menade, Si-Kaddour-ben-Embarek de Coléa, le fils du célèbre marabout Sidi-Embarek, qui avait été le compagnon fidèle de l’émir. AuxBeni-Ferah de Miliana, c’était Si-Abdelkader-ben-Mokhtar, le chef du soff rival des Khalladi, qui sont les descendants du grand

LES DERNIÈRES LUTTES

saint musulman Si-Ahmed-ben-Youcef. Malek-el-Berkani avait d'ailleurs invité les Khalladi à se joindre à lui ; mais le caïd des Beni-Ferah, Abdelkader-ben-el-hadj-Khalladi, au lieu de répondre, avait envoyé la lettre au commandant de la subdivision de Miliana en le prévenant qu'une centaine de fusils étaient allés rejoindre El-Berkani.

En réalité, le rôle de ces deux amis des Brakna fut nul. Les Beni- Menade s’étaient insurgés tout seuls, par contagion et par amour du pillage. Si-Kaddour, que le hasard avait amené aux eaux thermales d’îHammam-Righa, était un beldi, affiné, débauché, perdu de dettes, incapable de jouer un rôle de marabout ou de chef de rebelles. Quant à Si-Abdelkader-ben-Mokhtar, qui avait une autre valeur, mais qui était sage et prudent, l’agha Slimane-ben-Siam de Miliana et un marabout des Braz, Si-el-hadj-Djelloul-ben-Abdesselem , lui firent comprendre le danger qu'il y avait pour lui à faire le jeu des Khalladi, nos amis; ils l'empêchèrent de se compromettre, et plus tard l'amenèrent à la colonne comme auxiliaire et ami.

Quoi qu’il en soit, au 17 juillet la situation était grave ; nous n’étions en mesure ni d’agir, ni d’aider nos partisans, qui cependant s'employaient parfois spontanément à notre service, sentant bien que notre cause était la leur.

C’est ainsi que, dans la nuit du 17 au 18, le caïd des caïds de Zatima, Si-Braham-ben-Mohammed-Saïd-el-Ghobrini , humilié de l’échec de ses frères au Gouraya et de son attitude effacée à Cherchel, loua une balancelle, se fit débarquer à l'embouchure de l’Oued-Damous, dans son commandement, et s’installa le 18 au matin au bordj-caravansérail situé près cette embouchure. Par le retour de la barque, il rendit compte au commandant supérieur que, à l’exception de quelques fractions des Larhat et des Gouraya, les tribus de l’ouest étaient à peu près indemnes et qu'il ne désespérait pas de marcher contre les rebelles avec les Zatima.

Mais sa raideur naturelle lui fit commettre une maladresse : il voulut désarmer les Larhat afin d’assurer ses communications avec la mer; il eût mieux fait de réunir les sagas des Zatima et de parcourir le pays avec elles ; sa présence et son influence maraboutique auraient rallié les indécis, et il aurait très probablement ramené dans le devoir bon nombre de gens. Au lieu de cela, il ordonna aux Larhat d’apporter leurs armes et commença cette opération sous la pression des adhérents déjà réunis autour de lui; mais, pendant qu’elle se faisait, les têtes s’échauffaient chez les Larhat, qui, jusqu'alors, n’avaient pas encore été compromis en tant que collectivité. Le caravansérail fut

Page 1