ÉPILOGUE
savantes d’un vieillard, qui ne s’expose jamais, ont raison de la bravoure des plus vaillants guerriers; où l’on est tué par la résultante inéluctable d’une formule algébrique avant même de s’être douté qu’on est en danger.
Ici, en 1871, on se battait encore comme au temps des preux; depuis le général jusqu’au simple soldat, chacun payait de sa personne, chacun avait sa part d’initiative, chacun sentait et voyait que son courage et ses efforts personnels apportaient un appoint appréciable au succès du combat; on s’exposait partout et sciemment.
Cependant il n’y avait jamais beaucoup de tués ni de blessés; sur les 2,686 militaires morts en Afrique pendant l’année 1874, plus de la moitié succomba aux dures fatigues de nos colonnes qui encombrèrent nos hôpitaux1 de leurs malades.
Les indigènes restés fidèles prirent une large part à la lutte contre les rebelles; pour nous servir, un grand nombre d’entre eux, la plupart du temps sans rémunération aucune2 3, délaissèrent familles, récoltes et troupeaux. Plusieurs furent tués ou blessés; le nombre ne saurait en être donné, car tous ne furent pas signalés. Dans les combats racontés plus haut, nous en avons relevé plus d'un millier frappés par les balles des insurgés (429 tués, 6S0 blessés). Ce sont là des chiffres bien au-dessous de la réalité.
A côté de ces braves auxiliaires, il convient de rappeler que 5,948 chefs de famille appartenant aux collectivités insurgées séparèrent leur cause de celles de leurs parents et amis de tribu et méritèrent, après des enquêtes multiples, d’être exonérés des amendes et autres charges imposées aux collectivités coupables.
Enfin, il ne faut pas oublier que près des deux tiers de l’Algérie, soit 1 ,325,000 musulmans > des trois départements, refusèrent de prendre part au mouvement insurrectionnel provoqué par Moqrani.
1. En 1871, il y a eu, pour l'armée, 80,973 entrées à l’hôpital, soit 93,80 pour cent de l'effectif. Jamais la proportion n’avait été aussi forte, même en temps de typhus et de choléra. 11 est vrai que ces soldats étaient arrivés déjà épuisés par la campagne de France et par la captivité en Allemagne. La durée moyenne de séjour à l’hôpital fut de vingt jours, et la mortalité seulement de 3 0/0 ; encore dans ce chiffre convient-il de tenir compte de la majoration résultant des blessures de guerre.
2. Un arrêté ministériel du 16 septembre 1843 autorise la délivrance aux goums de vivres et d’orge, quand cela est nécessaire , c’est-à-dire quand les goums ne sont plus dans leur pays. A la colonne Delacroix, on ne leur donna ces prestations qu’à compter du 16 décembre, au camp de Saada, au sud de Biskra.
3. Les statistiques de 1872 donnent comme population musulmane en Algérie,
ÉriLOGUE
Ces constatations ont leur importance; elles corroborent les renseignements tirés de l’exposition des faits et achèvent de montrer le caractère exclusivement politique de l’insurrection de 1871, insurrection dirigée, non con tre la domination de la France ni contre les chrétiens, mais contre une forme de gouvernement qui menaçait, plus que par le passé, les privilèges et les intérêts des anciennes classes dirigeantes de la société musulmane en Algérie.
La répression fut terrible, et, pour beaucoup, hors de proportion avec la culpabilité.
Les tribus qui ne s’étaient mêlées aux insurgés que parce que nous n’avions pas pu les protéger contre les dévastations des bandes rebelles directrices du mouvement furent châtiées avec la même rigueur que celles qui, dès les débuts, avaient fait partie de ces bandes.
A cette insurrection essentiellement politique dans ses causes et dans ses grandes lignes, il aurait fallu une répression politique appliquée parle gouvernement, une répression ne s’inspirant que de la raison d'Etat, des intérêts de la colonisation et des nécessités du milieu indigène. Cette répression, indiquée dès les débuts par plusieurs officiers des affaires indigènes* 1, aurait pu être :
1° La déportation à vie, en Océanie, des unités familiales les plus compromises dans chacune des tribus insurgées;
2° La confiscation des biens de ces familles ;
3° Une contribution de guerre payable en terre ou en argent et garantie jusqu’à complète libération par le séquestre apposé sur les terres des tribus compromises.
Les deux dernières mesures furent appliquées; mais, au lieu de la déportation familiale après enquête administrative, on entreprit de dégager les responsabilités individuelles et de pondérer les peines d’après les principes du droit commun français. Ce furent les tribunaux qui eurent la tâche ingrate de déterminer les peines encourues par les individus.
De sorte que les mêmes gens furent traités, à la fois et simultanément, comme des belligérants vaincus, comme des sujets algériens, et comme des Français.
2,123,032 habitants, mais ce chiffre est notoirement trop faible, il faut admettre le chiffre de 2,500,000. — En 1889, ce chiffre est de 2,819,802 Algériens, 202,048Tunisiens et Marocains, résidants; soit 3,000,000 en chiffres ronds.
1. Entre autres le colonel Adeler, dont le rapport avait été rédigé en collaboration avec l’auteur. La même idée est encore exprimée dans la brochure : La Vérité sur l'Algérie, par le capitaine Bidault; Bougie, juillet 1831.