ÉPILOGUE
chefs ». Puis, avec Boumezrag, Chikh-el-Haddad, Aziz, Ël-Koreichi, Moulaï-Chekfa, Ben-Fiala, Ahmed-Bey et les Moqrani, on mit un certain nombre de comparses, bergers, cultivateurs, domestiques, cafetiers, agents de police, etc., pauvres diables qui n'étaient que des instruments inconscients. Enfin, pour donner satisfaction à des dénonciations passionnées « et faire publiquement la lumière », on classa dans ce groupe quelques personnages que les autorités administratives ou les commandants militaires considéraient, non sans preuves, comme des agents fidèles et dévoués ayant rendu des services leur créant des titres, les uns à des récompenses, les autres à une immunité absolue, pour des compromissions forcées et anodines. Tels furent l'ancien bachagha Mohammed-Saïd-ben-Ali-Chérif, Embarekben-Khellaf et son frère Ahmed qui avaient protégé et sauvé les colons de Tabarout; Brahim-ben-Ncib, qui avait échoué dans le sauvetage des ouvriers de la scierie Sallerin, au Ravin-Bleu ; Zerrougben-Illès, blessé à notre service, et quelques autres moins en vue.
La connexité intime de tous les faits insurrectionnels servit d’argument juridique pour justifier ce groupement et pour déférer à la même cour d’assises des gens ayant opéré en dehors du ressort évoqué.
Les indigènes de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizane furent ainsi envoyés devant les assises de Oonstantine, alors que leurs voisins de Taourga, Rebeval, Dellis, Palestro, avaient été jugés à Alger. Puis, cela fait, on déclara qu'il y avait trop d’accusés pour pouvoir s’y reconnaître et on obtint une ordonnance de disjonction, en vertu de laquelle ce procès des « grands chefs » fut à son tour découpé en douze ou quinze affaires qui furent soumises à douze ou quinze jurys différents.
On arriva de cette façon à des résultats étranges.
Boumezrag, qui avouait avoir été le chef des rebelles depuis la mort de son frère, fut innocenté sur le chef d’insurrection et condamné à mort pour crime de droit commun.
Par contre, Aziz, qui, de Bougie à Aïn-Abessa, avait fait piller ou incendier tant de bordjset de maisons de colons, fut innocenté sur les crimes d’incendie et de pillage et fut, comme rebelle bénéficiant de circonstances atténuantes, condamné à la déportation simple.
Ahmed-Bey et Ali-Oukaci, certainement plus intéressants et moins coupables qu’Aziz, se virent refuser les circonstances atténuantes et furent condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée.
Mohammed-Saïd-ben-Ali-Chérif, d’Akbou, accusé d’avoir été le complice d’Ali-Oukaci lors de l’attaque de Tizi-Ouzou dans le départe-
EPILOG UE
ment d’Alger, fut condamné par la cour d’assises de Constantine dans une affaire où ne figurait pas Ali-Oukaci, mais bien ses propres ennemis Aziz et les khouans de Seddouq. Le ministère public, tout en faisant son métier d’accusateur, avait loyalement reconnu que Ben-Ati- Chérif n’avait pas pris part à la lutte et il l’avait recommandé à l’indulgence du jury ; le président, dans « son résumé impartial », avait déclaré qu’il ne voyait rien, ni dans les débats ni dans l’instruction, à la charge de ce personnage; mais le jury trouva équitable de le traiter comme le vieux Chikh-el-Haddad, « son ami et son collègue », disait naïvement quelques jours après un des jurés.
Ben-Ali-Chérif fut donc condamné à cinq années de réclusion1. Il est vrai de dire qu’il avait eu comme accusateur acharné l'avocat d’Aziz, un ancien procureur impérial qui n’avait cessé d’exciter le jury contre lui en ne l’appelant jamais autrement que « l’ancien invité de Compiègne » ou » l’ami des Moqrani » et en le chargeant sans vergogne de tous les faits relevés à la charge des Rahmanya en général et de son client en particulier.
Cet avocat, comme beaucoup d’autres d’Algérie et de France, attaqua violemment les officiers des bureaux arabes et les témoins indigènes 2 3. Ce fut à propos de ces insinuations calomnieuses qu’en pleine audience le général Augeraud, avec cette dignité froide qui ne l’abandonnait jamais, déclara la défense « malhonnête et de mauvaise foi » et protesta contre les appréciations malveillantes du ministère public î. On affectait du reste à cette époque, dans la presse et dans un certain public, d’appeler le procès des insurgés « le procès des témoins ».
1. L'amiral de Gueydon, qui était convaincu de l'innocence de Ben-Ali-Chérif, lui avait évité la prison préventive; il l’avait même invité à un grand bal officiel, ce qui fournit à l’avocat d’Aziz une nouvelle charge contre le malheureux Ben-Ali-Chérif : il représenta « cet orgueilleux marabout sous les lambris dorés du palais de Mostafa, narguant le procureur général et frôlant dédaigneusemen de son bernous écarlate la toge du plus haut représentant de la justice en Algérie », etc., etc.
Dés que le dossier fut arrivé à Paris, le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, accorda à Ben-Ali-Chérif la grâce pleine et entière; d’autre part, l’autorité algérienne le comprit parmi les indigènes nominativement exemptés des effets de l’amende de guerre et du séquestre.
2. Bien peu d’avocats furent à hauteur de la tâche qu’ils avaient assumée. * 11 y eut cependant d’honorables et brillantes exceptions : Jules Favre,, Laurier, Gilotte, Lucet, Forcioli, Letellier, et peut-être deux ou trois autres, apportèrent dans ces débats leur éloquence de bon aloi, leur grand sens politique et leur connaissance des choses algériennes. Leurs remarquables plaidories survivent au procès; ce sont des documents historiques, utiles à consulter.