EPILOGUE
trois prisonniers, qui semblent lui avoir appris seulement la présence des Français dans ces parages.
Ce ne fut que le 17 février que le général Liébert, arrivant à Ouargla, reçut la nouvelle de cette triple razzia qui avait frappé surtout les Chamba-Bourouba, les O. Saïah et les Saïd-Ouled-Amor. Il lança le jour même Saïd-Bendris avec 40 mehara, à la poursuite de Bouchouclia; mais l’aventurier était sur ses gardes; il avait pour lui la supériorité numérique et le désir de garder sa prise, tandis que les gens de Bendris n’avaient que la perspective de faire restituer les chameaux à des inconnus. Lorsque, le 19 février 1874, ils atteignirent Bouchoucha, qui les attendait embusqué derrière la crête d’une dune près le Haci-Boukeloua, ils secondèrent mal leur chef et se replièrent dès qu’ils eurent un homme tué et deux mehara bjessés. Le chérif avait eu deux hommes tués et deux mehara abattus, mais il gardait sa razzia.
L’agha Mohammed-Bendris ne voulut pas rester sur cet échec. Le 4 mars il fit partir son frère Saïd à la tète d’une harka de 200 mehara et 35 cavaliers bien montés et pourvus de vivres pour quarante jours. Après un court séjour à Haci-el-Medjira, où l’on compléta l’organisation de la troupe, on se dirigea rapidement par Aïn-Taïba et Haci- Meseqquem, vers le plateau du Mouydir où l’on pensait trouver Bouchoucha. On campa un peu au nord du Mader-Degante, à cinq journées de marche au sud-est d’Insalah. Bouchoucha avait descendu l’Oued- Akaraba ou Oued-Botha qui sort de ce Mader et il était plus au nordouest, en aval du coudiat Tiouindjiguine. Saïd-Bendris descendit à son tour cet Oued-Akaraba, et, le 24 mars, il rencontra huit cavaliers à mehara, dont un des beaux-frères de Bouchoucha : cinq des rebelles furent tués en voulant fuir; trois, dont un targui, furent faits prisonniers.
Six jours après, vers Aïn-Adjeghane, on reconnut l'ennemi; le lendemain, dès le point du jour, on le poursuivit, et, après une longue course, on l'atteignit, le 31 mars, près du point d’El-Milok. Bouchoucha, démonté et blessé au début de l’action, fut fait prisonnier, et on lui tua cinquante cavaliers à mehara l.
Saïd-Bendris ramena à Ouargla le chérif, des prisonniers et un butin considérable. Cette expédition valut la croix d’officier de la Légion d’honneur à l’agha organisateur de la harka, celle de chevalier à Saïd, et la médaille militaire aux principaux goumiers.
1. La prise de Bouchoucha est racontée dans les Medaganat du capitaine L( Chatelier, page 13 de la brochure, et page 48 de la Revue africaine de 1886.
Bien que complice de Boumezrag, Bouchoucha ne fut pas traduit en cour d’assises. Il fut d'abord déféré au conseil de guerre d’Alger, parce que Ouargla venait d’être rattaché à cette division militaire 1 ; mais, en raison des faits de Tougourt, précédemment jugés par le conseil de guerre de Constantine, ce fut ce dernier tribunal qui termina l'affaire.
Devant ce tribunal, Bouchoucha déclina la responsabilité de ses actes et déclara qu’en toutes circonstances pouvant nous intéresser il n’avait été que « le slougui lancé sur le gibier par le chasseur ». Au fond, cela avait été vrai en plus d’une circonstance, et ce n’avait pas été sans cause que les Beni-Thour avaient essayé, par un assassinat mis sur le compte d’une affaire de femme, de couper court aux révélations qui pouvaient être faites un jour sur le compte des gens du soif auquel ils appartenaient.
Bouchoucha expliquait, d’ailleurs que, s’il avait accepté ce rôle, c’est qu’il était convaincu, d’après ce qui lui avait été dit, que « la France était finie... qu’elle était n’en du tout2 ».
Si l’instruction avait été faite deux ou trois ans plus tôt à Ouargla, les réponses de Bouchoucha auraient sans doute trouvé plus de créance auprès de juges au courant des affaires du Sahara, et les débats se seraient élargis. A Constantine, en 1874, alors qu’il y avait un intérêt supérieur à consolider dans le sud notre politique d’apaisement, les quelques vérités que pouvait dire Bouchoucha arrivaient trop tard, et, d’ailleurs, elles n’atténuaient en rien sa culpabilité matérielle et juridique. Ses réponses furent déclarées « des insinuations perfides vis-à-vis de personnalités indigènes qui n’étaient pas en cause»; et elles furent démenties avec une touchante unanimité par toute une légion de témoins indigènes, parmi lesquels se trouvaient des gens dont le dévouement à notre cause ne semblait pas pouvoir être suspecté, ce qui, il faut bien le reconnaître, n’établissait nullement la véracité de leurs dépositions.
Bouchoucha comprit bien vite qu’aucune de ses assertions ne serait acceptée. Montrant alors les horribles cicatrices qui balafraient sa gorge et son corps, il dit : « Je n’ai pas peur de la mort, je sais que vous me condamnerez, et vous aurez raison. J'ai été volé, trahi, assassiné et renié par ceux que j’ai servis; il ne me reste qu’à mourir, je