‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 46 sur 202 · LES H E V O L T E S T, O C A T. E S · texte numérisé non relu

LES H E V O L T E S T, O C A T. E S

répugnance qu’éprouvait notre agha à obéir au khalifatde Laghouat, Ben-Salem, chef du soff Chergui inféodé aux Tidjanya d’Aïn-Madi.

Tous ces détails étaient connus du Prussien Gérard Rohlf, le célèbre explorateur, l’ancien soldat de notre légion étrangère, et il sut les mettre à profit; mais, quelle que fût son habileté, il dût compter avec les distances et avec les lenteurs que comporte toujours, chez les musulmans, l’organisation d'un plan demandant le concours de plusieurs volontés. Ce qu’il fit au juste, et comment il s’y prit, nous l’ignorons, mais ce qui est certain, c’est que, dans le courant de novembre, il était en relation, à Tunis, avec le fils aîné de l’émir Elhadj-Abd-el-Kader Mahieddine, parti de Damas contre le gré de son père.

Mahieddine s’était dit malade pour ne voir personne; il avait, auprès de notre consul général, protesté de ses sentiments respectueux pour la France, et, finalement, s’était embarqué ostensiblement le 21 novembre pour regagner la Syrie par Malte. Mais, quelques jours après, il débarquait à Tripoli, et, de là, s’acheminait par terre sur Tozeur et Nefta, où l’attendait Gérard Rohl, on un autre Allemand 1 se faisant passer pour juif, et en train de payer à Naceur-ben- Cholira et à Mohammed-ben-Alleg des sommes importantes devantfaciliter le recrutement des contingents à lancer contre l’Algérie, une fois le Ramadan terminé2.

Pendant que ces intrigues se nouaient sur notre frontière, la situation politique s’assombrissait partout en Algérie. L'expulsion du général Walsin-Estherazy n’avait été que le premier fait d’une série d’actes anarchiques auxquels présidaient les associations républicaines, les comités de défense, et la plupart des conseils municipaux. Celui d’Alger, à la fin d’octobre et dans le courant de novembre, se lit particulièrement remarquer par ses allures dictatoriales; il empêcha le général Lichtlin de prendre possession du gouvernement général, qui lui avait été confié par intérim; il fit, ou il laissa arrêter le

1. Le signalement qui a été donné à Biskra d’un juif blond qui, en novembre et décembre, donnait beaucoup d’argent à Naceur-ben-Chohra pour agir contre nous, est un signalement d’Allemand. Est-ce bien celui de Gérard Rohlf? Toujours est-il que cet agent allemand, qui parlait admirablement l’arabe, s’était fait passer pour juif. C’est là, du reste, le moyen pratique, pour un Européen isolé, de circuler au milieu des musulmans sans être inquiété. Un juif subit des avanies; mais, en général, les musulmans le méprisent trop pour lui faire l’honneur de le tuer.

2. Le Ramadan de l’année musulmane 1287 a commencé le 24 novembre et s’est terminé le 13 décembre 1870.

AVANT LA CRISE

commissaire central de police, le colonel de gendarmerie et le premier président; il força, par son attitude, l’amiral Fabre de la Maurelle à mettre en défense l'amirauté, que deux obusiers et une compagnie de débarquement gardèrent contre les émeutiers. L'honorable et éminent M. Warnier fut contraint de donner sa démission de préfet, et, le X novembre, un arrêté du conseil municipal d'Alger, énvoyé pour approbation au gouvernement de Tours, voulait confier la dictature au citoyen VuUlermoz.

Qu'au point de vue des responsabilités encourues, il y ait eu, dans tous ces faits, des malentendus, des affolements en partie excusables, et des circonstances atténuantes, cela est fort possible; nous n'avons pas à l’examiner ici; mais ce qui est absolument certain, c'est que les actes et les paroles de ces comités révolutionnaires, qui dominaient les généraux et les préfets, produisirent l’effet le plus déplorable sur les indigènes : il n’est pas bon qu’une population, — et surtout une population conquise, — voie l'anarchie dans le camp du vainqueur, ni qu'elle entende chaque jour calomnier de la manière la plus grossière ceux qui la commandent.

Plusieurs tribus, mécontentes des caïds que nous leur avions imposés, contrairement à leurs aspirations et en raison de nos convenances administratives ou politiques, imitèrent les errements de nos grandes villes et nommèrent à l'élection des chertya ou conventions de dix à douze membres. La première en date fut celle des Saharide Biskra, qui était en fonction le 15 novembre. Cette chertya ou assemblée souveraine devait : « Surveiller le caïd, infliger des amendes, saisir les biens des récalcitrants ou des dissidents à la cause commune, acheter des chevaux, des armes, des munitions, réformer les jugements du cadi et des commissions disciplinaires. »

Ces chertya allaient bientôt se multiplier ‘, et, dans des tribus qui

1. L’auteur a eu personnellement l’occasion d'être bien renseigné sur les chertya du cercle de Biskra : Ghamra, Lakhdar, Ouled-bou-Hadidja, Oulcd-Ziane, Sahari, etc.

Cette tribu des Sahari, qui, .jusqu'en 1844, avait été tour à tour inakhzène à la solde des Bouokkaz, seigneurs héréditaires du Sahara, puis des Bengana, représentants des Turcs, avait été depuis plusieurs années, et eu raison de ses habitudes invétérées d’indiscipline, conliée à l’énergique caïd Mohammed-ben- Henni-ben-Boudiaf, djouad de la grande famille des Ouled-Bouras des Ouled- Madi. C'était un ennemi courtois, mais passionné, des Ouled-Moqrane de la Medjana et des Bengana. L’objectif de ces deux dernières familles avait toujours été de voir leur commandement se toucher à travers le Hodna : le nôtre était de les séparer. La création du poste de Barika et le caïdat confié à Ben-Henni n’avaient pas d’autre but.

Les Bengana avaient toujours cherché à se faire des partisans chez les

LES RÉVOLTES LOCALES

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ne lurent jamais insurgées (comme celle du Sont), elles allèrent jusqu'à prononcer et exécuter des condamnations à mort contre des voleurs.

Ainsi, à côté des ligues des seigneurs se formaient des ligues de paysans et de prolétaires, et ces dernières n’étaient pas moins inquiétantes pour le principe même de notre action gouvernementale. Certains caïds ou chioukhs, se sentant directement menacés par des chertya, n’hésitèrent pas plus tard à reconquérir la direction de leurs tribus en les entraînant à la guerre contre nous.

A Constantine, le préfet, i\I. Lucet, avait réussi à maintenir à peu près debout le principe de l’autorité régulière, mais il fut moins heureux en ce qui concerna l’arrivée des officiers rentrant de captivité après avoir signé l’engagement de ne pas servir contre la Prusse. Des manifestations tumultueuses eurent lieu, à la gare et dans les rues, contre les officiers « capitulés ». Les indigènes virent l’uniforme français bafoué, insulté et menacé, et ils surent fort bien que le préfet, si énergique cependant en d’autres circonstances, était « du soff » de ceux qui manifestaient contre ces officiers.

Les moins malveillants des indigènes disaient, alors, que nous étions tous devenus fous.

Ce fut vers cette époque, milieu de novembre 1870, que l'on connut en Algérie les décrets désorganisateurs du 24 octobre relatifs à la naturalisation en masse des israélites, à la proclamation du gouvernement civil, à l’institution du jury.

Tous trois, en un pareil moment, étaient bien inopportuns. Le premier, dont on a d’ailleurs exagéré les effets, servit aux indigènes de thème à des excitations malveillantes : les uns, les djouads, dirent qu’il fallait que nous ayons bien peu de souci de notre honneur pour consentir à traiter les juifs comme des égaux; les autres, les marabouts, y virent une preuve de notre prétendue intolérance religieuse qui nous faisait imposeraux israélites notre loi civile, au lieu de leur laisser leur loi religieuse '. Sans aucun doute, disaient-ils, un jour nous agirions de même vis-à-vis la loi religieuse des musulmans.

Le second décret était plus grave, en ce qu’il déplaçait les responsa-

Saliari, et à créer des difficultés à Ben-Henni. Ils avaient redoublé d’efforts depuis le 4 septembre, et leurs intrigues n’avaient pas été étrangères à la résolution prise dès le mois de novembre, par les Sahari, de nommer une chertya pour se soustraire à l’autorité de leur caïd.

1. Ce jugement, porté par des musulmans sur une mesure dont le libéralisme et l'esprit de tolérance ne sont pas discutables, est un exemple curieux de la façon dont nos actes sont quelquefois interprétés par les indigènes.

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