‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 48 sur 202 · Mobacher du 5 janvier · texte numérisé non relu

Mobacher du 5 janvier

12 rhaoiuiL 1287 .

LA CRISE

(1er décembre 1870-18 janvier 1871.)

Attitude du bachagha Moqrani (décembre 1870). — Arrivée à Bordj-bou-Arreridj d'un commissaire civil (7 décembre 1870). — Imminence d'une lutte à main armée entre les soffs des O.-Moqrane (15 décembre 1870). — Le général Augeraud réconcilie les Ouled-Moqrane (17 décembre). — Appréciation et résultats de cette mesure. — Effet néfaste des décrets du 24 décembre 1870 et du 1er janvier 1871. — Préparatifs et lettres de Mahieddine, fils de l’émir Abdcl-Kader. — L'émir Abd-el-Kader désavoue Mahieddine. — Ses lettres (13 janvier). — Préliminaires de l’entrevue d’Akbou; lettres à Ben-Ali-Chérif (1er et 2 janvier). — Le bachagha Moqrani arrive à Akbou (5 janvier). — Entrevue de Seddouq (8 janvier). — Entrevue d’Akbou (9 et 10 janvier). — Déclaration de M. Crémieux aux indigènes (14 janvier).

Le bachagha de la Medjana n’avait pas été un des derniers à nous témoigner le mépris que lui inspiraient ces élucubrations haineuses du piétisme allemand, et le peu de chance qu’elles avaient d’exercer une influence sur les chefs indigènes. Cependant, tout en nous tenant ce langage courtois, tout en s’employant activement, et presque chaque jour, à faire réparer les fils du télégraphe que la malveillance coupait à chaque instant, il était inquiet et mécontent.

Les décrets du 24 octobre avaient excité sa mauvaise humeur, et il ne se cachait pas pour déclarer que, malgré ses sentiments d’affection pour la France, il ne servirait pas le régime civil. « Je consens à obéir à un soldat, disait-il, mais je n’obéirai jamais à un juif ni à un marchand. » Et, quand on lui rappelait ses promesses au général Durrieu, il répondait : « J’ai engagé ma parole à un homme, mais je ne l’ai point engagée au gouvernement qui le remplace. »

Ses actes étaient d’accord avec ses paroles; dès qu’il avait appris les décrets du 24 octobre, il avait envoyé son beau-frère Saïd-

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ben-Boudaoud chez le chikh Djenane-ben-Derri, dans le Hodnade Barika, et ces deux hommes avaient empêché le départ des cavaliers que les Ouled-Sahnoun avaient levés et équipés pour les escadrons d'éclaireurs algériens 1 : « L’armée française n’existant plus, ce n'était pas le moment pour les musulmans d’aller en France se battre et se faire tuer au service d’un gouvernement représenté par un juif; il valait mieux conserver les guerriers pour défendre les tribus contre les soffs rivaux. »

Le bachagha se croyait, à cette époque, directement menacé par les soifs de ses cousins les Ouled-Abdesselem et les Ouled-Abdallah. Ceux-ci, de leur côté, pensant, comme beaucoup d’autres chefs indigènes. que la France allait abandonner l’intérieur de l’Algérie, s’étaient armés pour combattre le soif de la Medjana, et, en attendant l’entrée en lutte, ils cherchaient par tous les moyens à nuire au bachagha. Ils l’accusaient ouvertement de vouloir se révolter, et travaillaient à le rendre odieux aux Français de Bordj-bou-Arreridj, et surtout de Sétif. Dans cette ville, une partie de la population avait pris ouvertement parti pour les Abdesselem. Déjà même, dans la presse, on suspectait la fidélité du bachagha, on disait qu’il serait prudent de le remplacer par les Ouled-Abdesselem. Ces suspicions et ces imprudences de langage exaspéraient le bachagha contre ses cousins, et bientôt l’animosité entre les soffs des Ouled-Moqrane fut telle qu'on s’attendit d’un jour à l'autre à les voir se combattre.

Le jeudi 7 décembre, arriva à Bordj-bou-Arreridj le commissaire civil chargé d’inaugurer l'administration de la commune créée par décret du 3 septembre. Son envoi, dans un pareil moment, était une maladresse, encore bien que le bachagha eût lui-même demandé la création de cette commune à une autre époque. Bon nombre d’indigènes et même des proches parents de bachagha, croyant être agréables au chef de famille, s’efforcèrent de créer des difficultés de détail à ce

1. Le 19 octobre 1870, une décision de la délégation de Tours avait prescrit la création d’un corps d’éclaireurs algériens destinés à opérer en France. Chaque province fournit deux cent cinquante cavaliers, montés et équipés, que le cololonel Goursaud avait solidement encadrés et organisés. Ces éclaireurs se tirent remarquer à l’armée de. la Loire : aux Ormes, à Patay, à Josnes, à Vendôme, Sa vigny, Vancé, Conlie, Sainte-Suzanne, Évron, Saint-Léger; rentrés en Algérie, ils rendirent de grands services aux colonnes Cérez, Lallemand, Goursaud. Ils lurent licenciés, le 9 septembre 1871, avec un ordre du jour très élogieux du général Wolf, « chargé de l’expédition des affaires militaires de la colonie ». bans la province de Constantine, ce furent les tribus du Djebel-Aorès notarn ment celles de l’Oued-Abdi, puis les cercles de Guelma, Aïn-Beïda, Biskra, qui fournirent le plus de cavaliers. La Medjana n’en fournit aucun.

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fonctionnaire, qui manquait absolument de prestige. Les Ouled-Moqrane restèrent du reste strictement corrects, mais ils affectèrent de ne plus venir à Bordj-bou-Arreridj que sur des convocations expresses, et de n’y pas séjourner au delà du temps strictement nécessaire à leurs affaires. D'un autre côté, les Européens de la ville étaient de plus en plus montés contre le bachagha, sans qu’il y eût à cela aucune cause sérieuse, en dehors toutefois des correspondances de Sétif, écrites sous l’influence du soif des Ouled-Àbdesselem.

La situation se tendait donc de plus en plus, et le 15 décembre, le capitaine Olivier, commandant supérieur et ami personnel deMoqrani, qui le tenait en haute estime, alla lui-même à Sétif exposer de vive voix au général Augeraud combien était imminent le danger d’une prise d'armes contre le soffdes Abdesselem.

A la suite de cette communication, et, après avoir pris l’attache de ses chefs, le général Augeraud se rendit à Bordj-bou-Arreridj pour conférer avec le bachagha, sur qui il avait une réelle influence.

Il réunit les membres des deux soffs, causa longuement avec eux, combattit de son mieux les récriminations du bachagha, et lui donna l’assurance qu’il ne serait pas touché à son commandement au profit de ses cousins. Il indiqua nettement à chacune des parties adverses leurs attributions respectives, et réussit à leur faire se donner lamain. C’était le calme assuré pendant quinze ou vingt jours.

Le général fut moins heureux en ce qui touchait les préventions du bachagha contre le régime civil. « Ne vous effrayez pas, disait le général, des idées que peuvent avoir émises les hommes qui viendront au pouvoir; soyez sûr que, lorsqu’ils seront aux prises avec les difficultés, ils changeront de manière de voir; et le gouverneur de l’Algérie, civil ou militaire, voudra toujours employer les indigènes ayant une influence réelle; vous aurez votre place, vous et les vôtres, tant que vous resterez fidèles à la France. Voyez le langage autoritaire tenu à la population de Constantine par le commissaire extraordinaire : quelle différence avec ce qu’il écrivaitjadis dans les journaux ! » Le bachagha répéta ce qu’il avait dit si souvent : « Si ce régime arrive, je ne me révolterai pas, mais je partirai avec ma famille pour me rendre soit en Tunisie, soit dans tout autre pays. » Tous les Ouled-Moqrane de la Medjana opinèrent comme le bachagha : « Nous savons bien que le régime civil nous emploierait, mais nous ne le servirons jamais. »

Après cette conversation générale et officielle, Moqrani, resté seul avec le général, lui fit remarquer que la réconciliation qui venait d’avoir lieu n’était qu’une demi-mesure: « La même situation tendue,

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dit-il, existe en Kabylie. Ben-Ali-Chérif, le marabout de Chellata, est fortement menacé par Chikh-el-Haddad, grand maître des Khouan- Rahmanya; s’il est attaqué, rien ne saurait m'empêcher d’aller à son secours; mais mes parents etcousins, qui sont du soff de Chikh-el-Haddad, et de plus ses serviteurs religieux, marcheront contre moi, et la poudre parlera ici comme dansl’Oued-Sahel. Il vous faudraitfaire là-bas ce que vous venez de faire ici, et pour cela y aller vous-inème. »

Le général Augeraud connaissait bien la situation; mais, forcé de prendre le commandement de Indivision de Constantine, il ne pouvait se rendre à Akbou et à Seddouq. Le bachagha proposa alors d’y aller lui-mème avec ses parents du soff rival, en ce moment réconcilié.

Refuser l’autorisation, c'était s’exposer à ne pas être obéi et perdre le fruit de ce qui venait d’être fait; le général promit de demander des ordres au général Lallemand, commandant supérieur des troupes d’Algérie et encore chef des territoires dits militaires, c’est-à-dire administrés par des officiers.

Dès que la démarche du général Augeraud à Bordj-bou-Arreridj fut connue, elle souleva dans la population civile de Sétif et de Constantine, et par suite dans la presse, des critiques d’une violence inouïe.

Cette démarche était cependant excellente, car, si, en temps normal et lorsqu’on est maître de la situation, il peut être quelquefois opportun et politique d’opposer un parti à un autre, et de « diviser pour régner », dans les temps de crise et de surexcitation il n’est jamais venu à l’esprit d’un gouvernement quelconque d’encourager les conflits et les luttes à main armée de ses administrés.

Dans le cas particulier des Moqrani, en empêchant les coups de fusil entre le bachagha et les Abdesselem, les généraux Lallemand et Augeraud avaient empêché une conflagration immédiate qui se serait généralisée et dont les colons auraient été les premières victimes; ils avaient reculé de plusieurs mois le commencement d’une insurrection imminente, et cela à un moment où chaque jour de calme gagné était ■un succès important, car il était dans les prévisions de tous que la guerre franco-allemande touchait à sa fin, et que sous peu nous allions avoir des troupes pour affirmer notre autorité '.

Les effets de cette demi-réconciliation se firent sentir jusqu’à la fin de décembre dans la région de Sétif, et, malgré la tension toujours croissante d'une situation grosse d’incertitude et de péril, l’autorité militaire aurait sans doute réussi à prolonger le statu quo et à éviter les

1. Voir plus loin, page lit», la note à propos de l’entrevue d’Akbou.

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actes de rébellion ouverte, si elle n’avait pas été tout à coup entravée par une série de décrets, qui vinrent précipiter la crise en dépit de ses efforts et de sa diplomatie.

Le premier de ces décrets, en date du 24 décembre, était une véritable loi de sûreté générale contre les bureaux arabes, dont il était destiné, d’après les termes de la lettre d’envoi, « à rompre la hiérarchie et la politique traditionelle et antinationale que cette hiérarchie a pour but de perpétuer ».

L’article 5 disait : « Tout mouvement insurrectionnel qui aura lieu dans un cercle administré militairement entraînera obligatoirement la comparution en conseil de guerre de l’officier administrateur et de ses chefs et adjoints de bureau arabe, lesquels auront à justifier de leurs efforts pour prévenir la révolte, et des mesures prises pour en empêcher l'extension. La procédure, même en cas d’acquittement, sera toujours transmise au ministre de l'intérieur. »

Les officiers des affaires indigènes, sans s’ètre concertés, répondirent immédiatement par des protestations indignées, accompagnées presque toutes de démissions. Quelques-uns cependant déclarèrent qu’ « en présence des accusations calomnieuses contenues dans la lettre du garde des sceaux et des dispositions comminatoires de l’article o, ils se faisaient un point d’honneur de rester à leur poste la tète haute et bravant le conseil de guerre, certains qu’ils étaient de continuer à faire leur devoir comme ils l’avaient toujours fait ».

Le général Lallemand 1 n'avait pas attendu l’arrivée de ces démissions pour protester énergiquement2 auprès deM. Crémieux dans

1. M. Crémieux, en qualifiant d’antinationale la politique traditionnelle des bureaux arabes, avait sans doute oublié que le général Lallemand avait été, en 1857, commandant supérieur du cercle de Tizi-Ouzou, et, du 1er novembre 1858 au 14 novembre 1860, chef du bureau politique.

2. « Alger, 26 décembre. — Le décret signé le 24 décembre défère au conseil de guerre tout commandant d’un cercle où éclaterait une insurrection. Cette disposition m’inquiète vivement. Je crains qu’elle ne soit regardée comme portant atteinte à l’honneur militaire, et que, malgré tout ce que je pourrai dire, aucun commandant ne veuille continuer ses fonctions. Que ferai-je alors? C’est une fonction en dehors du service militaire proprement dit, et qui ne peut s’imposer. Il faut des hommes de bonne volonté pour l’exercer, et le choix en est même difficile, à cause des qualités qu'elle exige. Je trouverai encore moins à recruter des successeurs à ceux qui s’en iront; dès lors, on sera amené à remplacer, partout et de suite, les commandants militaires de cercle par des administrateurs civils. L’Algérie n’est pas mûre pour se passer encore partout du commandement militaire. Mon dévouement au pays m’oblige à soumettre cette appréhension si grave à l’esprit judicieux de M. le garde des sceaux. La suspicion dans laquelle sont tenus nos chefs militaires ne repose d’ailleurs que sur des calomnies. Chanzy, Ducrot et Vinoy ont exercé ces mêmes fonctions, et il y

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les termes les plus pressants contre cet articles, qui allait le priver de collaborateurs qu'il ne pourrait remplacer : il y revint à plusieurs reprises, mais ne put rien obtenir de l'entêté vieillard qui avait signé ce décret.

Alors, n’écoutant que son patriotisme et faisant, le premier, abnégation de ses légitimes susceptibilités d'homme et de soldat, le général Lallemand adressa à ces officiers, qui tous l’aimaient et l’estimaient, un appel ému * 1 qui heureusement fut entendu.

« Que serait-il arrivé, en effet, si ces officiers n’avaient pas tenu compte de ces adjurations, et si, avec moins d’abnégation et moins de vertu (car il fallait de la vertu pour cela), ils étaient tous partis, et

a, parmi les chefs actuels, beaucoup de nobles cœurs qui battent à l’unisson des leurs; s’il en est temps encore, je conjure M. le garde des sceaux de supprimer la disposition comminatoire. Un commandant de cercle n’est pas assimilable à un commandant de navire, il ne tient pas son cercle comme celui-ci son bàtimcnt. Je répète surtout que ce n’est, pas une fonction qui s’impose.

« Général Lallemand. »

Le 0 janvier, le général écrivait encore : « Le décret sur les bureaux arabes provoque une épidémie de démissions, que je cherche à arrêter par une lettre, car il me faut quelques hommes d’expérience. »

1. « Alger, 11 janvier 1871. — « Général... En présence des malheurs qui sont venus fondre sur la France, voici la question que doivent s’adresser messieurs les officiers qui ont donné leur démission et ceux qui, par abnégation, n ont pas protesté :

« 1° L'administration militaire, en territoire arabe, est-elle, oui ou non, indispensable en ce moment?

« 2° Le concours dévoué des officiers qui ont, par leurs efforts, maintenu, dans cette époque de crise, la tranquillité du pays, est-il encore nécessaire?

« 3° N’y a-t-il pas, pour la mère-patrie, un intérêt considérable à maintenir la tranquillité de notre belle colonie d’Algérie, et n’est-ce pas aux officiers des bureaux arabes et aux commandants supérieurs qu’incombe encore cette tâche difficile et ingrate?

« Je laisse aux officiers sous vos ordres le soin de répondre en leur âme et conscience.

« Le bon Français, le patriote, le soldat, ne peut hésiter; il doit mépriser les injures et puiser dans sa conscience la force pour résister à des entraînements funestes.

« Lorsqu’il sera possible de remplacer par une administration civile l’adininis tration militaire, nous nous effacerons avec joie, nous nous retirerons avec, la ferme conviction d’avoir accompli une mission utile à la France.

« Mais, tant qu'il ne sera pas possible d’organiser un autre rouage administratif, nous devons réagir contre nos consciences outragées, et, comme de vaillants soldats, rester sur la brèche, exposés aux reproches immérités et à l'animadversion de gens ignorant le pays et les difficultés qu’il présente. — Se retirer en ce moment, ce serait commettre une mauvaise action et compromettre la chose publique.

Général Lallemand.

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si le général lui-même était parti, laissant l'Algérie en proie à des insurrections commencées, en face du mauvais esprit des tribus et de cette administration impuissante à réprimer quelque désordre que ce fût dans l’intérieur des territoires? c’était assurément la perte de l’Algérie 1. »

Ce que le général ne put empêcher, ce fut les commentaires auxquels donna lieu chez les indigènes ce décret de défiance et de menace contre des officiers qu’ils respectaient et auxquels ils rendaient pleine justice.

Ce malencontreux décret fut aggravé par d’autres qui , conçus dans le même esprit2 3 4, accélérèrent la désorganisation, le déplacement des responsabilités, et enfin créèrent partout le désordre qui prépara le terrain à l’insurrection.

L’un d’eux, portant cette même date du 24 décembre, enlevait « immédiatement » à l’administration militaire « le territoire des tribus contiguës aux territoires civils existants » et les remettait « aux autorités civiles communales ou départementales voisines ».

L’énoncé était bien anodin, et, aufond, il répondait à des desiderata qui plus tard devaient être réalisés sans inconvénients; cependant ce décret fut, de tous ceux rendus par la délégation de Bordeaux, celui qui fit le plus grand mal à l'Algérie. Les autres eurent, il est vrai, beaucoup plus de retentissement, aussi bien chez les indigènes que chez les Français; ils servirent de thème à des récriminations justifiées et à des thèses bruyantes, mais ils purent être en partie atténués dans leurs effets nuisibles, et aucun d’eux ne fut aussi dissolvant. C’est que ce décret du 24 décembre, sous prétexte d’extension du régime civil, supprimait en fait la police judiciaire 5 dans les trois quarts des territoires indigènes de la province de Gonstantine, et mettait aux prises l’Administration et la Justice.

Pour une foule de raisons 4 ce décret n’était pas applicable, et

1 . Opinion émise par le général Lallemand et extraite de sa déposition devant la Commission d’enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale : Algérie, t. 11, p. 82.

2. Les rapports ou instructions qui accompagnent ces décrets sont aussi mala droits que les décrets. Un seul est rédigé avec convenance et habileté (celui du t janvier); mais celui-là n’est pas l’œuvre de M. Crémieux; il est signé Gambetta, et M. Crémieux n’a fait que le contresigner.

3. Les officiers des affaires indigènes sont «officiers de police judiciaire en territoire militaire », et ils n’ont plus cette qualité dans les territoires soumis à l’administration civile.

4. Parmi ces raisons se trouvait tout d’abord l'impossibilité de trouver un sens juridique et précis au mot tribu, qui désigne « les gens descendant d'un

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l'administration militaire continua à être chargée des « territoires visés » ; mais le parquet général déclara que le fait seul de la promulgation rendait de piano la juridiction ordinaire obligatoire dans lesdits territoires. Cette situation baroque, et qui eut pour effet d'empècher toute répression administrative ou militaire dans un moment où il fallait agir vite et ferme, devait peser sur l’Algérie jusqu’en 1873

Pour compléter le gâchis, un décret du 1er janvier retira au général Lallemand la haute administration des territoires militaires et plaça dans chaque province les officiers des affaires indigènes sous les ordres d’un «général de brigade administrateur», ne relevant pas du général commandant la division, mais bien du commissaire extraordinaire. C’était enlever aux chefs indigènes le peu de confiance qui leur restait encore en notre bon sens et en notre bienveillance à leur égard, confiance qui n’existait que parce qu’ils voyaient à la tète des affaires les intéressant directementle général Lallemand, dont, depuis de nombreuses années, ils avaient pu apprécier les rares qualités. Tous, au contraire, avaient des préventions non déguisées contre M. Dubouzet, l’ancien journaliste de l’opposition, dont ils ne pouvaient comprendre la nomination subite à la tète du gouvernement de l’Algérie.

ancêtre commun, d’après la tradition ou la notoriété » ; on va loin avec cela : et, par exemple, la tribu des Ouled-Naïl aurait compris tout le cercle de Djelfa, presque tout le cercle de Bouçada, une partie de celui de Laghouat et de celui île Biskra. Dans la pratique administrative, on admet qu’une tribu répond à un caïdat dans les provinces d’Alger et d’Oran, et à un chikhat dans celle de Constantine. Mais il y a des chioukh qui ont plusieurs tribus et des tribus qui sont divisées en plusieurs chikhat.

1. Un décret du 11 septembre 1873 autorisa le gouverneur général « à suspendre l’exécution du décret du 24 décembre dans toutes les parties du territoire où il jugeait son application prématurée ».

Ce décret était précédé des considérants suivants, qui eussent été encore plus vrais en 1870 qu’en 1873 :

« Considérant que l’application du décret du 24 décembre 1870 n’est possible qu’à la condition pour l’administration et la justice de disposer de moyens d’action suffisants ;

« Considérant qu’en fait ces moyens font défaut et que, dans la plupart des territoires où les dispositions dudit décret ont été mises en vigueur, il est résulté de leur application des embarras et des difficultés considérables, tant pour l’ordre public

que pour les intérêts des Européens . (spécial aux circonscriptions cantonales

et au décret du 20 février 1873);

«Considérant enfin que, jusqu’au moment où il sera possible d’appliquer les

dispositions du régime nouveau . , il est indispensable d’y assurer le maintien

de l’ordre et de la sécurité, ainsi que le fonctionnement de la justice . ;

« Attendu I’urgence, arrête, etc... »

LA CRISE

lOo

Tous ces décrets arrivaient bien mal à propos, car en ce moment les nouvelles du sud-est étaient graves et remuaient les indigènes, qui s’exaltaient en les propageant et en les amplifiant. Ce fut en effet dans les derniers jours de décembre et au commencement de janvier que Ton commença à parler dans la division de Constantine des préparatifs faits contre nous à Nefta par Mahieddine, le fils de l’ex-émir El-hadj-Abd-el-Kader.

Le 3 et le 4 janvier, il était arrivé au commandant supérieur de Biskra des lettres par lesquelles le chef contesté de la zaouïa de Nefta, Si- Hoceïne-ben-Ali-ben-Otmane, nous confirmait laprésence à Nefta de Si- Mahieddine, venu par Tozeur, et nous donnait quelques détails sur les principaux personnages réunis avec lui et Naceur-ben-Chohra.

D'après ces lettres, il y avait avec le fils de l'émir :

1° Un parent, ou plutôt un ami, qu'on sut plus tard être Ben-Hallel, un des anciens secrétaires de l’émir ;

2° Un Européen aux yeux bleus, à la barbe rougeâtre, aux cheveux châtains, au teint clair *, parlant bien l’arabe, montant mal à cheval et ayant une cicatrice au-dessus de l’œil droit ;

3° Si-Mohammed-Zerrouq-ben-Sidi-Salah , marabout algérien des environs de Biskra, ayant joué un rôle important lors de l'insurrection de Zaatcha, et depuis cette époque réfugié en Tripolitaine, d’où il était venu avec Mahieddine ;

4° Un certain Si-Brahim , moqaddem des Khouan , de l’ordre de Abdelkader-ben-Djilali, ayant des intelligences à Ouargla, où il fut envoyé peu de jours après son arrivée à Nefta ; il était peu connu en Algérie, mais la rumeur publique lui créa bien vite une personnalité en relief, et on affirma que c’était Brahim-ben-Abdallah, l’ancien chef de l’insurrection de 18G4 (alors interné à Sainte-Marguerite)1 2 ;

5° Mohammed-ben-el-Achani, originaire des Bouaziz de Biskra, et réfugié depuis longtemps au Nefzaoua;

6° Un khodja, Si-Ahmed, originaire du Kef, et donné à Mahieddine par un marabout de cette ville, Si-el-Mizouni, que nous verrons jouer un rôle plus tard sur la frontière;

1. Jaune, dit l’arabe, ce qui est l’épithète caractéristique du teint clair des Européens.

2. Sa présence était bien simple pour les indigènes : il avait obtenu de faire avec nous la guerre contre la Prusse, avait déserté et avait été envoyé avec de l’argent par les Prussiens dans le Djerid. Le point de départ de cette légende était, outre le nom de Brahim, le fait connu que les internés de Sainte-Marguerite avaient demandé à s’engager et à combattre pour nous. Mais ils n’avaient pas quitté leur prison.

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7° Un kahouadji, ou cafetier.

On annonçait l’arrivée de Selmane, l'ancien sultan de Tougourt, et de Mostafa-ben-Ahmed-Sghir, fds de l'ancien khalifat de l’émir, dans les Ziban, et pins connu à Tunis sous le nom de Mostafa-Ould-Sidi- Oqba.

Ces deux individus, encore à Tunis, furent, sur notre demande, arrêtés par ordre du bey1. Selmane, alcoolique et inconscient, fut gardé à vue par trois officiers tunisiens ; Mostafa fut consigné au Bardo.

Par contre, Bou-Alleg, les fils de Taïeb-ben-Amrane, avec les Oghrab et les Hammama, se groupaient autour de Mahieddine et de Naceur-ben- Chobra, occupés à organiser leurs contingents et à expédier de tous les cotés des émissaires et des lettres. Ces lettres étaient de deux sortes: les unes, destinées à nous donner le change et à endormir notre vigilance, tout en entretenant l’agitation dans le pays, étaient signées par des tiers; les autres, émanant de Mahieddine et de Naceur-ben- Cholira, faisaient un appel direct aux chefs indigènes et aux populations.

Voici, à titre de document, quelques spécimens de celles qui nous furent remises par des chefs fidèles :

<i Bou-Hafs-ben-Mansour (du Djerid) au caïd du Zab-Chergui, Si- Mihoub-ben-Chennouf. — (Salutations)... Je vous informe que le viceroi d'Egypte Abbas-Pacha est enroule avec 6, OÜOTurcspour s'emparer de Tunis. Afin de cacher ses projets, il a fait courir le bruit que cette armée devait opérer en Algérie, et il a appelé à le suivre toutes les tribus de l’Algérie et celles du Djebel-Lakhedar (Tripolitaine). »

II était évident que l’annonce de l’arrivée d'une armée turque et d'une armée égyptienne était ou le résultat de promesses faites par Mahieddine et l’espion prussien, ou l’exécution d’une consigne donnée, car plusieurs lettres arrivèrent, à cette époque, conçues dans des termes identiques.

A peu près en même temps, le caïd de Biskra, Mohammed-Sghir-Ben- Gana, nous communiquait la lettre suivante que lui adressait son ancien administré, Si-Mohammed-Zerrouq-ben-Sidi-Salah, compagnon de Mahieddine :

« Notre seigneur Mahieddine, fils de l’émir El-hadj-Abd-el-Kader,

1. Le bey de Tunis, sous la pression de notre consul général, mit une certaine bonne volonté à nous aider. Il fit encore arrêter, le 22 janvier, à Gabès, une vingtaine d’individus étrangers au pays et presque tous Algériens, ainsi qu’un parent de l’émir Abd-el-Kader allant rejoindre Mahieddine.

LA CRISE

vient d’arriver auprès de Naceur-ben-Chohra pour faire la guerre sainte. Le sultan de Stamboul a envoyé une armée à Tripoli ; il donne l'Algérie et la Tunisie à Ismaïl-Pacha, vice-roi d’Egypte. Plusieurs nations ont approuvé le partage, d’autres ne l’ont point approuvé. Le sultan désire que les Arabes de l’Algérie se débarrassent de l'ennemi avant qu’ils ne deviennent Prussiens ; lorsque je me serai entendu avec Si-Mahieddine, je vous donnerai des nouvelles positives à ce sujet. »

Le jour même où cette lettre était entre nos mains, 4 janvier, Si- Mihoub-ben-Chennouf nous envoyait onze lettres, portant, les unes le cachet de Si-Mahieddine, les autres celui de Naceur-ben-Chohra ; elle étaient adressées au marabout de Temacine, àSi-Ali-Bey, agha de Tougourt etOuargla, aux chefs et notables des Troud du Souf. Bientôt nos chefs indigènes nous en envoyèrent de tous les côtés ', et on sut qu’il en avait été expédié de semblables à Laghouat, à Metlili, au Mzab, au chérif Bouchoucha, aux Mekhadma, aux Chamba, aux Saïd- Otba de Ouargla, etc.

Toutes ces lettres étaient identiques dans le fond ; celles adressées aux notables, caïds, etc., étaient sur des demi-feuilles de papier Bath: celles adressées aux grandes personnalités, comme le marabout de Temacine, Ali-Bey, etc., étaient sur grand papier telli ère . Toutes étaient revêtues en tête 1 2 3 du cachet du signataire, et elles allaient deux par deux: une de Naceur-ben-Chohra, présentant Mahieddine et affirmant sa sincérité, l’autre de Mahieddine lui-même.

Voici la traduction d’une îles plus complètes de celles de Naceur-ben- Chohra. En tète est son cachet carré à pan coupé, bien connu dans tout le Sahara.

« Notre seigneur Mahieddine, fils de l’émir El-hadj-Abd-el-Kader, est venu ici par ordre du Sultan, que Dieu le chérisse ! Il veut régénérer la religion. S’il plaît à Dieu, il ira d’ici à Alger rejoindre son père qui aura besoin de lui [qui l'attend] 3. La colonne expéditionnaire du Sultan est arrivée à Tripoli. Si vous êtes disposé à venir nous trouver [si

1. Le commandant supérieur du cercle de Biskra en expédia, en deux envois, quarante-quatre, qui sont aux archives du gouvernement général.

2. Le cachet en tête de la lettre n'est mis que lorsqu'on écrit à un subordonné. Par politesse, ou d’égal à égal, ou à plus forte raison d'inférieur à supérieur, le cachet est apposé au bas de la lettre ou au verso.

3. On a placé entre crochets quelques variantes prises dans d’autres lettres et pouvant offrir un certain intérêt. Le canevas et la phraséologie étaient d’ailleurs identiques dans toutes les lettres. Le même texte semble avoir été dicté à la fois à plusieurs écrivains.

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vous tenez à son amitié], adressez-lui une députation ; sinon, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même de ce qui arrivera. [Le porteur complétera de vive voix les renseignements.] Écrit de la part de l'émir Naceur-ben-Chohra. Salut. 6 chaoual 1287 (30 décembre 1870). »

Les lettres de Mahieddine ont, en tête, un grand cachet rond 1 et sont ainsi libellées :

(Cachet.) « Il n’y a de secours que de la part de Dieu. Celui qui implore l'assistance du Fort, du Dompteur, Mahieddine, fds de l'émir Abd-el-Kader, 1287.

(Texte.) « Nous sommes venus ici avec l’intention de secourir [d’exalter] la religion [l'Islam menacé] et de protéger le pays. Nous savons que vous désirez la guerre sainte [et qu’au nom de la religion nous trouverons en vous un digne ami et allié]. Dieu a anéanti nos ennemis, il ne leur reste plus ni territoire ni armée. Tenez-vous prêt pour le jour de notre arrivée au milieu de vous. Vous n’ignorez point que les prescriptions de Dieu sont que l’infirme seul peut s’abstenir de combattre : tout homme valide doit contribuer au Djehad, soit de sa personne, soit de ses biens. Préparez-vous donc à relever la religion [je sais que c'est toujours votre intention et que vous êtes des gens généreux]. Le moment du départ est proche, et votre délivrance imminente. Soyez sur vos gardes. Salut. »

Beaucoup de ces lettres étaient adressées à des collectivités, « aux notables et gens de telle ou telle tribu » ; et, complétées par les paroles des émissaires, elles causèrent une grosse émotion chez les indigènes.

Dans le public européen, on ne crut 2 3 pas à l’existence de Mahieddine, et on accusa les bureaux arabes de répandre de fausses nouvelles et de provoquer à l’insurrection, car on avait toujours une entière confiance dans les indigènes.

Le gouvernement de Bordeaux, s'il partagea dans une certaine mesure cette confiance s, agit du moins avec sagesse ; il télégraphia

1. De trente- cinq millimètres de diamètre, ce qui est une dimension princière.

2. On y crut si peu que dans son rapport, page 715, M. de la Sicotière traite d 'imaginations et de simple bruit la présence du prétendu Mahieddine , et donne, d’après M. Dubouzet, une lettre « du prétendu Mahieddine, scellée, disait-on, du cachet de l’émir », lettre qui est simplement une de celles de Naceur-ben-Chohra (qui signait : l'émir). Les documents que nous citons ici, les ayant sous les yeux, et ceux que nous citerons plus loin, émanant de l’émir, ne laissent cependant aucun doute sur cet épisode malheureusement trop vrai.

3. Le gouvernement de Bordeaux partageait en effet cette confiance, parce qu’il s'en tint aux renseignements mal digérés donnés par M. Dubouzet ; sa communication à notre consul s’en ressentit, et c’est ainsi que l’émir, dans la

LA CRISE

tout de suite à notre consul à Damas pour faire démentir par l'émir Abd-el-Kader la présence de son fils. L’émir ignorait ces faits ; déjà il s’était employé pour faire quitter Tunis à son fils et le renvoyer en Egypte; trois fois, il avait écrit dans ce sens à notre consul général, et il vivait dans la certitude que son fils s’était embarqué le 21 novembre à destination de Malte et du Caire. 11 fut très surpris de la communication que lui fit notre agent diplomatique, et immédiatement il adressa au gouvernement de Bordeaux la lettre suivante, qui désavoue l’intrigue de Nefta et la met sur le compte d'un faux Mahieddine '.

lettre citée plus loin, parle de l’usage abusif fait de son cachet. Or, aucune des lettres de Mahieddine ne portait le cachet de son père, cachet bien connu en Algérie de tous les indigènes ou de tous les Européens arabisants, et qui est de la dimension d une pièce de 50 centimes.

1. Lorsque, plus tard, il n’y eut plus d’inconvénient à parler de l’expédition avortée de Mahieddine, et que l’émir eut été renseigné d’une façon plus précise sur l'équipée de son fils, il écrivit les lettres suivantes, qui furent communiquées au gouverneur général et insérées au Mobacher.

Mobacher du 1er juin 1871.

« A notre cousin Et Tayeb-ben-el-Mokhtar (cadi de Mascara). — Que Dieu vous protège et vous préserve de tout malheur! J’ai reçu votre lettre datée delà dernière décade de dou-el-hidja (premiers jours de mars 1871); j’ai remercié Dieu de ce que vous étiez en bonne santé et lui ai rendu grâce de l’état de fertilité extraordinaire où se trouve votre contrée.

« J’ai appris que Mahieddine avait paru dans le Sahara oriental, bien que je ne l’eusse autorisé à se rendre qu’à Alexandrie ou dans les environs de cette ville. La maladie dont il est affecté rendait nécessaire ce changement de climat. Gardez-vous de le suivre dans la voie où il est entré et conseillez à tous les amis de ne pas se joindre à lui. Adopter ses vues serait, une pure étourderie. Le sage doit prêter l’oreille aux avertissements de l'homme expérimenté et voir les conséquences de ses actes avant de les commettre.

« Mahieddine s’est jeté dans une entreprise dont il ne retirera rien de bon. Nous sommes à Dieu et nous retournerons à lui. Dans les jours d’épreuve, un certain voile semble s'abaisser sur les yeux de l'homme, qui ne voit plus alors les choses que sous des aspects séduisants, quand, en réalité, elles n’ont aucune beauté. Salut. — 20 moharem 1288 (11 avril 1871).

« Votre frère, Abd-ei.-Kader. »

Le 8 juin, le Mobacher publiait encore les deux lettres suivantes :

« A S. E. M. J. Bertrand (gérant du consulat de France à Damas). QueDieule comble de félicité. Amen. — Une personne arrivée hier d’Algérie, où elle s’était rendue il y a six mois, m’a informé que l’ennemi de Dieu, mon ennemi et l’ennemi de sa propre personne, le fou Mahieddine, était arrivé jusqu’aux frontières, entre Tunis et l’Algérie. Cette mauvaise nouvelle m’a occasionné une peine et une tristesse qu'il me serait difficile de vous décrire ; elle m’a troublé, et je ne sais que faire pour conjurer le mal, car certainement j’aurais préféré apprendre

LES REVOLTES LOCALES

« Louange à Dieu, il est unique ! A leurs Excellences, Messieurs les membres du gouvernement de la France, résidant à Bordeaux, que Dieu les aide et leur donne la victoire ! Vous nous avez informé que des imposteurs se servaient de notre nom et de notre cachet pour soulever le Sahara de Lest, pour exciter les mécontents et porter les armes contre la France. Quand un grand nombre de nos frères, Dieu lesprotège ! sont dans vos rangs pour repousser l’ennemi envahisseur, et quand vous travaillez à rendre les Arabes des tribus libres comme les Français eux-mèmes, nous venons dire que ces tentatives insensées, quels qu’en soient les auteurs, sont faites contre la justice, contre la volonté de Dieu et la mienne. Nous prions le Tout-Puissant de punir les traîtres et de confondre les ennemis de la France. Le 20chaoual 1287 (3 janvier 1871). »

Le texte de cette protestation n’arriva que beaucoup plus tard en Algérie; il ne put être publié que le 3 février, et ce ne fut que le 6 que l'on put commencer à distribuer dans les tribus une photographie faite à Bordeaux et reproduisant in extenso la lettre de l'émir.

Pendant ce temps, l’œuvre d’excitation et de dénigrement de Mahieddine avait suivi son cours et avait contribué, dans une large mesure, à augmenter les méfiances et les désordres locaux, en confirmant la certitude, qu’on avait déjà, de notre impuissance et de notre

la mort de mon lits que de le savoir lancé dans cette mauvaise voie. Sachant que beaucoup de personnes éloignées de îuoi pourraient supposer que cette conduite blâmable est autorisée par moi, et ignorant d’un autre côté la voie à suivre pour établir mon innocence et faire connaître que je renie ce fils insensé, je viens vous prier de vouloir bien écrire au ministre, et. dans le cas où Son Excellence le jugerait convenable, j’adresserais des lettres particulières à chacune des tribus qui seraient entrées en relation avec le malfaiteur. Cela, bien entendu, lorsqu’on m’aurait fait connaître où celui-ci se trouverait et le nom des tribus chez lesquelles il serait.

« Tout le monde serait convaincu alors que je le renie et que je suis innocent de ses actes. — Milieu de moharem 1288 (9 avril 1871).

c Le dévoué Akü-el-Kader. »

La seconde est faite pour la publicité en Algérie ; c’est un manifeste ainsi conçu. (A cette époque, Mahieddine était depuis le 6 ou 8 avril à Alexandrie.)

« Louange à Dieu !

« Mon malheureux fds Mahieddine a osé, il y a quelque temps, partir sans ma volonté, en Afrique, ainsi que je viens de l’apprendre ; il est uni à des malfaiteurs et entreprend de semer le trouble et la désunion dans les environs de la province de Constantine, action dont le résultat est de priver les habitants de leur tranquillité et de leur félicité.

« Cette conduite étant contraire à la volonté de Dieu et à la mienne, j'ordonne

LA CRISE

écrasement. Au mois de janvier, les indigènes étaient convaincus que les territoires occupés en France par les armées allemandes étaient pour toujours acquis à la Prusse, et ils disaient que, si Paris succombait, la France, et avec elle l'Algérie, deviendraient partie intégrante de la Prusse, perspective qui leur souriait peu, car ils avaient entendu parler de la dureté et de la rapacité de la race germanique. Cette opinion était exprimée ouvertement dans des tribus sahariennes, d'ailleurs respectueuses et déférentes vis-à-vis des officiers qui les parcouraient et s’efforcaient d’empêcher les rixes de soff.

Calmer les surexcitations d’où qu’elles vinssent, empêcher les coups de fusil entre les tribus, conserver précieusement les sympathies et le concours de toutes les personnalités dont l’influence sur les masses pouvait, dans de certaines limites, suppléer à la force qui nous manquait, telle pouvait être alors la seule politique pratique et raisonnable.

Cette ligne de conduite fut celle prescrite au colonel Bonvalet, qui, à la fin de décembre, venait d’étre appelé de Miliana au commandement de la subdivision de Sétif, en remplacement du général Augeraud, mis à la tête de la division.

Le colonel était alors le seul homme, en Algérie, qui connût bien la subdivision de Sétif (il avait été chef du bureau arabe de Sétif et commandant supérieur de Bougie), mais il était peu sympathique aux Ouled-Moqrane de la Medjana, et à Ben-Ali-Chérif, parce que, ayant

et je commande à mon susdit fils, aussitôt qu'il aura pris connaissance des présentes, d’abandonner la mauvaise voie qu’il suit et de revenir sans retard, sinon il cessera d’être digne de s’appeler mon fils et méritera la colère de Dieu et la mienne.

« C’est à vous, hommes sages, qu’il appartiendrait alors de le chasser de vos foyers, car il attirerait sur vous, sur vos familles et sur vos enfants, de grands malheurs, et serait cause delà ruine de votre pays ! C’est à vous aussi d’empêcher vos jeunes gens de prendre part à ses actes et de s’accorder avec lui ! Recommandez-leur d’obéir aux ordres de l’autorité française, qui, par sa bonne administration, a consolidé les bases de la tranquillité du pays, a augmenté votre bien-être, vous a élevé au suprême degré de gloire et d’honneur, et ne cesse pas de respecter vos lois religieuses, votre prophète et votre livre.

« Tous ceux qui oseront aider mon fils à dépouiller 1e. pays de sa tranquillité et à semer la désunion mériteront la colère de Dieu. Car il déteste le mal et il aime le bien.

« C’est mon conseil, c’est mon ordre ; quiconque y contreviendra s’en repentira et n’aura à s’en prendre qu’à lui-même. — Fin de moharem 1288 (20 avril 1871).

« Le sincère Aud-el-Kader. ’>

Voir plus loin, livre II, chapitre i, une note qui donne l’épilogue de l’aventure de Mahieddine, après son départ de l’Algérie.

112 LES RÉVOLTES LOCALES

jadis tiré grand parti de l’influence de Chikh-el-Haddad, alors tout dévoué à la France, il passait pour être du sofT hostile au bachagha Moqrani. Sa nomination, accueillie avec une joie un peu bruyante par les Ouled-Abdesselem et par Aziz, avait par contre consterné le soir de la Medjana et de Chellata.

Le colonel, bien entendu, n’était d'aucun sofT ; mais, quelles que fussent sa droiture et l’élévation de son caractère, il était classé comme tel par les indigènes et même par les Européens de Sétif, qui reprochaient au général Augeraud ses sympathies et ses ménagements pour les bachaghas Moqrani et Ben-Ali-Chérif.

Le 1er janvier 1871, étant de passage à Bougie, le colonel Bonvalet recevait les visites des chefs indigènes de son ancien cercle et de quelques autres de la Kabylie de Sétif, envoyés par le général Augeraud pour coopérer â la réconciliation à essayer entre les deux softs, conformément à ce qui avait été convenu avec Moqrani.

Dans cette réception, le§ caïds affirmèrent leurs sentiments de dévouement à la France. Aziz, en particulier, se confondit en protestations chaleureuses, et il offrit même de s’embarquer pour faire un voyage en France, si son éloignement pouvait nous être utile ou agréable. Mais, cette offre faite, il se hâta d’ajouter qu’en raison de l’àge de son père et des préoccupations exclusivement religieuses de son frère, son départ exaspérerait les Khouan et amènerait des désordres graves.

Par contre, le fils de Ben-Ali-Chérif, Si-Mohammed-Chérif, caïd des Beni-Aydel, fut très net dans ses déclarations. Il dit et démontra par des faits que l’exercice de ses fonctions de caïd était rendu impossible par les intrigues et l’opposition d’Aziz, qui faisait de ses Khouan autant d’instruments politiques pour saper l’autorité du chef investi par la France, et il demanda l’éloignement d’Aziz pour cause de sécurité publique, pendant qu’on pouvait encore l’arrêter sans difficulté. « Vous parlez de réconciliation, ajouta-t-il, elle n’est pas possible: il vous faut choisir entre mon père et les Khouan, sinon le désordre fera naître l’insurrection. »

Le colonel Bonvalet se contenta de lui répondre que ce qui n’était pas possible avec un jeune homme comme lui était possible avec un homme plus âgé, et qu’il traiterait cette question avec le bachagha de Chellata.

Le 2 janvier, en effet, le colonel écrivait à Ben-Ali-Chérif :

« En arrivant hier à Bougie, où je me suis arrêté avant de me rendre à Sétif pour y prendre le commandement de la subdivision,

LA CRISE

j’ai appris que vous aviez à vous plaindre d’intrigues faites par Chikh- Aziz-ben-el-Haddad dant le but de troubler l’ordre. Je l’ai vu, et fortement engagé à se tenir tranquille chez lui et à prescrire à ses Khouan la soumission la plus entière aux ordres de l'autorité, de payer les droits sur les marchés et d’éviter tout conflit qui pourrait amener du désordre.

« Je lui ai dit que je le rendais responsable de ses Khouan.

« De votre côté, je vous prie de vouloir bien, tout en usant de la prudence et de la modération dont vous avez fait preuve jusqu’ici, faire respecter l’autorité et maintenir l'ordre partout où on tenterait de le troubler ; en ne vous appuyant jamais que sur le droit et la justice, vous êtes sûr de trouver chez moi l’appui le plus énergique. Veuillez rendre compte immédiatement au commandant supérieur du cercle de Bougie de tous les faits qui tendraient à jeter le (rouble dans le pays et des mesures que vous aurez prises contre leurs auteurs.

« Soyez bien persuadé, mon cher bachagha, que, tout en cherchant à maintenir la paix clans le pays, je suis disposé à faire respecter le principe de l’autorité. Si les gens de désordre veulent la guerre, elle pèsera sur eux seuls.

« Quant à vous personnellement, mon cher bachagha, je vous renouvelle l’assurance de mes sentiments affectueux. — Le commandant de la subdivision de Sétif,

« Box valet. »

<' P. S. — J'ai appris avec peine que vous êtes malade. Malgré mon désir de vous voir, soignez votre santé, et si, dans quelques jours, je revenais à Bougie, je vous en informerais pour que nous puissions nous y rencontrer. »

Quelques jours plus tard, le 5 janvier, le bachagha Moqrani arrivait subitement à Akbou. Contrairement à ses habitudes, il ne s’était fait précéder la veille ou l 'avant-veille d’aucun courrier, et, au lieu de la brillante escorte qui l’accompagnait toujours dans ses visites et ses tournées, il n’était suivi que de quelques cavaliers. Il mit son ami au courant des motifs qui l’avaient poussé à demander au général Augeraucl de tenter un rapprochement entre la zaouïa de Seddouq et celle de Chellata.

Ben-Ali-Chérif ne fut pas content de cette démarche de Moqrani. 11 comprenait très bien l'importance qu’il y avait pour les grandes familles à rester unies dans un moment de crise, et à affirmer leur influence dans un sens pacifique pour se créer des titres aussi bien L’Insurrection de 1871.

LES REVOLTES LOCALES

auprès des Français qu’auprès des masses indigènes qui, ayant goûté de la paix et de la sécurité pendant des années, préféraient les occupations agricoles et commerciales aux hasards des luttes armées et de la vie de razzias. Que les Ouled-Moqrane des Ouled-el-Hadj se réconcilient avec ceux des Ouled-Abdesselem, rien de mieux : ils étaient tous de la même famille, chefs investis et gens de poudre. Mais lui, marabout, ayant toujours prêché la paix, le travail et le respect de l’autorité, que lui voulait-on? Azj'z n’était pas un chef; ce fds de forgeron n’était qu’un administré brouillon et intrigant. Son père, avec ses Khouan, était un ennemi de toutes les autorités, aussi bien de celle détenue par les Français que de celle reconnue, par les traditions locales, aux nobles d’épée et aux seigneurs religieux. Il n’y avait pas à s’entendre avec ces gens-là; c'était une maladresse, presque un déshonneur.

« Il y a six mois et plus, ajouta-t-il, que j’engage les Français à se débarrasser de ces intrigants dangereux, et, aujourd’hui qu’il y a urgence à agir contre eux, iis vous envoient me dire de me réconcilier avec eux! Je ne comprends pas. »

Moqrani insista, présentant la chose comme un service personnel à lui rendre; selon lui, il était politique de ne pas donner raison au colonel Bonvalet, qui, en sa qualité d’ancien ami personnel de Chikh-el- Haddad, était hostile au soif de la Medjana et partageait les sympathies de la population Européenne de Sétif pour les Ouled-Abdesselem, auxquels il donnerait le commandement de la Medjana si on lui en facilitait les moyens par une opposition ou une sévérité intempestive vis-à-vis de la zaouïa de Seddouq à laquelle les Ouled-Abdesselem étaient inféodés.

Ben-Ali-Chérif ne fut pas convaincu; mais il se résigna et attendit la confirmation officielle de ce que lui disait son ami.

Le 7 janvier, arrivèrent de Bougie les caïds Saïd-ben-Abid, duSahel- Quebli; Ahmed-ben-Djeddou, desBeni-Yala ; Ouraba, desAbd-el-Djebar; Ahmed-ou-Mehenna, des Beni-Slimane de Takitount. Tabar-Aktouf, caïd des Beni-Ourtilane, s’était joint à eux sans y avoir été convié. Ils étaient porteurs d’une lettre du colonel Bonvalet, datée du 2 janvier et ainsi conçue 1 :

« Mon cher bachagha, avant de quitter Bougie, je veux encore tenter un effort pour amener la paix dans le pays, persuadé que vous ne verrez dans ma démarche que le désir de vous être utile en main-

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