‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 54 sur 202 · LA REVOLTE DU BACIIAGI1A · texte numérisé non relu

LA REVOLTE DU BACIIAGI1A

dans cette affaire des chantiers, pour laquelle on lui imposait une si lourde responsabilité, sans vouloir écouter ses avis. « Depuis le départ de Sétif du général Augeraud, je n’ai que des déboires. Les Français sont bien ingrats et bien injustes envers ma famille! Ils veulent me jeter dans l’insurrection! » Puis il parla de ses dettes et des ennuis d’argent qu’il avait, alors que ces dettes avaient été faites pour le bien de tous et à titre d'avance à la France. « Je ne sais que faire, je suis affolé : peut-être vais-je bientôt mourir, car mon père m’a dit souvent que, lorsque la mort est proche, on a comme signes précurseurs des moments d’aberration et de folie1. » Ben-Ali-Chérif reconnut que la situation, en effet, n’était plus tenable pour des gens comme eux, mais que ce serait donner raison à leurs ennemis, se déshonorer et se perdre irrévocablement, que de se révolter. Il lui conseilla de désintéresser ses créanciers, de donner sa démission et d’émigrer en Tunisie. « Pour moi, ajouta le marabout, je vais partir ces jours-ci à Alger, et remettre ma démission au général Lallemand. J'irai vivre loin des affaires, dans ma maison d’Alger; j’aime mieux n’ètre rien que de n’ètre ni écouté ni soutenu, quand j’ai une, situation officielle. Vous devriez faire comme moi et vivre tranquille à Alger. » Moqrani se calma, et finit par promettre d’accompagner Ben-Ali-Chérif à Alger, et de s’y fixer une fois sa démission donnée. Après quoi, ils se séparèrent.

Ce jour-là, 25 février, au sud de Bordj-bou-Arreridj, les Français résidant à Msila se repliaient, avec tous leurs .meubles, sur Bouçada; cette évacuation se lit en bon ordre sous la protection de Saïd-ben- Boudaoud-el-Moqrani.

Le même jour encore, à Sétif, le colonel Bonvalet faisait appeler le .chef d'escadrons Ducheyron du 8e hussards, lui confiait le commandement de la ville de Bordj-bou-Arreridj, et lui annonçait qu'il serait probablement attaqué le 2 mars, lors de la fete musulmane dite Aïdel-Kébir.

Les Ouled-Abdesselem l’avaient tant et si bien répété à Sétif que cela ne faisait plus doute pour personne : l'opinion publique, dans cette ville, était absolument dévoyée, à ce point qu’un journal demanda que, pour empêcher l’insurrection, on lit tout de suite fusiller le capitaine Olivier et le bachagha, et qu’on ne laissât pas les braves colons de Bordj sous la protection douteuse d’un officier ami et complice du bachagha.

C’était d'autant plus inepte et bête que le capitaine Olivier était un

1. Détails donnés à l’auteur par Ben-Ali-Chérif. L' Insurrection de 1871.

LES REVOLTES LOCALES

homme supérieur dont la loyauté, l'intelligence et la bravoure étaient connues et appréciées de la grande majorité des habitants de Bordjbou-Arreridj . Mais on ne raisonne pas avec les affolements populaires.

L’envoi de ce chef d’escadrons de cavalerie, qui ne connaissait ni le pays ni la place dont on lui confiait la défense, n’élait qu'une satisfaction donnée à « l’opinion publique ».

Au double point de vue militaire et politique, cette mesure ne supportait pas l'examen. Le commandant, seul responsable, était à la discrétion absolue des renseignements fournis par un capitaine que ses chefs directs désavouaient, et qui, placé en sous-ordre, n'avait plus qu'à obéir. Avec un autre homme que le capitaine Olivier cela eût été bien dangereux; mais cet officier avait le cœur haut placé : il montra une rare abnégation, et fut un guide sûr pour le commandant Dueheyron. Ces deux hommes, animés des mêmes sentiments de devoir et d’honneur, s’entendirent dès le premier jour, et mirent en commun, pour le bien de tous, leur expérience et leur bonne volonté.

Le commandant Dueheyron était le 20 à Bordj-bou-Arreridj ; son arrivée, précédée depuis quelques jours de celle d’un officier du génie chargé de mettre en état de défense cette ville ouverte, produisit une impression fâcheuse sur le bachagha et sur les indigènes.

On commenta la mesure comme un acte de méfiance du colonel Bonvalet à l’égard du capitaine Olivier et du bachagha. On l’attribua aux instigations des Outed-Abdesselem , à qui le colonel voulait, disait-on, donner le commandement de la Medjana.

Le 27, arrivèrent à Bordj les ouvriers des chantiers, au nombre de deux cent cinquante environ. Le voyage de ces hommes surexcités, sans discipline ni éducation, et, pour la plupart, ne parlant pas. l'arabe, ne se fit’pas sans quelques petits incidents, là où les muletiers ne se trouvèrent pas sous les yeux de Boumezrag et du caïd Hamoud. Ce dernier, à tort ou à raison, rudoya en paroles quelquesuns des émigrants qui se plaignaient de vol, et voulaient en faire remonter la responsabilité jusqu’aux caïds. On exagéra beaucoup ces incidents : tout le monde arriva sain et sauf, personne ne paya les mulets requis, et, s’il y eut quelque déficit dans le convoi, la responsabilité des Moqrani n'était certes pas engagée.

Ces ouvriers furent pendant quelques jours occupés aux travaux de défense; mais cela ne pouvait durer, et, voyant le chômage et la misère en perspective, ils s’en prirent au capitaine Olivier, « qui, après les avoir rassurés, les avait fait rentrer subitement, sans leur laisser le temps de chercher du travail ».

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