‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 56 sur 202 · LA REVOLTE DU BACHAGHA · texte numérisé non relu

LA REVOLTE DU BACHAGHA

Avant que ce télégramme «'arrivât, le bachagha pria le capitaine Olivier de lui accorder une entrevue en dehors de la ville.

Le capitaine, après avoir pris l’attache du commandant militaire de la place, se rendit à cette invitation, accompagné de son adjoint le capitaine Duval et de deux spahis. Il emportait avec lui la réponse du général Lallemand.

A peine arrivait-il au lieu convenu que le bachagha se présentait, escorté seulement de cinq cavaliers. Moqrani mit pied à terre, et, les deux escortes s’étant éloignées, il s’avança calme et souriant. Son accueil, toujours plein de noblesse, fut, ce jour-là, encore plus affable que d'habitude. Les deux officiers et lui, après avoir échangé les salutations d’usage, s’assirent à la mode arabe.

Deux coups de feu retentirent aussitôt, et le bachagha, répondant à l’interrogation muette des officiers, dit: « Ce n’est rien, c'est un signal pour que l’on veille sur nous. J’ai confiance en vous, mais vous n’étes pas seuls à Bordj. » Puis il fit un signe à ses cavaliers, et ceuxci vinrent déposer leurs armes chargées à côté des officiers; après quoi, ils s’éloignèrent de nouveau.

Moqrani prit alors la parole 1 :

« Je vous ai priés de venir me trouver parce que je ne pouvais aller à vous; les mercanti (sic) m’assassineraient si j’entrais en ville, et vous seriez impuissants à me protéger, car vous n’avez plus d’autorité. J’ai envoyé ma démission de bachagha; je ne veux plus servir la France, et, bien que je ne veuille pas me révolter contre vous, je me ferai jour, les armes à la main, pour me retirer paisiblement si ma démission est refusée : car, pour moi, ce refus serait une condamnation à mort, et ils n'auront pas ma tête. Comment voulez-vous que je serve votre gouvernement? Je ne veux pas accepter votre république, car, depuis qu’elle a été proclamée, je vois des choses horribles. Eli quoi! vous, capitaine Olivier, vous étiez commandant supérieur, et on envoie à Bordj un chef pour commander les troupes! On froisse votre amour-propre, et ce n’est pas assez de vous enlever le commandement militaire, on a encore envoyé un commissaire civil pour surveiller vos actes administratifs. J’étais habitué à écouter vos sages

1. Cette entrevue, connue la précédente, sont extraites d’une lettre adressée le 20 juin 1811, par le capitaine Duval, au commandant Ducheyron , et publiée déjà dans le livre du commandant : Bordj-bou-Arreridj pendant l' insurrection de 1871 en Algérie ; H. Plon, Paris, 1873. — Le capitaine Duval a, du reste, raconté de vive voix à l’auteur cette entrevue, alors que tous deux étaient ensemble à la colonne Saussier.

LES REVOLTES LOCALES

conseils; à qui dois-je m’adresser aujourd’hui? A vous, au commandant, ou au commissaire civil? Parla vérité de Dieu, je n’y comprends rien : on insulte vos généraux, devant lesquels nous étions tous soumis et respectueux comme des serviteurs, on les remplace par des mercanti, par des juifs, et on pense que nous subirons cela! Jamais, pour ma part, je ne le supporterai, et voilà pourquoi je donne ma démission. Je ne sais si je vous reverrai d’ici longtemps; restez avec le bien, que le salut soit sur vous, et que Dieu vous protège! »

En vain le capitaine Olivier essaya de rassurer le bachagha et de le ramener à des sentiments plus conciliants. Il lui donna connaissance du télégramme du général Lallemand et insista sur ce qu’il contenait de réconfortant et d’encourageant; il s’efforça de lui faire comprendre que cette émigration en Tunisie serait la ruine de sa famille et ne profiterait qu'à ses ennemis, qui prendraient sa place.

Rien n’y fit. Moqrani parla vaguement d’envoyer un de ses parents à Alger, puis il ajouta : « Si vous étiez gouvernés par un homme de race, je n’hésiterais pas : j’irais moi-même, de ma personne, lui livrer ma tête et me mettre à sa disposition; mais le général Lallemand n’est pas gouverneur de l'Algérie : il n’est pas seul à Alger! »

On se leva sur ces mots; puis, après quelques formules de politesse, on se donna une poignée de main et l’on se sépara, émus et attristés.

Le bachagha était très perplexe. Certes il avait pleine et entière confiance dans la loyauté du général Lallemand, mais, comme il le disait, « le général n’était pas seul à Alger ». Peut-être cependant y serait-il allé, sans son entourage, qui, à aucun prix, ne pouvait se résigner à lui laisser commettre ce qui, pour tous, était une imprudence. Il attendit quelques jours, pendant lesquels il recueillit diverses informations qui le confirmèrent dans l’idée que le colonel Bonvalet, aidé des Ouled-Abdesselem, voulait le faire arrêter, — et même, le faire empoisonner1!

Enfin, le 9 mars, il se décida à renouveler sa démission, en une lettre assez courte :

« Vous m’avez fait connaître que vos affaires étaient terminées, et «pie vos ennemis disparaissaient par suite de la paix conclue avec eux. De cela, il faut rendre grâce à Dieu! Il en résulte aussi qu'aujourd’hui nous avons tenu notre parole et que nous sommes complètement dégagés. Les choses étant ainsi, et le gouvernement continuant à rester

1. Voir plus loin, chap. v, les lettres écrites le 2 avril par Moqrani à M. Mesrine.

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