LA REVOLTE DU B A C II A G II A
loi
aux civils, je vous renouvelle ma première demande de démission de bachagha. J’ai toujours servi le gouvernement de la France avec un entier dévouement, et il m’a prodigué ses bienfaits; je vous en remercie. »
Cette lettre, adressée au général Lallemand, fut envoyée au colonel commandant la subdivision. Aux termes du décret du 1er janvier, ni celui-ci ni le général Lallemand n'avaient qualité pour accepter la démission du bacbagha: c’était au général administrateur à répondre ou à transmettre au commissaire extraordinaire, qui, seul, pouvait accepter ou refuser. Le colonel Bonvalet transmit par le télégraphe le contenu de cette lettre au général Augeraud et au général administrateur. M. Rustant, fort embarrassé, consulta le général Augeraud, qui l’engagea à gagner du temps, et lui rappela qu’un jour le bachagha avait dit : « Je ne me révolterai jamais contre la France; mais, si par impossible cela m’arrivait, je donnerais d’abord ma démission : je ne la combattrai jamais étant à son service. »
JL Rustant attendit quelques jours avant de répondre.
Sur ces entrefaites, le chikh Bouakkaz-ben-Achour vint trouver le général Augeraud et lui dit : « Je crains bien que Moqrani ne fasse une sottise et ne s’insurge; ce serait un service à lui rendre que de l’en empêcher : vous seul pouvez le faire en allant le trouver. »
Le général Augeraud hésita : n’étant plus qu’un chef militaire, il n’avait rien à faire légalement avec Moqrani; et, pour lui, tous les jours attaqué par la presse et la population européenne, une pareille démarche était grave. Il répondit à Bouakkaz qu'il ne pouvait quitter Constantine.
Le lendemain, le vieux chikh renouvela avec instance ses démarches. Représentant autorisé de la vieille aristocratie indigène, appréciant mieux les événements de France que Moqrani, parce qu’à Constantine il entendait d’autres propos que ceux tenus par les journaux et les comités de défense, il ne voulait pas voir les grandes familles creuser un abîme entre la France et leurs chefs; puis il désirait caser son iils et rentrer lui-même dans le Ferdjioua, dont le séjour lui était interdit, et, comme on le savait grand ami de Moqrani, il ne tenait pas à subir le contre-coup de sa révolte, comme déjà, en 1864, il avait subi le contre-coup des agissements des Ben-Azzedine.
Bref, il fut pressant, et finit par décider le général Augeraud, qui, le 12, écrivit au bachagha : « Je vais aller à Bordj-bou-Arreridj et j arrangerai tout; soyez sans inquiétude. »
Le 14, le général administrateur, M. Rustant, télégraphiait au ca-
LES REVOLTES LOCALES
pitaine Olivier, toujours commandant supérieur du district1 de Bordjbou-Arreridj : « Dites au bachagha qu’il m’adresse officiellement sa démission ; mais, jusqu'à ce qu’elle soit acceptée par le gouvernement, nous le rendons responsable des désordres qui pourront avoir lieu dans son commandement. »
Cette façon autoritaire et comminatoire de rappeler au bachagha qu’il ne relevait plus des chefs militaires auxquels il s’était adressé était bien faite pour irriter le bachagha : ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.
Dès que le bachagha reçut notification de cette malencontreuse dépêche, son parti fut pris : il manda près de lui ses parents et ses amis, et leur déclara que le moment était venu de se révolter contre le gouvernement des juifs et des mercanti.
Il y eut à la Medjana, dans la soirée du 14 mars, une réunion qui fut à la fois un conseil de famille et un conseil de guerre. Le bachagha exposa son plan. Il ne fallait pas penser, selon lui, à se débarrasser des Français : la paix était faite, des troupes allaient arriver, et il y avait parmi les musulmans beaucoup trop de chefs qui, pour conserver leurs positions, serviraient les Français. 11 fallait réserver l’avenir, faire, en un mot, une manifestation armée assez longue et assez accentuée pour forcer le gouvernement français, quel qu’il fût, civil ou militaire, à compter avec la puissance des grandes familles et à maintenir les O. Moqrane dans une situation élevée, à peu près indépendante, et conforme à celle qu'avait pensé avoir et conserver le khalifat son père, quand il s’était volontairement mis au service de la France. Dans cet ordre d’idées, le bachagha ne voulait ni massacres ni pillages inutiles : « La première chose à faire, selon lui, était de ravager tout le pays tenu par les Ouled-Abdesselem , afin de montrer l’impuissance de ces gens-là et de les perdre à jamais dans l’esprit des colons, en forçant tous les habitants des villages européens à se réfugier derrière les murs de Sétif. On ne chercherait pas à attaquer cette ville, qui avait des murailles et des canons, mais on la bloquerait et on l’isolerait de Constantine, comme on bloquerait aussi et comme on isolerait Bordj-bou-Arreridj. Lorsque les tribus voisines verraient les goums de la Medjana maîtres de toute la plaine, d’Aumale à Constantine, ce qui était faisable, l’insurrection s’étendrait forcément, et, quand les Français ne pourraient plus sortir des villes et y seraient
1. Le mot district remplaçait oiliciellement le mot cercle, de par une circulaire de M. Crémieux.