LA RÉVOLTE DU BACHAGIIA
affamés, ils achèteraient par des concessions la neutralité des indigènes et l’alliance des familles dirigeantes. »
Cet objectif1, exclusivement politique et indépendant de toute idée de guerre de race, de religion ou de nationalité, parut trop modeste à bon nombre de gens de son entourage, qui avaient une folle confiance dans les capacités guerrières du bachagha; aussi l’idée de marcher d'abord vers Sétif lut-elle vivement combattue. La première chose à faire était, selon eux, de détruire Bordj-bou-Arreridj et d’anéantir cette petite garnison de mobiles, qui n’étaient pas des soldats : ce serait chose facile, et cela ferait autrement de bruit que des razzias sur les Ouled-Abdesselem. Ce dernier parti finit par l’emporter, et 1 attaque de Bordj fut résolue. Le bachagha écrivit aussitôt les deux lettres suivantes, la première au général Augeraud, la seconde au capitaine Olivier :
« Je vous remercie des excellentes choses que vous m’avez dites; je vous remercie de la bonté que toujours vous m’avez témoignée; j’en garderai le meilleur souvenir. Mais je ne puis vous répondre qu’une chose : j’ai donné ma démission au maréchal de Mac-Mahon, qui l’a acceptée. Si j'ai continué à servir la France, c’est parce qu’elle était en guerre avec la Prusse et que je n’ai pas voulu augmenter les difficultés de la situation. Aujourd'hui, la paix est faite, et j’entends jouir de ma liberté. Vous le savez, je vous l’ai dit : je ne puis accepter d’être l’agent du gouvernement civil, qui m'accuse de parti pris et déjà désigne mon successeur. Cependant on verra plus tard si on a eu raison d'agir ainsi, et si c’est moi qui ai eu tort. Mes serviteurs sont arrêtés à Sétif et à Aumale, et partout l’on affirme que je suis insurgé. Pourquoi? Parce que l’on veut me condamner. Eh bien! je n’échangerai avec ces gens-là que des coups de fusil, et j’attendrai. J’écris àM. Olivier que je refuse mon mandat de février et qu’il ait à se tenir sur ses gardes, car je m’apprête à combattre. Adieu!
« Mohammed-ben-el-iiadj-Ahmed-el-Moqrani. »
La seconde lettre, au capitaine Olivier, était ainsi conçue :
« J’ai reçu la lettre par laquelle vous me transmettez les instructions du général de Constantine, qui a écrit que ma démission n’était pas
1. Plus tard, Boumezrag, en Cour d’assises, répétait : « Je me suis battu contre les civils, non contre la France ni pour la guerre sainte. " (Audience du 21 mars 1873.;
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acceptée et que je restais responsable des tribus placées sous mon commandement. Veuillez, je vous prie, lui faire connaître que monseigneur le maréchal de Mac-Mahon avait accepté ma démission et que, si j’ai attendu jusque aujourd’hui pour revendiquer ma liberté, c’est seulement en raison de la guerre soutenue par la France contre la Prusse. Aujourd'hui la paix est faite, et je suis délié de mes promesses. Veuillez l’informer aussi qu’il ne saurait m’imposer aucune responsabilité pour les faits qui se commettent en raison de l’anarchie existante.
« Vous connaissez la cause qui m’éloigne de vous; je ne puis que vous répéter ce que vous savez déjà : je ne veux pas être l’agent du. gouvernement civil. Je vous renvoie mon mandat de février, je refuse de le toucher, et je ne veux plus, dans les circonstances où nous sommes, exercer l’emploi que j’occupais. Je m’apprête à vous combattre; que chacun aujourd'hui prenne son fusil! Transmettez vite, je vous prie, à monsieur le général Augeraud la lettre que je vous envoie à son adresse. Restez avec le bien, et que le salut de Dieu soit sur vous ! »
Ces deux lettres écrites, le bachagha lit couper le télégraphe, que tant de fois il avait fait réparer depuis trois mois, puis il envoya des émissaires dans diverses directions.
Le 15, dès le point du jour, un de ses cavaliers remettait au capitaine Olivier le pli contenant ces deux lettres, et repartait au galop vers la Medjana.
LA MED J AN A
(15 mars-12 avril.)
Le cadi Ilassàïne-bcn-llalla à Bou-Arreridj (15 mars). — Les premiers contingents du bachagha. — Destruction de la conduite d’eau (15 mars). — Désertion des spahis (16 mars). — Défilé des rebelles devant Moqrani. — Attaque de Bordj-bou-Arreridj (16 mars). — Panique des juifs. — Retraite dans le fort. — Pillage et incendie de la ville (nuit du 16 au 17). — Organisation de la défense ; premiers combats (17 mars). — Entrevue du capitaine Olivier et du bachagha; attaque générale (18 mars). — Guerre de mine. — Insuccès des mineurs Qbaïls (2.5 mars). — Arrivée de la colonne Bonvalet (26 mars). — Causes de ses hésitations et de son retard. — Reconnaissance de cavalerie; évacuation des colons sur Sétif (27 mars). — Attitude du bachagha. — Ses lettres à M. Mesrine (fin mars et 1U1' avril . — Arrivée du général Saussier à Bou-Arreridj (2 avril). — Sortie contre les Ouled-Khelouf (6 avril . — Prise du château de la Medjana (8 avril . — Prise de Sanaf et combat du Ras-Bougatou (10 avril). — Combat de Seguiet-er-Raha (12 avril .
Le 15 mars, au moment où le commandant Ducheyron et le capitaine Olivier achevaient la lecture des deux lettres du bachagha, se présentait au fort un indigène, le visage soigneusement dissimulé sous le capuchon d’un sordide bernous. C’était le cadi Hassaïne-ben-HalIa, homme de grande famille et d'une intelligence de beaucoup supérieure à sa moralité. Il venait nous avertir que, dans le conseil tenu la veille au soir à la Medjana, conseil auquel il avait assisté, l’attaque de la ville avait été résolue pour le 1(5 au matin.
Tous les caïds du cercle de Bordj prêtaient le concours de leurs personnes et de leurs contingents au bachagha. Seuls, Ahmed-ben-Mahmed, caïd des Ouled-Taïr, et Ahmed-ben-Abdallah-el-Moqrani , caïd des Ayad, étaient partis pour se mettre à la disposition du colonel Bonvalet à Sétif. mais leurs tribus avaient pris fait et cause pour le bachagha. En outre, 150 cavaliers et 500 fantassins venaient d’arriver
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(lu Hodna, conduits par El-hadj-ben-Bouzid-ben-Abderrahmane, frère et khalifat de Saïd-ben-Boudaoud, caïd de cette région. Ce qui portait à plus de 15,000 les rebelles en armes autour de Bordj-bou-Arreridj, où on ne comptait pas plus de 400 défenseurs
Si-Hassaïne-ben-Halla donna des détails précis sur ce qui s’était dit la veille au soir et ajouta que dès que l’action serait engagée il viendrait avec un contingent de sept à huit cents Qbaïls d’El-Maïne tomber sur les derrières du bacliagha ; promesse qu’il ne pouvait ni ne devait tenir, encore bien que plus tard il ait affirmé ses bonnes intentions en combattant de sa personne dans nos rangs.
Quoi qu’il en soit, nous étions prévenus ; et, le soir même, l’avertissement du cadi était confirmé par la coupure de la conduite amenant l’eau dans la citerne du bordj, citerne qui, heureusement, était pleine.
Le jeudi 16 mars, par une belle matinée de printemps, un certain nombre de spahis, ayant à leur tète le brigadier Sghir-ben-Adda, passaient ouvertement à l’ennemi avec leurs chevaux et leurs armes.
A huit heures, de nombreux goums et sagas débouchaient en longues files par le col d’Aïn-Sriga et défilaient en grand apparat devant le bacliagha à pied, immobile dans son bernons d’une éclatante blancheur, à quelques pas en avant des membres de sa famille, tous couverts de leurs vêtements de galachamarrés debroderiesetde dorures, et s'efforçant de maintenir alignés leurs chevaux richement caparaçonnés comme aux jours de fantasia de longs djellals de soie rouge, jaune, bleue, verte.
Aux goumsdelaMedjanaet du Hodna1 2 occidental s’étaient joints déjà
1. Soit 300 hommes des mobiles des Bouches-du-Rhône, 80 miliciens ou colons armés, quelques isolés et quelques spahis restés d'un détachement de 25 hommes presque tous passés à l’ennemi.
2. Le caïdat du Hodna occidental ou de Bouçada comprenait les sept tribus suivantes, toutes insurgées en 1871 :
1° Tribu des Ouled-Sidi-Brahim (quatre fractions) ;
2° Tribu d’El-Haouamed (deux fractions) ;
3° Tribu des Ouled-Madi (sept fractions) ;
Confédération des Ouled-Deradj-Gheraba, composée de quatre tribus :
4° Mrabtine-el-Djorf, tribu maraboutique dirigeante, Mrabtine des Ouled-Deradj ;
5° Mtarfa (deux fractions) ;
6° Üuled-Dehim (une fraction) ;
7° O.-Adi (six fractions).
Le caïdat du Hodna oriental ou île Barika comprenait aussi sept tribus (celles en italique ne se sont pas insurgées) :
LA MEDJANA
ceux des Ouled-Tebbène, Ouled-Brabam et Larba* 1, conduits par leurs chioukhs et par Mohammed-ben-Adda, neveu du vieux caïd Mohammed-Sghir-ben-Chikh-Saad, en ce moment encore fidèle.
Dès qu’ils ont défilé devant les Ouled-Moqrane, goums et sagas vont prendre leurs places de combat : les fantassins à l’ouest et au nord, les cavaliers au sud et à l'est; ceux-ci occupent le bordj du commandant supérieur, position importante à 500 mètres de la ville et que son éloignement n’a pas permis de comprendre dans le rayon de la défense. Les autres maisons isolées, abandonnées pour les mêmes raisons, se remplissent de rebelles qui s'empressent de créneler les murs et de se retrancher.
Bientôt le défilé a cessé; il est neuf heures et demie; toutes les hauteurs et éminences voisines sont garnies de groupes armés et aussi de femmes qbaïles dont les you-you stridents déchirent l’air en même temps que retentissent les premiers coups de fusil.
En ce moment, les Européens non armés et les quelques familles d’agents indigènes restés fidèles sont rentrés dans le fortin, avec ce qu'ils ontpu emporter de vivres et d’effets. Il ne reste dans la ville que les combattants, le curé, les sœurs et le commissaire civil.
Pendant deux heures, la fusillade continue plus bruyante que dangereuse, et, n’étaient les quelques balles de chassepots que l'on entend siffler de temps à autre, on croirait assister à une grande et belle fantasia. Nos mobiles et nos miliciens, qui n’ont que des fusils à tabatière ou à piston, ont ordre de ne pas gaspiller leurs munitions et de ne tirer qu’à coup sûr sur les imprudents qui se rapprochent à bonne portée.
L’attaque réelle ne commence qu’à midi; le signal en est donné par un goum brillant composé des principaux membres des Ouled-Moqrane
A. — Confédération des Ouled-Deradj-Cheraga, improprement appelés Ouled- Sahnoun :
i° La tribu des Ouled-Sahnoun (cinq fractions) ;
2° La tribu des Ouled-Bou-Abderahmane (six fractions) ;
3° La tribu des Ouled-Amor (huit fractions), dont deux insurgées : Ouled- Smira, Ouled-Recheich ;
4° La tribu des O.-Ncdja (huit fractions) ;
ti° La tribu des Zoui, ou Mrabtine des Ouled-Deradj-Cheraga (quatre fractions);
B. — En dehors de la confédération des Ouled-Deradj :
6° Les Ouled-Sellem (quatre sections, nombreuses fractions) ;
7“ Les Ouled-Ali-ben-Sabor.
1. Ces trois fractions, érigées en douars-communes par décret du 6 septembre 1866, faisaient officiellement partie du caïdat des Righa-Dahra. En réalité, c'étaient trois groupes de montagnards du pays Ayad, qui, sous les Turcs, étaient toujours restés indépendants et étaient inféodés aux soifs des ltigha.
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qui arrivent au galop sur le marché arabe, précédés de leur portefanion Ahmed-ben-Makhlouf. La fusillade redouble et les assaillants se rapprochent.
A deux heures, les juifs qui gardaient la barricade située en bas de la rue des bains maures se croient tournés, et, pris d’une panique soudaine, ils se sauvent à toutes jambes vers le bordj. Par bonheur, le commandant Ducheyron arrive, et, arrachant un fusil des mains d’un des fuyards, il arrête les autres et appelle à la rescousse la réserve, qui, composée devrais Français, réoccupe la barricade un instant abandonnée, et en éloigne les rebelles.
Mais, quelque bonne que soit l’attitude des mobiles et des miliciens, l'ennemi se rapproche, deux autres barricades sont menacées d’être prises à revers, et, pour les soutenir, il faut engager toutes les réserves disponibles ; il est, dès lors, bien évident qu'on ne pourra tenir longtemps.
A sept heures, un conseil de guerre se réunit et on arrête les dispositions pour rentrer dans le bordj à un signal donné. On profite aussi de la nuit pour envoyer trois spahis fidèles dans trois directions différentes avec des messages faisant connaître la situation de Bou-Arreridj .
A onze heures du soir, le clairon sonne la retraite, et aussitôt, oubliant les sages prescriptions qui viennent d’ctre données, mobiles et miliciens, poussés et entraînés par les juifs, se ruent au pas de course sur la porte du bordj, malgré les officiers qui essayent en vain de mettre un peu d’ordre dans cette cohue.
Dès que tout le monde est entré, la porte du bordj est solidement barricadée, et aussitôt les rebelles se précipitent dans la ville, dont ils commencent le pillage à la lueur des incendies qu’ils allument de tous côtés ; incendies maladroits, car les pillards se détachent en pleine lumière et servent de cible aux meilleurs de nos tireurs placés aux créneaux du bordj.
Le vendredi 17, au point du jour, le combat reprend avec une nouvelle ardeur; placés sur le faîte de deux maisons dominant le fort et au bureau arabe, qui est le point le plus élevé de la ville, les rebelles rendent impraticables le service des bastions et la circulation des défenseurs.
Le fort, simple baraquement entouré d'une chemise bastionnée, n’était pas organisé pour contenir tant de monde: nos quatre obusiers n’avaient pas de boulets et notre mitraille était sans effet sur les rebelles soigneusement abrités derrière les murs des maisons incen-
LA MEDJANA
(liées. On eut beaucoup à faire, le 17, pour se caser dans ces baraques, établir des abris en planches permettant la circulation à l’abri des tireurs ennemis, et, enfin, mettre un peu d’ordre et de discipline dans cette réunion de gens parmi lesquels les militaires de l’armée permanente ne formaient qu'une infime minorité.
Malgré ces conditions défectueuses on réussit à organiser convenablement la défense : on fit sortir avec des échelles et des cordes un certain nombre d'indigènes peu sûrs; on désarma les israélites, dont la couardise et les paniques incessantes causaient des désordres et excitaient les quolibets des assiégeants ; on donna leurs armes aux Mozabites, gens chez lesquels le courage et la fidélité sont des qualités innées.
Le samedi 18 mars, sur les instances réitérées du bachaglia, qui demandait à parlementer, le capitaine Olivier fut « laissé libre d'aller à ses risques et périls » entendre les communications que voulait nous faire le chef des rebelles.
Attachant alors une corde à un des créneaux, le capitaine quitte le bordj en passant par-dessus le mur et s’éloigne seul, recouvert d’un bernous.
En route, il rencontre le bachagha, qui, venu à cheval, met aussitôt pied à terre devant son ancien chef et le force à accepter sa monture, à côté de laquelle il marche lui-même à pied en échangeant quelques formules de politesse.
Tous deux arrivent ainsi au bordj du Maltais Xavier, où était le quartier général des rebelles.
Là, le bachagha, après avoir fait éloigner les siens, reçoit le capitaine avec sa courtoisie habituelle, il lui montre que plus de six mille hommes bien armés entourent étroitement la ville et le bordj.
Il lui affrme sur son honneur de djouad que le colonel Bonvalet , parti de Sétif pour venir au secours des assiégés, a dû s’arrêter à Aïn- Messaoud,» à 15 kilomètres de Sétif, étant trop faible pour avoir raison des contingents insurgés qui lui barraient la route.
Le bachagha ajoute que, dans ces conditions, la prise du fort est certaine après deux au trois assauts, et qu’il estime plus sage et plus humain d’éviter une éventualité qui peut, malgré lui, aboutir au massacre de femmes, d’enfants et de colons enfermés dans ledit fort.
Finalement il propose au capitaine de faire conduire tout ce monde jusqu'à Sétif, sous l'escorte d’un goum d’élite, choisi dans sa propre famille, ou parmi des partisans dont il est sûr, et que lui-mème commandera.
LES REVOLTES LOCALES
Il se peut que le bachagha ait été de bonne foi en faisant ces propositions : soit qu'il ait été poussé par un sentiment d'humanité, soit même qu’il n’ait vu dans cette façon d’agir qu’un moyen de se grandir aussi bien vis-à-vis des Français que vis-à-vis des indigènes.
Quoi qu'il en fût, la proposition était inacceptable. C’était une capitulation, et personne n'en aurait voulu : militaire, mobile ou colon, chacun entendait faire son devoir jusqu’au bout; et d'ailleurs, quelque grandes que fussent en temps ordinaire l’autorité et l’influence du bachagha, il était peu probable qu'il eût réussi, avec son entourage surexcité et peu discipliné, à dominer une situation aussi délicate que celle qu’il aurait eue en escortant jusqu'à Sétif la population entière et la garnison de Bordj-bou-Arreridj.
On en eut du reste la preuvé immédiate.
Le capitaine Olivier répondit qu’il ferait part de cette communication à son chef, puis il regagna le bordj, monté sur un cheval que lui prêta le bachagha, et escorté par Djeraba-ben-Boudda, chikh de Qalaa, homme de confiance de Moqrani.
En un temps de galop il était arrivé; son absence avait duré une demi-heure.
Pendant cette entrevue le feu avait cessé, les indigènes s’étaient rapprochés du bordj en des masses compactes, au milieu desquelles galopaient des cavaliers de Moqrani criant à chaque instant : « Ne tirez pas! ne tirez pas! c'est l’ordre du bachagha! »
Cependant, derrière les créneaux, mobiles et miliciens étaient peu rassurés: ils croyaient que tous ces gens allaient tenter un assaut général.
Alors le capitaine Olivier, qui achevait de rendre compte de sa mission, monte sur la plate-forme d'un bastion pour parler aux indigènes; mais à peine a-t-il dit quelques mots que deux coups de feu partent de la foule sans l’atteindre : il est enlevé du rempart par les mobiles, qui crient à la trahison et qui, par tous les créneaux, font un feu meurtrier.
Les indigènes se ruent sur la porte, qu'ils veulent enfoncer, et se font tuer à bout portant; les cadavres s’entassent devant cette porte et servent d’abri à de nouveaux assaillants qu’on tue par un soupirail.
Près de 150 cadavres restent ainsi à moins de deux mètres de l'enceinte du fort.
Après cette boucherie, l'attaque s'arrêta pendant deux jours : seuls les tireurs placés sur les points dominant l’intérieur du fort conti-
LA MEDJANA
nuèrent à nous inquiéter. On crut d’abord que l'ennemi préparait une attaque cle nuit et on redoubla de surveillance; mais, le mardi 21, on s’aperçut que, de deux côtés, on était menacé par des galeries de mines qu’avaient creusées des Qbaïls, anciens ouvriers de nos chantiers. Une des galeries avait déjà 25 mètres de long et était dirigée sur le saillant de la poudrière, l’autre n’avait que 10 mètres et était près d’aboutir à une cave.
Immédiatement, à l'intérieur du bordj, on fait creuser des tranchées à la gorge du bastion et au travers de la direction de la seconde galerie : le samedi 25 mars, mineurs et contre-mineurs ne sont séparés que par les fondations du mur d’enceinte. Les Kabyles se hâtent de charger leurs mines, mais ils s’y prennent mal, ils ne réussissent qu’à faire souiller leurs cheminements et ils ont plusieurs blessés.
Le lendemain, dimanche 26, deux coups de canon annonçaient l’approche de la colonne, et l’investissement cessait.
A onze heures du matin, Ben-Abdesselem-el-Moqrani arrivait à la tète d’un goum ami. Il fut fort mal reçu par le commandant Ducheyron, qui, voyant un, ennemi dans quiconque portait un bernous, lui cria par-dessus le mur d’aller camper le plus loin possible s’il ne voulait pas recevoir des coups de fusil. Heureusement deux officiers français qui marchaient avec le goum intervinrent et réussirent à faire cesser ce quiproquo maladroit et froissant ; ils déclarèrent qu’ils commandaient le goum et qu’ils avaient ordre d’attendre l’arrivée du colonel au bordj, avec les contingents fidèles.
Peu après la tète de colonne était en vue et les assiégés enlevaient la barricade qui, pendant dix jours, avait maintenu leur porte fermée.
Ils avaient eu 8 tués et 25 blessés, dont plusieurs indigènes, et leur situation commençait à devenir pénible. Ils manquaient de viande, de vin et de tabac; ils n’avaient que trois quarts de litre d’eau par jour; les blessés encombraient les quelques chambres disponibles; la fatigue était extrême, et les cadavres accumulés au pied des remparts répandaient une odeur insupportable.
Il n’y a que 67 kilomètres de Bordj-bou-Arreridj à Sétif, et, en faisant un détour de i ou 5 kilomètres, il est possible de faire la route en plaine sans avoir à franchir aucun passage difficile. Aussi les colons renfermés dans le bordj ne s’expliquaient-ils pas qu’on ne fût pas venu plus tôt les délivrer.
Voici ce qui était arrivé.
Le colonel Bonvalet avait été prévenu dans la soirée du 15. Il n’avait sous la main qu’un bataillon de mobilisés de la Côte-d'Or qui L’Insurrection cle 1811.
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refusaient de marcher et réclamaient leur rapatriement. Il avait dû attendre l’arrivée annoncée pour le 10 des troupes venant de la colonne d’El-Milia.
Le 17, il était parti à midi avec deux escadrons de spahis et deux bataillons d’infanterie, et était allé coucher à Aïn-Messaoud, à 12 kilomètres de Sétif.
Le 18, il avait rencontré à Gueber-Attia, près le moulin de S^Rames, Abdesselem-el-Moqrani, qui était venu se mettre à sa disposition avec un goum . Ce caïd lui avait annoncé que le caravansérail d’Aïn-Taghroute avait été incendié la veille par les contingents du bachagha, qui barraient la route. Abdesselem avait ajouté que la ville de Bordj-bou-Arreridj avait été détruite et ses habitants massacrés.
Le colonel recevait en même temps le billet suivant écrit au crayon, le 16 au soir, par le commandant Ducheyron : « Attaqué depuis ce matin, je ne considère le mouvement du bachagha que comme une prise de position pour la nuit. Je crois et j’espère pouvoir conserver la ville; du reste, ayez confiance en moi, mon colonel, chacun fera son devoir. »
Ces quelques mots ne contredisaient en rien les renseignements donnés par Abdesselem ; d’autres indigènes, qu'on croyait sûrs et qui n’étaient que des émissaires du bachagha et de Mohammed-ben-Adda, apportaient des preuves indéniables du pillage, et ajoutaient détails sur détails à ceux déjà connus : on disait entre autres choses que le capitaine Olivier avait été tué un des premiers et que le bordj avait été pris d’assaut par dix-sept brèches, etc...
Le colonel n’avait pas confiance dans ses troupes, composées de jeunes soldats qui, engagés pour la durée de la guerre contre la Prusse, réclamaient leur libération, et se montraient fort indisciplinés. Il n’osa pas, avec ces hommes, mal en main et inexpérimentés, affronter les forces considérables qu’on lui signalait, alors surtout que tout semblait lui prouver qu’il était trop tard pour sauver les défenseurs de Bordj-bou-Arreridj .
Le 19, il était revenu camper à Aïn-Messaoud, d’où il avait demandé des ordres et des renforts.
Le 20, il avait eu la certitude que les contingents du bachagha étaient à. Sidi-Embarek; mais, ayant peu après reçu des renforts qui portaient sa colonne à 2,000 hommes environ, il était allé camper le 24 à Aïn-Taghroute. Là, ayant su que près de dix mille insurgés devaient lui disputer le passage de l’Oued-Chaïr, il avait contourné par le sud les hauteurs de Sidi-Embarek et était aller couché, le 2o, à Aïn-Tassera,
LA MED J AN A
ce qui ne lui avait permis d'arriver que le 26 à Bordj-bou-Arreridj.
Le 27 mars, pendant que l’infanterie enterrait les morts et nettoyait les abords du bordj, la cavalerie du colonel Bonvalet faisait une reconnaissance autour de la ville et incendiait les villages des Hachem, situés vers le pied de la montagne d’Oum-er-Rissane. On échangea quelques coups de fusil, mais il n'y eut pas, à proprement parler, de combat : seul un chasseur à pied, qui s était écarté de la ville, fut pris et tué par les rebelles.
Le même jour, le colonel Bonvalet dirigea sur Sétif un convoi de sept cents mulets emportant tous les civils de Bordj-bou-Arreridj. Ce convoi, placé sous l'escorte de deux escadrons de spahis et du goum d’Abdesselem-ei-Moqrani, passa par Ain-Tassera et arriva sans encombre à Sétif.
Pendant la moitié de la route, le goum du bacbagha, fort de huit cents chevaux, c’est-à-dire bien plus nombreux que l'escorte des colons, marcha à une certaine distance en arrière ou sur la gauche du convoi sans tirer un coup de fusil, et en empêchant tout acte d'agression; il s’arrêta à Ain- faghroute, lorsque le convoi campa à S*-Rames, en pays non insurgé. Il est bien évident qu’en cette circonstance le bacbagha protégea l'évacuation des colons de Bordj contre les tentatives de ses propres contingents. En cela il ne fut pas guidé seulement par un sentiment de généreuse commisération vis-à-vis des femmes, des enfants et des vieillards, ou par le vain plaisir de faire parade de sa force, il voulut surtout se ménager des titres à notre bienveillance en cas de pourparlers et de négociations ultérieures.
Le bacbagha lit preuve en cette circonstance d'une fermeté de caractère peu commune : car, en attaquant ce convoi, il était sur de nuire à deux hommes qu’ alors il haïssait par-dessus tout, le colonel Bonvalet, qui avait ordonné et organisé l'évacuation de ces colons, et Abdesselem-el-Moqrani, son rival et son ennemi personnel.
Aucun doute n’est possible sur les sentiments qui animaient alors le bachagba vis-à-vis ces deux personnalités, car lui-même les a fait connaître dans deux lettres intimes adressées à cette époque à M. Mesrine, son ami et son banquier; voici, in extenso, ces deux lettres dont l'une porte la date du 1er avril et dont l’autre a été écrite aussi pendant le séjour du colonel Bonvalet à Bordj-bou-Arreridj 1 :
1. Elles ont été produites en cour d'assises, lors du procès de Boumezrag, et ont été imprimées in extenso dans le compte rendu sténographique publié par YAkhbar du il février 1873.
LES RÉVOLTES LOCALES
« A NOTRE HONORABLE AMI MONSIEUR MeSRINE,
« Ce dont je vous informe sera du bien, s’il plaît à Dieu ! Votre lettre bien-aimée nous est parvenue, je l’ai lue et comprise, j’en tiendrai compte. Mais ne pensez pas que ce que j'ai fait soit une légèreté ou une trahison.
« D’abord je vous avais dit, ainsi qu’à M. le général Augeraud, que je ne voulais pas du régime civil, parce que le civil prenant le pouvoir et faisant appliquer ses lois en chargeant les militaires de conduire les affaires, les indigènes seraient partie chacal, partie renard.
« Ce qui a amené l’insurrection, c’est qu’il était bien évident pour moi que le colonel Bonvalet agissait perfidement de concert avec mes cousins, les Ouled-Abdesselem et les Ouled-ben-Abdallah. En effet, comment un chef peut-il conseiller de donner traîtreusement la mort ou de faire boire du café empoisonné ? C’est là une chose avérée, et plusieurs de mes amis français m’ont prévenu. La chose s’est vérifiée : des musulmans ont reçu des instructions pour cela, mais ils n’en ont rien fait. Il est notoire qu’ils avaient offert ma position à mon cousin si leur dessein s’accomplissait. Une chose non moins évidente et qui n’est un secret pour personne, c'est que le colonel avait fait cette promesse et en avait parlé devant des caïds. lia même dit que tout le territoire de la Medjana était frappé de séquestre et que la soumission de ses habitants ne serait pas acceptée. C’est tout cela qui a aggravé la situation dans laquelle nous élions.
« J'ai écrit au colonel avant l’attaque pour lui faire savoir que nous étions en guerre. J’ai appris que la lettre n’avait pas été transmise. J’ai écrit aussi à M. le général Augeraud, et j’ai su que ma lettre n’était pas arrivée.
« J’ai* prévenu les Français de se tenir sur leurs gardes, M. Luc et d’autres encore : en un mot, je n’ai rien fait sans agir loyalement.
« Du jour où M. le général Augeraud a quitté Sétif, j’ai vu que les choses se gâteraient, car le colonel Bonvalet n’a occupé aucun poste sans y créer des soffs. C’est là sa manière de faire, tous les Français le savent bien.
« Pour moi, je n’accepte ni la trahison ni la destitution sans la poudre; il faudra donc me soumettre par la force : je préfère cela.
« Je conserverai l’attitude que j’ai prise jusqu'au jour où le gouvernement a^ira. repris son unité, c’est-à-dire jusqu’au jour où il n’y aura plus deux gouvernements. On saura alors à quoi s’en tenir.
LA MED J AN A
« Le colonel est à Bordj-bou-Arreridj, il brûle les maisons et il pille les silos, c’est là tout ce qu'il fait.
• « Quant à vous, soyez sans inquiétude; ne croyez pas que je retienne quoi que ce soit de votre créance. Vous avez été généreux pour des créatures dans le besoin et, de par Dieu! je vous le jure, à peu d’exceptions près, tous ceux à qui je rappelle ce qu ils vous doivent disent qu'ils s’acquitteront quand bien même ils seraient insurgés. Vous en aurez, du reste, la preuve.
« Faites parvenir nos salutations au chikh Bouakkaz, duFerdjioua, et à Sid-el-hadj-el-Mekki ; dite s-leur : « Votre ami n'est pas une hyène « qui reste dans son antre jusqu’à ce qu’on lui ait attaché la corde aux «deux jambes. » Non, je mourrai chaud et non pas froid ! Les consolations et les destinées sont aux mains de Dieu. Si l’empereur revient, il me trouvera peut-être préférable à d’autres, si Dieu le veut ! »
La seconde lettre est plus courte et moins explicite :
« A notre ami Monsieur Mesrine,
« Le salut sur vous avec la miséricorde de Dieu et sa bénédiction ! — Nous avons reçu votre première lettre par un serviteur du chikh Bouakkaz. J’y ai répondu aussitôt, mais, à cause des troubles, il n’a pas été possible de faire partir le messager de chez nous. Toutefois, il n'est pas douteux que la première lettre ne vous soit arrivée avant celle-ci. Je vous informe en outre d'une chose que vous n’ignorez pas, les agissements du colonel Bonvalet et sa manière de faire habituelle en matière de soff.
« Depuis le jour de son arrivée à Sétif, et depuis le départ du général Augeraud, il a traité toutes ses affaires avec Abdesselem. Il lui confiait ses secrets, mais celui-ci en parlait devant certaines gens. J'ai négligé de me préoccuper de ces menées jusqu’au moment où le colonel a envoyé l’ordre aux caïds de se former en goums et de surveiller le bachagha qui, selon lui, s’insurgeait.
« Lorsque ces dispositions me furent bien connues et que les caïds, prononçant leur mouvement, se furent portés sur divers points des routes, j’écrivis au commandant Olivier que, puisque le colonel répandait sur notre compte des bruits tendant à me rendre suspect, j’allais faire ce dont on me soupçonnait: de cette façon il n’v aurait pas trahison entre nous; c’est alors que la poudre parla.
« En ce moment le colonel est avec sa colonne à Bordj, il a ordonné
LES REVOLTES LOCALES
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de brûler les villages et de piller les silos, nous lui faisons face de tous les cotés ; mais il ne faut rien dire jusqu'à ce que revienne l’empereur, qui désavouera Bonvalet ’, et jusqu’à ce que les choses soient remises en place. »
Évidemment, pour le bachagha, le gâchis et le désordre au milieu desquels nous nous débattions ne pouvaient durer; aussi, il ne se montrait nullement acharné contre nous, et il s’efforçait de ne pas rendre une réconciliation tout à fait impossible.
Depuis sa grande revue du 16 mars, où il était sans armes, il n’avait pas une seule fois paru à Bordj-bou-Arreridj ; son entrevue avec le capitaine Olivier avait été à la fois courtoise et bienveillante pour les colons; il n’avait combattu ni la colonne de secours ni le convoi d’évacuation. Enfin, au lieu de harceler la colonne campée à Bordj, il s’était contenté de se retrancher sur l’Oum-er-Rissan, où il pouvait braver les quelques troupes dont disposait le colonel Bonvalet.
Cependant, quand, le 17 mars, on avait appris à Alger la révolte du bachagha par des télégrammes expédiés de Bougie et de Dellis, où le général Augeraud avait envoyé des exprès, on avait réuni ce qu’on avait pu trouver de troupes et on avait confié la direction des opérations à entreprendre dans la Medjana au général Saussier, récemment mis à la disposition du commandant supérieur des forces de terre et de mer.
Le général arriva à Bordj le 2 avril, amenant avec lui deux bataillons du 78e de marche et quelques petits détachements : le reste de sa colonne devait être fourni par les troupes du colonel Bonvalet, jusqu’à concurrence d’un effectif d’environ 5,00(1 hommes.
Mais, parmi ces 5,0UÛ hommes, il n’y avait que bien peu de soldats sachant leur métier, et engager de pareilles troupes en rase campagne eût été s’exposer à un échec.
Le général Saussier dut consacrer les premiers jours du mois d’avril à faire instruire ces hommes, qui ignoraient les premiers éléments du service en campagne et jusqu’au sens des sonneries réglementaires.
Grâce à son activité et à son énergie, sa colonne fut vite en main, et, dès le 6 avril, il put lancer une reconnaissance de cavalerie au sud de Bordj-bou-Arreridj, dans le pays des Ouled-Khelouf, dont il voulait éloigner les nombreux contingents.
1. Il y a, littéralement, « jusqu’à ce que paraisse le sultan, qui cassera le nez de Bonvalet, et jusqu’à ce que l’eau soit ramenée à sa source ».
LA MEDJANA
Ce résultat fut obtenu; mais, au retour, les sagas du bachagha, qui occupaient les crêtes, essayèrent de couper la retraite à nos cavaliers par des feux bien nourris. Le général sortit alors avec quatre bataillons sans sac, et la rentrée au camp s’opéra sans trop de difficultés , au milieu cl’une fusillade plus bruyante que dangereuse.
Cette première affaire ayant permis d'apprécier les qualités des troupes engagées, le général réunit le 7 tous les officiers et leur donne des instructions précises, en vue de l'action qu’il compte engager le lendemain.
Le 8 avril, à deux heures du matin, le réveil a lieu dans chaque corps sans sonnerie ni bruit, au moyen d’hommes allant de tente en tente : l'ambulance, les bagages, rentrent dans le bordj, et, à quatre heures et demie, on est en marche vers le lieu de rassemblement reconnu la veille dans la direction de la Medjana; mais un brouillard intense ne permet pas de s’orienter convenablement, on perd près d'une heure à s’organiser, et la marche en avant ne commence que vers les six heures.
La ligne de tirailleurs qui forme l’avant-garde , cachée par le brouillard, marche longtemps sans être inquiétée, et ce n’est qu'à dix heures du matin qu’elle ouvre le feu sur les contingents rebelles embusqués derrière les premières ondulations de la plaine : l'artillerie aussitôt balaye le terrain de ses obus, et la cavalerie, par une charge vigoureuse, déloge les rebelles de la crête dite Sera-el-Mraba et poursuit les fuyards dans la plaine.
A deux heures, sans avoir cessé de combattre et de marcher, on arrive au village dans lequel les serviteurs du bachagha ont leurs habitations autour du bordj de la Medjana.
Ce bordj était alors un beau corps de bâtiment, avec cour et jardin entourés d’une solide muraille, ayant bastions et créneaux ; le tout construit en bonne et belle maçonnerie. Une source limpide et bien aménagée coulait au milieu des cinquante maisons du village et arrosait un autre jardin planté d’arbres de France.
Ce bordj aurait pu tenir longtemps, même contre les obus de nos petits canons de montagne; mais le bachagha n’avait pas voulu se taire bloquer dans son château, et tout avaitété évacué. Larésistancene tut pas ce que l’on craignait : les quelques défenseurs restés dans les maisons en sortirent dès qu’ils se virent menacés d'avoir la retraite coupée; le combat ne dura guère qu'une heure et demie, et nous n eûmes que quatre blessés, dont un spahi mortellement frappé.
LES REVOLTES LOCALES
Les premiers arrivés avaient mis le feu au village et allaient incendier le bordj, quand le général empêcha cette destruction inutile.
Le camp fut établi dans l'intérieur et autour du village; il formait un carré ayant le bordj à un de ses angles. Le général Saussier et son état-major occupèrent ce bordj, et l’ambulance fut installée dans deux grandes et belles maisons appartenant à l'intendant du bachagha. Immédiatement, on creusa un fossé autour du camp et on éleva des petits retranchements en pierres sèches, derrière lesquels les hommes couchèrent tout habillés.
Le 9, dimanche de Pâques, on s’occupa de fortifier le camp, qui ne fut pas attaqué.
Le 10, les rebelles se montrant en plus grand nombresur les crêtes voisines, le général, avec une colonne légère, fait, vers le nord, une vigoureuse sortie à la suite de laquelle il enlève de vive force et incendie le village de Sounaf.
Les défenseurs s’enfuient dans la plaine et sont vigoureusement chargés par la cavalerie régulière et les goums que commandent le capitaine Olivier et les Moqrani du soft hostile au bachagha : Ben- Abdesselem, Ben-Abdallah et Ben-Gandouz-el-Moqrani.
Les jeunes soldats du 78° de marche, qui, pour la première fois voyaient le feu, se font remarquer par leur entrain : ils chassent les rebelles des crêtes du Ras-Bougatou et les rejettent sur la cavalerie, qui les disperse, les sabre et les poursuit jusqu’à Baguit, au pied des montagnes qui ferment la plaine.
Dans ce beau combat, qui ne nous coûta que quelques blessés, nous fi m es 19 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs personnalités d’une certaine importance, et trois tirailleurs déserteurs. Ces derniers furent passés par les armes dès l’arrivée au camp.
Le surlendemain 12, nouvelle sortie; l'objectif est le village de Seguiet-er-Raha, situé sur les escarpements du Djebel-Tafertas, où sont retranchés de nombreux contingents. Longtemps [ils résistent; mais, en fin de compte, ils sont délogés, et le village est enlevé et brûlé. Parmi les rebelles, morts ou blessés, laissés sur le terrain, nous relevons, encore vivant, Chérif-ben-Abderahmane-el-Moqrani, caïd des Dreate, cousin et ami du bachagha.
De notre côté, nous avions quatre hommes tués (dont un mobile) et huit blessés.
Bien qu’engagés avec des troupes encore novices et sans cohésion, les quatre premiers combats livrés aux contingents du bachagha avaient été des succès. Mais ils n’eurent pas les résultats qu’on en
LA MEDJANA
attendait, car le jour même où nous avions pris possession du château de la Medjana, un peu surpris de ne pas avoir rencontré devant nous une résistance plus sérieuse, un fait d’une extrême gravité s'était passé à. Seddouq, où le bachagha avait réussi à faire proclamer la guerre sainte et à déchaîner contre nous, du jour au lendemain, la plus formidable des insurrections qui aient eu lieu depuis l'occupation française
1. La suite des opérations de la colonne Saussier est au livre II, Sétif.