Chouaf, espions, vedettes
LES REVOLTES LOCALES
ment arrive le capitaine Cartairade avec l’escadron de chasseurs, le gonm reprend confiance, et la lutte recommence acharnée, mais inégale, car de tous les côtés accourent des contingents qui cernent presque nos vaillants cavaliers.
Le colonel Trumelet lance alors « les Bourguignons », qui attaquent avec une furie toute française, et délogent l'ennemi de ses positions avec une telle vigueur qu'il n'a pas le temps d’enlever ses morts. Les chasseurs et le goum, entraînés par les capitaines Cartairade et Ulrich, ainsi que par l'interprète Guin, chargent à plusieurs reprises l’ennemi que décime le tir des obusiers de montagne, habilement dirigé, et, après trois heures de combat, ils pourchassent les fuyards, qui laissent sur le terrain Ht) morts et 30 blessés. 16 mobilisés étaient tués et nous avions 10 blessés ’.
En somme, ce combat d'Es-Seroudj 2 (ou de Teniet-bou-Besla) était un succès, mais un succès chèrement acheté et stérile : il n'amena aucune soumission; l’ennemi se reforma un peu plus loin sur les hauteurs, et, dans l’après-midi, il était plus nombreux que le matin. Le colonel avait trop peu de monde pour pouvoir reprendre tout de suite l'offensive, et les ordres reçus ne lui permettaient pas de continuer la lutte; il se contenta de faire un repos assez long sur les positions conquises, et se dirigea sur Aumale, où il arriva sans incident le 22.
Le soii1 même du combat, Boumezrag était allé camper au Teniet des O. Daoud, à 20 kilomètres seulement à l'est d’Aumale. De là, il envoya de nombreuses lettres en Kabylie, annonçant qu’il avait forcé la colonne à se retirer à Aumale, et que nous n’osions sortir de nos villes et de nos bordjs, où nous étions bloqués. Il recommandait tout particulièrement de maintenir rigoureusement le blocus du bordj de Beni-Mansour. Bon nombre de ces lettres furent remises au chef de cette circonscription; elles ne contenaient que des ordres brefs et des injonctions comminatoires; Boumezrag parlait en maître, son cachet était en tète de ces billets laconiques.
Notre situation à Aumale n’était pas bien brillante en ce moment, et Boumezrag n'était pas loin de la vérité en disant que nous étions réduits à nous enfermer dans des villes ou des forts. Sur les deux cent quatre-vingts zouaves que le colonel Trumelet avait dans sa gar-
1. Six mobilisés, deux chasseurs, deux artilleurs. — Nous avions aussi trois chevaux tués et cinq blessés.
2. On trouvera sur ce combat des détails plus circonstanciés dans la Revue africaine : « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de l’occupation d’Aumale, par le capitaine Bourjeade, chef de bureau arabe. » Alger, 18‘JO.
nison, la moitié n'avait jamais tiré un coup de fusil, le quart des cavaliers ne savait pas encore monter à cheval; beaucoup étaient des « engagés pour la durée de la guerre contre la Prusse », et ils n'aspiraient qu’à leur libération. Enfin, les mobilisés de la Côte-d'Or pensaient à leurs morts, et « n’en voulaient plus ».
Dans les tribus, même dans celles réputées hostiles à Boumezrag, notre impuissance éclatait à chaque instant. C'est ainsi que le 22 mars, aux Adaoura, des caïds et des spahis, venus pour arrêter une attaque à main armée dirigée contre les Miaïssa desOuled-Sidi-Moussa, s’étaient vus menacés, cernés et mis en joue. Ils avaient dû assister, impuissants et bafoués, à un pillage des silos, qui avait duré pendant quatre jours.
Il avait été impossible de prêter main-forte à nos agents et de se faire livrer les meneurs de ces actes de rébellion et de brigandage.
Cependant Boumezrag, qui sentait la nécessité d’un succès pour vaincre les dernières hésitations de quelques tribus, renouvela, le 22, ses attaques contre le caravansérial de l’Oued-Okhris.
N'a}’ant pu réussir par la force, il essaya un autre moyen : il rendit la liberté à un de nos goumiers fait prisonnier la veille, et lui promit une forte somme s'il réussissait à faire assassiner les zouaves du caravansérail par les tirailleurs leurs compagnons d'armes. Le goumier, pour avoir la liberté, promit tout ce qu’on voulut, et, le 23, il apportait au bordj la lettre suivante :
(' Cachet : le serviteur de Die», Aumed-Boumezrag-el-Moqrani,
CAÏD DE L’OüENNOUGIIA, 1278 *.)
« Louange à Dieu, il est un. — Nous nous adressons à Mohammedben-Chennane, Saad-ben-Hamida, Ben-Belkhir1 2, et à tous ceux de vos frères musulmans qui sont avec vous. One le salut le plus complet soit sur vous avec la miséricorde divine à perpétuité! — Nous avons pris des renseignements sur vous et sur votre état; votre origine et votre filiation nous sont connues : l'Islam est votre religion, nous savons vos promesses antérieures.
« Actuellement Dieu a conduit ses serviteurs à l'extrême limite de leurs épreuves ; on doit donc revenir à Dieu avec empressement et avec un zèle ardent.
1. 1861-1862 de l’ère chrétienne, — c’est la date de la confection du cachet.
2. Noms de trois des tirailleurs enfermés dans le caravansérail.
LES RÉVOLTES LOCALES
« A^ous savez combien est grande la faiblesse du gouvernement français. ATms savez aussi ce qui lui est advenu du fait de l’armée nombreuse de celui que Dieu a fait maître de la France.
« Vous n’ignorez pas le manque de soldats et de troupes militaires (sic). Il ne lui reste plus que le civil, qui, vous le savez, n'est pas ardent pour les combats.
« Si vous êtes pour nous, si vous êtes nos enfants, si vous voulez compter dans notre parti, étendez vos mains au nom de la guerre sainte sur ceux qui vous entourent dans ce bordj.
« Si vous désirez sauvegarder la religion de l'Islam, commencez par les tuer, ainsi que cela est obligatoire.
« Faites le djehad, cela vous sera compté; purifiez vos corps.
« Si vous parvenez à avoir ce mérite si glorieux auprès de Dieu et si honoré parmi le peuple du Prophète, — sur lui soient les bénédictions divines et le salut, — vous aurez droit à toute notre satisfaction et à des honneurs.
« Tout ce que vous demanderez vous sera accordé, soit que vous vouliez vous retirer n’importe en quel lieu, soit que vous désiriez demeurer avec nous; dans ce cas, vous aurez la puissance et la distinction.
« Salut.
« Écrit par ordre de Si-Ahmed-Boumezrag, caïd de l'Ouennougha; ([lie Dieu le garde ! Amen ! »
Le goumier remit cette lettre au zouave Lallemand, qui était commandant du bordj, et il lui donna connaissance du contenu.
Le malheur voulut que ce jour-là le zouave Pivert, qui s’était si bravement comporté le 18, fût tué accidentellement par un tirailleur qui nettoyait son fusil.
Le zouave Lallemand fut vivement frappé de la coïncidence de cemalheur avec les excitations contenues dans la lettre apportée par le goumier; aussi, pressentant, ce qui d'ailleurs était en partie vrai, l’épuisement prochain des munitions, il détruisit les approvisionnements qu’il ne pouvait emporter et se mit en route le 24 au soir, avec armes et bagages. Il arriva sans encombre à Aumale, le 23 au matin.
Boumezrag avait atteint son but : il était maître du caravansérail, qui, le 26 mars, était pillé et incendié, en même temps que l’ancien, télégraphe aérien de Beira.
Ce jour-là il retourna au Teniet des Ouled-Daoud, à 20 kilomètres d’Aumale, et établit son camp tout à coté, au Djebel-Mogrenine, qui
l’ouexxougua
devint son quartier général et le lieu de rassemblement des groupes amenés plus lard par les tribus ralliées à sa cause.
Les premiers contingents qui s'y installèrent furent ceux, des Ouled- Sidi-Hadjerès, Ouled-Abdallah, Sebkra, El-Qsar et Beni-Yala.
Leur arrivée nous fut signalée le jour même, 26 mars, par Mostala, fils du caïd des Beni-Intacène, El-hadj-Mohammed-ben-Bellil, vieux serviteur dont la fidélité ne s’était jamais démentie depuis le 24 février 1852, date de sa nomination.
De ce camp du Djebel-Mogrenine, Boumezrag rayonna dans tout l’Ouennougha et le Ksenna, pesant sur les tribus encore hésitantes, et adressant des lettres pressantes aux chefs restés dans le devoir.
Deux surtout l’inquiétaient : Si-Mohammed-ben-Mansour, caïd des Ouled-Bellil, et Bouzid-ben-Ahmed, agha de Bouira, hommes ayant dans le pays une grande situation, qu’ils devaient à leur valeur personnelle encore plus qu’à leurs fonctions ollieielles.
Les lettres qui leur furent adressées nous furent remises par leurs destinataires : elles montrent les arguments mis en avant par les rebelles pour décider les gens de cœur et de bon sens.
A Si-Mohammed-ben-Mansour, caïd des Ouled-Bellil , Boumezrag écrivait à la date du 31 mars :
«... (Après les compliments.)... Ce que vous saurez, c'est l’état dans lequel nous sommes et la certitude du mal que causera par la suite le civil, car il veut se venger des musulmans, puisqu’il s’est engagé à leur donner pour chefs des juifs.
« Ignorez-vous que les armées du (gouvernement) militaire ont été complètement détruites dans la guerre de France? Il ne reste plus que* des civils qui veulent exercer des représailles sur les Arabes.
« L’homme de bien combat et meurt martyr; l’homme intelligent et jaloux d’exalter la religion chère à Dieu et à son apôtre ne peut consentir à cela et accepter pareille chose. •« Quiconque sera malveillant « pour toi, sois malveillant pour lui, et de la même façon. Combattez « pour Dieu, il est juste de combattre pour lui. (Coran.) »
« Rester en deçà de la tâche n’est pas d’un homme de votre rang.
« Nous espérons une réponse; Dieu secondera une cause juste! Salut de la part de Si-Ahmed-Boumezrag-ben-el-hadj-Ahmed-el-Moqrani, caïd de rOuennougha. Que Dieu l’assiste! 9 de moharem. » — (Cachet au verso '.)
1. Écrite le 31 mars, elle était remise le 4 avril au bureau arabe. — Le cachet placé au bas ou au verso est une marque de déférence vis-à-vis le destinataire.
L'Insurrection de 1871.
LES REVOLTES LOCALES
La lettre adressée à l'aglia Bouzid est identique dans le fond, sinon dans la forme.
« ... (Après de longs compliments.)... Vous n’ignorez pas, car c’est là une chose évidente, que nous nous sommes levés pour la défense et le relèvement de la religion, dès que nous avons été certains qu’il n’y avait pour nous que des malheurs à attendre, dans l'avenir, de la scission survenue entre le militaire et le civil (sic).
« Le militaire a combattu et a été anéanti. Le civil veut exercer des représailles sur les musulmans, car, disent les gens qui observent, les charges et emplois de l’administration sont accessibles aux juifs.
« A Dieu ne plaise que cela soit accepté contre tous les droits des musulmans ! Le Maître des mondes nous en demanderait compte !
« Ignorez-vous donc que de tous les côtés on se soulève? De Bordjbou-Arreridj aux frontières de la Tunisie et à Biskra, tout est en feu.
« Une personne comme vous n’a nullement besoin d’être conseillée contre l’injustice. Rester en deçà de la tâche ne peut être le fait d’un homme de votre rang. Il n'est rien à ajouter après cela que la demande de votre amitié et le salut d’Ahmed-Boumezrag-el-Moqrani, caïd de l’Ouennougha. 9 de moharem de l’an de grâce 1288 (31 mars 1871 de J.-C.).» — (Cachet au verso.)
Dans le recrutement de ses contingents, Boumezrag déployait d’ailleurs beaucoup d’activité, et cela était nécessaire, car l’enthousiasme pour l'insurrection n’était pas très grand dans cette partie de l’Ouennougha, où bon nombre de Qbaïls, qui ne demandaient pas mieux que de ne pas payer d’impôts à la France, répugnaient à s’inféoder de nouveau à la fortune des Ouled-Moqrane, dont les anciens n’avaient pas oublié les exigences et les exactions au temps des Turcs.
Mais il se trouvait aussi chez eux, comme partout, des intrigants, des brouillons, des mécontents et des ambitieux qui secondèrent les efforts de Boumezrag et lui amenèrent du monde. Les Beni- Yala se firent surtout remarquer par l’ardeur de leur propagande.
Ce n’était pas qu’ils fussent animés contre les Français de sentiments plus malveillants que les autres Qbaïls, c’était simplement parce que, le 28 février, une bande de jeunes gens de leur tribu s'étaient compromis en pillant et incendiant le caravansérail d'Es- Senam, qu’un gardien timoré avait précipitamment abandonné sans raison aucune.
Les Bcni-Yala pensaient que, si le désordre se généralisait, il ne
L OUENNOUGIIA
nous serait plus possible de dégager les responsabilités engagées dans cet acte criminel.
Le caravansérail d’Es-Senam, indispensable pour les communications avec Beni-Mansour, avait, du reste, été tout de suite réoccupé par une section du 1er zouaves, commandée par le lieutenant Cavaroz.
Cette occupation n'était pas sans difficulté, car l’eau nécessaire à la petite garnison devait être prise à plus de 100 mètres à l’extérieur du caravansérail, et les Beni-Yala avaient construit à proximité de la source des retranchements, d’où leurs tirailleurs interdisaient l'accès de l’eau aux isolés. Il fallait profiter de l’escorte des convois pour aller faire, de vive force, la provision d’une eau qu’on conservait dans des peaux de boucs, des jarres et des tonneaux.
Le o avril, Boumezrag était venu camper à 30 kilomètres d'Aumale, chez les Beni-Yala, au Hamman de l'Oued-Zayane; on lui prêtait l'intention de détruire le caravansérail d’Es-Senam, puis celui de Bouira, où étaient réfugiés, avec l’agha Bouzid, 10 zouaves et 19 colons. II tenta en effet, le a et le G, de surprendre la petite garnison d’Es-Senam; mais celle-ci faisait bonne garde, et elle repoussa vigoureusement les assaillants, qui durent se contenter de mettre le feu à une meule à fourrage située à l’extérieur du bordj.
Prévenu de ce qui se passait par l’agha Bouzid, le colonel Trumelet, le G, à huit heures du soir, faisait partir d’Aumale un goum de cent cinquante chevaux commandé par le sous-lieutenant Mohammed-ben- Ahmed-el-Isseri, caïd du Ahl-el-Euch. Ce caïd avait ordre de porter un petit ravitaillement de cartouches aux deux bordj s menacés, et de se renseigner exactement sur les forces et les positions de l'ennemi.
Le 7, à deux heures du matin, il était à Bouira, et, à sept heures, il surprenait, en vue d’Es-Senam, un des petits postes de l’ennemi, auquel il tuait cinq hommes et en blessait trois.
Dès la rentrée de cette reconnaissance, le colonel, voulant porter à quinze jours l’approvisionnement d’Es-Senam, organisait un convoi dont l’escorte fut confiée à cinquante goumiers, qui partirent le 7 au soir, et arrivèrent sans encombre à Bouira dans la nuit. Mais là, ils apprenaient à la fois l’attaque tentée à Es-Senam, le G, par les rebelles, et une autre tentative faite contre le bordj de Beni-Mansour, dans la journée du 7, par les gens des Beni-Abbès du Ahl-Tigrine. Ceux-ci, disait-on, étaient campés autour du bordj, sous les ordres du frère du bachagha, Si-el-hadj-Bouzid-el-Moqrani, que Boumezrag avait installé à Bou-Djellil, après avoir pris comme otages et prisonniers les hommes qui pouvaient entraîner les Beni-Abbès du bas à
LES REVOLTES LOCALES
soutenir la cause de laFrance : le spahi Ilamini, les chioukh Kabouch et Bachir-ben-Kaba. En présence de ces nouvelles ', les goumiers hésitèrent à se rendre à Es-Senam, et, laissant leur convoi à la garde de l’agha Bouzid, ils rentrèrent directement à Aumale.
L'attaque du bordj de Beni-Mansour était vraie; elle se continua, sans succès d’ailleurs, le 8, où ce fut le tour des gens de Cherfa et des gens des Aït-Mansour de venir faire le coup de feu contre le bordj. A partir de ce jour, ce fort fut étroitement bloqué et coupé d’Aumale, sans que, d'ailleurs, les attaques fussent bien vives.
La situation s’aggravant, le colonel dut, pour opérer son ravitaillement, envoyer un détachement plus fort. 11 réunit alors un goum de quatre cents chevaux, commandé par le capitaine Cartairade, et soutenu par les deux escadrons de cavalerie des capitaines Ulric et Lambert. Le 9, à deux heures de l’après-midi, ce détachement se mettait en route pour Bouira, où il arrivait à neuf heures du soir sans avoir été inquiété.
Le 10 avril, à sept heures du matin, ayant pris le convoi laissé le 7, le détachement marchait vers Es-Senam, et débouchait à neuf heures dans la plaine d’El-Betha, en face de six à sept cents fantassins groupés sur le plateau de Ras-el-Guengoun, près de la rive droite de l'Oued-Zayane. Quand notre cavalerie n’est plus qu’à une petite distance du caravansérail, les fantassins ennemis descendent des crêtes, traversent l’Oued-Zayane, et viennent résolument attaquer le convoi. Mais le goum se lança sur le gros des rebelles, tandis que les chasseurs, couvrant le convoi, permettent à celui-ci d’entrer dans le caravansérail.
Les sagas ennemis essayent bien de déborder notre cavalerie, mais le commandant Braau les charge et les disperse d’un côté, tandis que le gros du goum, franchissant l’Oued-Zayane, rejette les fuyards sur les crêtes. Pendant ce temps, un autre groupe de nos contingents, envoyé en razzia sur l'Oued-Dehous, culbute un fort parti ennemi et lui tue ou blesse plusieurs hommes.
Cette double affaire nous coûtait 1 maréchal des logis tué et 11 blessés, dont 1 officier, 2 spahis et 2 goumiers; mais l’ennemi avait subi des pertes autrement graves : il laissait 20 cadavres sur le terrain, et avait eu un grand nombre d’hommes hors de combat; notre gouin
1. Nouvelles en- partie inexactes; c’était alors Ali-ben-Bourenane qui était à Eou-Djellil. Si-el-hadj-Bouzid avait quitté les Beni-Abbès le 5 ou le 6 se rendant à Seddouq. Voir plus loin pages 200 et 204.
l’ouennougua
ramassait cinquante-cinq fusils, et faisait 'J prisonniers, dont 3 des Slamat.
Après lin repos d’une heure environ, le détachement revenait à Bouira, et rentrait dans la soirée à Aumale.
Ce succès amena quelques ouvertures de soumission, et surtout empêcha dans l’ouest des défections qui semblaient imminentes.
Mais, dans l’est, il n'arrêta pas les hostilités ni les défections que provoquaient les Moqrani.
Boumezrag, en effet, après le combat de l’Oued-Zayane, était allé rejoindre à Bou-Djellil son cousin Ali-ben-Bourenane-el-Moqrani, qui surveillait le blocus de Beni-Mansour, défendu par le chef du bureau arabe, le capitaine Mas, ayant avec lui soixante et un disciplinaires et un certain nombre de colons.
Boumezrag ne resta là que quelques jours, car il fut rappelé bientôt par le bachagha, et laissa la direction de l'investissement du bordj à Ali-ben-Bourenane, assisté de El-hadj-Mohammed-ben-Ameur, ancien Amine-el-Oumena des Aït-Mansour, chef local de l’insurrection, et considéré alors dans le pays comme le véritable khalifat de Boumezrag.
LES DÉCEPTIONS DE MOQRANI
( 17 mars-ti avril.)
Adresse des Bengana au gouvernement (18 mars). — Adresse de Mohammeil-ben- Henni-ben-Boudiaf (18 mars). — Lettre de Moqrani au caïd des caïds des Oulcd- Mokhtar-Cheraga (17 mars). — Lettre de Moqrani au bachaglia du Tittery (17 mars). — Lettre de Saïd-ben-Boudaoud-el-Moqrani au bachagha des Ouled- Nayl (24 mars). — Lettre de Saïd-ben-Boudaoud au caïd des caïds des Ouled- Moktar-Cheraga. — Lettre des Ouled-Madi du soit des Ouled-Bouaziz. — Isolement de Moqrani. — Les Ouled-Sidi-Chikh. — Keblouti-ben-Tahar-ben-Resqui.
— Mahieddine et Naceur-ben-Chohra (27 mars). — Engagements des goums des Haracta près Halloufa (2.7 mars). — Combat d’Hamaïdja (26 mars). — Razzia dans le Bahiret-el-Arneb et à Ras-ed-Deb. — Mahieddine passe en Tunisie et s’embarque. — Le Makhzène des O. Moulet passe au soif Bengana (26 mars).
— Combats à Zaouïtaïa (28 mars). — Isolement du bachagha.
Lorsque le bachagha avait lancé sa déclaration de guerre, et qu’il avait attaqué la ville de Bordj-bou-Arreridj, sa famille avait compté sur la coopération effective de nombreux alliés, aussi bien parmi les chefs indigènes mécontents que parmi les populations faciles à entraîner par l’appât du pillage des fermes isolées et des villages ouverts.
Plus clairvoyant que son entourage, le bachagha ne faisait pas grand fond sur les demi-promesses verbales qu'il avait pu obtenir de beaucoup de ses amis. J1 estimait que la plupart d’entre eux, amollis à notre service, hésiteraient à se compromettre, et se montreraient plus désireux de conserver leurs richesses que sensibles à l’amoindrissement de leurs privilèges et de leur situation. Mais il espérail cependant rencontrer parmi les anciens alliés de la Medjana, et parmi ses amis des jours heureux, quelques hommes énergiques et fiers qui se joindraient à lui et l’aideraient à constituer, sur la majeure partie du territoire algérien, une ligue puissante de grandes personnalités avec -lesquelles nous serions obligés de compter.
LES REVOLTES LOCALES
Il ne négligea rien pour atteindre ce résultat, et sa principale occupation fut, au début, non pas de conduire ses contingents au combat, mais de solliciter des alliances. Il eut à cet effet, personnellement ou par ses proches parents, une correspondance des'plus actives.
On a vu plus haut l’insuccès des lettres adressées par Boumezrag à l’agha Bouzid, de Bouira, et au caïd Mansour, des Ouled-Bellil. Le bachagha ne fut guère plus heureux que son frère dans ses démarches personnelles.
Les Bengana de Biskra, qui étaient notoirement ses amis et qui, depuis le mois d’octobre 1870, avaient eu avec la Medjana des relations incessantes, avaient été les premiers à se dégager ostensiblement d’une amitié qui pouvait les compromettre.
Quarante-huit heures après l’attaque de Bordj-bou-Arreridj, le 18 mars, ils remettaient au commandant supérieur de Biskra la lettre suivante, qui, quelques jours plus tard, était publiée en arabe [et en français dans le journal officiel le Mobacher :
« A Monsieur le Général administrateur,
« (Après les compliments d’usage.) Nous sommes les plus anciens serviteurs du gouvernement français; nous le servons depuis mil huit cent trente-sept1, et, jusqu’à ce jour, notre fidélité à la foi jurée ne s’est jamais démentie. Nous continuerons, comme par le passé, à accomplir notre devoir avec le dévouement le plus complet, avec les intentions les plus pures; tant que le gouvernement français subsistera en Algérie , en vînt-il même à n'y être représenté que par un seul de vos nationaux, nous resterons, vis-à-vis de lui, dans la soumission la plus complète.
« Nous avons appris que Mohammed-ben-Ahmed-el-Moqrani s’était révolté. Sa rébellion, si elle est vraie, ne peut être que le résultat d’une démence et d’un manque de raison incompréhensibles. Quoi qu’il en soit, de ce jour, nous nous séparons de lui, et nous le combattrons avec autant d’ardeur que si nous étions Français.
« Si l’état d’insurrection de Moqrani est bien établi, nous vous
i. Ce n’est pas en 1837, mais seulement à la fin de 1838 que les Bengana firent des ouvertures de soumission au général Galbois, alors que notre autorité était déjà bien assise dans la province de Constantine. Le chikh El-Arab Bouaziz-Bengana vint à Constantine vers le milieu de décembre; il ne fut investi que le 18 janvier 1839 et le premier chikh El-Arab au service de la France avait été Ferhat-ben-Saïd-ben-Bouokkaz, investi par le maréchal Yalée à Constantine, quelques jours après notre entrée dans cette ville, le 13 octobre 1837.
LES DÉCEPTIONS DE MO OR A NI
prions de nous envoyer trois cents soldats, qui, joints à ceux de la garnison de Biskra, feront tomber les mauvais bruits en circulation. Nous nous porterons alors garants de la tranquillité de Biskra. Vous n’avez à craindre de notre part aucune agitation; agissez avec nous comme vous le feriez avec vos propres concitoyens.
« Salut de la part de Si-Mohammed-es-Sghir-Bengana, Si-Boulakhas- Bengana, Si-el-hadj-Bengana, et tous les membres de la famille Bengana.
« Écrit le 18 mars (empreinte des trois cachets). »
Cette adresse en amena immédiatement une autre, rédigée par un des principaux personnages du soft hostile aux Bengana, par Mohammed-ben-Henni-ben-Boudiaf, caïd des Sahari de Biskra. A la vérité, cette seconde protestation n’était pas faite pour surprendre le bachagha, car Mohammed-ben-Henni et son frère Sakhi-ben-Boudiaf, originaires des Ouled-Madi, Ouled-Bouras, étaient d’anciens ennemis de la Medjana *.
Ce document fut, comme l'autre, publié en arabe et en français dans le Mobacher, car les Ouled-Bouras comptent, dans les cercles de Boghar et de Médéa, autant de partisans que les Ouled-Moqrane, et il était politique de notre part de montrer que nous avions de chaleureux amis appartenant à cette aristocratie guerrière à laquelle le bachagha faisait appel pour nous combattre.
Voici ce que nous écrivait Ben-Henni :
« Ayant entendu dire que Mohammed-ben-Ahmed-el-Moqrani, bachagha de la Medjana, avait fait défection contre la France, et payait par l'ingratitude tout le bien qu’elle lui a fait, je me mets à votre disposition ainsi que mes enfants; mon seul désir est de servir le gouvernement français, et de venir sous son drapeau chaque fois qu'il est déployé pour combattre ses ennemis. Il y a trente ans que je sers la France avec dévouement et fidélité; tous les olliciers qui ont servi en Algérie me connaissent, et savent que je suis toujours le fils dévoué et le fidèle serviteur de la France. Salut de la part de Si-Mohammedben-Henni-ben-Boudiaf, caïd des Sahari. »
Dans l’ouest, le bachagha ne fut pas mieux accueilli par ses anciens alliés les Ouled-Moktar-Cheraga, autour desquels gravitent la moitié des tribus de Boghar et de Médéa.