LIVRE II
LA KHOUANNERIE
l)K LA PROCLAMATION DU DJEHAD A LA MORT DU BACHAGHA
(8 avril - o mai 1871 . )
LE DJEHAD
Nécessité pour le bachagha de compromettre Abdessefeui-el-Moqrani. — Négociations avec Chikh-el-Haddad et Aziz. — Rivalité des zaouïas de Chellata et d'imoula contre Seddouq. — Hésitations de Chikh-el-Haddad (fin mars). — Prière publique faite par Aziz pour l’extermination des Français (27 mars). — Ouverture d’un marché franc à Seddouq (30 mars). — Arrivée à Seddouq de parents de Moqrani (6 avril . — Proclamation du djehad. — Conséquence de cette proclamation. — Discipline des nouveaux insurgés. — Rôle des moqaddem pendant les expéditions. — Caractère politique de l’appel fait par Chikhel-Haddad. — Excitations spéciales adressées aux Qbaïls. — Règles canoniques du djehad (8 avril). — Premières mesures d’Aziz (10 avril).
Compromettre les Ouled-Abdesselem, les rendre suspects aux Français, empêcher qu’ils ne se créent auprès de nous des titres au commandement de la Medjana, tel avait toujours été l’objectif du bachagha. C’était dans ce but qu’il aurait voulu commencer sa prise d'armes par la dévastation des pays que commandaient les gens du soff de son cousin. Son plan n’avait pas prévalu, et il était trop tard pour le reprendre, maintenant que la colonne Saussier tenait le pays et que les goums des Ouled-Abdesselem s'étaient affirmés à notre service.
D’autre part, amener ces Ouled-Abdesselem à renoncer à leurs espérances de suprématie sur la Medjana et les entraîner à marcher franchement sous la bannière des Moqrani Ouled-el-hadj, dont ils exécraient le chef, était chose malaisée. Le bachagha n’était pas homme à abdiquer, ni à laisser la conduite des affaires à son rival, et son orgueil répugnait à toute démarche personnelle.
Il fallait donc un intermédiaire capable d’imposer sa volonté aux Ouled-Abdesselem, et un intermédiaire dont l’intervention ménageât les susceptibilités ombrageuses du bachagha.
Pour une négociation aussi délicate, un personnage religieux était tout indiqué, et Moqrani n'hésita pas à s’adresser au grand-maître de l’ordre des Rahmanya, au vieux Chikh-el-Haddad, dont le fils Aziz était l’ami personnel de Ben-Addesselem.
Jusqu’alors cependant les relations avaient été très rares et très froides entre la Medjana et la zaouïa de Seddouq, car le bachagha était l'ami de Si-Mohammed-Saïd-ben-Ali -Chérit', marabout de Chellata, de Si-Chérif-Amziane-ben-si-Mouhoub, marabout d’El-Harach, et, en général, des grandes familles de noblesse religieuse qui, ayant conservé une influence territoriale et personnelle, avaient résisté à la propagande démocratique des khouans Rahmanya.
Le marabout de Chellata était surtout antipathique à la zaouïa de Seddouq, dont il était, à la fois, le rival religieux et le rival politique. La zaouïa de Chellata avait dans la vallée inférieure de l’Oued-Sahel un prestige plusieurs fois séculaire, et elle avait toujours été, avec celle d'El-Harach, le seul obstacle sérieux rencontré par les khouans Rahmanya dans leur œuvre de prosélytisme.
Puis Ben-Ali-Chérif, par sa haute naissance, par son intelligence hors ligne, par son esprit éminemment politique, éclipsait toujours la renommée naissante des « fds du forgeron » qui régnaient à Seddouq. Tout récemment encore, le 24 décembre 18(19, en récompense de ses bons et loyaux services, Ben-Ali-Chérif avait été nommé par nous bachagha de Chellata, et, comme tel, il était devenu le chef officiel des gens de Seddouq, dont les succès religieux ne laissaient pas que de nous inquiéter.
Aziz, alors caïd des Amoucha, avait été tout particulièrement froissé de cette nomination, et, n’ayant pu obtenir une situation officielle équivalente a celle de son rival, il avait donné sa démission. Depuis cette époque, lorsqu’il quittait les grandes villes françaises, où il menait une vie fort dissipée, il n’avait d’autre occupation que de créer des difficultés à Ben-Ali-Chérif.
Ce fut cette animosité d’Aziz que Mohammed-ben-el-hadj-el-Moqrani exploita pour arriver à son but. Après s’être assuré une dernière fois que ni Ben-Ali-Chérif ni Ben-si-Moulioub ne voulaient suivre sa fortune, il jeta par-dessus bord ses deux anciens amis et il laissa carte blanche à Aziz pour piller et saccager leurs résidences, ne réclamant que le respect de leur vie.
Le bachagha s’engagea en outre à faciliter et à reconnaître plus tard la suprématie religieuse et politique de la zaouïa de Seddouq sur toute laKabylie. En retour, la zaouïa mettait son armée de khouans au