‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 67 sur 202 · LE D JE II A D · texte numérisé non relu

LE D JE II A D

étaient d'autant mieux acceptés par les masses ignorantes et crédules qu'ils étaient plus absurdes et plus violents.

C'est à ces énergumènes et à leurs excitations sauvages qu'incombe la responsabilité réelle des crimes et des cruautés qui furent commis sur plusieurs points, contrairement aux règles du djehad et aux ordres des chefs politiques insurgés.

Car le djehad, ou « l'effort pour la foi », est une guerre ayant comme toutes les autres guerres des usages et des lois humanitaires 1 : tous les moqaddem ou à peu près savaient qu'il est écrit dans les livres religieux que les musulmans moudjahédines (c’est-à-dire faisant le djehad pour gagner le paradis) doivent « ne tuer que les combattants et épargner les non-combattants, les femmes (excepté les reines), les enfants, les vieillards, les infirmes et les insensés; respecter la parole donnée et les trêves consenties; éviter les cruautés. La mort, l'esclavage et le tribut, sont seuls licites, ainsi que le partage des biens des vaincus ».

Ces principes, les chefs insurgés petits ou grands, laïques ou religieux, s’efforcèrent de les faire respecter; ils n’y réussirent pas toujours; mais, partout ou presque partout, les colons ruraux furent prévenus avant d’être attaqués.'

Aussitôt le djehad proclamé les événements se précipitèrent.

Dès le lü avril, Si-Aziz, qui depuis longtemps était prêt, lit couper les fils télégraphiques entre Bougie et Fort-National; des reqqab 2, ou émissaires choisis, furent envoyés à tous ceux dont le zèle avait besoin d’être stimulé, ou qui, bien que Ralnnanya, n’étaient pas dans la dépendance directe de la zaouïa de Chikh-el-Haddad ; de simples feux, allumés sur des sommets connus des montagnes voisines de Seddouq, avaient suffi d’ailleurs pour annoncer d’Alger à Philippeville que la guerre sainte était ouverte.

A la vue de ces signaux, les moqaddem se mirent partout à l'œuvre, et en moins de quinze jours ils portaient le pillage, l'incendie et la mort dans toutes les fermes et dans les villages ouverts; ils assiégeaient ou bloquaient nos places fortes de Bougie, Fort-National,

1. D'après les docteurs, les théologiens et les jurisconsultes musulmans, lorsque le djehad est agressif il doit toujours être précédé d’un double appel. Le premier invite les infidèles à la conversion, le second les somme de payer le tribut appelé djézia; s'ils y consentent,' ils doivent être laissés libres de pratiquer leur religion et ne plus être inquiétés, sinon on applique le Compelle intrare, qui est de toutes les religions.

2. Le reqqab est un khouan d’élite, à la fois courrier diplomatique et fondé de pouvoir d'un moqaddem ou d’un chef d'ordre religieux.

LA K110UANNERIE

Dellis, Ti/i-Ouzou, Dra-el-Mizane et Batna; ils mettaient sur pied des contingents pour nous combattre en rase campagne.

Il allait nous falloir près de neuf mois et plus de vingt colonnes pour avoir raison, militairement, de cette formidable levée de boucliers qui se dressait devant nous à la fois sur douze ou quinze points différents.

SETIF

(13 avril -8 mai. )

Le bachagha quitte la Medjana (13 avril'. — Prise d’Ouiii-er-llissane par le général Saussier (13 avril). — Défense de la ferme Ilegnier à Guellal (16 avril). — Tentative d’attaque sur un convoi et combat au pied d’Oum-er-Rissane (16 avril). — Escarmouches de cavalerie prés le camp (17 avril). — Défection de Ben- Abdesselem et de Abderahmane-ben-Gandouz (17 avril . — Rentrée à Aïn- Taghroute d’un convoi à destination de Bord j -bou- Arreridj (17 avril). — Évacuation d'Aïn-Taghroute et abandon du convoi 1 18 avril). — La colonne Saussier rentre à Bordj-bou-Arreridj (18 avril . — Départ de Bordj-bou-Arreridj et combat de Ras-el-Oucd (20 avril). — Inaction du bachagha. — Négociations de Chikh-Bouakkaz. — Adresse des citadins de Constantine au gouverneur (29 avril). — Combat du .Régris (23 avril). — Soumission précaire des üuled- Nabet. — Ravitaillement de Takitount. — Destruction des bordjs d’Alma-ou- Aklane et d’Aïn-Rouah (28 avril). — Combat du Djebel-Tafat et prise du village d’El-Aïoun (30 avril . — Ravitaillement de Bordj-bou-Arreridj (du \ au 8 m’ai).

Dès que le bachaglia fut certain de l’exécution du pacte conclu avec Chikh-el-Haddad, il quitta son camp retranché d’Ûum-er-Rissane et se porta à Guemmour, afin d’entrer en pourparlers avec ses parents ralliés au soft de Ben- Abdesselem , dont la zmala était près de là, à Aïn-Trab.

Le 14 avril, il était de sa personne à la koubba de Sidi-Ali-Bounab, qui avait été fixée comme lieu de réunion de tous les Ouled-Moqrane, etoùdevaient bientôt se rendre Abderrahmane-ben-Gandouz etMobammed-ben-Abdesselem , dont les goums, alors entre l'Oued-Cbaïr et Aïn-Tagbroute, étaient chargés d’assurer nos communications entre Sétif et Bordj-bou-Arreridj.

Au nord de cette ville le vide semblait se faire, et le général Saussier, après son succès du 12 avril à Saguiet-er-Raha, avait en vain lancé des reconnaissances autour de son camp: il n'avait pu atteindre

l’ennemi dont il voyait les feux, la nuit, sur leDjebel-Oum-er-Rissane1.

Pendant que ses reconnaissances parcouraient la plaine déserte, le général faisait établir des fourneaux de mine sous les murs du château de la Medjana, qu’il se disposait à quitter.

Le 15 avril au matin, il levait son camp, les maisons du village étaient incendiées et on allumait les mèches des fourneaux de mines, dont l’explosion devait avoir lieu une heure et demie plus tard.

Dès le départ de la colonne, des indigènes embusqués aux environs accoururent, soit pour essayer de sauver quelque chose de leurs gourbis, soit pour reprendre possession du bordj : ils y étaient depuis un certain temps, quand l’explosion des mines fit sauter les murailles, dont les débris fumants écrasèrent bon nombre d’entre eux.

En ce moment, des cavaliers venus de tous les côtés se jetèrent sur la gauche de la colonne, qui dut s’arrêter et déblayer le terrain à coups de canon. On arrivait au bas du Djebel-Oum-er-Rissane , que le général voulait occuper.

Les tirailleurs et les zouaves sont alors lancés sur les villages situés au pied des escarpements; ils s'en emparent et y mettent le feu, non sans etre vivement pressés par les rebelles, contre lesquels il faut encore employer l’artillerie. Dès lors ceux-ci ne résistent plus; les pentes sont escaladées au pas de course, et, à deux heures du soir, le général campait sur le plateau d’Oum-er-Rissane , complètement évacué par les insurgés.

Nous n’avions que quelques hommes légèrement blessés; quant aux pertes de l'ennemi, elles durent être sensibles, car nous apprîmes plus tard que, parmi les seuls contingents du Hodna présents à l'affaire, il y avait eu 50 hommes tués ou blessés.

Des sommets d’Oum-er-Rissane, avec de longues-vues, on voyait de nombreux groupes de goums et de sagas affluer du côté de Zamora et sur tous les versants de la rive droite de l’Oued-Chaïr.

Le général se disposait à se porter le lendemain de ce côté, pendant qu’en même temps un convoi de malades et de blessés serait dirigé sur Bordj-bou-Arreridj sous l’escorte d’un détachement de cavalerie, car, déjà en raison de la pluie et du froid, l’ambulance était encombrée de malades et de malingres2. Mais, dans la soirée, il reçut l’ordre de se rapprocher de Bordj-bou-Arreridj et d’aller couvrir Sétif contre le bachaglia.

1 . Oum-er-Rissane, « la mère des têtes », la mère aux sommets ; les cartes françaises portent Morissan.

2. Du 12 au 20 avril l'effectif des hommes à l’ambulance fut de 70 à 100.

La proclamation du djehad avait en effet créé une situation nouvelle, et, avant de poursuivre en rase campagne un ennemi qui se dérobait, il fallait assurer, dans les limites du possible, la protection des établissements coloniaux situés dans la banlieue immédiate de nos villes fermées.

Autour de Sétif notamment, les actes de pillages s'étaient déjà multipliés d’une façon inquiétante. La compagnie d’infanterie installée le 31 mars au bordj d’Aïn-Taghroute, sous le commandement du capitaine Trinquand, assisté des goums de Ben-Abdesselem, deBen-Gandouz et de Ben-Abdallah, était débordée et sans action : les goums se fondaient, ne surveillaient rien et n’assuraient plus la sécurité. Un courrier avait été enlevé, et le 13 avril trois charretiers et un muletier avaient été assassinés par une bande de malfaiteurs, qui avaient pu piller les marchandises sans avoir été gênés par les goums soi-disant fidèles.

Le 13, le capitaine Trinquand, cherchant à dégager les responsabilités engagées, ne pouvait signaler que le désarroi général, l’absence des goumierssur les points assignés, et, sur la montagne comme dans la plaine, des allées et des venues insolites qui semblaient corroborer les nouvelles de défection arrivant de tous les cotés. Cependant, ce jour-là, Ben-Abdesselem l’accompagnait encore de sa personne, mais il était visiblement préoccupé et présentait la situation comme très mauvaise.

Dans la nuit du 13 au 1(1, pendant qu'à l’est de Sétif on pillait aux Eulma la ferme du sieur Zaïne-ben-Ahmed, une bande considérable de gens des Ouled-Tebbène, Larbaet Bigha, conduits par Mohammed-ben- Adda, neveu du vieux caïd Mohammed-Sghir-ben-Chikh-Saad cernait la ferme de Guellal et l’attaquait au point du jour. Les deux frères Régnier, locataires de cette propriété domaniale, bien que n’ayant que quatre hommes avec eux, firent une résistance énergique : l’un des garçons de ferme fut tué; mais les colons restèrent maîtres du bâtiment principal et infligèrent des pertes sensibles aux pillards, qui se retirèrent, enlevant 300 têtes de gros bétail.

Cette affaire causa une très vive émotion à Sétif; mal renseignés par des serviteurs indigènes inconscients, ou plutôt obéissant à des rancunes personnelles, les colons incriminèrent le vieux caïd Mohammed-Sghir-ben-Chikh-Saad et le caïd des Ameur-Dahra, Ahmed-Bey, qui était le caïd du lieu du délit, mais qui était aussi l’ennemi déclaré des Ben-Adda. Ahmed-Bey ne réussit jamais à faire comprendre aux habitants de Sétif, et encore moins aux frères Régnier, avec lesquels

LA K110UANNEIIIE

il n’était pas en d’excellents termes, que cet acte de pillage avait été organisé surtout contre lui Ahmed-Bey, qu’on voulait compromettre à n’importe quel prix.

Le froissement et le dépit que ce caïd ressentit de se voir calomnié,, suspecté et même grossièrement injurié dans les rues de Sétif, à propos de cette affaire, fut une des causes déterminantes de sa participation ultérieure à l'insurrection.

Pendant que Ben-Adda pillait la ferme de Gtuellal, les goums de Mahmed-ben-Abdallah-el-Moqrani et de Ben-Abdesselem , au lieu de garder la route entre Tassera et TOued-Ghaïr, s’étaient répandus dans la Medjana et tentaient d’enlever le convoi de malades envoyé par le général Saussier à Bordj-bou-Arreridj. Mais, signalés en temps utile parles grand’ gardes du camp, ils furent eux-mémes attaqués de flanc par deux escadrons de spabis, qui leur tuèrent plusieurs cavaliers et les dispersèrent avant que le convoi n’ait été inquiété. Le combat, mené avec beaucoup d’entrain et de vigueur, fut de courte durée, car les rebelles, voyant arriver les compagnies de soutien, ne cherchèrent pas à prolonger la lutte.

Le général Saussier ne voulut pas néanmoins partir au lendemain d’un jour où l’ennemi l'avait attaqué, et, le 17, il lança de son camp,, dans la direction de Zamora, des reconnaissances de cavalerie qui sabrèrent quelques groupes d’insurgés et firent le vide autour du camp d’Oum-er-Bissane.

Le même jour, dans la matinée, le capitaine Trinquand était parti d’Ain-Tagbroute vers Bou-Arreridj avec un convoi de 300 mulets et de trois prolonges escortés par 25 hussards. 11 avait avec lui un goum d’Ouled-Nâbet qui devait être relevé en route par celui de Ben- Abdesselem, mais il ne le trouva pas au poste assigné.

Lé caïd des Ayad, Mobammed-ben-Abdalbnb, rencontré peu après, déclara que Abdesselem avait été mandé à la colonne parle général, et que c’était là la cause de son absence. En même temps il annonçait que Ben-Gandouz était avec le bacbagha, et que la route de Bou-Arreridj. était coupée par de nombreux contingents appartenant aux Madid.

Ce dernier renseignement étant confirmé par ses éclaireurs, le capitaine Trinquand fit rétrograder le convoi à Aïn-Taghroute; les prolonges furent mises dans la cour du caravansérail et les chargements des mulets furent disposés en parc devant la porte, avec leurs, tel I is 1 , lilets et cordes, afin de prévenir les désertions des muletiers.

1. On appelle tellis les grands sacs doubles faits en poils de chèvre et servant au transport des grains et des petits colis à dos de uiulet. Les caisses, barils,'

Deux spahis envoyés en reconnaissance rapportèrent que la route était occupée par des rebelles et que, de plus en plus, la campagne était parcourue par des groupes de cavaliers.

Avant même le retour de ces spahis, le caïd des Üuled-Nabet, Illèsben-Bouzid, arrivait prévenir le capitaine que la défection devenait générale : « Au kheneg de Sidi-Embarek, un peu à l'ouest de Sidi- Bounab, les contingents de toutes les tribus affluaient autour du bachagha. Le caïd des Ayad, Mohammed-ben-Abdallah, abandonné de tous et menacé d’ètre razzé, avait été contraint, lui aussi, d’aller de sa personne rejoindre ses goums insurgés. Le caïd Ben-Abdesselem et le caïd Mohammed-Sghir-ben-Chikh-Saad étaient avec leurs goums à Ras-el-Oued, par ordre du bachagha. » Illès ajoutait que lui-mème avait été sommé de se joindre aux rebelles, sous peine de voir razzer sa zmala, qu’il avait refusé et qu’il ferait tout son possible pour rester avec nous, mais que déjà son goum se fondait, et qu'il craignait d’ètre hors d'état de se défendre contre les Moqrani. En effet, on voyait ses cavaliers s’en aller ostensiblement un par un. Quant aux tentes placées autour du caravansérail, elles avaient disparu; le soir, le vide était complet autour du capitaine et du caïd Illès, qui lui-mème semblait très ébranlé.

Le télégraphe qui reliait Aïn-Taghroute à Sétif n'avait cependant pas encore été coupé, et le capitaine avait rendu compte de la situation presque heure par heure. Il avait signalé la nécessité de l’envoi de munitions pour ses hommes, qui avec leurs quatre-vingt-dix cartouches n'étaient pas en état de résister longtemps en cas d’attaque; il avait rappelé que le bordj, petit, délabré, encombré par les colons, par les prolonges et par les troupes, n'offrait qu'un abri précaire et défectueux, et que déjà, le 31 mars, le général Saussier, en se rendant à Bordj-bou-Arreridj, l’avait signalé comme non défendable.

La nuit du 17 au 18 avril se passa sans autre incident que la destruction du télégraphe; mais, dès le jour, on vit une troupe de trois ou quatre mille cavaliers qui semblaient avoir le caravansérail pour objectif. La compagnie fut envoyée en tirailleurs pour les arrêter le cas échéant, et à peine était-elle déployée que les muletiers, abandonnant tellis et cordes, sautaient sur leurs bétes et prenaient la fuite dans toutes les directions.

ainsi que la paille, sont transportés dans de grands filets en sparterie qui sont arrimés sur le bât au moyen de cordes en poils de chèvre, cordes dont les muletiers sont toujours pourvus, et qui ont une assez grande valeur pour que leurs propriétaires ne les abandonnent pas volontiers.

L’Insurrection de 1871.

LA Iv II 0 U A A' N ER I E

Le capitaine Trinquand, n’ayant reçu encore aucune réponse de Sétif, craignit de n'avoir pas assez de munitions pour tenir jusqu’à l’arrivée de renforts, tandis qu’il lui était possible de se replier sur Sétif alors que tous les contingents rebelles étaient à l’ouest d’Aïn- Tagbroute. Déjà, la veille et dans lamatinée,il y avait eu dans le caravansérail, parmi les ouvriers européens qui y étaient réfugiés et aussi parmi les mobiles, des scènes d’ivresse et de désordre qui eussent compromis la défense et qu’on pouvait espérer éviter en rase campagne.

Ayant pesé toutes ces considérations, n’osant pas exposer la vie des colons et n’ayant pas confiance dans ces soldats indisciplinés, le capitaine Trinquand ordonna le départ pour dix heures.

On chargea le plus qu’on put les deux prolonges, et, abandonnant les caisses et les tonneaux de vin, on partit à peu près en ordre. On n’eut aucune attaque à repousser jusqu’à Saint-Rames, où on rencontra une compagnie de zouaves et 25 hommes de renfort.

Ils arrivaient trop tard, et il eût été à la fois inutile et imprudent d’essayer de reprendre possession du caravansérail, qui, dès le départ de nos troupes, avait été occupé et pillé par les rebelles.

Ceux-ci, il est vrai, n’avaient pas inquiété la marche du détachement, mais on distinguait parfaitement des deux côtés de la route des gouins chevauchant parallèlement hors de portée de fusil et prêts à intervenir dans le cas d’un retour sur Aïn-Taghroute.

Le capitaine Trinquand eut donc raison de continuer sur Sétif, où il arriva le soir sans autre incident1.

Mais cette retraite, coïncidant avec la nouvelle des défections de tous les caïds du soif d’Abdesselem, et avec les récits souvent exagérés des attaques commises dans la banlieue de Sétif, amena l’évacuation précipitée de fermes et de villages qui n’étaient pas encore menacés. El-Mahouane, El-Ouricia, l’Üued-Debeb, furent ainsi subitement abandonnés par les colons, et, à peine ceux-ci partis, les indigènes pillèrent et incendièrent les habitations.

Cependant, le 18 au matin, le général Saussier, en exécution des ordres reçus, avait quitté son camp d’Oum-er-Rissane et était arrivé le même jour sans être inquiété à Bordj -bo u- Arrerid j . Là il avait

■1. Le capitaine Trinquand, qui était un officier distingué, intelligent, et très bien noté, fut l’objet dans la presse d’attaques odieuses; sous la pression de l’opinion publique, et aussi sur le désir manifesté à plusieurs reprises par le capitaine Trinquand, on se décida à le faire passer devant un conseil de guerre. 11 l'ut, acquitté haut la main par six voix contre une (le 21 août 1811).

appris que le convoi, attendu le 17, avait dû rétrograder sur Aïn- Taghroute en raison de la défection des goums de Ben-Àbdesselem et de Ben-Gandouz, et en raison du grand nombre de rebelles barrant la route de Tassera à Sidi-Embarek.

Dans ces conditions, la première chose à faire était de marcher en force sur Aïn-Taghroute et de ramener à Bordj le convoi qu’on croyait simplement arreté; aussi, le 19, le général faisait déposer au fort les gros bagages, et, en annonçant le départ pour le lendemain 20, il prescrivait aux otliciers de ne prendre avec eux que le strict nécessaire pour quatre jours de marche. Ignorant que le convoi n’existait plus, il ne pouvait prévoir alors que les circonstances ne lui permettraient de rentrer à Bordj-bou-Arreridj que dix-sept jours plus tard.

Un incident pénible marqua cette journée du 19. Les mobiles refusèrent de faire le service et déclarèrent qu’ils entendaient être ramenés à Sétifpour être rapatriés, en exécution du décret qui, en France, avait licencié les gardes nationales.

Le général, après avoir en vain essayé de faire appel à leur patriotisme, leur rappela que la loi militaire autorisait tout chef d’armée devant l’ennemi à conserver les hommes libérables aussi longtemps que les circonstances l’exigeaient. Les mobiles persistant dans leur commencementde mutinerie, le général fit arrêter et mettre en prison deux des orateurs les plus bruyants et annonça qu'il les ferait passer en conseil de guerre, ainsi que tous ceux qui refuseraient l’obéissance aux ordres donnés.

Cet acte de vigueur mit fin à l’incident.

Le 20 avril au matin, la colonne quittait Bou-Arreridj, laissé à la garde des mobiles, et prenait la route d'El-Anasseur.

De nombreux contingents ennemis étaient groupés sur tout le massif de Sidi-Embarek, et leurs éclaireurs venaient au galop passer à 1,200 ou 1,500 mètres de nos fianqueurs, sans d’ailleurs les inquiéter. L’escadron de spahis qui couvrait le liane droit de la colonne les éloigna, et, dans une charge vivement poussée jusqu’à 5 ou fi kilomètres, il culbuta un groupe de rebelles des Righa commandés par Mohammed-ben-Adda et ses frères.

Cet engagement coûta à l’ennemi une trentaine de morts, alors que nous n’avions qu’un seul blessé.

A Aïn-Tassera, la colonne trouva vides et abandonnés les gourbis de la zmala du caïd des Righa-Dahra, Mohammed-Sghir-ben-Chikh- Saad .

Un peu plus loin, le village de Ras-el-Oued, petit hameau composé

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alors d’un moulin et d’une dizaine de maisons, tant arabes que françaises, était intact, mais désert; on n’y vit qu'une vieille mendiante indigène, infirme et mourant de faim, que nos soldats secoururent et nourrirent.

Le 21, on lit séjour.

Le 22, on était au Hammam de Guellal sans avoir été attaqué ni de jour ni de nuit depuis le départ de Bordj-bou-Arreridj.

Cette inaction dubachagha était singulière : on la mit, un instant, sur le compte d’une blessure qu’il avait reçue dans un des combats autour de la Medjana; c’était là une supposition toute gratuite : Moqrani n’avait pas été blessé, et son effacement avait d’autres causes.

Il avait appris que, depuis le 9 avril >, il était arrivé à Alger un véritable gouverneur, un officier général, dont le langage et les actes étaient ceux d’un homme de valeur; il savait aussi que la personnalité qui présidait aux destinées de la France n’était plus un juif, mais un homme de gouvernement, un ancien ministre du roi Louis-Philippe, quelqu’un enfin dont le nom était connu de l'élite des indigènes, car jadis c’était M. Thiers qui avait déclaré aux Chambres françaises la volonté formelle du roi de conserver l’Algérie à la France.

D’un autre côté, le bachagha était mécontent et humilié de la tournure que prenait cette insurrection qu’il avait provoquée dans l’intérêt des djouads. Là où les influences aristocratiques et le prestige de son nom avaient échoué et échouaient encore, il voyait les khouans roturiers obtenir une adhésion et une obéissance absolues. Il ne lui restait, à lui et aux djouads qui suivaient sa fortune, qu’une situation et un rôle effacés.

Laisser ainsi la direction de la société musulmane, non pas même à l’élément religieux de noble race comme celui que représentait jadis l’émir Abd-el-Kader, mais bien à l’association démocratique des khouans, c’était juste le contraire de ce qu’il avait voulu faire.

Il se savait désavoué par bon nombre de ses anciens pairs et amis, qui, après avoir applaudi à ses premières revendications, les condamnaient hautement en présence de l’insuccès des efforts tentés. 11 avait perdu tout espoir d’étre appuyé dans l’ouest de l’Algérie par les Ouled-Sidi-Chikh-Cheraga, car il venait d’apprendre leur défaite au grand combat de Magoura, livré le 17 avril chez les Ouled-Ennahr, et il savait que le solides Ouled-Sidi-Chikh-Gheraba, avec Slimane-ben- Ka Idour, assurait la paix dans toute la province d’Oran.

1. L'amiral de Gueydon avait été nommé par décret du 29 mars 1871.

Tout croulait autour de lui, et, sentant qu’il n’avait plus aucune chance de nous amener à compter avec son influence, que rapetissait celle de Chikh-el-Haddad, il n'était pas éloigné de laisser aux khouans la responsabilité des faits dont ils avaient la direction effective. Peut-être même avait-il quelque velléité de rester personnellement en dehors des luttes ouvertes afin de se ménager, le cas échéant, la possibilité d’entrer en arrangement avec les autorités françaises, maintenant qu'il nous savait en possession d'un gouvernement régulier et normal. Mais il était bien trop fier, trop orgueilleux et trop entêté, pour faire lui-même les premières ouvertures ou pour autoriser quelqu'un à s’employer en son nom.

Ces ouvertures eurent lieu cependant, mais à son insu et sans qu'il eût rien fait pour les provoquer1. L’homme qui en ces circonstances délicates intervint et essaya de dégager Moqrani fut le vieux chikh Bouakkaz-bqn-Achour, celui-là même à qui le khalifat Ahmed-el- Moqrani s’était adressé en 1838 pour faire sa soumission à la France.

Bouakkaz, qui habitait toujours Gonstantine, alla trouver le général administrateur et le préfet, vers le milieu d’avril, et il leur exposa que l’ex-bachagha Mohammed-el-Moqrani lui avait envoyé un homme de confiance afin que des offres fussent faites en vue de la cessation des hostilités. Moqrani demandait, sinon l’oubli du passé, du moins un amane à des conditions acceptables pour lui et pour les siens. Il offrait entre autres choses de réaliser sa fortune et de se retirer avec sa famille et ses parents en Tunisie ou dans tout autre pays musulman.

Il y avait là, peut-être, les bases de négociations profitables à nos intérêts; mais l’amiral était trop nouveau dans le pays; il avait à lutter contre de trop grosses difficultés soulevées par l’élément démagogique français et par une opinion publique affolée et exigeante, pour pouvoir même autoriser de pareils pourparlers.

Les choses en restèrent là; on répondit à Bouakkaz que le bachagha devait se constituer prisonnier et comparaître devant la cour d’assises pour être puni de ses crimes contre la France. Pas un mot de pitié n’atténua la dureté de cette réponse.

C’était d’ailleurs le moment où les indigènes restés fidèles cherchaient à réagir contre les appréciations virulentes et les menaces sanglantes dont la presse accablait tous les indigènes sans excep-

1. C’est du moins ce que nous a affirmé, à vingt ans de distance, Si-Mohammed- Saïd-ben-Ali-Chérif, ancien ami de Moqrani et proche parent par alliance du chikh Bouakkaz-ben-Achour.

lion. Cependant, aux protestations des chefs, qui dès le début avaient séparé leur cause de celle du bacbagha, avaient succédé, lors de l'arrivée du gouverneur, de nouvelles déclarations très nettes contre lesMoqrani et contre les khouans. Nos auxiliaires militaires aussi bien que les parvenus de toutes provenances et les citadins des grandes villes traitaient tout haut les rebelles de bandits et d’assassins, dans l’intention sans doute de se mettre au diapason de ce qu’ils entendaient autour d’eux dans les camps ou dans la rue.

Rien de plus curieux, à ce sujet, que l’adresse envoyée au gouverneur général par l’élite de la population de Constantine en réponse à la proclamation lancée par l’amiral le lendemain de son débarquement.

Dans cette adresse, les muftis, cadis, conseillers municipaux et notables citadins priaient le gouverneur de ne pas les confondre, eux, « gens instruits, éclairés, comprenant leur religion, appréciant avec reconnaissance la protection et la justice de la France », avec les « bedoui » ou gens des tribus.

«Les citadins, sédentaires et lettrés, aiment le calme, la paix, la tranquillité et le bien-être. Désireux de se procurer des ressources, ils se livrent aux professions manuelles, au négoce, à l’agriculture, à tous les genres d’industrie; ils respectent l’autorité, ils sont amis de l’ordre, ennemis de l’arbitraire, des troubles, de l’insoumission. Ils cherchent à vivre dans l'aisance avec leurs femmes et leurs enfants, voulant pour tous la justice et la consécration des droits individuels. Quant aux bedoui (gens des tribus), Dieu les a affligés de la convoitise du bien d'autrui et de l’incapacité d’acquérir des biens honnêtement; ils demandent la richesse aux rivalités, aux s divisions intestines, à la rapine, à la violence, au pillage, à l’effusion du sang, sans se préoccuper si leurs victimes sont de leur religion ou d’un culte différent... Ce n’est ni le fanatisme ni la haine des Français qui pousse ces mauvais musulmans... qui ne connaissent ni ne pratiquent leur religion... L’insurrection est chez eux une affaire de tempérament, de goût et de tradition, il suffit de consulter l’histoire '...

1. L’adresse donne ici une longue énumération de ces insurrections; il est assez curieux de la faire connaître, encore bien que les signataires eux-mêmes la signalent comme incomplète. On y verra, indiqués en italiques, les noms des tribus qui reparaissent encore dans l’insurrection de 1871.

Tribus des Zerdeza et des environs contre Salah-Bey.

Tribus des Righa contre El-Oueznadji.

Ûuled-Bouaoun contre Engliz-Bey.

« 11 faut conclure de ceci, Monsieur le gouverneur, que les bedoui ne renonceront pas à leur conduite traditionnelle, aux mœurs de leurs montagnes, si on ne les frappe pas d'une répression sévère et énergique qui les pénètre de terreur et d' épouvanté, qui leur fasse craindre pour leur vie. La force, la violence, pourront seules vaincre leur nature , V améliorer et les amener à changer leur conduite et à adoucir leurs mœurs* 1.

« Dès qu'ils entendent propager de faux bruits au sujet du gouvernement, si on ne les maintient pas d’une main ferme, leurs esprits • fermentent, leurs instincts natifs ressaisissent leur empire, leur sang s'agite, il bouillonne. Si leurs dispositions sont habilement exploitées par quelque personnalité influente dont les aspirations répondent à leurs desseins, ils s'attachent à lui et suivent son impulsion.

« ... Il faut que les Français sachent bien que la plupart des Arabes des tribus qui se sont approprié les mœurs des citadins, ainsi que tous les Arabes des villes et des bourgades, sont plongés dans l 'inquiétude et le chagrin en voyant quelques musulmans se liguer contre le gouvernement, le combattre et semer dans nos contrées le désordre et l'anarchie.

« Nous supplions le Très-Haut d'ouvrir les yeux à ceux de nos frères qui se sont écartés de la bonne voie, qui ont ourdi le plus criminel des complots. Puisse le Seigneur les ramener... Qu’ils se rappellent les faveurs de la France, qui leur a donné la propriété de leurs terres et les a arrachés, pendant la famine, à une mort certaine, eux et leur famille... Nous prions Dieu, etc. »

Les Kabyles (de Constantine) contre Osman-Bey.

Les Lakhedar-Halfouïa contre Tobbal-Bey.

Les Righa contre Naainan-Bey.

Les Arabes du Sahara contre Tchakeur-Bey.

Les gens du Ilodna contre le même.

Les yens du Ferdjioua contre le même.

Les habitants de Tougourt et Oued-Rir contre Ahmed-bey-Mamelouk.

Les Souhalia contre Braham-Bey.

Les Âbdclnour, les Righa, les Arabes de Fehrat-ben-Saïd-Bouokkaz, les Nememcha, les Ouled-Ddne, les gens d'Eddir, les Kabyles et le goum d’Hasnaoui, des Hanencha, et les Segnia, contre Ahiued-Bey.

Et le siège de Constantine par les Kabyles.

1. Les signataires de cette adresse, envoyée à la date du 29 avril 1871, étaient :

Allaoua-ben-Es-Saci, Hamouda-ben-Ech-Chikh, Mohammed-ben-Badis, tous trois membres du conseil municipal; — • Mohammed-ben-Azzouz, cadi de la ville; — El-Mekki-ben-Badis, cadi de la banlieue; — Slimane-ben-Sardou, mufti hanéfi; — El-Taieb-ben-Ouadfei, mufti maleki ; — El-hadj-Sghir-ben-Koudjik-Ali, deuxième assesseur au tribunal de première instance.

LA KHOUANNERIE

Ce langage cruel de beldya 1 apeurés et égoïstes explique en partie, sans les excuser, les violences de la presse constantinoise vis-à-vis les insurgés; il ne fut peut-être pas sans influence sur l’inexorable rigueur avec laquelle l’amiral repoussa, à toute époque, les ouvertures de soumission faites par d’anciens serviteurs égarés et repentants.

Le bachagha, cependant, ne pouvait pas admettre que la France eût cessé d’être la nation généreuse qu'il avait connue et dont il avait vu tant de fois la clémence s’étendre sur des individualités qui n’avaient ni sa valeur ni son passé honorable.

Aussi fut-il, jusqu’à sa mort, hésitant et plus préoccupé de rester • dans l’ombre que de paraître au premier plan. Il n’avait plus confiance dans le succès de la cause qu’il avait évoquée, et il espérait vaguement qu’un jour viendrait où le gouvernement lui tiendrait peut-être compte de son attitude volontairement effacée et se rappellerait les anciens services des Ouled-Moqrane.

Il ne se désintéressa pas pour cela de l’insurrection, dont il resta le chef nominal et reconnu, mais il s’occupa beaucoup de sa famille, alors à la Qalaa des Beni-Abbès; il écrivit des lettres, fit des visites, et, en somme, laissa le plus souvent la direction des opérations de guerre soit à son frère Boumezrag, soit aux moqaddem et aux autres chefs locaux.

Dans la région de Sétif, ce fut surtout Aziz que nous eûmes à combattre : cependant, il n’était pas encore dans le cercle quand la colonne Saussier arriva, le 23 avril, à onze heures du matin, à Aïn-Messaoud; il était seulement attendu par Boumezrag, Mohammed-Sghirben-Chikh-Saad et Illès-ben-Bouzid.

Ce dernier venait de consommer sa défection et était, avec toute la tribu des Ouled-Nabet, campé au nord du djebel Mégris.

Le général avait appris en route cette concentration des rebelles; aussi à peine était-il à Aïn-Messaoud qu’il donnait l’ordre à sa cavalerie de faire rapidement le café et de partir dans la direction de la montagne.

Gravir les pentes, déloger les tentes de garde et les vedettes établies sur la crête, furent choses faciles pour nos cavaliers, répartis en trois colonnes bien commandées et vigoureusement enlevées par le commandant Chamereau de Saint-André et les capitaines Olivier et Rapp.

Mais il était moins aisé d’atteindre les tentes et les troupeaux mas-

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