Beldi, pluriel beldya, citadins
sés rie l'autre côté du Megris; les pentes étaient abruptes, etlesOuled- Nabet,bien embusqués, faisaient un feu nourri sur nos cavaliers, obligés de descendre à pied en tirant leurs chevaux par la figure. Néanmoins chasseurs et spahis arrivent au pied de la montagne, en un terrain praticable. Aussitôt, à la sonnerie réglementaire, les hommes sautent à cheval, les pelotons se reforment en un ordre parfait, une charge rapide culbute les tentes et repousse les insurgés jusqu’en vue de Takitount. Pendant ce temps, les goums de Douadi-ben-Keskes, Ahmedben-Zidane, Ouled-Bouchenak 1 et autres, enlèvent vingt-cinq femmes et une énorme quantité de bestiaux et d’effets.
La présence de ces femmes au milieu de nos goumiers empêcha l’ennemi d’inquiéter le retour de notre cavalerie, qui arriva à sept heures et demie au Teniet-Akoka, où, dès cinq heures du soir, le général avait installé son infanterie, après une route longue et pénible.
En quelques instants, le camp fut encombré par les troupeaux que ramenaient nos goums.
Le meme jour, à 25 kilomètres à l'est de Sétif, les moqaddem pillaient le village de l’Oued-Deheb, dont les colons s’étaient réfugiés à Saint-Arnaud, qui était gardé par deux cents mobilisés de Philippeville et par le goum des Ouled-Abdelnour.
Le lendemain, 24 avril, les colons de Mahouane, El-Ouricia et Aïn- Messaoud vinrent au camp du général Saussier, où ils reconnurent et reprirent les bêtes que les indigènes leur avaient enlevées après l'abandon précipité des villages. Le surplus fut vendu aux enchères et produisit une somme d’environ 20,001) francs qui, répartie entre l’État et les capteurs, conformément aux instructions ministérielles, donna à chaque homme près de 4 francs de part de prise.
Ce même jour, les Ouled-Nabet, ayant à leur tête leur caïd, lllèsben-Bouzid et le caïd des Righa-Dahra, Mohammed-Sghir-ben-Chick- Saad, vinrent au camp faire leur soumission et déclarèrent qu'ils se soumettaient à tout ce qu’on exigerait d’eux. Les deux caïds et quelques notables furent envoyés comme otages à Sétif ; on assigna aux tentes des campements en plaine et à proximité des villages dont ils s engageaient à garantir la sûreté; El-hadj-Bouakkaz, des Ouled-Bou-
1. Les Ouled-Bouchenak représentent, l'élément berbère aux Ouled-Nabet; ils ont toujours été hostiles aux Turcs et aux Ouled-Illès. — Le chef de cette famille est aujourd hui cadi, assesseur au conseil général de Constantjue et chevalier de la Légion d’honneur. C’est un beau type du berbère roux, distingué, intelligent et sympathique.
LA KllOUANNERIE
chenak, qui avait combattu dans nos rangs, fut investi des fonctions de caïd.
En réalité, cette soumission était précaire et ne pouvait durer qu’antant que la colonne resterait dans la tribu pour protéger les gens soumis contre les incursions de leurs voisins insurgés et contre les razzias des khouans conduits par les moqaddem.
Les Ouled-Illès étaient pourtant de bonne foi, et le vieux Brahimben-IIenni-ben-lllès, qui nous avait toujours fidèlement servis depuis l’occupation de Sétif et que l'àge seul avait forcé de se démettre de ses fonctions de caïd, fit, avec son frère Salah-ben-Illès, tous ses efforts pour maintenir la tribu dans le devoir; mais, presque aveugle, sourd et impotent, il ne réussit pas à conjurer les effets de la propagande antifrancaise activement menée par les membres de la mahakma des Ouled-Nabet, et en particulier par l’adel Mostafa-ben-Aissaoui, moqaddem des Rabin a ny a. Ce dernier était alors l’agent le plus actif de la désorganisation, non seulement aux Ouled-Nabet, mais aussi aux O. Gacem, aux Ouled-Belkhir, aux Bcni-Chebana et aux Beni-Yala.
Dans cette dernière tribu, il ne put cependant pas entraîner la famille maraboutique des Üuled-Embarek-ben-Smati 1 , seigneurs religieux du pays, représentés, en 1871, par le caïd Ahmed-ben-Djeddou, à notre service depuis 1847. Celui-ci, ne pouvant plus tenir, envoya sa famille à Sétif et vint de sa personne, avec ses cavaliers et sept de ses chioukh2, se mettre à la disposition du général Saussier.
En résumé, aux Ouled-Nabet, nous ne pouvions compter que sur la fidélité de la petite fraction berbère des Ouled- Bouchenak, dont les chefs, ennemis héréditaires des Ouled-Illès, espéraient reconquérir avec notre appui une situation prépondérante perdue depuis près d’un siècle par le fait de ces Ouled-Illès.
Le général Saussier, bien renseigné sur cette situation par les caïcls elles notables de ses goums, sentait la nécessité de rester le plus longtemps possible dans la région, et il agit en conséquence.
C'est ainsi que, pour assurer le ravitaillement deTakitount, menacé par les Amoucha, il alla camper, le 25 avril, à Chabet-Cherfa, point d’où il tenait en respect les Qbaïls de l’Oued-Berd sans cesser de pro-
1. Le saint, ancêtre de cette famille, a donné son nom à la montagne de Sidi- Embarek, où il a son tombeau, entre Aïn-Taghroute et Bordj-bou-Arreridj.
2. El-Arbi-ben-el-hadj-Taïcb, Areski-ben-Saïd-.Mi iham med-ou-Maklouf, Si-Mohammed-Tahar-bcn-Zitouni, Mohamuicd-ben-el-Arbi-ben-liammama , El-Haoussine-ben-.Madani.
téger les Ouled-Nabet. 11 y resta quatre jours et rentra le 28 au soir à Aïn-Messaoud.
Là, il apprit qu'aux Msalta, à quelques kilomètres de son camp, derrière le montagne, de nombreux contingents étaient réunis sous les ordres de Boumezrag, Ben-Alxlesselem, Abderrahmane-ben-Gandouz et Aziz. Déjà, à Alma-ou-Aklane, le bordj de Saïd-ben-Abid, caïd du Sahel-Guebli, et celui d'Ahmed-ben-Zidane , caïd du Guergour, étaient en train de brûler, pendant que d'autres groupes incendiaient le caravansérail d’Aïn-Rouah.
Dans ce rassemblement de rebelles, deux moqaddem se distinguaient par leur violence et leur acharnement contre ceux qui voulaient rester fidèles à la France : c'était un chikh investi du Guergour, Kara-ben-Habbach, et un nommé Mohammed-Akli-ou-Bouaroune, qui ne le quittait pas. C'était ce chikh Kara-ben-Habbach qui, quelques jours auparavant, avait lu dans la mosquée de Sidi-Yahia la proclamation de Chikh-el-Haddad et avait entraîné toute sa tribu dans l’insurrection. En récompense de son zèle, il avait été nommé par Aziz caïd du Sahel-Guebli.
Il était indispensable de dissiper et d’éloigner ce rassemblement qui menaçait les Ouled-Nabet; cela n’était pas chose facile, étant donnés la nature accidentée du pays et le faible effectif dont disposait le général. Il est, en effet, de règle absolue que, pour agir efficacement en pays de montagne, il faut, en Algérie, un effectif minimum de (>,000 hommes de troupes régulières; or, nous n’étions que 4,000 au c a m p d ’ Aï n-M e s s ao u d .
D’un autre côté il n’y avait pas à hésiter; le 29, au matin, le général recevait l'ordre d’aller conduire un convoi de ravitaillement à Bordjbou-Arreridj pour remplacer celui perdu à Aïn-Tagliroute ; sa colonne partie, ce n’étaient plus seulement les Ouled-Nabet qui allaient être exposés, c’étaient les villages français. Il fallait donc, coûte que coûte, avant ce départ frapper un coup décisif sur les contingents réunis de Boumezrag et d’Aziz.
Le général Saussier montra une fois de plus, en cette circonstance, comment le véritable homme de guerre sait oser sans imprudence et suppléer par l’habileté de ses dispositions et la précision de ses ordres à l'insuffisance de ses ressources.
Ses instructions furent données dans la journée, sans qu'aucun mouvement insolite à l'intérieur du camp ne pût laisser soupçonner aux vedettes ennemies en observation sur les pitons voisins que quelque chose se préparait.
L A Iv II 0 U A N N E R l E
A minuit, sans sonnerie et sans bruit, les tentes restant dressées, les troupes prennent les armes, laissant au camp sacs et bagages sous la protection des grand’gardes et d’un bataillon.
Le 30, avant l’aube, elles gravissent les pentes du Djebel-Tafat et prennent position au Teniet-Meqsem.
A neuf heures, elles enlèvent de vive force le village d’El-Aioun et retrouvent, enfouies dans les silos, une bonne partie des denrées pillées à Aïn-Tagbroute.
La défense avait été énergique, mais elle n’avait duré que le temps nécessaire aux rebelles pour faire filer leurs troupeaux. Ils laissèrent quelques morts sur le terrain, alors que, de notre côté, nous n’avions pas un seul blessé.
On bivouaqua sur place en un endroit bien choisi ; les hommes se chargèrent le plus qu’ils purent de sucre, de café et de riz, et on brûla ce qu’on ne put emporter.
Le 1er mai, on était rentré au camp d’Aïn-Messaoud, où arrivait bientôt le convoi destiné à Bordj-bou-Arreridj.
Les hommes étaient très fatigués, l'ambulance encombrée1 ; aussi le général resta trois jours encore à Aïn-Messaoud, où la présence de la colonne rassurait les colons et maintenait les Ouled-Nabet, travaillés par les moqaddem.
Le 4 mai seulement, le général partait pour camper le soir à Aïn- Taghroute et le o à Lanasseur. Le 6, il faisait séjour, pendant que le convoi poursuivait jusqu’à Bordj-bou-Arreridj. Le 7, il revenait à Aïn- Tagbroute, où il était rejoint parle convoi qui, parti lui aussi le malin de Bordj, ramenait les malades évacués, les bagages laissés par les officiers le 20 avril, et enfin les deux compagnies de mobiles remplacées par des troupes de ligne.
Le 8, la colonne arrivait à Aïn-Messaoud, pendant que les malades et les mobiles entraient à Sét if.
Sur la route, tant à l’aller qu’au retour, on n’avait rencontré aucun groupe ennemi, et, n’étaient quelques vedettes qui se profilaient dans le lointain hors de portée de fusil, le pays semblait abandonné. Nos espions nous disaient bien que le baehagha était parti vers Bordj- Bouira, mais c’était tout. En plaçant son camp, le 8 mai, à Aïn-Messaoud, le général Saussier 2 ignorait encore que depuis trois jours le
1. Entre 90 et 99 malades à l’ambulance, sans compter les indisponibles des corps.
2. La suite des opérations de la colonne Saussier se trouve au livre 111, cha-
bachagha avait été tué à l’Oued-Soufflat. Celte nouvelle était tenue secrète par les indigènes, et, les lignes télégraphiques étant coupées, on ne savait encore rien à Sétif, où l’on se préoccupait surtout des agissements d’Aziz.
pitre m, Entre le Babor et le Boutaleb, et chapitre vi, lu Reddition de Chileh-el- II ad d ad.
BOUGIE
(li avril -8 mai.)
Ben-Ali-Chérif à Alger. — Son retour à Akbou (6 avril). — Si-el-hadj-Bouzid-el- Moqrani aux Uloula (8 avril1. — Lettre du bachagha Moqrani désavouant Ben- Ali-Chérif i23 mars). — Lettre de Ghikh-el Haddad (1U avril). — Lettre de Ben Ali-Chérif au général Lallemand (lu avril). — Akbou cerné par les khouans fil avril). — Défection des Illoula (12 avril). — Le commandant Reilhac à El- Kseur et Aziz à Takaat. — Organisation des contingents d’Aziz et de Chikh- Mahined. — Ultimatum envoyé par Aziz à Ben-Ali-Chérif et à Ghérif-Amzianeben-el-Mihoub. — Le général Lapasset prend le commandement de la colonne (14. avril). — Grande revue passée par Aziz (14 avril). — Évacuation des chantiers du Ghabet-el-Akha (14 avril). — Attaque et pillage du bordj et du village d’Imoula (lü avril). — Pillages et incendies à Sidi-Aïch (16 avril). — Ultimatum des Uloula à Ben-Ali-Chérif (16 avril . — Réponse du général Lapasset à la demande de secours de Ben-Ali-Chérif. — Pillage à Roumila (17 avril . — Incendie de l’Azib-Oukratri (18 avril). — Escarmouches au moulin Lambert, aux Fennaya (18 avril). — Destruction du caravansérail de l’Oued-Amizour (18 avril .
— Retraite du général Lapasset sur Tizi (nuit du 18 au 19 avril . — Nouvelles dévastations. — Nouvelle lettre de Moqrani aux Illoula pour désavouer Ben-Ali- Chérif (20 avril'. — Marche d’Aziz; les deux combats de l'Oued-Ghir 21 avril).
— Le général Lapasset reçoit l'ordre de rembarquer sa colonne 21 avril . — Mise en état de défense de Bougie. - Le général Lapasset rentre à Bougie et embarque sa colonne (22 avril). — Départ du général pour Alger 24 avril). — Départ de Ben-Ali-Chérif pour Tizi-Ouzou (24 avril . — Occupation par les rebelles des camps de Bouchama, Tizi, Tiriahane (24 avril). — Attaque des lignes des forts Lemercier et Clauzel à Bougie (25 avril . — Échec de nos goums à Tala-Ouriane 28 avril). — Deuxième échec à Tala-Ouriane (3ü avril .
— Continuation du blocus de Bougie (3U avril-8 mai).
Fatigué de lutter contre les intrigues cl Aziz et des khouans sans rencontrer auprès de l'autorité française l’appui moral et matériel cpi'on lui avait promis quand on l’avait nommé bachagha pour surveiller et maintenir la zaouïa de Seddouq, Ben-Ali-Chérif était parti pour Alger le 17 mars. 11 était bien décidé à se démettre de ses fonc-
LA KI10UANNERIE
Lions et à vivre dans cette ville en dehors des complications et des troubles qu'il avait prévus et annoncés depuis plusieurs mois.
Il était arrivé le 18 mars, ignorant encore la révolte de son ami, révolte qu’il n'apprit que le lendemain, dans une visite faite au général Lallemand pour lui remettre sa démission écrite.
Cette démission fut acceptée; mais le général, usant de l'influence que lui donnaient et sa situation et surtout ses anciennes relations, insista pour que Ben-Ali-Chérif retournât à Akbou et pour qu’il nous continuât son concours officieux.
Celui-ci avait d'abord refusé, ne croyant pas à l’efficacité de ses efforts comme homme privé, alors que, comme bachagha, il avait dû se retirer devant les agissements de ses ennemis. Il craignait, non sans raison, d’ètre compromis par des insinuations calomnieuses; déjà même il avait dû adresser au journal VAhbar une lettre pour démentir la nouvelle donnée par un correspondant « qu’il s’était insurgé avec Moqrani et qu’il combattait devant Bordj-bou-Arreridj ».
Il céda cependant, à la lin du mois, sur les instances du général, qui lui annonça la nomination de l’amiral de Gueydon1 en qualité de gouverneur général, ce qui impliquait le rétablissement d’une autorité régulière. Le général ajouta qu'aussitôtle gouverneur installé, il marcherait lui-même à la tète d’une colonne, pendant que les généraux Cerez, Lapasset et Saussier, récemment mis à sa disposition, conduiraient trois autres colonnes à travers les pays insurgés ou mal disposés.
Le général Lallemand chargea Ben-Ali-Chérif de voir en route Ali- Oukaci, de lui faire part de ces nouvelles et d’insister auprès des notables et des chefs investis sur les conséquences funestes que pourraient avoir des actes de désordre ou d’insubordination à un moment où les choses allaient, de notre côté, reprendre leur cours normal.
Ben-Ali-Chérif, après être resté quarante-huit heures à Tizi-Ouzou, arriva le G avril à Akbou, où il trouva la situation singulièrement aggravée. Partout des émissaires des Ouled-Moqrane ou d’Aziz parcouraient les tribus ou prêchaient la guerre.
Le 8 avril, Si-el-hadj-Bouzid-el-Moqrani, suivi de quelques cavaliers, se présentait chez les Illoula, à l'insu de Ben-Ali-Chérif, et remettait une lettre du bachagha Moqrani aux notables des deux soffs de la tribu. Cette lettre était ainsi conçue :
1. Nommé par arrêté présidentiel du 29 mars. — Arrivé le 9 avril.
BOUGIE
« AUX PRINCIPAUX MEMBRES DE LA TRIBU DES ILLOULA, SOFF El-FûUQANI,
SOFF EL OUTAXI,
«... (Salutations.) ... Je viens de me soulever ainsi que plusieurs tribus qui ont marché avec moi; Dieu les récompensera, et l’Islam leur saura gré de leur dévouement. Il n'y a que vous qui écoutiez les conseils du démon; vous vous combattez les uns les autres et vous vous faites une guerre impie, où celui qui tue et celui qui est tué sont également destinés à l’enfer, tandis que vous négligez une guerre sainte qui assure le paradis à celui qui tue et à celui qui est tué.
« O mes amis! je vous envoie notre frère Si-el-hadj-Bouzid-el-Moqrani et mon khalifat Sid-Mohammed-Larbi-ben-Hamouda, avec 10 cavaliers des principaux des llachem; je vous envoie également Si-Mohammedben-Belgacem, Si-Mohammed-ben-Boudiba, Si-Bennaceur et Si-Mahfoud-el-Mouhoub , moqaddems et notables des Beni-Abbès. J’espère que vous accepterez ce qu’ils vous proposeront dans le but de vous réconcilier ; alors je serai sans inquiétude et nous nous occuperons du djebad.
« Les croyants n'ont plus rien à attendre des infidèles. Quant à Ben-Ali-Chérif, il ne faut pas vous en préoccuper; j'y ai pensé , et, si les circonstances le permettent, jf accomplirai la volonté de Dieu, je le ferai prisonnier, je démolirai son bordj et son azib, et tout son bien sera attribué aux combattants de la guerre sainte. Il a quitté la voie de son père et de ses ancêtres. Ceux-ci amenaient le monde des ténèbres à la lumière, tandis que lui il veut le ramener de la lumière aux ténèbres. Il ne faut plus écouter ce qu'il vous dira. Vous n’avez certes pas plus d’attachement pour lui que je n’en ai eu moi-meme pour toute cette famille; mais, puisque aujourd’hui Ben-Ali-Chérif préfère l’incrédulité à l'Islam et qu’il prend le parti des infidèles, j’ai retiré ma main de la sienne, je n’ai plus d’amitié pour lui. On dit qu'il veut se sauver à Alger, car il n’a point de courage et toute fui est éteinte dans son cœur; mais sa fuite ne m’importe guère, mon désir est que vous vous réconciliiez, qu’il n’y ait plus de guerre entre vous et que nous nous unissions fermement avec les autres tribus.
« De la part de El-hadj-Mohammed-Moqrani, émir des Moudjehedines1.
« 23 mars 1288 (sic). »
1. Moudjehedines , combattants pour le djebad, gens du djehad : c’est l’équivalent musulman de notre mot croisé.
L’Insurrection de 1871.
LA KlIOUANNERIE
El-hadj-Bouzid-el-Moqrani et les siens furent fort mal reçus par les gens du soff de Ben-Ali-Chérif, et ils durent partir au plus vite, mais non sans laisser plusieurs copies de cette lettre, qui devait faire plus tard son effet.
Ben-Ali-Chérif, désireux de nous renseigner exactement, envoyait le lendemain un émissaire auprès de Chikh-el-Haddad, afin de savoir au juste la portée de la proclamation du djehad faite le 8 avril. Cet émissaire lui rapporta la lettre suivante, qui fut le jour même transmise au général Lallemand :
« A notre ami Sid-Moiiammed-Said-ben-Ali-Chérif, baciiagha, et a ses fils Moiiammed-Giiérif, caïd des Beni-Aidel, et Abderrahmane,
«... (Salutations.) ... Si vous êtes croyants, levez-vous pour la guerre sainte, nous-mêmes sommes déjà soulevés et nous avons donné l’ordre à tous de suivre notre exemple. Tout croyant doit mourir pour la religion de l'Islam.
« Qu’on se hâte donc, et qu'on ne se laisse pas séduire par les vaines promesses de bonheur des Français. On ne doit plus çivoir confiance en eux. Avec eux, on 11e peut plus gagner que l’incrédulité sans acquérir le moindre honneur.
« Si vous dites qu’on peut encore compter sur eux, éprouvez-les et jugez-les d’après ce qu’ils ont fait avec nous. Tous savez avec quel zèle nous avons toujours servi le gouvernement français; nous recommandions aux tribus de rester soumises, surtout cette année; vous savez, et tous savent, les efforts que nous avons faits pour maintenir les tribus dans l’obéissance et pour les empêcher de suivre le bacliagha de la Medjana, et cela jusqu’à ces jours derniers. Le commandant de Bougie a écrit à tous les caïds et à tous les chioukh du cercle de ne point aller chez le chikli Bel-Haddad, qui, disait-il, était un rebelle. Le capitaine est venu lui-même à la ferme de Ahmed-Oukratri ; là il a réuni les gens du pays et leur a dit de ne point venir chez nous, ajoutant que nous étions rebelle, alors qu’il 11’y avait eu de notre part aucun symptôme de rébellion et que pas un coup de fusil n’était parti de chez nous contre eux. Nous n’avions pas levé l’étendard de la révolte, si bien que tout le monde nous accusait d'être plus attaché à l’incrédulité qu’à l’Islam. Si, pour récompenser nos efforts, on nous a traité de rebelle et fait du mal, comment osez-vous croire, vous dont la situation est équivoque, qui n’avez pas rendu les mêmes services que nous, que vous puissiez espérer d'eux quelque chose d’heureux?
« Dieu veuille qu’ils aient perdu l'esprit, car on dit qu’à l’approche de la mort l'intelligence s’affaiblit; or ils sont ainsi, ils ne distinguent plus l’ami de l'ennemi.
« Enfin, que ceux d’entre vous qui veulent la guerre sainte se lèvent avec nous au nom de Dieu et du prophète; c’est en eux que nous plaçons notre confiance, et nous serons victorieux, s’il plaît à Dieu.
« Par ordre de notre chikh Mohammed-Amziane-ben-el-Haddad. 20 Moharem 1288.
« 10 avril 1871. »
Le soir même, cette lettre était envoyée à Alger par Ben-Ali-Chérif, qui adressait en même temps au général Lallemand un long rapport racontant tous les faits en détail, rapport dans lequel se trouve cette phrase prophétique ; « Si cet état de choses dure encore quelques jours, il faudra, pour ramener les esprits dans la bonne voie, beaucoup de troupes, et j'ose presque dire faire une nouvelle conquête 1. »
Dans ce rapport, Ben-Ali-Chérif prévoyait aussi l’investissement de son bordj par les contingents d’Aziz, son ennemi : « Si cette situation, disait-il, ne change pas d'ici deux ou trois jours, nous nous trouverons complètement sans communication, à moins que les troupes ne nous portent secours. »
Déjà, il avait eu des craintes pour les siens, et il avait demandé aide et protection à Bougie; on lui avait répondu : « Si vous n’êtes pas en sûreté, venez en ville; seulement faites bien garder votre azib, car Aziz le fera brûler. »
Ben-Ali-Chérif le savait mieux que personne puisque les contingents armés d’Aziz cernaient son bordj à distance, et, tout en gardant une
1. Ben-Ali-Chérif avait rédigé ce rapport en français, et il faisait suivre sa signature de ce simple mot « propriétaire »; il rappelait du reste, en un langage fort digne, qu'il n’était plus fonctionnaire : « Je vous ai promis en quittant Alger et en venant ici de ne plus m'occuper des affaires, mais d’employer toute mon influence à donner de bons conseils pour empêcher les esprits de suivre les mauvais exemples des insurgés. Je crois avoir jusqu’à présent rempli cette mission délicate et d’après lua conscience. Dieu fera le reste en ramenant les esprits égarés.
« Je ne suis plus rien dans le commandement; mais, dans le cas présent, c’est la défense qui parle, et tous les vrais cœurs dévoués à la France doivent la servir dans n’importe quelle circonstance. C’est dans ces rares exceptions que l’on reconnaît les véritables serviteurs. Vous pouvez compter, mon général, entièrement sur moi, sur mon fils Chérif, et je crois pouvoir vous dire sur les llloula; enfin sur tous ce-ux qui suivront mes conseils. >»
LA KHOUANNERIE
attitude expectante, menaçaient les Illoula, qui ne tenaient que parce qu'ils avaient au milieu d’eux leur seigneur et maître traditionnel.
Le 11 avril, voyant le blocus se resserrer, Ben-Ali-Chérif écrit à son ami Ali-Oukaci, de Temda, et le prie de venir à son secours; il prévient en même temps le commandant supérieur de Fort-National que Chikh-Mahmed-ben-Chikh-el-Haddad a traversé les Illoula-Oumalou et est allé prêcher le djehad chez les Beni-Idjeur.
Le 12, les agents d’Aziz réussissent à entraîner un des soffs des Illoula; Ben-Ali-Chérif insiste auprès du commandant Reilhac, chef du cercle de Bougie, pour être dégagé : il n’a pas d’armes, car il n'a jamais pensé que lui, marabout descendant du grand et vénéré Chérif- Moussa-ou-Ali1, de la famille des Idrici tes, aurait un jour à se défendre contre des musulmans ; en ce moment, ila avec lui dix Européens employés ou réfugiés dans son bordj, et cette responsabilité l'effraye.
Le commmandant Reilhac, parti, le 9 de Bougie, avec les quelques troupes dont il pouvait disposer, était ce jour-là à El-Kseur ; il envoya une vingtaine de vieux fusils à Ben-Ali-Chérif, qui, d’ailleurs, n’en fit jamais usage. En ce moment, tous les établissements européens étaient évacués à l’ouest d’El-Kseur. Les indigènes fidèles commençaient à se réfugier sous le canon de la place, formant le noyau d’un groupe qui, en quelques jours, allait atteindre le chiffre de 2,339 indigènes, dont 298 combattants.
Pendant ce temps, Aziz n’était pas resté inactif; il n’avait, il est vrai, encore commis aucun de ces actes de pillage et d’incendie par lesquels débutent le plus souvent les chefs d’insurrection en Algérie, mais il avai t travaillé à l’organisation de ses contingents avec une singulière habileté.
Chaque fraction qui venait à lui élait tout de suite placée sous les ordres d’un chef militaire et d’un moqaddem ; si elle venait sous la conduite de son chef investi, celui-ci gardait le commandement; dans le cas contraire, Aziz nommait un nouveau chef.
Quand des groupes avaient des traditions ou des affinités, il les réunissait et nommait des caïds; c’est ainsi qu'il nomma Saïd-Ouraba, notable des Beni-Immel, caïd des Djebabra insurgés, alors que le caïd investi par nous, Ahmed-Quraba, était réfugié à Bougie avec un petit groupe de serviteurs.
1. C’est le Chériï, père du fondateur de la zaouïa de Chellata et bisaïeul de Ben- Ali-Chérif.
BOUGIE
Dès les premiers jours, Aziz et son frère établirent, par le moyen des moqaddems, une discipline sévère qui contrastait singulièrement avec le désordre et la turbulence des contingents arabes des Ouled- Moqrane. Des amendes et des confiscations réprimaient sans pitié tous les manquements au service de guerre ou aux devoirs religieux.
Pour éviter l’encombrement, Aziz avait divisé ses forces en deux colonnes. Celle dont il prit personnellement le commandement comptait environ 5,000 hommes appartenant à toutes les tribus de la rive droite de l’Oued-Sahel (sauf les Souhalia). Son lieutenant ou khalifat, commandant en second, était Abdallah-ben- Abdelqader-el-Ouarani, moqaddem des Beni-Slimane. Il était assisté de deux autres lieutenants instructeurs, El-Bachir-ben-Ali, ancien sergent de tirailleurs, médaillé, et Abdallah-ben-Lalla, ancien tirailleur.
Les contingents de la rive gauche de l’Oued-Sahel étaient au nombre de 4,000, sous les ordres deChikh-Mahmed-ben-Chikh-el-Haddad; son état-major se composait des deux moqaddems Amor-ou-Boudjema et Boudjema-ben-Nahmane, des Ait-Ameur, puis de l'ancien sergent médaillé Hamtnou, jadis employé chez Ben-Ali- Chérif et passé à l’insurrection dès les débuts.
Dansl entourage des deux fils de Chikh-el-Haddad figuraient encore, sans emploi permanent et pour les missions de confiance ou latrans- ; mission des ordres, un neveu et un fils de Chikh-Mahmed, son beau- ; frère Ben-Abdelaziz et les moqaddems : Mohammed- Akli-ben-bou- Aroun, des Beni-Slimane ; Mahmed-ou-Yahia, des Fennaya; Resqui- 1 ben-Bourenane, desDjebabra; et quelques autres d’une moins grande ( notoriété.
Le 12 avril, Aziz était avec ses contingents sur le Dra- Takaat (dit ] aussi Dra-Belouzir); en face de lui, sur la rive gaucbe, les Beni-Oughlis ; ralliés à sa cause gardaient le défilé de Takerad.
Le 13, il adressait àBen-Ali-Chérif, à Chérif-Amziane-ben-el-Mihoub, d’Imoula, et à quelques autres personnalités, un dernier ultimatum pour les inviter à lui envoyer leurs adhésions et leurs contingents, sous peine de razzia immédiate.
Le 14, il apprend que le général Lapassel, débarqué à Bougie avec de nouvelles troupes, va’ venir prendre le commandement de la colonne campée à El-Kseur. Admirablement renseigné par ses khouans, qui, a Bougie, sont partout mélangés à nos serviteurs et recueillent avec s°in tout ce qui se dit, il sait déjà qu'avec ces renforts notre effectif ]ne sera que de 2,000 hommes et 400 chevaux r. Il réunit alors tout
1. Les chiffres exacts étaient : 2,167 hommes, 56 officiers, et 38G chevaux et mulets.