Mot à mot : « Nous disperserons sa coalition
BOUGIE
ficié de la crainte superstitieuse qui empêchait Aziz, chef religieux, d’attaquer, autrement qu’en paroles, la personnalité maraboutique la plus célèbre du pays. Mais, si le chef reconnu de l'insurrection venait lui-même, avec des contigents étrangers à la Kabylie, assumer la destruction de ces immeubles, leur ruine était certaine et les gens d’Aziz n'hésiteraient pas à se lancer à la curée. Ben-Ali-Chérif tournait avec anxiété ses regards du côté de la colonne Lapasset, espérant un succès qui le dégagerait et lui permettrait au moins de gagner Bougie avec sa famille et les quelques Européens groupés auprès de lui.
Mais, de ce coté, les affaires ne marchèrent pas comme il l’eût désiré.
Le 21 avril, à midi, Aziz s’avança sur Bougie par la route de l’Oued- Sahel, ayant derrière lui tous ses contingents réunis. Sa marche fut aussitôt signalée par nos éclaireurs, et le général Lapasset fit sortir ses troupes : sa cavalerie barrant la plaine; l’artillerie et l’infanterie marchant à mi-côte sur les pentes, à droite de la route.
Vers le 13° kilomètre, à hauteur de la ferme de Noailles, les chasseurs d’Afrique et les spahis rencontrèrent l’avant-garde des rebelles; ils la chargent et la culbutent, non sans un combat assez vif dans lequel nous avons 3 goumiers tués et fi hommes blessés, dont 2 spahis.
Cet échec sembla un moment avoir arrêté la marche d’Aziz et déjà on croyait la journée terminée, quand on vit déboucher, de Kseur, le gros des contingents rebelles : on les laissa approcher, et, quand ils furent à une lionne portée, l’artillerie, concentrant son feu sur des groupes compacts, les écrase de ses obus. La colonne d’Aziz se replie en désordre; la cavalerie et les goums chargent avec entrain et achèvent la déroute en poursuivant jusqu’à Taourirt-Larba les fuyards, qui laissent plus de 30 morts sur le terrain.
On rentra au camp à cinq heures et demie sans être inquiété et tout joyeux de ce premier succès. Lajoie fut de courte durée : le général Lapasset recevait dans la soirée un ordre du général Lallemand lui enjoignant, à la date du 20, de s’embarquer immédiatement avec sa colonne et de venir à Alger couvrir la ville et la Mitidja menacées.
Le général était navré.
Le même jour, suivant les ordres reçus d’Alger, on complétait la mise en défense de la place de Bougie ; le pont de bateaux de la Soummam était retiré, les troupes de la garnison se retranchaient entre les deux lignes de défense de la ville; les forts du Gouraya, Lemercier, Clauzel, Desfossés, Barrai; la tour Dourine, celle du plateau, le petit phare, la
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casbah et les remparts, étaient armés et occupés; les colons étaient mis en demeure de se réfugier derrière nos lignes.
Le 22, le général levait son camp à l’improviste et rentrait à Bougie; le lendemain il s’embarquait à bord du Kléber et du Jura , et le 24, il était en route pour Alger.
Il ne restait à Bougie que 1,500 hommes, dont 600 mobiles.
Ce départ du général Lapasset fut un grand malheur pour la province de Constantine, où le champ restait libre aux contingents armés des Rahmanya de Seddouq, dont le nombre était tel qu’aucune influence locale ne pouvait plus leur faire obstacle sans l’appui de nos baïonnettes.
Aziz, par ses khouans, qui étaient partout mêlés à nos amis et auxiliaires indigènes, sut l’ordre d’embarquer avant même que le général n’eût levé le camp de Tizi. Il laissa à son frère Chikh- Mahmed le soin d’en finir avec Ben-Ali-Cbérif et de commencer l'investissement de Bougie, puis il partit porter « la bonne nouvelle » aux Ouled-Moqrane, en ce moment dans le Sahel-Guebli de Sétif, aux Msalta, au nord du Djebel-Megris.
Jusqu’alors, le marabout de Chetlata, malgré les lettres, les menaces, les ultimatum, avait tenu bon, n’opposant d’ailleurs que la force d’inertie et les arguments que lui suggéraient son esprit délié et la connaissance qu'il avait des gens et des choses du pays. Quand il apprit l’ordre d’embarquement de la colonne Lapasset, et qu'il vit autour de son bordj les contingents de Chikh-Mahmed bien décidés à lui faire subir le même sort qu'au marabout d’Imoula, il n’attendit pas que la poudre parlât. Il réunit les plus sûrs et les plus estimés de ses anciens vassaux, obtint d’eux qu’ils couvrissent de leurs anaya 1 personnels les dix Européens restés dans son bordj, et il annonça que, ne pouvant admettre l'idée d’être l’allié ou le subordonné du fils de Chikh-el-Haddad, il allait faire son devoir de musulman dans un autre pays, avec son ami Ali-Oukaci, en ce moment à Tizi-Ouzou ; sa famille devait rester à Akbou et à Chellata, comme gage de ce qu’il n’allait pas rejoindre les Français.
Cet arrangement conclu, ou lui ouvrit la route de Chellata ; il y monta dans la matinée du 24, et telles étaient à cette date la rigueur de l’investissement du bordj et la défiance de ses anciens fidèles qu'il ne put pas faire venir les mulets nécessaires au transport de sa famille :
1. Anaya, coutume kabyle qui consiste à couvrir de sa personnalité la vie et les actes d’une personne étrangère au pays ou appartenant à un groupe ennemi. Voir Hanoteau et Letourneux : La Kabylie.
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les plus jeunes des femmes et les enfants montèrent à pied à Chellata. Une d’elles, nouvellement accouchée, mourut d’une péritonite quelques jours plus tard. Quant à Ben-Ali-Chérif, accompagné de son plus jeune fils et de cinq serviteurs, il partit à cheval et arriva le soir même à la tente d’Ali-Oukaci, à Tizi-Ouzou.
Chikh-Mahmed, débarrassé de ce personnage, alla prendre position près de Bougie et installa ses contingents à C ou 7 kilomètres de la ville, en trois camps placés: à Bou-Chama, dans le Guuraya ; à Tizi, sur la route d'Aumale ; à Tiriahane, sur la rive droite de la Soummam. Le mouvement ne se fit pas sans être vu des défenseurs de Bougie, qui envoyèrent quelques coups de canon sur les groupes se montrant à découvert.
A partir de ce moment, la place reste étroitement bloquée parterre; les Mezaïa eux-mêmes sont forcés de se ranger du côté des fils de Ghikh-el-Hadclad.
Le 23 avril, vers les quatre heures du soir, Chikh-Mahmed, avec les contingents de cette tribu, ceux des Beni-Amrane, Toudja, Aït-Ameur et Beni-Oughlis, qu'il tient à compromettre en les engageant contre nous, tente sa première attaque contre Bougie, du côté des forts Lemercier et Clauzel.
Prévenu à temps, le commandant Reilhac a pu prendre ses dispositions : entre la tour d'Ariac et le fort Clauzel sont les contingents fidèles sous les ordres du capitaine Bidault, chef du bureau arabe, et derrière eux se tiennent 250 hommes du -45e mobile, commandés par le capitaine Pierron, du pénitencier.
Les rebelles s’avancent en masses compactes, musique en tête , jusqu’à 300 mètres. Le capitaine Bidaut marche à leur rencontre : trois compagnies du 80e sont lancées pour le soutenir, l'artillerie de la place écrase les rebelles. L'ennemi est repoussé, la position qu’il occupait est enlevée à la baïonnette, pendant que les pièces du fort Clauzel maintiennent à distance les renforts qui veulent approcher. Tout semble fini à la tombée de la nuit.
Le commandant fait alors sonner la retraite : une immense clameur des Qbaïls répond à cette sonnerie, et presque aussitôt un torrent humain se précipite sur nos derrières en vociférant. Mais deux pièces de quatre, préalablement embusquées à cet effet, arrêtent net les Qbaïls et leur font éprouver de grandes pertes.
Ce combat, qui pour beaucoup des nôtres était le baptême .du feu, avait duré quatre heures. Nous avions cinq hommes tués et neuf blessés, dont quatre indigènes, parmi lesquels le frère du caïd Ouraba.
Les hommes tués appartenaient aux condamnés militaires de l'atelier n° 4, qui avaient été engagés dans l’action et s’étaient bravement comportés.
Ce succès, car c’en était un, donna plusieurs jours de repos aux défenseurs de Bougie. Chikh-Mahmed était occupé à parfaire l’organisation de ses trois camps qui furent couverts de retranchements et de postes avancés bien choisis. Le service s’y lit avec une régularité remarquable et sans fatigues pour les Qbaïls, relevés fréquemment par des détachements que fournissaient leurs tribus d’origine, suivant des tours étal >1 is avec autant d’ordre que d’équité.
De notre côté, nous essayâmes de profiter de cette accalmie pour inquiéter l’ennemi, mais nous ne fûmes pas heureux.
Le 28, nos goums fidèles, appuyés par quelques détachements, essayèrent d’enlever aux Mezaïa le village fortifié de Tala-Ouriane, poste avancé des rebelles; ils furent repoussés et leurs pertes eussent été considérables si nos troupes n’avaient pas été là pour couvrir leur retraite et tenir l’ennemi à distance avec le tir des armes à longue portée.
Les goumiers, furieux, insistèrent pour recommencer cette attaque, et, le 30, ils marchaient de nouveau contre le village, nos troupes régulières restant, d’ailleurs, toujours sous la protection du canon de la place. Cette fois encore, nos auxiliaires furent ramenés, et on n’essaya plus de sorties du côté de la montagne.
Le blocus continua donc, sans autre incident que quelques coups de feu inutiles échangés entre les avant-postes ou tirés sur des maraudeurs isolés, essayant de se glisser entre nos lignes.
Ce ne fut que le 8 mai que des renforts arrivés d’Alger permirent de faire des sorties utiles1.
J. La suite des faits relatifs à la région de Bougie se trouve au livre III, chapitre iv, De Bougie a Mila.