‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 78 sur 202 · LES ISSER ET LA MLTIDJA · texte numérisé non relu

LES ISSER ET LA MLTIDJA

dite, et aucun coup de feu ne fut tiré. A bout d’arguments, se sentant débordé, l’adjoint fit appela Si-Moussa-ben-Ahmed-ben-Mohammed, marabout, frère du caïd Saïd-ben-Ahmed. Celui-ci intervint à temps pour dégager les Européens et empêcher toute violence; mais, en même temps, il fit comprendre aux habitants de Bordj Menaïel qu'ils étaient à la merci des insurgés, qu’il fallait céder, et il leur proposa de se réfugier avec leurs femmes et leurs enfants dans une de ses fermes de rOued-Chimleur. « Là, disait-il, ma famille est maîtresse absolue du pays; vos personnes et vos biens seront en sûreté. »

Résister n’était pas possible : il y avait bien à 1,200 mètres le vieux bordj turc, qui aurait pu offrir un réduit défendable, mais il manquait d’eau, et il était trop tard pour y conduire les familles des colons restés dans les maisons. L’adjoint accepta donc les propositions du marabout. Les armes livrées, les miliciens sortirent librement, et les colons du village, après avoir mis sur des voitures ce qu’ils avaient de plus précieux, partirent le soir même pour l’Oued-Chindeur. Ils étaient 39 personnes. On les força à donner leurs armes personnelles et leur argent contre des reçus dûment libellés : il fallait qu’ils passassent aux yeux des rebelles pour des prisonniers; et, en réalité, ils n’étaient pas autre chose, encore bien qu’ils fussent traités avec égard et humanité par les hommes qui les gardaient.

Le soir, en se mettant en route, ils eurent la douleur de voir flamber les maisons du- village.

Le maire de Bordj -Ménaïel, dont l’habitation était éloignée du village, s’était, de son côté, confié, avec les siens, à des Flissa du douar Rouaffa, qui, après avoir essayé de protéger sa propriété, lui avaient offert de l’emmener chez eux. Il avait accepté, et il n’eut pas à s’en repentir.

Tous les colons de la région ne furent pas aussi heureux. Aux Isser, deux furent victimes de la vengeance particulière d’un certain Mostapha-ben-Taïeb qui, jadis, avait déclaré à l'un d’eux que, « dût-il attendre vingt ans, il aurait sa vie ». Profitant des circonstances, il était venu à la tête d’un groupe piller le magasin de l'Européen son ennemi et l’avait abattu d'un coup de fusil. Le second Européen, bien que prévenu à diverses reprises que personne n’en voulait à sa vie, avait voulu défendre son compatriote : on s’en était débarrassé à coups de matraque, et il vint mourir du tétanos, dix jours plus tard, à l’hôpital d'Alger.

La boutique fut pillée et incendiée, le soir même, sur l’ordre exprès de l’enragé cadi Ben-Bouzid, qui continuait partout à courir la

LA KIIOUANNERIE

campagne, brûlant el dévastant toutes les habitations abandonnées.

Devant les lueurs sinistres des incendies, à la vue de ces bandes armées qu'on voyait de tous les côtés, les Européens de la plaine et de la route s’enfuirent affolés jusqu’au petit hameau du col des Beni- Aïcha1, qui alors ne comptait que quelques maisons autour de la gendarmerie.

Ils dirent que les bandes rebelles marchaient sur le col, et cette assertion décida les colons à se replier le lendemain sur l’Alma, cheflieu de la commune. Quelques-uns même y arrivèrent dans la nuit avec un gendarme chargé de prévenir le maire. D’autres se sauvèrent jusqu’à Maison-Carrée, entraînant dans la panique la majorité des colons des villages de Rouiba et de la Reghaïa.

Quand ces nouvelles arrivèrent à Alger, on télégraphia à Oran d'envoyer un bataillon de zouaves et un autre du 45° des mobilisés de l’Hérault. Grâce à l’ouverture du tunnel d’Adelia, grâce surtout à l'énergie patriotique de M. Noblemaire, l'ingénieur-directeur, ils purent venir en quarante-huit heures2.

Les quelques hommes encore disponibles à Alger furent de suite mis en route et allèrent occuper l’Alma, le Fondouq et l’Arba; dans chacun de ces centres on envoya « en mission » un officier de bureau arabe, car eux seuls étaient en état de renseigner utilement l’autorité supérieure et d’utiliser le bon vouloir des indigènes encore dans le devoir. Leurs lettres de service portaient qu’ils devaient « rassurer les populations, faire des patrouilles, s’entendre avec les maires pour maintenir la sécurité et organiser la défense en attendant l’arrivée des troupes ».

Dans les trois localités cette entente fut complète et eut d’excellents effets.

A l’Alma, qui était le point le plus menacé, le sous-lieutenant Desnoyers arriva en même temps que 40 chasseurs de France eL 00 spahis, qui allèrent camper à 500 mètres du village. Dans cette localiLé, sous l impulsion du maire, les miliciens avaient déjà organisé un bon service de garde et de patrouille. Le caïd des Krachna de la plaine Lekahal-ben-Noua et ses gens fournirent un petit goum au sous-lieute-

1. Aujourd'hui le hameau du coi des Beni-Aïcha est devenu le village de Ménerville, chef-lieu d’une commune qui, avec ses annexes de Bellefontaine et de Souq-el-Itadd. compte une population européenne de 1,400 âmes et 5,000 indigènes. A Ménerville est la bifurcation des lignes ferrées de Tizi-Ouzou et de Constantine.

2. Le chemin de fer d’Alger à Oran ne fut inauguré que le 1er mai 1871. Au mois d’avril, on n'avait encore livré que la section d’Alger à Blida,

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liant Desnoyers, et se montrèrent pleins de bon vouloir pour tout ce qui leur fut demandé.

Au Fondouq, dès son arrivée, le capitaine Bruyère eut aussi le concours de ces mêmes Krachna. A l’Arba, le capitaine Clairac fui assisté par les Cherfat-el-Hareg du douar Guerrouma, une des fractions dirigeantes des Beni-Djaad, et aussi par l'agha Mahfoud-ben-Mahieddine, avec ses Beni-Slimane.

Mais ces tribus, jadis si guerrières, n’étaient plus composées que de laboureurs : elles n’avaient presque plus de cavaliers ni d'armes, de sorte que ce qu’elles nous donnèrent surtout, ce furent des mulets et des convoyeurs; c'était encore beaucoup, et leur attitude correcte fut pour nous un appoint considérable. C’est ainsi que les gens du douar Guerrouma, ne voulant pas s’exposer au choc de quelques milliers de rebelles qui les menaçaient quittèrent leur pays sans désordre ni précipitation et vinrent, après avoir pris notre attache, se replier chez les Beni-Slimane, avec leurs deux caïds Youcef-ben-Ouchfoun et Taharben- Abdallah.

Grâce à la promptitude des mesures prises et à l'activité déployée par tous dans les trois localités de l’Alma, du Fondouq et de l’Arha, on arrêta la panique qui, dans la journée du 11) avril, menaça un instant d’entraîner tons les petits centres entre le Boudouaou et l’Hamiz, panique si réelle que, déjà, le colonel de gendarmerie avait donné ordre aux brigades du col des Beni-Aïcha, de l'Alma, du Fondouq et de Palestro, de se replier sur Alger.

Vers midi, en. effet, tous les Européens, à l’exception d’un Espagnol, avaient quitté le col des Beni-Aïcha avec la brigade de gendarmerie ; presque aussitôt le hameau était envahi par des bandes dans lesquelles on remarquait des gens des Flissa, des Isser, des Beni-Amrane, des Krachna de la montagne et des Beni-Aïcha. L’Espagnol eut sa maison pillée, et, ayantabjuré sa religion, il avait d’abord eu la vie sauve, mais, par suite de circonstances mal connues, il fut assassiné le lendemain pendant son sommeil. Un vieillard qui, bien qu'à cheval, était resté séparé et en arrière du groupe des colons quittant le col, fut tué d'un coup de fusil.

Lorsque ces fugitifs arrivèrent à l’Alma, on dirigea sur Maison-

1. Les Cherfat-el-Hareg, qui descendent de Sidi-Touati-ou-Maliieddine-ben- Saïdi, ancêtre des Mahieddine de Tourtassine, ne se soumirent qu’en 1847, après avoir été longtemps les auxiliaires de l’émir. Ils forment aujourd’hui trois sections : les douars-communes de Bou-Keram et de Guerrouma, à la commune mixte de Palestro; le douar-commune des Cherfa-Queblia, à la commune mixte de Tablat.

Carrée les femmes, les enfants et les vieillards; puis les hommes valides vinrent renforcer les miliciens sous les armes.

Cette évacuation, qui ne s’imposait pas d’une façon absolue, livra toute la plaine aux bandes rebelles.

Celles-ci surprirent et tuèrent, dans la journée, sept Européens, dont une femme; le soir, ce n’étaient plus des bandes qui occupaient les hauteurs bordant la rive droite du Boudouaou, mais des contingents organisés et conduits par des moqaddems et des notables.

Pendant ce temps, les habitants de Saint-Pierre-et-Saint-Paul , ainsi que le bachadel du Bou-Zegza, étaient venus se réfugier au Fondouq. Des indigènes, Abdelkader-ben-Larbi, Ivaddour ben-Aïssa, et quelques autres émissaires des insurgés, avaient, dans la matinée, parcouru toute la rive droite du Boudouaou, invitant leurs coreligionnaires et les Européens à fuir au plus vite s’ils ne voulaient pas être razzés par les rebelles descendus de la montagne. La plupart des indigènes, après une courte hésitation, avaient été faire acte d’adhésion auprès des insurgés; quelques-uns s’étaient joints aux Européens et étaient arrivés éperdus au Fondouq, où ils furent rassurés en voyant venir 20 francscavaliers de la milice d’Alger et 200 zouaves que commandait l'énergique commandant Mirauchaux.

Saint-Pierre, abandonné, avait été immédiatement mis au pillage, et Saint-Paul allait subir le même sort, quand arriva le directeur de la colonie pénitentiaire de Mezera, M. Charles Bourlier1, accompagné d'Européens et d’indigènes énergiques; la présence de ces quelques hommes résolus suffit pour faire reculer les pillards, qui ne reparurent, plus.

Ce n’étaient pas en effet les contingents organisés qui commençaient les pillages des fermes abandonnées, mais des groupes de bandits sans cohésion aucune.

On en eut la preuve sur un autre point encore, car une patrouille de miliciens de l’Alma, précédée d'un goum de 23 chevaux, conduite par M. Molini, suppléant du juge de paix, et n’ayant avec elle que quelques gendarmes, put aller sans être inquiétée jusqu’à une des fermes du Corso.

Elle délogea à coups de fusil les indigènes occupés à dévaliser les bâtiments, et ramena un petit troupeau que les pillards se disposaient à conduire dans la montagne.

I. M. Charles Bourlier a, depuis, été élu maire de la commune Saint-Pierre-ét- Saint-Paul, conseiller général et député. — En 1871, le maire de cette commune, était un monsieur P., qui était prudemment rentré à Alger.

LES ISSER ET LA MÏTIhJA

Ceux-ci ripostèrent par quelques coups de fusil tirés en s'enfuyant, mais ils n'essayèrent pas de résister.

Le 20 avril, quarante mobilisés d'Hussein-Dëy et deux mitrailleuses vinrent renforcer la garnison du Fondouq dont les abords ne furent plus inquiétés.

A l'Alma, à dix heures du matin, une vedette arabe signalait au sous-lieutenant Desnoyers des groupes de douze ou quinze cents fusils qui semblaient se diriger sur le village. A onze heures, les avantpostes, établis à un kilomètre en avant des maisons, échangeaient avec eux des coups de fusil qui les empêchèrent d’avancer.

A cinq heures, la fusillade recommença avec les avant-postes, couvrant les crêtes sud qui dominent la localité; mais, voyant que nous étions sur nos gardes, les rebelles n’insistèrent pas, et 1a, nuit fut tranquille.

Le 21, à six heures du matin, des zouaves arrivaient, et, à peine campés, ils se portaient sur les collines au sud du Haouch-Sidi-Bouramou, pour repousser une nouvelle attaque de 400 indigènes des Beni-Khelifa et Debagha1. Us les rejetèrent dans la montagne en leur tuant six hommes.

Cependant, on avait alors réussi a organiser à Alger, ou plus exexactement à Maison-Carrée, une petite colonne de 2,500 hommes environ, parmi lesquels étaient les francs-tireurs et la première compagnie bis de la milice d'Alger. Cette troupe, dénommée « colonne d'avant-garde2 », fut placée sous les ordres du colonel Fourchault, chef d’état-major du général Lallemand; le 21, elle quittait Maison- Carrée et campait le soir au Hamiz.

Le 22, partie à six heures et demie du matin, la colonne d'avantgarde arrivait à onze heures à l’entrée du village de l’Alma. Pendant que la troupe se massait et que le colonel reconnaissait le terrain où il allait établir son camp, une vive fusillade était dirigée sur un des postes avancés faisant face au Boudouaou. Aussitôt, les spahis sont

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