‹ Histoire de l'insurrection de 1871 en AlgérieChapitre 87 sur 202 · Village des Beni-Zmenzeur · texte numérisé non relu

Village des Beni-Zmenzeur

2. Ce mot, qui n’est ni arabe ni berbère, est un exemple curieux de ces néologismes très usuels que l'occupation française a fait adopter aux indigènes de l’Algérie : c’est le participe passif du verbe français tourner. Le mtoiirni (pluriel: mtournine) est plus particulièrement le naturalisé français, et, par extension, celui qui est tout à fait rallié à la France, celui qui est francisé, celui qui a tourné de notre côté. L’emploi général de ce vocable injurieux empêche bon nombre d’indigènes de sc faire naturaliser.

IA K 11 0 U A N ü E K I E

A ce moment, Ali-Oukaci se vit perdu. Il ne pouvait se résigner à aller s’enfermer avec sa famille dans les murs du fort de Tizi-Ouzou, sous les ordres d’un chef et au milieu de colons qui depuis si longtemps l’accusaient de trahison. Son sotf, sur lequel il avait longtemps compté, avait fini par être entraîné dans le parti des khouans, parce que les Imraouènes savaient que tous leurs anciens voisins et ennemis étaient prêts à descendre dans le Sebaou pour les razzer et les incendier s’ils ne donnaient pas des gages réels à la cause du djehad.

Sa perplexité était donc très grande, quand, le 12 avril, il reçut une lettre par laquelle Ben-Ali-Chérif lui demandait de venir le secourir contre les khouans d'Aziz qui cernaient le bordj d’Akbou. S’éloigner du pays, aller se battre contre des khouans avec un groupe de gens de sa famille ou de son sotf, et secourir un ami, cela était séduisant : Oukaci fît ses préparatifs.

Mais, ne voulant pas s’en aller clandestinement, il envoya le 13 avril son cousin Mohammed-Saïd-Oukaci demander pour lui au commandant supérieur l’autorisation de partir avec un certain nombre de parents et de serviteurs, en indiquant le but du voyage.

Le commandant, n’osant prendre sur lui de donner cette autorisation, et voulant gagner le temps nécessaire à l’échange de télégrammes avec la subdivision, répondit à Mohammed-Saîd : « Dites à votre cousin de venir me trouver; qu’il vienne sans crainte. »

Le caïd Ali, qui précisément avait déjà peur d’être arrêté, ne fut nullement rassuré par cette réponse ; son cousin avait expliqué les raisons du voyage; il n’avait personnellement rien à ajouter. Il s’excusa, se disant retenu par des affaires urgentes.

Il vit peu après arriver chez lui à Temda un jeune officier du bureau arabe et un interprète chargés de lui donner l’ordre de venir au bordj et aussi d’arrêter un certain Ali-Amziane-Naït-Oukerzoug , ancien amine-el-oumena des Illoula-ou-Malou, signalé comme émissaire dangereux, et tpie l’on prétendait réfugié dans la maison d’Ali-Oukaci.

En vain celui-ci protesta qu'il n’avait point vu cet homme, et qu’on pouvait fouiller sa maison : on ne le crut pas, et on se livra à une perquisition humiliante pour cet homme qui nous avait toujours bien servis. Pendant cette perquisition, Amoqrane-Oukaci, agissant très certainement à l’instigation de sa belle-mère 1 Khedidja-bent-Belkanoun, vint dire à Ali-Oukaci qu’on avait ordre de l’arrêter et que la perqui-

1. Khedidja-bent-Belkanoun n’était pas la mère de Amoqrane-Oukaci, mais sa belle-mère seulement.

sition n’avait d'autre but que de gagner du temps en attendant des renforts.

Ali-Oukaci prit aussitôt la fuite, et se rendit à Mekla.

Quand, le soir, le commandant Leblanc sut l’insuccès des perquisitions, il donna l’ordre d'aller arrêter Ali-Oukaci. Mohammed-Saïd- Oukaci, resté au bordj, eut connaissance de cet ordre: il partit aussitôt, et alla rejoindre son cousin.

Le lendemain 14 avril, au matin, l'officier chargé de cette arrestation arrivait en vue de Mekla, quand il fut prévenu que, s'il essayait d'approcher delà maison d'Oukaci. lui et son escorte seraient enveloppés et enlevés par des forces supérieures. On voyait, en effet, des groupes armés sur les hauteurs voisines, et il était matériellement impossible d’opérer l’arrestation prescrite. Il fallait, du reste, l'inexpérience du commandant supérieur et du capitaine S*** pour croire que, en temps de trouble, un officier et quelques cavaliers pourraient arrêter un grand personnage indigène enfermé dans son bordj au milieu de ses serviteurs.

L’officier dut faire demi-tour, suivi de près par des groupes armés qui auraient pu l’écraser lui et son escorte s’ils l’eussent voulu, mais qui se bornèrent à cette démonstration et ne tirèrent pas un coup de fusil.

Dans la journée, de nombreux contingents vinrent se grouper à Mekla, et surtout à Temda, où était revenu Ali-Oukaci. Ce n’étaient pas seulement les Imraouènes dévoués à sa famille, c’étaient aussi des groupes de khouans envoyés par le moqadclem Mohammed-ou-Ali, qui félicitait Ali-Oukaci de sa décision, et lui annonçait que tous les khouans le reconnaîtraient comme chef militaire pendant la durée du djehad.

Il n’y avait plus pour nous qu’à parfaire la mise en défense du bordj et à nous préparer à y recevoir les 250 habitants du village français de Tizi-Ouzou; et, comme on n’était pas assez fort pour agir, il eût été sage de chercher à gagner du temps et de ne pas sortir d’une prudente expectative.

Mais le commandant Leblanc, persuadé qu’Ali-Oukaci était l’âme de l’insurrection, persista dans son idée de s’emparer de cette personnalité .

Le 45 au matin, il envoya dans ce but sur Temda deux pelotons de chasseurs d’Afrique, quelques spahis et khielas, et ce qu’il put réunir d’auxiliaires indigènes.

La petite troupe ne put même pas aller jusque-là : à mi-chemin, a

Tazazerit, la route était barrée par les rebelles. Aux premiers coups de feu, nos auxiliaires passèrent à l’ennemi, et des hauteurs voisines accoururent de nouvelles bandes armées : il y eut en quelques instants de 12 à 15,000 hommes autour de notre petite troupe.

L’ofïicier commandant ne voulut pas faire demi-tour sans avoir montré qu'il n’avait pas peur. Il entraîna les chasseurs, spahis et mokraznyas, en une charge brillante, qui enleva 3 prisonniers et o fusils, tua quelques hommes, mais se fit ramener. Deux chasseurs furent tués, un autre blessé, et cette pointe audacieuse n’eut d’autre résultat que de faire accourir à la rescousse les contingents rebelles restés sur les hauteurs. Les 10 chasseurs, menacés d'être enveloppés, n’eurent que le temps de revenir au galop se reformer en arrière de leur réserve, dont les feux tinrent l’ennemi à distance.

Un rentra alors, sans être inquiété, à Sik-ou-Meddour, où se trouvait un poste d’auxiliaires indigènes dont la défection n’était pas encore consommée.

Le même jour, dans la soirée, on recevait à Tizi-Ouzou un détachement de 131 hommes, conduits par le commandant Letellier, nommé en remplacement du chef de bataillon Leblanc. Le commandant Letellier était un officier rompu aux affaires indigènes, connaissant le pays, et aussi intelligent qu’énergique ; mais il arrivait trop tard, la poudre avait parlé; et il n’était plus en son pouvoir de dissiper les malentendus ni de ramener Ali-Oukaci et les siens, devenus, malgré eux et contre toute vraisemblance, les alliés et les chefs des khouans.

Cette situation d'Ali-Oukaci était tellement étrange et anormale, pour qui le connaissait, qu’à la nouvelle de sa défection, un Français notable de Dellis, M. J..., suppléant du juge de paix, demanda et obtint l’autorisation de faire une démarche officieuse et personnelle auprès du « caïd Ali », qu'il se chargeait de ramener à Tizi-Ouzou et de lancer contre les insurgés.

Le général Hanoteau, commandant la subdivision de Dellis, ne voulut pas repousser cette intervention, à laquelle cependant il ne croyait guère : il donna au négociateur officieux les moyens matériels de se rendre en sûreté auprès d’Ali-Oukaci. Mais M. J... échoua, et il rentra à Dellis le 17 avril, juste à temps pour échapper à de grands dangers.

Le commandant Letellier ne se fit pas d’illusion: son premier acte, dès son arrivée, fut d’envoyer un télégramme pour obtenir de conserver les 131 hommes qui devaient, dans le principe, aller à Fort- National.

Le 16 avril, il fit évacuer le village européen de Tizi-Ouzou, dont les 254 habitants se réfugièrent dans le bordj, où furent rassemblés tous les approvisionnements disponibles. La garnison fut alors de 566 hommes, y compris 17 officiers, 95 colons miliciens, 16 spahis ou khielas et. 21 volontaires indigènes.

Ces derniers auraient pu être bien plus nombreux : les offres de service affinaient ; mais on ne pouvait les accepter ; il y avait déjà encombrement dans le bordj. Le commandant Letellier dut renvoyer dans leur village plusieurs amines-el-oumena, entre autres Moliammed-Akli-Naït-Chebila 1 des Beni-Zmenzeur (Beni-Aïssa), fidèle serviteur dont il estimait plus utiles les services à l’extérieur du bordj.

Ces services, toutefois, ne pouvaient guère consister qu’en des renseignements, car nos partisans, disséminés au milieu des rebelles plus nombreux qu'eux, n’étaient pas en mesure de résister les armes à la main.

Le 16 au soir, les gens de Timizar-Lerbar abandonnèrent le poste qui leur était confié, quand le caïd Ali se présenta et leur annonça que, s’ils brûlaient une amorce, leur village et leurs biens allaient cire razzés.

Dans la nuit du 16 au 17, la même menace entraîna la défection des gens postés à Sik-ou-Meddour, où les rebelles s'installèrent aussitôt et se concentrèrent.

Le 17 avril, au nombre de plus de 15,000, ils marchent sur le col de Tizi-Ouzou; mais, au lieu de l’aborder de front, ils se divisent en trois colonnes : celle de droite s’engage dans les gorges du Sebaou, et les deux autres contournent la ville, en passant à 1,300 mètres environ du fort, qui bisse le drapeau français, et appuie ses couleurs de quelques coups de canon dirigés sur les groupes les plus compacts.

L’ennemi y répond par l’incendie des meules et des fermes isolées, el continue sa marche vers l’ouest. Ses colonnes se rejoignent ensuite vers Dra-ben-Khedda, à Sebt-el-Kedim, où elles établissent un camp retranché qui va devenir le quartier général des combattants.

Mais c’est à l’azib du moqaddem Mohammed-ou-Ali, au pied de Bou- Hinoun, que les chefs vont chercher leurs inspirations et faire bénir les contingents qui partent au combat.

Le 18, de nouvelles colonnes de rebelles viennent occuper le Boukahala (ou Belloua), el bientôt descendent sur le village français, qui

1. Mohaimned-Akli-Naït-Chebila passa en cour d’assises et fut acquitté. — Ce fut lui qui, le premier, rentra au bordj le 11 mai, essuyant, pour ce faire, les coups de fusil des rebelles.

est pillé et incendié, en dépit des efforts des miliciens et des chasseurs à pied. Colons et soldats se battent vaillamment dans les rues, défendent le terrain pied à pied, tuent un grand nombre de rebelles; mais ils ne peuvent tenir bien longtemps contre ces masses qui se renouvellent et augmentent d’instant en instant ; ils sont forcés de rentrer au bordj.

L’ennemi organise en réduit la gendarmerie, fait des créneaux dans les murs des maisons, qu'il relie par des constructions en pierres sèches, puis coupe une des conduites amenant l’eau au bordj.

Pendant la nuit, il fait des tranchées en face le bastion n° 9.

Le 19, le fort est entièrement investi ; il est visible que l’ennemi prépare une attaque de vive force vers le bastion n° 8. En attendant, il essaye de brûler la porte du bureau arabe, et échoue dans cette tentative.

Le 20, une vigoureuse sortie de la garnison culbute ou tue tous ceux qui sont à portée de ses armes, et forcé l’ennemi à se replier en dehors de la zone battue par notre feu.

Mais les rebelles sont ici plus guerriers et mieux disciplinés qu’à Dra-el-Mizane. Il n’y a qu’un seul chef militaire, Ali-Oukaci, devant qui s’inclinent tous les moqaddems, de par la volonté et les conseils de Mohammed-ou-Ali, qui ne paraît pas, et s’efface pour mieux dominer. Dès la nuit et les jours suivants, sans hésitation ni perte de temps, l’ennemi creuse des tranchées et arrive à se rapprocher jusqu’à 40 ou 50 mètres du bordj. A cette distance les armes kabyles portent bien; les plus adroits tireurs visent dans les créneaux avec une rare adresse; ils ont imaginé de prendre dans le village des tonneaux et des boucauts de sucre, qui, placés en tète des tranchées, forment d’excellents abris. Au moyen d’un mur en pierres sèches et en terre, ils ont aussi défilé la partie de la route nationale exposée au feu du bordj.

De notre côté, la résistance est habilement dirigée. La surveillance est incessante : car, sur certains points, le mur d’enceinte n'a guère plus de 2 mètres de hauteur. Une union parfaite règne entre tous les éléments disparates qui peuplent le fort; chacun s’emploie activement : les femmes des colons servent l’ambulance, où il y a toujours de la besogne 1 ; elles font l’ordinaire de la troupe; elles construisent des gabions. Les enfants eux-mêmes travaillent; ils se font descendre dans les puits, qu’ils nettoient et dont ils améliorent le débit.

1. Du 18 avril au 11 mai, il y eut à Tizi-Üuzou cinquante-trois des nôtres atteints par les projectiles ennemis. Dix-huit furent tués sur le coup, ou succombèrent à leurs blessures, avant le 11 mai.

Pendant ce temps, les bons tireurs visent tous les Kabyles qui se découvrent : on ne cesse guère d’échanger des coups de fusil; mais nulle part l’ennemi ne s’expose en masse au tir des obus, ii ne veut que nous bloquer, nous fatiguer, et peut-être nous prendre par la famine.

Le 2i avril au soir, Si-.Mohammed-Saïd-ben-AU-Ghérif arrive avec son fils et six cavaliers. Peu désireux de camper au milieu des rebelles en armes, il établit sa tente de voyage sur le bord de l’Oued-Medoua. En ce moment le marabout de Cbellata espérait encore pouvoir gagner Alger et emmener avec lui Ali-Oukaci, dont l'alliance avec les khouans llabmanya lui paraissait peu sincère.

Cet espoir fut trompé; l’accueil qu'il reçut fut glacial. Ali-Oukaci, complètement dominé par sa tante, n’osa même pas recevoir son ami dans sa maison; il le laissa s'installer isolément là où il s’était arrêté, et il ne lui cacha pas que tout ce qu'il pouvait faire était de le prendre sous son anaya personnel, et de garantir sa vie contre les tentatives criminelles des khouans, qui ne voyaient en lui que l’ennemi d’Aziz et l'ami des Français. Ali-Oukaci n’exagérait pas : quoique chef guerrier des contingents rebelles, il n'était pas le maître de la situation. Il ne put empêcher son ami d’être soumis à une surveillance étroite, de subir des humiliations incessantes, d’être injurié, même par ses propres parents, notamment par Amoqrane-Oukaci, le plus exalté et le plus mal élevé de la famille. Il fallut toute la volonté d’Ali-Oukaci, la force de l’anaya kabyle 1 et la prudence éclai-

1. Les khouans Rahmanya respectèrent l’anaya de leur chef guerrier, mais ils sc vengèrent en composant contre Ben-Àli-Chérif une chanson, dont vbici quelques couplets :

« Le drapeau rayé et brodé a été déployé au bord de la rivière; chikh Aziz s’est. levé pour la guerre sainte; son sabre pend à sa ceinture. Il ne fait pas comme Ben-Ali-Chérif, qui recule n’ayant pas d’honneur.

« Les gens de la Hadra (les khouans) soutiennent le drapeau flottant; à chacun son honneur; chikh yiahmed tient conseil dans sa tente. 11 ne fait pas comme Ben-Àli-Chérif, qui prend parti pour les infidèles.

« Boumezrag a déployé son drapeau. Ce drapeau est rouge et garni de glands. Le bruit s’en est répandu sur tous les marchés. Les femmes mêmes se sont soulevées. Ce n’est pas comme Ben-Ali-Chérif, qui correspond avec les chrétiens.

« Le drapeau déployé par le bachagha est rayé et vient d’Orient. Le bachagha fait brûler sans pitié les Iribus rebelles à la foi. Ce n’est pas comme Ben-Ali- Chérif, qui écrit en cachette aux chrétiens.

« Le drapeau neuf levé par Aziz est soutenu par des héros. Aziz démolit tous les bordjs qu’il rencontre. Que de murailles il a fait tomber! Ce n’est pas comme Ben-Ali-Chérif, qui s’accroche aux chrétiens.

« Boumezrag fait flotter glorieusement son drapeau neuf; il réunit toutes les

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