CANTON BULLETIN
"® De la police générale du 7 prairial
CINTEGABELLE an VIL
« Il est à craindre une révolte générale de la part « des militaires réquisitionnaires et conscrits
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an VII, liasse 10.
fuyards ou déserteurs, qui sont au nombre de quatre-vingt-seize dans le canton, d'après le nouveau recensement fait par l'administration municipale. Dans ce nombre sont compris plusieurs de ceux que j'avais fait arrêter et qui ont récemment déserté. Ils se promènent publiquement et bravent l'autorité par leurs regards furieux et menaçants ; ils savent que l'administration n'a pas de forces suffisantes pour les faire arrêter. Ils sont forts de la coupable complaisance de leurs parents et de la protection des ennemis de la République, malheureusement en grand nombre dans le canton. Ils sont assurés que la plupart des membres de la garde nationale sédentaire ne feraient pas leur devoir, dans le cas où ils seraient commandés pour les arrêter. Sur trente- deux conscrits désignés pour le complément de la levée de 200,000 hommes, il ne s'en est présenté que quatre. Encore sontils de la compagnie de Calmont, qui a fourni quantité de défenseurs. Je doute même que ces derniers soient décidés à suivre l'officier nommé pour les conduire, lorsqu'il sera arrivé. Il est encore à craindre qu'une grande partie des habitants du canton ne fassent partie de cette révolte.
« Enfin, les fonctionnaires municipaux et le
commissaire du Directoire exécutif sont obligés
de prendre des précautions pour leur sûreté,
« lorsqu'ils se rendent au lieu de leurs séances.
26 INSURRECTION DE l'aN VII
« J'en excepte un agent et deux adjoints munici- « paux, qui n'ont pas besoin de se précautionner, « parce qu'ils savent qu'ils n'ont rien à craindre « de la part des récalcitrants. L'agent municipal « de Calmont Sauret vient de me dire qu'on « l'avait prévenu de ne pas sortir sans être armé « et d'en prévenir ses collègues. — Gaubert(I). » Pendant que Gaubert renseignait ainsi l'administration centrale sur ce qui se passait au sudest du département, voici ce qu'écrivait son collègue Dussaut, de Verdun-sur-Garonne, au commissaire du Directoire exécutif Pérignon, à Beaumont-de-Lomagne :
« Bourret, 23 prairial an vu (10 juin 1799).
« Notre collègue près l'administration centrale « a été instruit deux fois par moi, depuis le 19 du « présent mois, des rassemblements séditieux « qui se forment dans plusieurs communes de « mon canton, sous les auspices du nommé « Brisefer, prêtre rebelle, prêchant àmain armée « la contre-révolution, et soutenu dans ses orgies « religieuses par plus de deux cents hommes « armés. Le plus grand mérite auprès de luy, cet « de donner l'hospitalité aux déserteurs des dra- « peaux de la République et d'égorger tous les « fonctionnaires qui défendent ses intérêts. Set « un vrai Cartouche en son genre, et comme tou-
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de Van VII, série L, liasse 10.
« tes les mesures que j'ai pris contre luy jusqu'à « ce jour ont été infructueuses, par le défaut des « moyens qui pouvaient procurer son arrestation, « je me trouve réduit à prendre un traître dans « sa bande qui, jouissant de l'entière confiance « de ce scélérat, doit me le livrer incessamment. « Voilà la cause de mon séjour à Bourret. Vous « saurez incessamment le résultat de mes inqui- « sitions. Rassurez-vous surmoy. J'aurés recours « à vos offres si besoin est. Si vous connaissiez « toute la scélératesse des brigands cachés à « Saint-Sardos, l'assassinat de Larrazet n'aurait « pas lieu de vous étonner. J'ai sans interruption « deux cents assassins âmes trousses, à Verdun, « à Bourret, dans tous les chemins qui me con- « duisent à mon poste, au sein de ma famille, dans « mon bureau et dans mon logement. Les autres « fonctionnaires , quoique moins menacés que « moi, n'ont pas lieu d'être rassurés sur leur sort. « Cet attroupement est composé de réquisitionce naires rebelles ou déserteurs, des conscrits des « trois classes rebelles ou déserteurs et voleurs « des deniers de la République, des assassins de « Goine, de Verdun et de Sérac de Grenade, et des « autres meurtres commis à Finhan. Les fanati- « ques, poussés par Brisefer, chaque diman-
« che... (quelques mots illisibles) Salutetfra-
« ternité. — Dussaut (1). »
l'an VII, série L, liasse 14.
28 INSURRECTION DE LAN Vil
De son côté, la municipalité de Baziège écrivait, le 1er messidor (18 juin), à l'administration centrale à Toulouse, lui demandant des armes et des munitions afin, disait-elle, « de pouvoir se défendre contre les brigands qui coupent les arbres de la liberté et assassinent les fonctionnaires et les républicains dévoués. Il y en a qui sont morts et d'autres grièvement blessés. Les réquisitionnaires, les conscrits et les déserteurs passent par bandes de vingt à trente à travers champs, vignes et blés, criant, menaçant, sévissant. Nous serons bientôt à leur merci si on ne met ordre à cet état de choses et si l'on ne sévit point contre ceux qui leur donnent asile (1). »
Le président de l'administration municipale de ty Caraman Calvet déclare à son tour que les nobles de la contrée, les Puybusque, les Villèle, les Saint-Félix, etc., préparent l'insurrection depuis près d'un an, en appelant leurs paysans dans leurs châteaux, où ils tiennent des conciliabules pour les exciter contre la République et leur annoncer que la monarchie doit être rétablie avec la religion ; qu'un soulèvement est prêt dans le Midi comme dans la Vendée, et qu'il faut promettre et jurer de se joindre aux royalistes (2),
Enfin, et pour clore cette série de renseignements et d'informations, nous citerons cette
(1) Archives de la Haute- Garonne, Insurrection de l'an VII, série L, liasse 14.
(2) Ici., Ibid., loc. cit.
phrase caractéristique du soldat Cabrol, de Bruguières, près Toulouse, écrivant à son père, de Coni, en Italie, que les soldats de Souwarow, campés en face d'eux, leur demandaient si la marmite républicaine bouillait encore du côté de Toulouse (1) ? Le complot était donc connu des armées étrangères !
Quelque temps après, Figuière, commissaire du Directoire exécutif près le tribunal de police correctionnelle de l'arrondissement de Castelsarrasin, signalait à l'administration centrale de la Haute-Garonne le citoyen Dédaux aîné, exprocureur du roi à Castelsarrasin, comme un des premiers et des principaux organisateurs de la rébellion. — Cet homme prêche, dit-il, sans cesse et partout la révolte, annonçant la venue prochaine du roy, grâce à l'insurrection qui est prête et qui va éclater sur la tête des républicains comme un coup de foudre, pour les anéantir tous. Il a sans cesse la menace à la bouche et terrorise les paysans, qui n'osent rien dire. Ses quatre fils, dont trois sont réquisitionnaires porteurs de congés absolus, quoique très dispos et très vigoureux, ne marchent jamais qu'armés jusques aux dents, pour inspirer la terreur. La maison de campagne qu'ils possèdent et habitent dans le canton de Saint-Porquier, est le lieu de réunion de tous les aristocrates de Montauban et des alen-
(1) Journal de Toulouse du 5 fructidor an VII.
30 IMSDBRECTION DE l'aN VII
tours. On prétend même que les déserteurs vont y recevoir des instructions et des secours et qu'il y a un dépôt d'armes et de munitions. Tout cela nous a été dit, au président du jury et à moi, ajoute Figuière, par plusieurs personnes qui le tenaient de source certaine, mais qui nieraient ou ne parleraient point si on les interrogeait officiellement, afin de ne pas encourir la haine de cet hommu et des siens (1).
Mais si quelques fonctionnaires et quelques agents municipaux remplissaient leur devoir, combien plus grand était le nombre de ceux qui le méconnaissaient, laissaient faire, laissaient passer sans rien dire ou favorisaient les désordres lorsqu'ils.n'y participaient point! Partout le gouvernement était méconnu, désobéi, trahi, et ses agents les plus fidèles et les plus dévoués s'agitaient dans l'impuissance, faute de moyens d'action. Ils ne pouvaient disposer que des colonnes mobiles de la garde nationale, dont la majeure partie n'offraient pas de grandes garanties. On les mit pourtant en jeu pour poursuivre et arrêter les réfractaires de toute sorte et protéger les garnisaires chargés de faire rentrer les impôts et partir les déserteurs et les conscrits. Mais ces colonnes, ainsi que leurs détachements, étaient partout fort mal accueillis. On les injuriait, les menaçait, et quelquefois les poursuivait.
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de Van Vil, liasse 15.
Le 20 prairial an vu (7 juin 1799), le citoyen Pelberin, commandant lacolonne mobile de Cadours, chargé de parcourir les communes de ce canton, avec un détachement de cinquante hommes pour protéger les garnisaires et favoriser la rentrée des impôts et le départ des conscrits et des déserteurs, se dirigea sur Garac pour y passer la nuit. Arrivé à la maison commune de ce village, il y installa ses hommes. Mais les habitants lui ayant paru hostiles, il invita l'agent municipal à lui envoyerquarante hom«mesde lagarde nationale pour renforcer sa petite troupe. Cet agent regimba d'abord, en lui faisant observer qu'il n'avait rien à craindre. Pelberin qui, de la croisée de la maison commune observait les allées et venues et les chuchotements des habitants, dans la rue, requit l'agent municipal de lui envoyer, le plus promptement possible, le renfort qu'il demandait. L'agent municipal s'exécuta et ne rentra que trois heures après, avec dix-sept hommes, dont trois armés de fusils. Ces hommes paraissaient fort mal disposés et chuchotaient sans cesse avec l'agent municipal. II était près de minuit, et Pelberin entendait depuis longtemps des bruits de corne ou de trompe dans la campagne. Peu à peu, les dix-sept hommes disparurent l'un après l'autre, et il ne resta plus dans la mairie que Pelberin, l'agent municipal et son adjoint, qui était venu le rejoindre, plus le détachement des gardes nationaux de Cadours, qui sommeillaient sur les tables.
32 INSUBRECTION DE l'aN YII
les bancs et les chaises. Tout à coup, un grand bruit se fait entendre devant lamaison commune. Pelberin et les agents municipaux descendent pour savoir ce que c'est, et ils aperçoivent, rangé en bataille et parfaitement armé, un attroupement de trois cents hommes environ, qui les hue, les injurie et menace de les fusiller s'ils ne font rendre les armes à la troupe enfermée dans la mairie. Pelberm et les agents municipaux cherchent à lui faire entendre raison et à le ramener au respect de la loi et de l'autorité, mais ils sont insultés et menacés de plus belle. Cet accueil peu encourageant et l'attitude plus que suspecte des agents municipaux déterminèrent Pelberin à leur demander ce qu'ils jugeaient convenable de faire. — De rentrer dans la maison commune, répondit l'agent municipal, parce que je ne réponds plus de rien et que quelque balle pourrait bien nous atteindre. Ils fermèrent solidement la porte et montèrent dans la salle des délibérations, où ils ne trouvèrent plus personne. Tous les hommes du détachement de Cadours avaient fui par une porte de derrière de la mairie donnant sur un jardin, en abandonnant lâchement leur commandant, qui se vit obligé, bien malgré lui, de suivre ce mauvais exemple (1), très concevable toutefois, de la part d'hommes mal armés, mal aguerris et presque sans munitions.
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an VII, série L, liasse 3.
Pelberin arriva à Cadours à quatre heures du matin. Il rendit compte de sa mésaventure à l'administration municipale, qui s'empressa de transmettre son rapport à l'administration centrale de la Haute-Garonne.
Sur ce rapport et ceux qui lui étaient parvenus, sur des faits semblables, des cantons de Grenade, Verdun, Saint-Nicolas-de-la-Grave, Gintegabelle, Noé, Saint-Lys et autres, cette administration prit, le 23 prairial (10 juin), un arrêté par lequel elle requérait le général Pinon, commandant la deuxième subdivision de la Haute-Garonne, de faire transporter sans délai, dans les cantons précités, des forces suffisantes pour y rétablir l'ordre, en commençant par celui de Gadours. Le général Pinon partit le lendemain, avec deux cents hommes de troupes de ligne et vingt-six chasseurs à cheval du 14"^® régiment. H parcourut tous les cantons sus-indiqués et n'y trouva pas vestige de désordre ni d'attroupement. Tout cela avait disparu à son approche. Ces attroupements se formaient et se dispersaient, selon les circonstances, sur les ordres de leurs chefs, généralement prévenus d'avance des mesures prises ou méditées contre eux (1).
Il en fut de même dans les cantons de Gintegabelle, Auterive, Noé et Saint-Lys, où une autre colonne avait été envoyée par le général Pinon.
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an Vil, série L, liasse 5.
4i INSUaRECTlOX DE l'AN VU
Des événements analogues se produisaient dans quelques départements limitrophes. Ainsi, le commissaire du Directoire exécutif écrivait de Foix, le 19 messidor (ôjuillet), qu'à Lézat, sur 2,400 habitants il y avait cent réquisitionnaires qui, réunis àceuxdes localités voisines, formaient des bandes et allaient dévaster les propriétés, maltraiter les fonctionnaires et les patriotes, et terrorisaient le pays au point que nul n'osait porter plainte ni témoigner contre eux devant lajustice. — C'est, dit-il, encore pire dans le canton d'Ax, peuplé de prêtres réfractaires et d'émigrés qui ameutent la population au point qu'on n'y trouve plus personne pour remplir les fonctions publiques. Chacun se récuse et invoque des motifs plus ou moins plausibles pour refuser ; il en est à peu près de même dans le canton des Cabanes, de Vicdessos, d'Oust, de Castillon, etc., etc. (1).
A Saverdun, les croix de mission avaient remplacé les arbres de la liberté ; à Mirepoix, les compagnies des Pénitents étaient rétablies; à Pamiers on enrôlait pour Louis xviii, et à Surba, prés Tarascon, l'arbre de la liberté avait été scié en plein midi. Des meurtres étaient commis sur plusieurs points du département, et les victimes étaient toujours des hommes dévoués à la Révolution.
A son tour, l'administration centrale du Lot- Ci) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondances militaires générales, liasse du 6 aoiit 1799.
et-Garonne informait celle de Toulouse, à la date du 2 messidor (19 juin), que le canton d'Auvillars était infesté de rassemblements dangereux, à la tête desquels se trouvaient des individus condamnés à mort par contumace par le tribunal criminel du Gers, pour fait de royalisme. L'audace de ces bandes est portée à son comble. Elles attirent à elles les conscrits, les rèquisitionnaires et les déserteurs par la protection qu'elles leur accordent. Il est important de les détruire, et cette administration invite, à cet effet, celle de la Haute-Garonne à envoyer, le 8 du mois^ à Saint- Nicolas-de-la-Grave, quelques brigades de gendarmerie, pour que ces brigands ne puissent passer d'un département à l'autre et trouver ainsi un refuge contre les poursuites de la force armée qu'elle va diriger contre eux.
Mais cette administration vigilante et énergique ne s'en tenait pas là, car, le 13 du même mois (30 juin), elle prenait l'arrêté dont la teneur suit:
« Administration centrale du département de Lot-et- Garonne.
« Séance du 13 messidor an vu de la Républi- « que française une et indivisible.
« L'administration centrale du département de « Lot-et-Garonne,
« Considérant que la fortune passagère des « ennemis extérieurs de la République a ranimé « l'audace de ceuxqu'elle renferme dans son soin ; « que leurs projets et leurs espérances libertici-
3^> INSURRECTION DE l'aN VII
« des se sont manifestés, dans plusieurs parties « de ce département, par des attroupements sédi- « tieux et des attentats criminels sur l'arbre de « la liberté ; que c'est par eux que la désertion « est protégée et conseillée, le fanatisme enhardi « dans ses prédications incendiaires, et l'esprit « public perverti ;
« Considérant qu'il est instant d'opposer à ces « mouvements et à ces actes contre-révolution- « naires des mesures fortes et énergiques dont « l'application détruise rapidement les effets de la « perfidie ou de la malveillance et en comprime « les auteurs ;
« Considérant que, lorsque la voix de la patrie « appelle la troupe de ligne sur les frontières, « c'est à la garde nationale que la loi confie le « soin de la sûreté intérieure et l'exécution des « mesures propres à la maintenir;
« Considérant que le zèle patriotique des garce des nationales de ce département, qui vient de « se développer avec tant d'énergie contre les dé- « serteurs et les séditieux du canton d'Auvillars, « garantit le succès des opérations qui leur seront <c confiées toutes les fois que leur concours sera « nécessaire pour assurer la tranquillité publique « et l'obéissance à la loi ;
« Après s'être fait représenter les lois et les « arrêtés du Directoire exécutif, relatifs à la « garde nationale sédentaire, et en avoir médité « les dispositions;
LES FRÉLDDBS 37
« Délibérant au nombre de trois membres, le « commissaire provisoire du Directoire exécutif « entendu,
« Arrête :
« Article premier. — Il sera formé un corps « de 1,000 hommes, pris dans la garde nationale « sédentaire de ce département.
« Ce corps est destiné à agir, soit en masse « soit par détachements, lorsque les circonstan- « ces l'exigeront, pour le maintien de l'ordre et a de la sûreté publique dans l'intérieur du dépar- « tement, d'après les dispositions qui seront ar- « rêtées par l'administration centrale.
« Art. 2. — Chaque administration municipale « fournira son contingent pour la formation « dudit corps, conformément à la fixation qui la « concerne dans le tableau ci-après :
{Suit le tableau, etc., etc.)
« Fait à Agen, en département, les jour, mois « et an que dessus.
« Signés : A. Vidalot (le fils), président ; « Ninon, R. Noubel, administrateurs ; Lamarque, « commissaire provisoire du Directoire exécutif; « Neychens, secrétaire en chef (1). »
Si l'administration centrale de la Haute-Garonne avait suivi cet exemple patriotique et constitué, à cette époque, un corps semblable, elle ne se serait pas laissé surprendre par l'insurrec-
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an VII, série L, liasse 16.
38 mSDRRECTION DE L'àN VU
tion entièremeni désarmée et s'exposer ainsi à ^compromettre les destinées de la patriej mais elle se contenta de tenir très-exactement le gouvernement au courant de ce qui se passait et se borna à faire visiter par la gendarmerie les maisons et les châteaux qui lui étaient signalés comme servant de refuge aux conscrits, aux réquisitionnaires et aux déserteurs. C'est ainsi que cette administration envoya, le 30 messidor (17 juillet), le citoyen Vidalot, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de Caraman, accompagné des brigades de ce canton et de celui de Villefranche et de quelques gardes nationaux des colonnes mobiles, faire des perquisitions dans le château de Mourvilles- Basses, désigné par la clameur publique comme servant d'asile et de refuge aux rebelles. Cette expédition ne donna pas de grands résultats ; car on ne trouva dans ce château que le nommé Sembrès, meunier de Belberaud, ayant fait partie du rassemblement séditieux d'Escalquens, qui déclara être attaché en qualité de charpentier au service du citoyen Barthès, homme d'affaires du citoyen Villèle-Campauliac. Mais, ayant fait des recherches dans tout le château, on reconnut, sur le foin contenu dans la grange, les empreintes d'une quinzaine d'hommes y ayant récemment couché. Interrogé sur cette particularité, le citoyen Barthès répondit que ces empreintes provenaient de son corps, parce qu'il avait l'ha-
bitude d'aller" dormir sur ce foin pendant la belle saison et de changer de place chaque jour (1).
Ces mesures anodines, mais vexatoires, n'aboutirent qu'à faire suspecter l'administration centrale par les deux partis. Pendant que les républicains l'accusaient de faiblesse et même de connivence avec leurs adversaires, les royalistes l'accusaient de laisser systématiquement grandir le danger pour avoir le droit de le comprimer plus énergiquement. Ni l'une ni l'autre de ces accusations n'étaient fondées. Cette administration put manquer de clairvoyance, de résolution peut-être, mais pas de bonne volonté. Sa conduite pendant l'insurrection le démontre. La vérité vraie, c'est qu'elle ne croyait pas à la possibilité d'un soulèvement-général et que, d'un autre côté, elle était absolument dépourvue de moyens d'attaque comme de défense. Elle n'avait ni hommes, ni armes, ni munitions, ainsi que l'établit la pièce suivante :
« ÉTAT DE SITUATION DE l' ARSENAL DE TOULOUSE, « LE 1®'' THERMIDOR (18 juillet) AN VII, A DIX « HEURES DU MATIN. .
« Canons de siège en bronze, de 16. 1
« Id. id. en fer, de 4. 8
« Id. de bataille, de 4. 76
« Id. id. de Iroupes légères 6
« Obusiers de 6 pouces 61
Van VII, série L, liasse 14.
40 mSORRECTION DE l'\N VII
^« Boulets de 36 152
« Id. de 16..' 2.555
« Id. de 12 6.223
« Id. de 8 9.853
« Id. de 4 4.123
« Obus de 6 pouces 45
« Balles de 4 16.768
« Cartouches à boulets de 4 102
« Cartouches àballes de canon del2 39
« Id. id. de 8 45
Id. id. de 4 284
« Cartouchesàfusiloupislolelde20àlalivre 15.550 « Id. id. 22 id. 17.655
« Id. id. 28 id. 94.640
« Caissons à canons de 12 14
« Id. id. de 8 16
« Id. id. de 4 22
« Caissons d'infanterie pour cartouches 1
« Id. à obusiers de 6 pouces. 6
« Chariots à canons 9
(c Poudres de guerre 10.482 livres
« Id. de mine 403 »
LES PRÉLUDES 4t
« Pierres à feu, pour fusil 48.785
« Id. pour mousqueton cl pistolet 118.279
« Plomb en saumons 10.640 livres
ce Id. en balles 5.900 »
•« Fusils d'infanterie, ancien modèle. . . 511
« Id. id. modèles étrangers. 237
« Piques 1.888
« Sabres de cavalerie 27
« Couteaux de brèche 228
« Baïonnettes de fusil 280
2.423 « Certifié conforme par le garde d'artillerie de « l'Arsenal.
« Toulouse, le 5 thermidor an vu.
« DuoRET, signé.
« Vu et certifié par le chef de brigade, direc- « teur de l'Arsenal.
« Darode^ signé (1). »
Cette situation pourra peut-être paraître suffisante aux personnes peu compétentes pour réprimer la prise d'armes de l'an vu; mais nous leur
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an VII, série L, liasse 2.
42 INSURRECTION DE l'aN YII
ferons remarquer que l'âme des batailles, le fusil, faisait entièrement défaut, et que les pièces d'artillerie, relativement nombreuses, étaient de différents calibres et pour la plupart inutilisables dans cette lutte de partisans à travers les champs, les vignes et les bois et par des chemins vicinaux généralement impraticables à cette époque. Telle fut, d'ailleurs, l'opinion des généraux composant le comité de défense institué par l'administration centrale, à la première nouvelle de l'insurrection; car ce comité refusa obstinément de répondre aux nombreuses demandes d'armes et de canons qui lui arrivaient journellement de tous les côtés, et le directeur de l'arsenal lui-même, ainsi que le commissaire du Directoire exécutif Lamagdeiaine, ne cessèrent de demander au ministre de la guerre des armes, des munitions et le prompt envoi de troupes régulières pour tenir tète à l'orage et comprimer l'insurrection. Mais, si l'administration centrale de la Haute- Garonne demeurait un peu trop indifférente aux renseignements qu'elle recevait sur les agissements et les menées des ro\ Uistos, le gouvernement de la République, très exactement informé par Lamagdeiaine, s'émouvait des manœuvres et des faits qui lui étaient signalés et obtenait, à dix jours d'intervalle, du Corps législatif, deux lois importantes dont nous allons reproduire les dispositions essentielles:
« LOI RELATIVE A l'aMNISTIE ACCORDÉE AUX MILITAl- (; RES QUI ONT DÉSERTÉ A l'iNTÉRIEUR OU n'oNT (( PAS REJOINT LEURS DRAPEAUX DU 14 MESSIDOR « AN VII (1er juillet 1799).
a Le conseil des anciens, adoptant les motifs de « la déclaration d'urgence qui précède la résolu- « tion ci-après, approuve l'acte d'urgence.
(( Leconseildes Cinq-Cents, considérantqu'au- « tant il est digne de la nation française d'accor- « der une amnistie à ceux de ses défenseurs qui « ont abandonné leur poste lorsque tout faisait « présager une paix prochaine, autant il est « instant de les rappeler sous les drapeaux au « moment où les puissances coalisées dirigent « tous leurs efforts contre la République,
« Déclare qu'il y a urgence.
« Le conseil des Cinq-Cents, après avoir déclaré « l'urgence, prend la résolution suivante :
(( Article premier. — Il est accordé une « amnistie aux sous-officiers et soldats qui, pré- « venus, accusés ou convaincus d'avoir déserté « leurs drapeaux, ne sont point sortis du terrice toire de la République ou de celui occupé par « les armées françaises, à la charge par eux de « rentrer en activité de service. En conséquence, « toutes les plaintes portées, toutes poursuites « exercées ou jugements rendus à l'occasion du « délit de désertion à l'intérieur seront regardés « comme non avenus.
44 INSDRBECTIOX DB l'aN VII
« Art. II. — Ceux desdits sous-officiers ou « soldats qui sont détenus à l'occasion du délit « de désertion à l'intérieur seront, aussitôt la « publication de la présente, mis en liberté. Il « leur sera délivré des feuilles de route pour se « rendre dans l'un des corps de l'armée active.
« Art. III. — Les sous-officiers ou soldats qui, « prévenus, accusés ou convaincus de désertion « à l'intérieur ne sont point détenus, se présen- « teront, dans le courant de la décade qui suivra « la publication de la présente, à l'administration « municipale ou au commissaire des guerres le- « plus voisin de leur domicile actuel ; ils y décla- « reront qu'ils veulent profiter des bénéfices de « la présente loi.
Art. IV. — Les administrations municipales « ou les commissaires des guerres leur remettront « une feuille de route pour se rendre à un corps
« de l'armée active, etc., etc
« Art. VI. — Les réquisitionnaires appelés par « les lois antérieures, et notamment par celle du « 23 fructidor an vi, et qui n'ont pas encore « rejoint leurs drapeaux, sont compris dans l'am- « nistie. Ils se conformeront aux prescriptions « de l'article m de la présente, et il leur sera « délivré des feuilles de route conformément à « l'article iv.
« Art. VII. — Sont également compris dans « l'amnistie les conscrits appelés par les lois des
« 3 vendémiaire et 28 germinal anvi, et qui n'ont « pas encore rejoint les corps ou les dépôts pour « lesquels ils étaient destinés. Ils pourront être « admis dans les bataillons auxiliaires.
« Art. VIII. — Les sous-officiers, soldats, ré- « quisitionnaires et conscrits admis à profiter du « bénéfice de la présente justifieront, dans les u trois mois qui suivront sa publication, de leur « arrivée à un corps d'armée, etc., etc..
« Art, IX. — Ceux qui, appelés à profiter du « bénéfice de la présente, ne se conformeront pas « aux dispositions qu'elle contient, seront consi- « dérés, poursuivis et punis comme déserteurs, « etc., etc
« LOI SUR LA REPRESSION DU BRIGANDAGE ET DES (C ASSASSINATS A l' INTÉRIEUR DU 24 MESSIDOR AN « VII (11 JUILLET 1799).
« Le conseil des Cinq-Cents, considérantqu'ilest « instant de prendre des mesures efficaces pour arec rêter les progrès du système d'assassinats et de « brigandages organisés sur divers points de la « République contre les fonctionnaires publics, les « acquéreurs ou possesseurs de domaines natio- « naux, et tous les citoyens attachés à la Consti- « tution de l'an m, déclare qu'il y a urgence,
« Et après avoir déclaré l'urgence prend la « résolution suivante :
« Article premier. — Quand un département.
46 INSURRECTION DE l'aN VII
« canton ou commune est notoirement en état de « troubles civils , le Directoire exécutif propose « au Corps législatif de le déclarer compris dans « les dispositions suivantes.
« Art. II. — Les parents d'émigrés, leurs alliés « et les ci-devant nobles compris dans les lois « des 3 brumaire an iv et 9 frimaire an vi , les « aïeuls, aïeules, pères et mères des individus « qui, sans être nobles ni parents d'émigrés, sont « néanmoins notoirement connus pour faire par- « tie des rassemblements ou bandes d'assas- « sins, sont personnellement et civilement res- « ponsables des assassinats et des brigandages « commis dans l'intérieur en haine de la Répu- « blique dans les départements, cantons et com- « munes déclarés en état de troubles.
« Art. m. — Immédiatement après la publica- « tion de la loi rendue en exécution de l'article pre- « mier, les administrations centrales prendront « des otages dans les classes ci-dessus désignées, « dans les communes, cantons et départements « déclarés en état de troubles; néanmoins, et « dans le cas de troubles imminents, quoique le « département, canton ou commune ne soit point « encore déclaré par la loi en état de troubles, « les mêmes administrations sont provisoirement « autorisées à prendre des otages ; elles en ins- « truiront le Directoire exécutif dans les vingt- « quatre heures.
ft Art. IV. —
« Art. V. — Les otages qui^ dans les dix jours « de l'avertissement qui leur sera notifié par un « gendarme ne se rendront pas au lieu indiqué « par les administrations, y seront traduits par la « force armée; ceux qui s'en évaderont seront « personnellement assimilés aux émigrés, con- « si dérés ei traités comme tels.
« Art. VI. — Sont exceptés des dispositions ci- « dessus les ci-devant nobles et parents d'énii- « grés qui ont constamment rempli des fonctions « publiques à la nomination du peuple ou qui « sont dans les exceptions prévues par les lois « des 3 brumaire an iv et 9 frimaire an vi.
« Art. VII. — Les administrations centrales dres- « seront, dans le mois de la publication de la loi « qui indiquera les communes, cantons ou dépar- « tements où la présente loi sera applicable, en « conformité de l'article premier, une liste de « tous les individus assujettis à la garantie per- « sonnelle et civile consacrée par l'article ii.
(( Art. viii. — Les administrations centrales « comprendront sur cette liste tous les individus «dénommés à l'article ii, domiciliés dans leur « arrondissement respectif à l'époque du l®*" sep- « tembre n'ai {vieux style).
« Art. IX. — S'il est commis un assassinat sur « un citoyen ayant été depuis la Révolution, ou « étant actuellement fonctionnaire public, ou « défenseur de la patrie, ou acquéreur ou posses- « seur de domaines nationaux, le Directoire exé-
48 INSURRECTION DE l'iN VII
« cutif , après avoir consulté les administrations « centrales , est chargé de faire déporter hors du « territoire de la République , dans les deux dé- « cades de l'assassinat, quatre individus désignés « dans l'article ii par chaque personne assassi- « née, pris en premier lieu parmi les parents no- « blés d'émigrés ; secondement, parmi les ci- « devant nobles , et successivement parmi les « parents des individus faisant partie des ras- « semblements.
« L'enlèvement des citoyens ci-dessus dési- « gnés, de leurs pères, mères, épouses ou leurs « enfants, donne lieu à la même peine de la « déportation et, en outre, aux amendes et in- « demnités ci-après fixées s'ils ne sont remis en « liberté dans les vingt-quatre heures de l'enlè- « vement.
« Dans tous les cas d'enlèvement d'une per- « sonne ci-dessus dénommée, les garants sont « assujettis à une amende de six mille francs, « sans néanmoins déroger aux peines portées « par le code des délits et des peines contre les « auteurs du délit.
« Art. x. — La peine de déportation contre « les otages n'a pas lieu quand l'un d'eux a for- « mellement dénoncé et procuré l'arrestation des « individus qui seraient ensuite déclarés coupa- « blés du délit.
« Art. XI. — Le séquestre sera apposé sur « les biens des otages déportés et tiendra jus-
« qu'à l'accomplissement des condamnations « prononcées contre eux et jusqu'à la représen- « tation d'un certificat légal constatant qu'ils su- « bissent leur déportation.
« Art. XII. —
« Art. XIII. — ■ Indépendamment de la peine de « déportation prononcée par l'article ix ci-dessus, « les individus dénommés dans l'article ii seront « respectivement, dans chaque département, « civilement et solidairement responsables d'une « amende de cinq mille francs par chaque indi- « vidu dénommé dans l'article ix, assassiné soit « isolément, soit dans une action ou de quelque « manière que ce soit.
« Art. XIV. — L'amende de cinq mille francs « sera payée dans les quinze jours, pour tout « délai, qui suivront l'assassinat ou l'enlèvement, « et versée dans la caisse du receveur général, « sur simple arrêté des administrations centrales, « lesquelles prononceront sur la remise des « procès-verbaux rédigés ou par les agents « municipaux, ou commissaires de police, ou par « les juges de paix, ou par les commandants de « la force armée.
« Art. XV. — Outre l'amende des cinq mille « francs versée au trésor public, lesdits individus « énoncés en l'article ii seront civilement et « solidairement garants et responsables d'une « indemnité qui ne pourra être moindre de la « somme de six mille francs en faveur de la
50 lîîSDBRKCTION DE l'aN VII
« veuve et de trois mille francs pour chacun des « enfants de la personne assassinée.
« Art. XVI. — Les citoyens de laqualité désignée « en l'article ix qui, mutilés, survivront à leurs « blessures, auront droit à une indemnité qui ne « pourra être moindre de six mille francs.
« Art. XVII. — Les citoyens qui se seraient, en « exécution d'une mission particulière à eux « donnée par une autorité civile ou d'un ordre « militaire, dévoués à la recherche des émigrés « rentrés, des prêtres déportés ou sujets à la « déportation , des assassins , et qui seraient « assassinés ou mutilés dans le cours ou à la suite « de cette mission ou de l'ordre militaire, auro-nt a droit, eux, leurs épouses et leurs enfants, aux « mêmes indemnités que dessus.
« Art. XVIII. — Les indemnités ci-dessus seront « acquittées dans les dix jours qui suivront l'arec rêté de l'administration centrale.
« Art. XIX. — Les individus compris dans « l'article ii sont également, dans chaque dépar- « tement, civilement et solidairement respon- « sables, soit envers la République soit envers « les particuliers, des enlèvements de récoltes, « exactions de fermages, spoliations de deniers « publics, ainsi que des incendies, dégradations « et pillages exercés sur les propriétés.
« Art. XX. — (1). »
(1) Bulletin des Lois, 2' semestre de l'an VII, n»' 295 et suivants.
Les articles xxv et xxvi de cette loi accordaient atout individu qui aurait contribué à faire arrêter un émigré, un prêtre déporté ou sujet à la déportation ou un individu faisant partie des bandes d'assassins désignés dans la liste, une récompense de trois cents à deux mille francs pour un émigré, un prêtre déporté ou un chef d'assassins, et de deux cents à six cents francs pour les individus faisant partie des bandes.
Si la première de ces lois est pleine de bienveillance et de mansuétude, il faut reconnaître que la seconde, demeurée célèbre sous le nom de loi des otages, contient des dispositions violentes et draconiennes dont il était trop facile d'abuser. Mais il n'était pas permis au gouvernement de tolérer plus longtemps l'anarchie qui régnait dans le Midi sans compromettre entièrement la sécurité et peut-être le salut de la République. Dans ces conditions, la sévérité excessive, la rigueur même de cette loi s'imposait à son devoir comme une nécessité patriotique. C'est ce que fait énergiquement ressortir le Ministre de la justice dans la circulaire suivante :
« Paris , le 27 messidor an vu de la République « Française une et indivisible (14 juillet 1799).
« Le Ministre de la justice aux administrations « centrales et aux commissaires du Directoire « exécutif près de ces administrations.
« Citoyens, la loi du 24 de ce mois vient de
52 INSURRECTieN DE l'aN VU
« déjouer encore les folles espérances du roya- « lisme. Trop lâches pour attaquer ouvertement (c les amis de la liberté, c'est par d'infâmes assas- «. sinats que les sicaires royaux avaient cru ré- « pandre la terreur dans l'âme des républicains.
« Le sang leplus pur a coulé ! Des citoyens con- « nus par leur attachement à la Révolution ont « été victimes de leurs principes ; des fonction- « naires publics ont péri sous le fer des assassins.
« Des maux de ce genre rendaient indispen- « sables des moyens énergiques et capables d'en « arrêter les effets désastreux.
« Le Corps législatif les a trouvés dans la loi « susdite, insérée SiuBuUetin29o, n° 3129, relatif « à la répression des brigandages et des assas- « sinats et à la responsabilité des communes « sur le territoire desquelles ils se commettent.
« Elle a pour but d'intéresser à la sûreté perce sonnelle des républicains les individus même i{ dont l'influence dangereuse les a livrés à tant « de périls.
« Les deux conseils, considérant combien il « importe qu'une loi de cette nature soit connue « des citoyens qu'elle doit rassurer, et des mal- « veillants même qui vont devenir responsables « de la tranquillité et de la sûreté générale, ont « ordonné qu'elle serait proclamée et affichée « dans toutes les communes de la République.
« Chargé, par les attributions de mon minis- « tère, de tout ce qui concerne la publication des
« lois, je m'empresse de vous recommander la « prompte exécution de cette mesure.
« Toutes les dispositions de la loi du 24 mes- « sidor doivent obtenir la plus grande publicité; « mais il est particulièrement intéressant de « faire connaître à tous les citoyens celles des (.(. articles 25 et 26, qui ordonnent et fixent des « récompenses en faveur de ceux qui favorise- « ront l'arrestation des émigrés, des déportés et « des assassins.
« La loi dont il s'agit présente des mesures « rigoureuses mais nécessaires. C'est à vous, cice toyens administrateurs, qu'ilappartiendrad'em- « pêcher que les passions particulières n'ajoutent « à leur sévérité. Pénétrez-vous de la pureté des « intentions des législateurs et, comme eux, ne (( perdez jamais de vue le sahit de la République.
« Le Corps législatif a encore jugé utile d'an- « noncer cette loi importante au peuple français « par une adresse qui peint avec énergie tous les « malheurs attachés aux dissensions civiles. « Vous devez aussi, citoyens, faire proclamer et « afficher cette adresse, coQtenue également au « Bulletin 295, n° 3140.
« Puisse-t-elle convaincre tous les hommes « qui respirent sous le ciel de la France, quelles « qu'aient été leurs opinions, leurs pertes ou « leurs espérances, qu'il n'est plus pour eux « qu'une source de paix et de bonheur, le main- « tien de la République et une réunion sincère
5i INSURRECTION TE l'aN \n
« autour de la Constitution de l'an m Salut
« et fraternité. — Lambrecht, signé (1). »
Malgré ce patriotique langage et malgré l'aménité de l'une et la rigueur de l'autre, les lois des 14 et 24 messidor an vu (l^"" et 11 juillet 1799) n'amenèrent pas les résultats attendus. Les réquisitionnaires, les conscrits et les déserteurs ne rejoignirent pas leurs corps et les bandes royalistes continuèrent leurs violences et leurs dévastations. Le 19 de ce même mois de messidor une de ces bandes mit le feu et détruisit une grande quantité de foin et de bois récemment coupés, appartenant au citoyen Caton, agent municipal de Saint-Frajou. Quelques jours après, des menaces de mort et d'incendie contre ledit Caton, contre Debent, président de l'administration municipale de l'Isle-en-Dodon, Gamin, commissaire du Directoire exécutif près de cette administration, Dastugue, également commissaire près de l'administration de Boulogne-sur-Gesse, et plusieurs autres fonctionnaires de ces cantons, furent affichées aux portes de leurs maisons de campagne. Voici en quels termes Dastugue informe l'administration centrale de ce placard : « Boulogne, 10 thermidor an vu (27 juillet 1799).
«Les scélérats qui se permettent des délits inouïs « dans le canton de l'Isle-en-Dodon viennent « d'annoncer leur intention d'incendier la gerbe
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de Van VU, série L, liasse 4.
« que j'ay dans une petite métairie de ce canton. « J'avais déjà méprisé pareilles menaces et d'au- « très plus honorables encore qui m'avaient été « faites il y adéjà plusieurs mois. Sans craindre « ni les unes ni les autres, j'aurais dénoncé ces « jactances à votre sagesse et à votre surveil— « lance, pour a-viser aux moyens de les arrêter « ou tout au moins pour mettre la commune « de Montbernard, où se trouve ma propriété, à « même de parer au mal.
« A cet effet, je pense qu'il faut spécialement « enjoindre au juge de paix de faire une en- « quête pour découvrir les auteurs et les malveil- « lants qui écrivent et qui affichent de pareilles « menaces. Il sera aisé de trouver des témoins « pour découvrir quels sont les êtres qui ont l'air « de courir toute la contrée pour y porter le fer « et le feu.
« Je sais que deux hommes, dont l'un s'appelle « Jean Broquise de Lunax et l'autre Dubédat de « Lilhac, déserteurs avec armes et équipements, « sont dans les bois et dans les auberges des « environs. La loi défend encore de les arrêter. « 11 conviendrait, dans cette occurrence, de les « faire saisir comme suspects, sans s'arrêter à « la loi d'amnistie, mais je ne puis le faire « qu'après des ordres particuliers. Salut frater- « nel. — Dastugue, signé (1). »
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an Y II, série L, liasse 12.
56 INSURRECTION DE l'aN \1I
Des faits analogues se produisaient le 29 messidor (16 juillet) dans les communes d'Aiguesvives, de Castelmaurou et du Fousseret et, dans celles de Noé, de Montant et d'Adeilhac le 5 thermidor (22 juillet).
Le même jour, l'administration centrale recevait la communication suivante :
« A Agen, le 4 thermidor an vu (21 juillet) de la « Réfiublique Française.
« L" administration centrale du département de « Lot-et-Garonne à V administration centrale « du département de la Haute-Garonne.
« Citoyens Collègues,
« Les brigands qui infestent le canton d'An— « villars et pour l'arrestation desquels nous nous « sommes déjà vainement concertés avec vous, « viennent de se porter à de nouveaux excès, « enhardis par la faiblesse du détachement de « gendarmerie que les circonstances nous avaient « permis d'y laisser. Dans la soirée du 2 thermi- « dor une patrouille de trois gendarmes et de « deux hussards a été assaillie sur une grande « route à coups de fusils. Un homme et deux « chevaux ont péri. Le reste de la troupe s'est u sauvé en mauvais état dans la commune de « Saint-Clair. Cet attentat et les germes de « rébellion qui se manifestent dans toute cette « contrée nous déterminent à stationner pour « longtemps une force imposante à Auvillars. Cent
« hommes de la colonne mobile et vingt-cinq gen- « darmes partent le 7 de ce mois pour rétablir la « tranquillité et poursuivre avec persévérance les « misérables qui nous tourmentent ; mais il nous « est impossible, citoyens collègues, d'attendre « un résultat heureux de nos démarches si vous « ne concourez avec nous à leur exécution. Nous « croyons, en conséquence, qu'il serait néces- « saire que jusqu'à ce que le canton d'Auvillars « soit entièrement soumis à la République, vous « ordonnassiez aux administrations municipales « de votre arrondissement limitrophe de notre « territoire d'exercer la surveillance la plus « active, d'arrêter les étrangers non porteurs de « passeports, de faire des patrouilles fréquentes « combinées avec le détachement stationné à « Auvillars, et surtout que vous envoyassiez à « portée des brigades de gendarmerie. Nous « livrons ces observations à votre zèle et à votre « patriotisme, et nous vous prions instamment « de nous aider à étouffer les premières étincelles « d'un incendie qui ne tarderait pointa s'étendre « jusqu'à vous. Salutet fraternité. — A. Vidalot « fils, président ; R. Noubel, Ninon, Duburgua, « signés (1). »
De son côté, l'administration centrale du Tarn écrivait à celle de la Haute-Garonne, le 14 thermidor (31 juillet) an vu :
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de Van VU, série L, liasse 16.
•J8 INSURRECTION DE l'AN VII
« Nous sommes informés qu'un grand nombre '.( de déserteurs^ après avoir été jusques à Nîmes <( ou en deçà, désertent par troupes; qu'il leur « est donné des espèces de feuilles de route pour « suivre les chemins de traverse où ils reçoivent, « chez des affidés contre- révolutionnaires, le <( logementet les subsistances. Le bruit court que « ces hommes vont se rassembler du côté d'Auch. « On nous a même assurés qu'on en avait vu « passer armés et équipés. Comme ces hommes « doiventnécessairementpasserdans votre arron- « dissement, entre Toulouse, Grenade ou Ver- «. dun, nous vous invitons à prendre les mesures ^< que vous trouverez convenables pour vous assume rer si ces bruits ont quelque réalité. Ce qui -« est positif, c'est que la désertion est très consi- « dérable et que la plupart des déserteurs ne « rentrent pas dans leurs foyers, ce qui ne peut « que faire supposer qu'ils se rendent à quelque
« destination contre-révolutionnaire Salut et
« fraternité. — Caraven, président ; Sévérac,
<( MONJOL, ESPÉROU, Sï^/ie5(l). »
Quatre jours après cette information, c'est-àdire le 18 thermidor, une bande enlevait, près de Moissac (Lot), plusieurs prêtres rèfractaires conduits par la gendarmerie, après avoir tué deux chevaux aux gendarmes et blessé grièvement <leux citoyens accourus à leur secours.
(l) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an VII, série L, liasse 16.
La situation était à peu de chose près la même dans le Gers, lorsque l'administration centrale de ce département fît afficher dans toutes les communes, le 4 thermidor, une proclamation annonçant l'existence du complot royaliste et invitant les citoyens à prendre toutes les mesures possibles pour le déjouer et se défendre.
Le lendemain, 5 du même mois (22 juillet), cette administration prenait un arrêté par lequel elle ordonnait : 1° de surveiller les voyageurs et surtout ceux qui se disent négociants de Lyon et qui ne sont en réalité que des agents du royalisme chargés de l'organisation et de la propagation du complot contre - révolutionnaire ," 2o de visiter les maisons suspectées de contenir des émigrés; 3»> de faire également des visites domiciliaires chez les arquebusiers et les particuliers, afin de saisir les armes et les munitions de guerre, les effets d'habillement et d'équipement qui n'auraient pas été déclarés aux administrations municipales conformément aux articles 4 et 6 du décret du 20 ventôse (1).
Quelques jours après, le citoyen Contant, président de l'administration municipale du canton de Lombez (Gers), écrivait ce qui suit au commissaire du Directoire exécutif Lamagdelaine, à Toulouse :
« Depuisquelques jours le royalisme lève audace cieusement la tête. Je tiens d'un ci-devant
(1) Archives du Gers, Insurrection de l'an Vil.
60 INSUBBKCTION DE L'àN VII
<( noble ayant perdu une succession considérable « à cause de son républicanisme que les mécon- <( tents, les rèquisitionnaires^ les conscrits et les « déserteurs du département, surtout sur les (( limites de la Haute-Garonne, étaient soigneu- « sèment organisés en compagnies et en bataille Ions dans le but de proclamer l'avènement de (( Louis XVIII, d'attaquer les républicains et les <c acquéreurs de biens nationaux et de faire « main basse sur ceux qui occupent ou ont. occupé (( des fonctions administratives. Tous les huit <( jours au moins les officiers des bataillons « royalistes se rendent, la nuit, sur divers points <( pour se concerter ensemble et avec leurs prin- « cipaux soldats. L'insurrection est prête dans <( plusieurs départements et doit éclater au pve— <( mier jour. C'est pourquoi je vous fais part de <( ces renseignements que je crois certains.
<( Je viens d'interroger un jeune réquisition— « naire armé, qui s'était introduit chez le fermier <( d'un domaine national pour le tuer s'il ne « voulait pas lui rendre un billet de six cents « francs qu'il lui avait souscrit. Ce jeune homme « a déclaré, dans son interrogatoire, que c'était « le capitaine de cavalerie Miramont qui courait « la nuit les campagnes, escorté de plusieurs <( fusiliers, pour organiser les bandes, et que son « principal domicile était à Savignac , chez « Domezon. Notre pays est plein de châteaux « servant de repaires aux factieux qui nous
(( tomberont dessus au premier jour. Nous som- « mes sur des épines, car nous n'avons rien pour « nous défendre (1). »
En présence de ces désordres, qui croissaient sans cesse, les tribunaux, faisant l'application de la loi du 24 messidor, avaient rendu des jugements sévères contre les habitants de plusieurs communes et notamment contre ceux des communes de Castelmaurou , Grépiac , Longages, Montgaillard , Beaumont-de-Lomagne , Labastide-Pomès , Boussan. Labarthe— de— Rivière , L'IsIe-en-Dodon, Saint-Frajou, Sairit-Nicolasde-la-Grave, etc., etc., dans la Haute-Garonne, et d'Auvillars dans le Lot-et-Garonne. Voici un extrait de ce dernier jugement :
« L'administration centrale du département de « Lot-et-Garonne,
« Vu l'expédition du jugement du 14 thermidor « rendu par le tribunal civil de ce département, « qui condamme les communes intra et extra- « muros d'Auvillars à payer, savoir :
« A la famille du gendarme Dalby, u assassiné dans ces communes. 8,000 fr.
« Au citoyen Asverguérin, maréchalce des-logis, en résidence à Agen. 6,000
M Au citoyen Dominique Pierret , « hussard au 12^ régiment 2,000
(1) Archives de la Haute- Garonne, Insurrection de l'an VII, série L, liasse 16.
<)2 I.NSDRaECTIOX DK L AN VII
<( Au citoyen Etienne Phillipart, gen-
« darme 1,500
M Au citoyen Jean Brun, gendarme. 1,000 y Plus, à la République, à titre d'in-
u demnité 18,500
On se trouvait dans cette situation étrange et périlleuse lorsque l'administration centrale de la Haute-Garonne résolut de communiquer au «itoyen Géraud Trébos, juge au tribunal civil du département et directeur du jury d'accusation de l'arrondissement de Toulouse, de nombreux rapports des autorités constituées et de plusieurs citoyens recommandables annonçant que les royalistes de la ville et de la campagne ourdissaient des complots contre la sûreté de l'Etat; qu'ils distribuaient des armes et des munitions, enrôlaient des soldats et organisaient en un mot la guerre civile , proclamant publiquement la prochaine entrée du roi Louis xviii à Lyon.
Sur ces renseignements et ceux qui lui étaient personnels, le directeur du jury d'accusation rendit, le 9 thermidor an vu (26 juillet 1799), une ordonnance par laquelle les juges de paix et les commissaires de police de Toulouse étaient invités à procéder immédiatement à des visites domiciliaires dans les maisons suspectes indiquées
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de l'an VIF, série L, liasse 16.
LES PaÉLCDES 6^
dans ladite ordonnance, afin de saisir les armes, les munitions et pièces quelconques pouvant servir à une attaque contre la République ou établissant une complicité à cet égard et arrêter tous ceux qui se trouvent compris dans ce projet(l).
Cette ordonnance, rendue en vertu des articles 100 et 108 de la loi du 3 brumaire an iv et de l'article 359 de l'acte constitutionnel, fut immédiatement exécutée dans la commune de Toulouse et dans plusieurs cantons du département; mais elle ne donna pas, de grands résultats. On ne saisit guère que de vieux fusils, de vieux sabres et de vieux pistolets impropres à un bon service , quelque peu de poudre, et on n'arrêta que quelques conscrits et quelques prêtres rèfractaires cachés ou déguisés dans quelques maisons, surtout en femmes. C'est ce que cons- v latent les procès-verbaux dressés par les juges de paix et les commissaires de police chargés de cette exécution.
Cet acte de vigueur déconcerta quelque peu les contre-révolutionnaires qui, craignant de voir leurs trames découvertes, se déterminèrent à précipiter l'action. « Tout était prêt, dit d'Aldéguier. « Le coup de main qui devait rendre les conspi- « rateurs de la ville maîtres du parc d'artillerie « devait être tenté dans la nuit du 17 au 18 juillet
l'an Vif, série L, liasse 1.
(H INSUaRECTlON DE l'aN VU
« (1®"" thermidor). Une fasée partie du parc devait « apprendre aux insurgés du dehors qu'on était (.(. maître de ce parc. Les conjurés avaient montré « jusqu'alors la plus grande résolution ; mais, au « moment de frapper le coup, soit que le courage « leur faillît soit pour des motifs inconnus^ très « peu d'entre eux se trouvèrent au rendez-vous, « et ceux qui s'y trouvèrent ne se croyant pas c( assez forts pour le tenter, se séparèrent et les « rassemblements d'insurgés postés sur les hau- « teurs de Pech-David , ne voyant pas le signal « convenu, se dispersèrent (1). »
D'Aldéguier commet là une erreur. Il n'y eut pas d'insurgés sur le plateau de Pech-David avant la nuit du 4 au 5 août (18-19 thermidor). Du Mège parle aussi de cette tentative avortée, mais il la place avec juste raison dans la nuit du 4 au 5 août (18-19 thermidor), et non du 17 au 18 juillet, puisque les administrateurs du département ne l'apprirent, dit-il , que le lendemain, dans la soirée, par des agents nationaux fuyant devant l'armée catholique et royale. Puis il ajoute : « Une correspondance active liait les « mécontents de onze départements voisins de u la Haute-Garonne. La prise de Toulouse devait « être partout le signal du soulèvement (2). »
Ces assertions de Du Mège sont confirmées par
(1) Histoire de Toulouse, tome III, page 574.
(2) Histoire générale du Languedoc, tome X, p. 786.
l'interrogatoire du général Launay, dont nous allons reproduire la substance.
Le 19 thermidor (5 août 1799), dans l'aprèsmidi, au moment où la population de Toulouse était vivement agitée par la nouvelle du soulèvement des cantons voisins, l'officier municipal Deville rencontra dans une rue de la ville un individu qui lui parut étranger et suspect. L'ayant invité à le suivre à la maison commune, cet individu se rendit à cette invitation et comparut devant le commissaire du Directoire exécutif Lamagdelaine qui, après un interrogatoire sommaire, ordonna son incarcération et le renvoya devant le citoyen Géraud Trébos, président du jury d'accusation de l'arrondissement de Toulouse.
Mis en présence de ce magistrat, le lende/nain 20 thermidor, cet individu déclara s'appeler Jean Launay, être général de brigade, âgé de trentequatre ans, né et domicilié à Bayonne, où le général Mauco, commandant la 11^ division militaire, l'avait chargé de l'organisation des conscrits des Basses-Pyrénées. Ayant eu quelques données et saisi quelques indices d'une conspiration tramée parles royalistes contre la sûreté de l'Etat, il avait cru devoir en informer son chef hiérarchique, le général Mauco, et deux à trois amis sûrs qui résolurent de constituer immédiatement, à Bayonne, un comité secret chargé de découvrir et de suivre, s'il était possible, les trames de cette conspiration.
66 INSDRRECTION DE l'aN VU
Ce comité fut composé du général Mauco, président, du capitaine André de Marville, son aide de camp, de l'adjudant général Vergés, chef d'étatmajorde la 11® division militaire, du commissaire des guerres Baylac, du commissaire du Directoire exécutif Basterreche, de l'adjoint municipal Lacoste et du comparant. Ce comité, ainsi constitué, lui donna la mission spéciale de continuer ses démarches et ses agissements partout où il le jugerait convenable en vue de saisir tous les fils de ce complot. Il hésita d'abord, dit-il, à accepter cette mission si contraire à son caractère franc et loyal, et il dut se faire violence pour jouer le rôle d'un royaliste afin d'avoir le secret des royalistes. Il n'accepta donc ce rôle délicat et difficile que par devoir et par patriotisme, et il ne tarda pas à savoir que la citadelle de Rayonne devait être livrée par le commandant Larrieu et le parc d'artillerie, avec les arsenaux, par le capitaine sous-directeur Ducos. Le comité secret dressa, le 8 messidor (25 juin), un procès-verbal de ces renseignements et l'envoya au ministre de la guerre. Le lendemain, 9 messidor, Launay partit pour Pau. Il se présenta à l'administration centrale pour lui exhiber ses pouvoirs d'organisateur des conscrits du département et constituer le bureau nécessaire à l'exercice de sa fonction. Il demeura à Pau jusqu'au 17 thermidor (3 août) et manoeuvra si bien qu'il sut que les royalistes organisaient une insurrection dans tout le Midi de la France
LES PBÉLDDBS 67
et qu'ils avaient particulièrement en vue la ville de Toulouse, dont ils voulaient, tout d'abord, s'emparer pour se procurer des armes et des munitions. La ville de Pau comptait déjà environ deux cent soixante hommes armés et plusieurs fonctionnaires munis des pouvoirs du roi Louis XVIII. Deschevers, ex- accusateur public près le tribunal criminel des Landes, prenait le titre d'administrateur du roi pour la Guyenne; le nommé Lansac, conservateur des hypothèques à Pau, avait celui d'administrateur royal, et les sieurs Sainte-Marie, marchand, Lauzerail, employé au département, Chalvin, ex-employé aux fourrages, Balzac, employé chez Lansac, et Saint- Paul fils, se qualifiaient de commissaires civils de Louis xviii. Launay déclare que ces renseignements lui ont été fournis par Deschevers et Lansac, et qu'ils ont été transmis au directeur Roger- Ducos par l'intermédiaire d'un certain Lartigue, de Dax, et les soins du comité secret de Bayonne. Lansac lui apprit également, comme le tenant de l'administrateur royal à Toulouse, qu'un mouvement général devait éclater le 19 juillet (2 thermidor) dans toutes les contrées comprises entre Pau et Toulouse. Launay s'empressa de communiquer ce renseignement au citoyen Harispe, commandant la force armée à Pau, et au chef d'escadron de gendarmerie. Mais le mouvement n'eut pas lieu parce que, lui dit Lansac, l'administration de la ville de Toulouse avait donné
68 INSURRECTION DE l'AN VII
l'éveil aux patriotes et procédé au désarmement des suspects, mais que la partie n'était que remise. Launay s'empressa de communiquer cette information à Harispe, au commandant de la gendarmerie et au citoyen Hury, commissaire des guerres, en les invitant à constituer un comité comme celui de Bayonne. Ces indiscrétions déterminèrent Launay à se rendre à Toulouse pour y suivre le fil de la conspiration. Il partit de Pau, le 17 thermidor, avec une feuille de route délivrée par Hury et arriva à Toulouse le 18 (4 août). Il descendit chez Bascans, à Thôtel des Ambassadeurs, et se rendit immédiatement chez Dulaurier, grand patriote, pour lui remettre une lettre de recommandation que lui avait donnée un cousin domicilié à Pau. De chez Dulaurier, le général Launay se transporta chez le sieur Devauré, derrière les Cuves-Saint-Sernin, muni d'une autre lettre de recommandation de Lansac; mais Devauré était absent et on lui dit qu'il le trouverait probablement chez les citoyennes Lamarche, modistes, aux quatre coins des Changes. Il courut à cette adresse et n'y rencontra que deux individus qu'on lui dit être, l'un le citoyen Barbet, gendre de Devauré, et l'autre le citoyen Dufaur. Le général ayant dit qu'il venait de la part de Lansac, f* de Pau, les citoyennes Lamarche s'empressèrent •T de lui dire que Devauré était réfugié ou caché chez Campariol , affeneur, près la porte Montgaillard, et l'une d'elles sortit pour indiquer de
loin à Launay la demeure de Campariol. Devauré parut tout d'abord très surpris de cette visite ; mais il se l'assura en lisant la lettre de Lansac et ne cacha pas au général sa contrariété du mouvement partiel qui s'était produit la nuit précédente dans les environs de Toulouse, parce que ce mouvement entravait le soulèvement général qui devait éclater dans toute la République le mardi suivant et que tout cela était dû à l'inconséquence de l'émigré Casteinau. Après une conversation assez longue, Launay demanda à Devauré de régulariser sa situation dans l'armée royale par le brevet d'un grade supérieur, ou, tout au moins, par une garantie quelconque. Devauré lui répondit qu'il n'avait pas de brevet, mais que dans une couple (sic) d'heures il en trouverait un chez les citoyennes Lamarche, et il lui remit, en attendant, un billet de soixante-douze francs, signé Clâirfond, à toucher chez le nommé Villeneuve, détenteur des fonds pour la solde des royalistes. Launay étant revenu chez les citoyennes Q Lamarche, y retrouva Barbet et deux Dufaur, l'un petit et l'autre gros. C'est là qu'on lui parla, comme chefs militaires, des nommés Guintran, Giletti, Martel, Rougé, ex-général, Sol, également général, Parazol, ancien colonel, et Castelbajac, • de Vie. Dans la conversation, Devauré aurait dit à Launay qu'ils avaient à leur manche le commissaire des guerres et le capitaine du génie, ainsi que Bonnal, commandant la place de Saint-
70 INSURRECTION DE L'âN A il
Jean-Pied-de-Port, qu'il deyait leur livrer. Sorti Ù3 chez les Lamarche muni de tous ces renseignements, le générai se rendait chez Dulaurier, auquel Hury l'avait recommandé, pour se faire présenter à l'administration centrale, lorsqu'il a été rencontré par l'officier municipal qui l'a prié de le suivre à la maison commune (1).
Ces déclarations, qui feraient plus d'honneur à un agent de la sûreté publique qu'à un chef militaire, ne sauvèrent pas le général Launay. Il fut maintenu en état d'arrestation pendant toute la durée de l'insurrection, malgré les bons renseignements du général Mauco, et ne recouvra sa liberté que sur un ordre formel du ministre de la guerre. Sa conduite a été diversement appréciée et a fini par devenir suspecte aux républicains comme aux royalistes. Nous croyons toutefois que ce général était sincère dans son rôle d'espion, disons le mot, les faits ayant établi l'exactitude de la plupart de ses renseignements. Nous allons, à cet effet, reproduire in extenso un des procès-verbaux du comité secret de Rayonne adressé par le général Mauco au ministre de la guerre, et nous le ferons suivre de quelques extraits de correspondances établissant, à ne pouvoir en douter, que la conspiration royaliste de l'an vu était générale et s'étendait sur le sol de la France entière, ayant l'étranger pour complice en attendant de l'avoir pour acteur.
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de Van VIL série L, liasse 45.
LES PRÉLCD?.? 71
« Au quartier généT-al de Baronne, le 17 thermidor an vu « de la République française une et indivisible.
(( Le général dloisloanalre Mauco, com-nxandaat u provisoirement la cl ici s ion, au Minisire de la « guerre (pour lui seul).
« Citoyen Ministre..
« J'ai rhonneur de vous adresser, ci-joint, un <( troisième procès-verbal au sujet de la conspi- « ration royale dont je vous ai déjà entretenu dans « mes lettres des 29 messidor et 5 thermidor. « Salut et respect. — Mauco. »
« Après l'arrivée de Pau à Bayonne de la per- « sonne dont le nom était inscrit dans le papier « joint à notre procès-verbal du 29 du mois der- « nier, et d'après les assurances données par lui « qu'il aurait des choses importantes à nous com- « muniquer, nous nous sommes assemblés chez « le général Mauco, commandant provisoirement « la 11° division militaire, et de tous les rensei- « gnements que nous avons recueillis de la sus- « dite personne il résulte :
« Que le chef-lieu de la conspiration royale est « à Lyon ; que cette grande commune est le cen- « tre de la correspondance et que c'est d'elle que u partent les ordres.
« Il y a à Lyon un chef militaire lieutenant « général, dont le nom n'est pas encore révélé.
« Il y a par province un chef de division. « Toulouse est le lieu de résidence d'un de ces « derniers. On ignore son nom.
72 INSURRECTION DE l'an Vil
« Chaque dépai'tement a son chef militaire. « Celui du département des Hautes-Pyrénées est « le seul dont la personne sus-citée ait appris le « nom. Il s'appelle le marquis de Castelbajac, de « Vie. Il est à observer que la place de chef « militaire du département des Basses-Pjax'nées (( n'était pas encore donnée. On l'a offerte à la « personne en question, qui a paru se prêter à cet (c arrangement pour acquérir davantage la con- (( fiance des conspirateurs. En conséquence, elle « a donné l'état de ses services, qu'elle a calqués « exprès d'après les époques favorables au roya- « lisme, et elle attend son brevet.
a Chaque arrondissement, composé de neuf « départements, a son inspecteur général. Ceux- « ci sont pris parmi les militaires chevaliers de {( Saint-Louis qui se sont le plus distingués dans « le sens royaliste. •
« Chaque département a un conseil civil pour (( remplacer les autorités constituées. Ce conseil (( se compose d'anciens privilégiés. On ignore « leurs noms ; mais le tableau de ceux du dépar- (( tement des Ilautes-Pyrénées a été adressé par « Lansac au chef-lieu, à Lyon.
« La correspondance passe par des courriers « particuliers et quelquefois par la voye ordinaire. « Les caractères sont d'une encre ordinaire et le « sens en est vague ; mais dans les interlignes (c sont des caractères qui ne deviennerit visibles (( que lorsqu'ils ont été frottés par une éponge
« d'une composition inconnue. Les chefs ne se « connaissent point entr'eux. Tls ont des numéros « pour se distinguer.
« Chaque département a un administrateur j< chargé d'adresser au chef-lieu la liste de ceux « qui veulent servir Louis xviii et de traiter de -(( tout ce qui a rapport au civil et au militaire.
« 11 y a à Pau un comité composé de ; Lansac, (( Sainte-Marie (le négociant et pas celui qui est <( commissaire du Directoire près le tribunal cor- « rectionnel), Saint-Paul fils, Lauzerail, Chalvin, « Balzac et Terrade. Ils prennent le titre de com- « missaires de Louis xviii.
« Les foi'ces qu'ils prétendent armer et faire « agir sont composées d'infanterie et de cavalerie. (( Pour monter la cavalerie, on s'emparera des <( chevaux des citoj^ens; on l'armera de sabres et « de pistolets.
« L'infanterie sera armée de fusils de calibre ou (( de chasse. Les cartouches sont faites en partie « et on s'occupe de celles de la cavalerie. Le ral- « liement est à la basse-ville, le point d'attaque « aux quatre cantons. Les magasins y sont réunis a dans quelques maisons adjacentes. Pour l'explo- « sion on attend la défection de l'armée.
u Les proclamations de Louis xviii sont atten- « dues par le prochain courrier. Les administra- (( teurs centraux du département des Bassesce Pyrénées, savoir : Claverie, Deyt, Lomé et Dar- « raing sont, dit-on, du parti.
74 INSURRECTIOX DE L'aN VII
u Les ordres se transmettent par la voye du Pro- « cureur du Roy. Il y en a un par département.
« Il résulte des dires de la personne sus-citée u que les conspirateurs de Pau n'ont pas une « grande confiance dans ceux de Rayonne, avec u lesquels ils correspondent pourtant. Nous per- « sistons néanmoins dans notre avis à leur égard, u exprimé dans notre dernier procès-verbal.
a La personne sus-citée, frappée de l'importance « des notes qu'elle avait à nous communiquer, a « cru devoir, d'elle-même, dépêcher au citoyen Rote ger-Ducos, directeur, un courrier extraordinaire, « nommé Lartigue, qui lui porte une grande parte tie de ces renseignements pour une autre ré- « daction. Elle nous a, de plus, prévenus que ses u liaisons avec les royalistes de Pau, qu'elle est « obligée de voir souvent pour tâcher de découvrir « la totalité de leurs secrets, étaient cause que les « patriotes ravaientdéjàdénoncé au gouvernement. « A Bayonne, le 5 thermidor, l'an vu® de la « République française.
« Le Général commandant provisoirement
« la 11^ division, Mauco.
« L^ Adjudant général, Vergés.
« André de Marville, capitaine, aide de camp, « Basterreche, commissaire du Directoire « exécutif.
« J.-B. Bailac, « Lacoste, adjoint muni- « commissaire des guerres. « cipal (1). »
respondance militaire générale, liasse du 3 août 1799.
LES PRELUDES Vo
La personne visée dans ce procès-verbal n'est autre que le général Launay. 11 est nominativement désigné dans un autre procès-verbal du comité secret de Rayonne, en date du 17 thermidor (3 août). Il résulte de ce document que, d'après les dires et affirmations de Detchevers, un des principaux agents royalistes dans les Landes, la Gironde et les Basses-Pyrénées, le chef militaire de Lyon agissant au nom de Louis xviii s'appellerait Plessis.
« Celui de Bordeaux sei'ait venu directement de Mitaw. Il n'en connaît pas le nom, mais il correspondrait avec Condé sans l'intermédiaire de personne. Ces renseignements de Detchevers ont été transmis de Pau au comité secret de Bayonne par Launay, en même temps qu'une copie de la correspondance qu'il entretient avec Lansac de leurs pourparlers et de leurs entrevues. Toutes ces pièces, dit le procès-verbal, sont déposées au quartier-général de la division (1). »
Un fait singulier se rattachant sans doute à ce complot se produisit à Dax le 13 fructidor. Un individu de cette ville, se promenant sur les bords de l'Adour avec un chien barbet, lui jetait des pierres dans l'eau que le chien allait chercher en plongeant ; à un moment déterminé l'animal rapporta du fond de la rivière un sabre au lieu d'une pierre. L'individu, piqué de curiosité, se
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire générale, liasse du 3 août 1799.
76 INSURRECTION DE l'aN Vit
mit dans Feau qui n'était pas très profonde et eiï retira plusieurs autres ; il s'empressa d'informer l'autorité de cette découverte; on fit immédiatement des recherches dans cet endroit de la rivière et on en sortit cent soixante-dix-sept sabres provenant de chez Caissaignes, fournisseur du roi à Nantes; ces sabres n'étaient pas tous d'une égale longueur- Pendant que les déprédations et les violences partielles, symptômes précurseurs du mouvement insurrectionnel en gestation, agitaient nos contrées et confirmaient les révélations du général Launay, des mouvements et des actes semblables se produisaient aux quatre points cardinaux de notre patrie. C'est ainsi que l'administration centrale de Vaucluse écrivait d'Avignon, le 14 thermidor (31 juillet), au ministère de la guerre : « Que la « situation de ce département devient de jour en « jour plus alarmante. Les bandes de Jésus et du « Soleil, les émigrés et les prêtres réfractaires « resaisissent leurs poignards et se rangent sous « les drapeaux de la révolte. Des soulèvements (( insurrectionnels éclatent sur divers points de (( notre département, et, sans la surveillance la « plus active, ils se seraient déjà communiqués « aux communes les moins populeuses. La loi « relative à l'amnistie redouble l'audace de ces « scélérats et jette le découragement dans l'âme « des républicains. De là l'enlèvement delà caisse « du percepteur de La Garde -Faréol ; de là « l'assassinat d'un chasseur du 15^ régiment, en
« vedette sur le pont de la commune de BoUène ; « de là les refus des républicains de Valréas « d'occuper les places de municipaux ; de là l'ap- « parition d'une troupe de brigands armés sur les « territoires de Monteux, d'Entraigues et de Car- « pentras ; de là l'enlèvement des prisonniers « qu'on conduisait dernièrement de cette ville à « Avignon, etc., etc. (1). »
Le capitaine commandant le 46® escadron de gendarmerie à Draguignan, dans une lettre du même jour disait au ministre de la guerre que l'esprit public était assez bon dans le département du Var, à l'exception de l'arrondissement de Brignoles et des communes voisines des Bouchesdu-Rhone et des Basses-Alpes, qui sont le théâtre de brigandages et où l'on a assassiné un réquisitionnaire qui allait rejoindre sa compagnie à Rians. Cette situation est confirmée par une lettre de Fouché, ministre de la police générale, en date du 24 thermidor, dans laquelle il dit à son collègue de la guerre que, s'il n'envoie pas des troupes de ligne dans les Basses-Alpes, « le fer des assassins achèvera bientôt de moissonner le peu de patriotes aj^ant échappé aux réactions. »
De son côté, Escalon, commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale des Bouches -du -Rhône, écrit le 14 thermidor au ministre de la police générale que l'esprit public est
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire générale, liasse du 3 août 1790.
78 INSURRECTION DE j/aN VII
mauvais à Marseille et dans tout le département. Non-seulement il s'y commet partout des brigandages et des assassinats, isolément ou par bandes, mais on y fait courir les bruits les plus alarmants sur la situation de nos armées d'Allemagne et d'Italie. « Les royalistes des deux sexes de Mar- « seille se préparent pour recevoir avant peu les « Busses et les Autrichiens. Ils poussent même a l'insolence jusqu'à annoncer hautement et publi- « quement qu'ils fêteront avec leurs bons amis « le jour de la Saint-Louis (1). »
Le 15 thermidor (l^^'aoùt) le général Petit-Guillaume, commandant la division, militaire à Montpellier, informe le ministre de la guerre de la dispersion des brigands et des assassins de l'Ardèche, battus par l'adjudant-général Nivet près la forêt de Chanson qui leur servait de refuge. Des détachements de colonnes mobiles de garde nationale ont été également envoyés dans plusieurs communes du département de l'Hérault, et notamment à Marseillan, Brissac et autres, où des actes de brigandage et de violence étaient journellement commis.
Le même jour (15 thermidor) le commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale du Puy-de-Dôme écrit de Clermont-Ferrand au ministre de la police générale « que l'audace « des ennemis de la chose publique va croissant « dans ce département. Les royalistes et les prêtres
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire (jénérale, liasse du 3 août 1799.
« réfractai res ne cachent plus leurs coupables pro- <{ jets. Des proclamations imprimées sont répan- (( dues dans les rues de Clermont, par lesquelles « on provoque à la désobéissance aux lois les ré- (( quisitionnaires et les conscrits, et par lesquelles « on promet surtout, avant quinze jours, la des- « traction du gouvernement et le couronnement (( de Louis xviii (1 ). »
Des proclamations identiques étaient distribuées à la même date à Angoulême et dans la Dordogne, où le général Mauco signalait des rassemblements armés au ministre de la guerre, ainsi que dans la Gironde, et demandait des troupes pour les Landes et les Basses-Pyrénées qui n'en ont point. Ces agitations royalistes s'étendaient de Périgueux jusqu'à Dijon, Lille et Amiens, ainsi que l'établit le document suivant en date du 25 thermidor : a Le Directoire exécutif,
« Considérant que des troubles viennent d'écla- « ter dans la commune d'Amiens ; que les lois y « sont méconnues ; que les fonctionnaires publics (( et les républicains y sont insultés et menacés, (( Arrête :
« Article premier. — La commune d'Amiens, « département de la Somme, est déclarée en état « de siège, etc. (2). »
Au dire du commissaire du Directoire exécutif
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire générccle, liasse du 1" août 1799.
(2) Id., ibid., liasse du 11 août 1799.
80 iNSoaaECTioN de l'an vu
près l'administration centrale de Mâcon, l'agitation royaliste tendant à ramener un gouvernement monarchique était plus ardente et plus vive encore dans les départements du Rhône et de la Loire, surtout à Saint-Etienne et à Lyon, et il la signale à la sérieuse attention du gouvernement. Nous ne parlerons point des départements de l'Ouest. Tout le mondesaitque depuis 17931es conspirations roj^alistes étaient en état permanent dans la Bretagne et la Vendée. Le ministre de la guerre avait donc raison de dire, dans son rapport du 3 fructidor (19 août), au Directoire exécutif : « Une sourde fermentation « partout répandue annonçait une explosion pro- « chaine. Du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, « tout devait être embrasé. Les troubles suscités ({ à la fois à Lille et à Lyon, à Amiens et à Bor- « deaux, dans le département de Vaucluse et dans u ceux des Pyrénées ont assez démontré l'étendue (( de la conspiration et le même jour choisi par- « tout pour l'accomplir a fait assez connaître la (( puissance infernale qui présidait à son exécu- « tion (1). » Le ministre aurait pu ajouter : « Avec la connivence de l'étranger, » ainsi que le démontrent la lettre écrite de Coni par le soldat Cabrol dont nous avons parlé, la proclamation de Souwarow au peuple français, répandue dans le département de l'Ariège du 20 au 22 thermidor (2), et la
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire générale, liasse du 19 août.
(2) Id., ibid., liasse du 22 août.
LES PBÉLODES 81
lettre suivante, écrite de Mayence le 20 dudit mois par un patriote de la rive gauche du Rhin au citoyen Meyer, juge au tribunal civil de Strasbourg :
u Dans ce moment on croit généralement, à « Francfort, et d'une manière vraiment frappante, « qu'un soulèvement aura lieu prochainement « dans notre République. Les aristocrates les plus « sensés en sont convaincus et ils en préviennent « leurs amis d'ici dans les termes les plus posi- « tifs. Nulle de nos forteresses, disent-ils, n'est en (( surêté d'un jour à l'autre, et le coup partira dès « que M... sera arrivé à l'armée du Rhin. Qu'en u dites-vous (1) ? »
Le patriote qui traçait ces lignes ne se doutait pas qu'à ce moment l'insurrection annoncée avait éclaté, dans la Haute-Garonne, le Gers, l'Ariège, l'Aude, et était tentée dans la Gironde, ainsi que l'établit le document suivant :
« Bordeaux , le 8 fructidor (24 août) an vu de « la République une et indivisible.
« A l'' administration centrale de la Haute u Garonne.
« Nous avons eu pareillement nos troubles, ce « qui démontre l'existence d'un plan qui embras- « sait tout le Midi. Ces troubles ont éclaté au mo- « ment où la horde royale a commencé chez vous
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire générale, liasse du 19 août.
82 INSURRECTION DE l'aN VII
« les hostilités. Mais la révolte a été comprimée « ici dès sa naissance. Un Toulousain a péri dans <( l'affaire du 20 dont les feuilles publiques ont dû « vous rendre compte. On dit qu'il était ci-devant « chasseur dans votre fameuse légion d'Aspe. Ses « titres à la haine des patriotes remontaient bien u haut.
« Du reste, les feuilles publiques ont dénaturé « les faits. On a cherché à déverser l'odieux le « moins mérité sur les autorités qui ont opposé la a force à la rébellion ouverte. On ignorait alors c( ce qui se passait simultanément dans plusieurs « départements méridionaux. La vérité , mieux « connue , a ratifié l'opinion et l'on doit se félici- (( ter qu'un acte d'énergie ait fait mentir les bri- « gands de vos contrées qui vous criaient inso- « lemment : Bordeaux est à nous !
« Bordeaux est et sera toujours à la République. « Cette cité , recommandable par le civisme de « l'immense majorité de ses habitants, aurait « encore obéi à l'enthousiasme qui la précipita (( vers Montauban dans les beaux jours de la Ré- « volution , si nous n'avions eu à craindre pour (( nos côtes menacées. Nous organisons une force « de trois mille hommes pour les cas imprévus. « Si nos voisins ont besoin de nous, ils peuvent « compter sur de prompts secours.
« Nous vous prions, citoyens collègues, de nous {( faire part de ce qui se passe dans vos environs, « relativement aux troubles qu'y ont suscités les
« brigands royaux. — Balguerie filS; président « de V administration centrale (1). »
D'après une lettre écrite au ministre de la police générale Fouché par le bureau centi^al de Bordeaux, les tentatives insurrectionnelles dont parle Balguerie se produisirent dans cette ville les 19 et 20 thermidor (5 et 6 août). Desattroupements nombreux parcoururent les rues en criant : A bas les Jacobins! attaquant la garde nationale et menaçant les citoyens. Plusieurs coups de feu furent tirés. La force armée riposta et trois rebelles, dont un mort, restèrent sur la place.
Des tentatives semblables eurent lieu, ces mêmes jours, dans plusieurs départements.
A Angoulême, les royalistes, parfaitement organisés, dit le commissaire du Directoire exécutif, n'attendaient qu'une bonne nouvelle de Bordeaux pour se jeter dans la lutte. Dans le Vaucluse, l'administration centrale se voyait obligée de prendre, le 20 thermidor (6 août), un arrêté ordonnant des battues dans tout le département, afin d'arrêter les égorgeurs, les émigrés, les réfractaires et les déserteurs qui le désolaient. Dans l'Ardèche, les rebelles s'étaient rendus maîtres du village de Beaumes, à une lieue et demie de Carpentras, et cette ville n'avait qu'une quinzaine de cavaliers pour la défendre. Mais le général Colomb les battit et les dipersa. Il en fut de même dans le
(1) Archives de la Haute-Garonne, Insurrection de V an VU, série L, liasse 16.
84 INSURBECTION DE l'àN VII
Puj'-de-Dôme, et le général Quantin écrivait de Marseille au ministre de la guerre, le 19 thermidor, (( que les brigandages et les assassinats continuent sur divers points du département. Malgré les patrouilles et les nombreuses battues qui sont faites, il ne peut parvenir à mettre la main sur les scélérats, parce qu'ils sont recueillis et cachés par les habitants des campagnes. Il ne se passe pas de jour, ajoute le général, sans que les brigands commettent quelque attentat et ils ont osé, le 28 de ce mois, vers six heures du soir, attaquer à trois quarts de lieue de Marseille un poste de huit dragons du 20^ régiment, qu'ils ont désarmé après avoir tué un de ses hommes (1). »
Comme conclusion de ce chapitre sur l'organisation et les préludes de l'insurrection de Fan vu, nous allons reproduire une pièce trouvée sur Jean Labarrère dit Nègre, chef insurgé arrêté à Beaumarchez (Gers) le 25 fructidor, avec Lamothe- Vedel, chevalier de Thermes et six autres rebelles :
« Nous, sieur de Clerfont, breveté du roi con-
, (( cernant l'institut pour former les compagnies,
u et autorisé à nous nommer un adjoint militaire,
« Considérant que les difficultés qu'ont éprou- (( vées par les circonstances plusieurs de nos affidés « les ont entravés dans l'organisation, qui demeure (( imparfaite dans quelques cantons des départe- « ments confiés à nos soins;
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance 'militaire générale, liasses des 16 et 17 août.
LES PRÉLCDES 85
u Après avoir pris connaissance par des faits du « zèle et du dévouement du sieur Nègre fils , « l'avons chargé par le présent, indépendamment « de sa commission antérieure d'affidé pour le « canton de Saint-Nicolas-de-la-Grave et d'autres « lieux, de se transporter immédiatement partout « où l'organisation aurait été retardée ou négl'gée, « pour y procéder à la formation des corps et « compagnies, enjoignons à nos affidés de l'aider « dans les différentes opérations et expéditions « qu'il exécutera pour le service de Sa Majesté « Louis XVIII, notre légitime souverain, Ordon- « nons, à cet eff'et, aux compagnies et aux corps « organisés de lui obéir à la première réquisition, « voulant qu'il prenne toutes les mesures salu- « taires que les circonstances peuvent exiger.
« Donné à Toulouse , sous le bon plaisir de « Sa Majesté, le 30 juin 1799.
a Clerfont, signé.
« Paraphé ne varietur le 25 fructidor an vu « (10 septembre 1799).
(c Maignon, juge de paix. — Teyssinik, « greffier, signés.
« Pour copie conforme :
« Le général de brigade commandant « provisoirement la 10^ division, « Gommes, signé (1). »
(1) Archives de la Haute- Garonne, Insurrection de Van VU, série L, liasse 45.
86 INSURRECTION DE l'aN VII
A.U dire de radministration centi'ale du Gers dans une délibération du 27 thermidor, les bandes royalistes auraient été organisées au moyen de sociétés charitables ou philanthropiques créées depuis longtemps pour favoriser et masquer les projets des rebelles. Cela résulterait de pièces trouvées sur un certain Cugno-Belloc, de Laurac, arrêté par la municipalité de Saramon, et d'un exemplaire des statuts de ces sociétés découvert par le commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de Simorre (1).
Dans son livre de Foix et Comminges, M. E. Roschach parle de ces sociétés philanthropiques et dit que, pour se reconnaître, les affiliés se pinçaient l'oreille droite en remettant leur coiffure après avoir salué.
En terminant ce premier chapitre, nous croyons devoir rappeler à nos lecteurs, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que tout en respectant les divisions territoriales existantes, la Constitution de l'an m supprima l'autonomie des communes et transporta leur centre administratif et politique au chef-lieu de canton où siégeait et se réunissait V administration municipale de toutes les communes du canton. Cette administration se composait d'un agent et d'un adjoint municipal pour chaque commune, élus par tous les citoyens payant une imposition dans cette commune, d'un prési-
respondance militaire générale, liasse du 14 août 1799.
dent élu par les électeurs délégués de toutes les communes réunis au chef-lieu de canton en assemblée primaire, et d'un commissaire du Directoire exécutif nommé par le ministre et représentant le gouvernement. C'était là un véritable conseil cantonal s'élevant quelquefois à plus de quarante membres, mais il était rarement au complet, surtout pendant l'insurrection.
A leur tour, les départements étaient gouvernés et administrés par une administration centrale à.Q quatre ou cinq membres, selon l'importance du département, comprenant un président, trois ou quatre administrateurs et un commissaire du Directoire exécutif. Ils étaient tous nommés par le gouvernement. U administration centrale avait la haute main sur toutes les administrations municipales, et le commissaire central du Directoire exécutif sur tous ses collégur.-. d?s chefs-lieux de canton.