CHAPITRE II Le Soulèvement
A la suite des désastres de nos armées d'Allemagne et d'Italie, le gouvernement avait dirigé sur nos frontières menacées toutes les troupes disponibles , de telle sorte que les grandes villes se trouvaient sans défense et que Toulouse, par exemple , ne comptait pour toute garnison que trente-quatre chasseurs à cheval du 14® régiment et quelques canonniers attachés au service de l'arsenal lorsque l'insurrection de l'an vu éclata.
Ce fut dans la nuit du 18 au 19 thermidor (4 et 5 août 1799). Les réquisitionnaires, les conscrits, les déserteurs, des paysans travaillés de longue main par les royalistes et les prêtres réfractaires, se soulevèrent aux cris répétés de : Vive la religion ! vice le roi! dans les communes des cantons de Lanta, Caraman, Saint-Félix, Montgiscard, Montesquieu-sur-le-Canal, Nailloux, Auterive, Muret, Saint-Lys dans la Haute-Garonne , Lombez et Samatan dans le Gers, et dans quelques communes de l'Ariège, de l'Aude et du Tarn.
Cette insurrection s'étendait de l'est à l'ouest,
depuis Mouzens dans le Tarn jusqu'à Lombez dans le Gers , sur une longueur de près de cent kilomètres. Elle formait, au sud de Toulouse, un arc de cercle qui coupait les communications de cette ville avec les Pyrénées comme avec les départements du sud-ouest et du Midi de la France, les insurgés ayant, la même nuit, arrêté tous les courriers et toutes les diligences.
D'après ce que nous avons rapporté dans le chapitre précédent, on serait autorisé à croire que l'administration centrale du département de la Haute-Garonne s'attendait à cette levée de boucliers. Il n'en était rien . Sa quiétude et sa confiance étaient si grandes, au contraire, qu'elle se trouvait sans aucun moyen de résistance. La garde nationale n'avait encore reçu aucune organisation en dehors de la colonne mobile réglementaire, dont une partie se trouvait en ce moment à Auterive. Le service de la place était si mal fait qu'il avait suffi de vingt-cinq royalistes s'étant procuré le mot d'ordre pour surprendre et désarmer le poste de la place du Salin, dans la nuit du 19 thermidor, au moment où l'on venait d'apprendre le soulèvement des campagnes.
Cette attaque prouve une fois de plus que la conspiration était parfaitement combinée entre les royalistes de la ville et ceux du dehors et que si, comme le disent Du Mège et d'Aldéguier, les conspirateurs de Toulouse avaient eu du cœur, ils pouvaient en ce moment s'emparer aisément de
l'arsenal, défendu par une vingtaine d'hommes seulement, donner le signal convenu aux insurgés rassemblés sur le plateau de Pech-David et leur ouvrir les portes de la ville. Mais ils n'osèrent pas ou ne surent pas , et leur tentative échoua piteusement.
L'incurie ou l'imprévoyance des administrateurs de la Haute-Garonne a d'autant plus lieu de surprendre qu'aucun d'eux ne pouvait être suspecté et qu'ils déployèrent tous, à partir de la première nouvelle du soulèvement insurrectionnel, une vigilance et une activité remarquables.
Le premier qui leur annonça cet événement fut un Toulousain, le citoyen Vaïsse. Vaïsse avait une propriété dans le canton de Lanta et il s'y trouvait en villégiature lorsque, le 19 thermidor, vers deux heures du matin, ses fermiers vinrent lui dire que, depuis la tombée de la nuit, des bandes armées de cinquante à cent hommes parcouraient le canton, emmenant de gré ou de force toutes les personnes qu'elles trouvaient dans les maisons, afin de grossir leur nombre et de s'emparer de Lanta.
A cette nouvelle inattendue, Vaïsse se lève, s'habille, prend son cheval et part pour Toulouse. Il y arriva vers huit heures du matin et courut prévenir le président de l'administration centrale de ce qui se passait. Quelques heures après , des émissaires et des agents municipaux des communes rurales soulevées arrivèrent les uns après les
LE SOULÈYFMENT 9r
autres, annonçant que le tocsin sonnait partout, que les insurgés, en nombre considérable, envahissaient toutes les localités, pillant, brûlant, saccageant, incarcérant les patriotes et les autorités et quelquefois les assassinant. L'administration centrale, surprise mais non découragée, se réunit à la hâte et se déclare en permanence. Elle fait appel à la garde nationale sédentaire et aux patriotes qui accourent à la maison commune et offrent leurs services avec autant de zèle que de patriotisme. On forme immédiatement deux colonnes de deux cent cinquante hommes chacune qui partent, l'une pour Montgiscard dont les royalistes se sont emparés, et l'autre pour Lanta. Le première est commandée par le capitaine Rigaud et la seconde par le capitaine Arbousset.
Dans l'après-midi, l'administration centrale reçoit du citoyen Marrast, commissaire du Directoire exécutif près le canton de Saint- Lys, la lettre suivante :
« Plaisance, 19 thermidor (5 août).
« Un drapeau noir ! vive le Roi ! mort aux pa- « triotes ! tels sont les cris que pousse l'attroupe- (( ment royaliste qui nous poursuit. Il a fait halte (( à Fonsorbes et nous à Plaisance, où nous venons « d'arriver à deux heures du soir. J'ignore encore « s'ils ont incendié, violé, pillé. Mais la Vendée « est en activité. Vaincre ou mourir! La liberté ou u la mort! Envoyez-nous des hommes, des armes c( et des munitions. Le citoyen Picard, de Tou-
52 INSDRRECTIQN DE l'aN VII
<( louse, porteur de ce billet vous fera des rapports « de visu.
« Marrast, signé (1). »
En présence de ces nouvelles alarmantes et de l'absence des courriers qui n'étaient pas arrivés des lignes du Midi et du sud-ouest; en présence des dangers imminents que courait la ville de Toulouse, l'administration centrale prit, séance tenante, l'arrêté dont la teneur suit :
(( Séance extraordinaire du 19 thermidor an VII « de la République française une et indivi- (( sible.
« L'administration centrale du département de « la Haute-Garonne,
« Demeurant les rapports officiels qui lui sont « parvenus sur les mouvements contre-révolu- « tionnaires qui ont à la fois, et dans la nuit « dernière, éclaté dans les cantons de Muret, « Montgiscard, Lanta, Saint-Lys et Caraman, (( où l'on a arboré l'étendard de la révolte et de la u royauté, coupé ou arraché les arbres de la liberté, « emprisonné ou massacré des républicains, « notamment des fonctionnaires publics, où enfin « des bandes royales, armées et accompagnées de « tous les signes caractéristiques de la cause à « laquelle elles sont dévouées , parcourent les « diverses communes en beuglant des cris de mort
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VU, liasse 11.
u contre les patriotes et des acclamations en « faveur de Louis xviii, se livrant au pillage et à « mille sortes d'excès ou d'attentats contre les (c personnes et les propriétés de tous ceux qui, « par leurs principes ou leurs actions, ont donné « des gages de leur dévouement à la République « et à la Constitution de l'an m;
« Considérant que la faible garnison en troupes « de ligne et la colonne mobile de la commune « de Toulouse, non plus que la gendarmerie « nationale, ne présentent pas une masse assez « forte pour en imposer aux contre-révolution- « naires et arrêter le cours de leurs débordements ; « qu'il convient , en conséquence , et qu'il est u même instant de recourir à des mesures extraor- « dinaires impérieusement commandées par les « circonstances actuelles ;
u Ouï le commissaire du Directoire exécutif, « Arrête :
« Article premier. — L'administration cen- « traie se constitue en permanence.
« Art. II. — Le jour elle travaillera dans le « lieu de ses séances, la nuit elle tiendra sa perte manence à la maison commune , le motif de « cette réunion nocturne étant pris de la néces- « site de concentrer les forces et d'être plus sûrece ment en mesure contre les atteintes que les « malveillants pourraient porter à la sûreté publi- « que.
9i iNSoaRFXTio.^ DE l'an vu
« Art. m. — Il sera fait un appel aux répuu blicains.
« Art. IV. — La masse de forces que présente ■i chaque canton étant insuffisante pour la défense u de chacun d'eux en particulier, il sera pris, <( dans ceux où la révolte n'a pas encore éclaté '.( et où les symptômes ne s'annoncent pas d'une (c manière aussi alarmante, un nombre d'hommes <( choisis pour former un noyau salutaire destiné '( à se porter partout où le besoin l'exigera.
« Art. V. — En conséquence de l'article précé- <( dent, il sera fourni dix hommes par chacun des ■( cantons suivants :
« Villefranche , Castanet, Carbonne, Rieux , « Montesquieu- Volvestre , Fousseret , Cazères , t( Grenade, Grisolles, Castelsarrasin, Lévignac, « Aurignac, Montech, Martres, Saint-Porquier, <( Saint-Gaudens, Aspet, Villebrumier, Fronton, « Villemur, Brugaières, Castelnau-d'Estrete- (( fonds, Beaumont, Blagnac, Boulogne, Montas- « truc et Verfeil.
« Art. VI. — Ces hommes feront le service « pendant quinze jours ; ils recevront la solde « et les subsistances à l'instar des troupes de « ligne en activité, et en sus l'indemnité de huit <{ centimes et demi par jour, pour leur tenir lieu « d'habillement et d'équipement, conformément <( à l'arrêté du Directoire exécutif du 23 floréal « dernier.
a Art. vu. — Ils seront choisis parmi les repu-
LR SOULÈVEMENT 9fV
« blicains les plus forts, les plus ingambes, les « plus fermes et les mieux disposés à servir la « chose publique, dans la colonne mobile de leurs (( cantons respectifs.
« Art. VIII. — 11 leur sera délivré par leurs « administrations respectives, autant que possi- « ble, des fusils de munition avec bayonnettes^, « qui seront soigneusement réintégrés à leur « municipalité à l'expiration du service, ou bien « dans les mains de leurs successeurs au renou- « vellement périodique de quinze jours.
u Art. IX. — Dès la réception du présent les « administrations municipales des cantons mente tionnés à l'article v assembleront les colonnes « mobiles ; elles mettront de suite en activité ceux « des citoyens les composant qui s'offriront volon- « tairement pour la première quinzaine, et à « défaut de cette levée spontanée, elles y sup- « pléeront par la voie de la désignation ou défîu nitivement parcelle delà réquisition.
(( Art. X. — La désignation et réquisition ne « priveront pas celui qui en sera l'objet de « la faculté de se faire remplacer par un de ses u frères d'armes faisant partie de la colonne (( mobile, pourvu d'ailleurs que ce dernier réu- « nisse les qualités exigées par l'article vu.
u Art. XI. — Le cinquième jour après la désiu gnation ou la formation de la liste des hommes « ci-dessus désignés, ces derniers partiront pour « se rendre au chef-lieu du département ; l'étape
<( leur sera fournie en route et la solde payée à <( leur arrivée.
« Art. XII. — Les membres de ces colonnes « auxiliaires ne seront point casernes, mais bien a logés chez les particuliers de la commune de « Toulouse, comme les militaires mai^chant isoléce ment.
(' Art. xiii. — Le commandant de la gendar- « merie nationale est requis de distraire, de cha- « cune des brigades où il le pourra sans inconvé- « nient, deux gendarmes pour augmenter les « ressources et faire le ser\nce ordinaire dont les 'f causes sont exprimées dans le présent arrêté.
« Art. xiv. — Les administrations municipales « de Tarrondissement se transporteront de suite « chez tous les débitants de poudre à feu et s'en « empareront provisoirement jusqu'à nouvel ordre <( après en avoir constaté la quantité et la qualité.
(( Art. XV. — Le présent arrêté sera imprimé, « pour être publié et affiché dans toutes les com- « munes du département ; il sera extraordinaire- « ment envoyé par des ordonnances dans tous les « cantons désignés en l'article v.
(( Art. XVI. — Il en sera adressé des exemplai- « res au général de brigade commandant la « 2"® subdivision de la 10^ division militaire, au <( commissaire ordonnateur de la même subdivi- « sion à Toulouse, ainsi qu'à chacun des minis- « très de la police générale, de la guerre et de « l'intérieur.
LE SOCLÈVEMENT 97
« Délibéré à Toulouse les jour, mois et an que « dessus.
« Caissel, président; Barrau, Leygue, « Camparan , Desbarreaux, adminis- « trateurs ; V. Lamagdelalne, eommzs- « saire du Directoire exécutif; Béguil- « LET, secrétaire général (1). »
Cet arrêté illusoire no pouvait amener aucun résultat, attendu que plusieurs des cantons désignés étaient en pleine insurrection et qu'il ne fournissait, d'ailleurs, à l'administration centrale qu'une force de deux cent soixante-dix hommes de garde nationale , venant des quatre points cardinaux du département et ayant aumoins six jours pour se rendre à Toulouse. Il prouve seulement que cette administration ne se rendait pas un compte bien exact de la situation et persistait dans son aveugle confiance; car si les insurgés étaient en aussi grand nombre qu'on le disait cette mesure ne pouvait rendre aucun service immédiat. Ceux qui la prirent le reconnurent implicitement eux-mêmes en écrivant le même jour, ainsi que le commisaaire du Directoire exécutif, à leurs collègues du Tarn, du Lot, du Lot-et- Garonne, de VAriè(/e, de VAud.e, du Gers, des Hautes et des Basses-Pyrénées , pour leur annoncercetteprise d'armes et leur demander des secours aussi prompts que possible, afin de Tétouffer dans
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr. de Van VII, liasse 3.
98 TVSUBRECTÎON DE l'AN VII
son berceau et de l'empêcher de gagner leurs départements.
Mais le mal était plus grand qu'ils ne pensaient, car des soulèvements pareils à ceux de la Haute- Garonne et du Gers s'étaient produits la même nuit et presque à la même heure dans les cantons de Labastide- d'Anjou et de Saint-Michel-de- Lanez (Aude), de Cuq-Toulza (Tarn) et d'Auvillars (Lot-et-Garonne).
Pendant ce temps, les insurgés de Caraman, Lanta, Montgiscard , Saint-Félix, Montesquieusur-le-Canal, Nailloux, Auterive, Muret et Saint- Lys s'empar-aienc de tous ces chefs-lieux de can- ■^ 1 1 ton, y brûlaient les archives et les insignes municipaux, incarcéraient les fonctionnaires et les patriotes dont ils dévalisaient ou incendiaient les maisons ou les propriétés, les maltraitaient quand ils ne les assassinaientpas, abattaient les arbres de la liberté, mettaient à sac les casernes des gendarmes, rétablissaient les institutions municipales antérieures à la Révolution et marchaient sur Toulouse.
La colonne dirigée sur Montgiscard et commandée par le capitaine Rigaud ne put arrêter les rebelles de cette contrée ; car, arrivée près du village de Deymes, cette colonne aperçut les brigands, au nombre de cinq cents environ, rangés en bataille sur les hauteurs voisines. Le commandant les fit immédiatement attaquer; mais les insurgés ayant, pendant le combat, reçu un ren-
LE SOOLÈvr.MENT 99
fortde près de trois cents hommes, il crut prudent, en présence de forces aussi considérables, de se replier sur Castanet où il arriva à huit heures du soir. Cet engagement coûta vingt hommes tués ou blessés aux rebelles, deux blessés aux républicains, ainsi qu'un cheval tué et deux blessés (1).
De son côté, l'adjoint municipal Bornier écrivait de Castanet à l'administration centrale, le 19 thermidor, à neuf heures du soir, que Rigaud venait d'arriver avec sa colonne ; qu'il était seul ; que tout le monde avait fui, y compris le commissaire du Directoire exécutif Rougè ; que la situation est très grave et que Rigaud attend un prompt secours de deux cents hommes au moins pour défendre Castanet. Bornier ajoute qu'il a donné l'ordre de mettre sur pied toutes les gardes nationales du canton et qu'il s'est adjoint, pour l'aider dans le travail dont il est surchargé, les agents et adjoints municipaux du canton de Montgiscard réfugiés à Castanet.
Mais cette commune fut bientôt envahie par les populations rurales fuyant devant les insurgés qui s'étaient emparés de Deymes, de Pompertuzat et d'autres lieux et occupaient les hauteurs jusqu'à Pech-David, à deux mille mètres des portes de Toulouse. Bornier écrit de nouveau pour presser l'envoi de renforts qui n'arrivent point et il se voit lui-même forcé, le surlendemain, de se réfu-
(1) Journal de Toulouse, 21 thermidor an A''!!.
•Ol/tUl
100 INSURRECTION DB l'aN VU
gier à Toulouse avec les administrateurs municipaux présents à Castanet, y compris le percepteur, que les insurgés avaient entièrement dévalisé et auquel ils avaient pris 1,050 francs de la caisse publique , 280 francs de ses fonds personnels , tout son linge de table et de corps, son vestiaire et celui de sa femme, plus ses verres, ses bouteilles et son vin (1). L'administration du canton de Castanet se composait de Richard , président ; de Bornier , Cluzet aîné, Triadou , Boy, Bascou, etc., etc., agents ou adjoints municipaux. Colomyès remplissait les fonctions de secrétaire, • et le commissaire du Directoire exécutif Rougé 1 était le frère du général en chef des rebelles.
Les appréhensions et les craintes de Bornier étaient parfaitement fondées, car, sans la présence de la colonne de Rigaud, Castanet aurait été pi*is, comme les autres chefs-lieux de canton, dans la nuit du 19 thermidor, par les bandes qui parcoururent les diverses communes du plateau de Pech- David et arrivèrent jusque dans la banlieue de "■' Toulouse, au village de Pouvourville, où elles enfermèrent dans l'église dix-huit patriotes et mirent à sac la maison du citoyen Bénaben, de Toulouse. Ce propriétaire , surpris dans son lit , fut saisi, lié, garrotté et traîné de village en village, de métairie en métairie, subissant toute sorte de menaces, d'insultes et d'outrages jusqu'à ce que,
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de Van Vil, liasse 8.
LE SOULÈVEMENT lOl
dans une fausse alerte , il eut la force et l'habileté de s'échapper et d'arriver à Toulouse rompu, brisé, exténué de fatigue et de faim.
Il résulte d'un procès-verbal du juge de paix Resplandy, qui se rendit sur les lieux, et d'un état détaillé des pertes subies par Bénaben, que sa maison était inhabitable : tout y avait été cassé, brisé, arraché, saccagé, volé, détruit. Les portes, les fenêtres, les meubles n'existaient plus; ses habits, ses vêtements et ceux de sa femme; le linge de table et de corps, la literie, la batterie de cuisine, l'argenterie, les bagues, les bijoux, y compris une douzaine de cents francs en argent monnayé, tout avait disparu. Le jardin luimême n'avait pas échappé à ces ravages et tous les arbres fruitiers y étaient coupés ou arrachés (1).
La colonne d'Arbousset, dirigée sur Lan ta, ne fut pas plus heureuse que celle de Rigaud. En arrivant près de cette commune, cette colonne, composée de deux compagnies de gardes nationaux de Toulouse et d'un détachement de chasseurs à cheval, s'était renforcée de cent cinquante hommes venus de Verfeil sous la conduite de Raynal, président de l'administration municipale, et de quelques volontaires à pied et à cheval dudit canton de Lanta. Elle possédait, en outre, une pièce de canon de quatre et offrait ainsi une certaine soli-
(1) Arch. delaHte-Gne, Insurr. de Van Vil, liasse 10.
102 INSDRRECTIO:^ DE l'\N VII
dite. Mais les insurgés occupant Lanta étaient au nombre de plus de douze cents. Le capitaine Arbousset n'hésita pas à les attaquer, et le combat s'engagea le 20 thermidor (6 août), à sept heures du soir. Il fut d'abord favorable aux républicains; mais les rebelles, recevant sans cesse des renforts deCaraman,la fortune incertaine changea de face et les troupes d'Arbousset, malgré leur contenance ferme, se virent dans l'obligation de reculer devant des forces triples. Bientôt le désordre se mit dans leurs rangs et elles finirent par se débander laissant leur pièce de canon entre les mains des rebelles.
Dans cette débâcle , un petit groupe d'hommes de Verfeil, guidés par le médecin Antoine Pillore, voulut résister. Il fut enveloppé. Une lutte corps à corps s'engagea dans laquelle le brave Pillore fut tué avec quatre de ses compagnons. Le citoyen Pillore fit une résistance héroïque. Blessé grièvement et ne pouvant plus se défendre, les insurgés l'entourèrent et le sommèrent de crier : Vive le i?oï/Mais, fidèle à sa foi républicaine et à ses serments, Pillore n'hésita pas à répondre : Vive la République ! et il tomba criblé de coups de fusil et de baïonnette. Les brigands s'acharnèrent tellement sur son corps qu'ils le déchirèrent, le hachèrent à tel point ç^ que sa femme, Adélaïde Vaugé, venue le len- \ demain sur le champ de bataille pour recueillir son cadavre, ne l'aurait pas reconnu sans les
LE SODLÈVRMENT 103
gémissements et les caresses que lui prodiguait son chien (1).
La résistance héroïque de Pillore permit à huit à dix de ses compatriotes plus ou moins blessés de se sauver. Antoine Pillore avait servi plusieurs années comme chirurgien dans les armées du Nord et s'était vu forcé de quitter son poste à la suite d'une longue et douloureuse maladie qui l'avait ramené à Verfeil, sa ville natale, avant l'âge de trente ans. D'après un rapport de l'administration municipale de Lanta et du commissaire du Directoire exécutif Lacan, en date du 19 fructidor, ce combat laissa sur le champ de bataille dixhuitcadavresdel'unou de l'autre parti (2). Un grand nombre de membres de la municipalité du canton de Lanta prirent directement ou indirectement une part active à l'insurrection. Elle se composait, en thermidor, de Molinier, président; Jammes, Francès, Pinel, Siadoux, Lermiterie, Delon, Belgarric, Henry, Grailhe, Pitorre, Baquié, Lasserre, Gazes, Delmas, Blanc etMattou, agents ou adjoints municipaux. Lasserre, Gazes, Pinel et Siadoux furent seuls arrêtés par les insurgés et incarcérés à Lanta. Le domicile, du secrétaire Delisle fut entièrement pillé, dévalisé, et le notaire Jammes, qui était en même temps percepteur et qui avait fui prétendit, lorsqu'il rentra, le 5 fructidor, avoir caché dans son pigeonnier 4,000 francs des deniers
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 9.
(2) Journal de Toulouse, primidi, 21 thermidor an VII.
104 INSURRECTIOX DE l'aN VII
publics et ne pas les y avoir retrouvés en arrivant chez lui. Les insurgés de Lan ta avaient pour chefs un certain Hiroux , ancien huissier , et l'émigré Bladviel.
La veille de cet engagement, c'est-à-dire le 19 thermidor (5 août), le citoyen Vidalot, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale de Caraman, écrivait de Lavaur à l'administration centrale de la Haute - Garonne que, « prévenu le matin de ce jour, vers sept heures, (( que les brigands s'étaient emparés de Lanta et y « avaient arrêté les patriotes , il s'était empressé (( de réunir la garde nationale, de placer des sen- « tinelles et de se diriger sur Lanta à la tête de sa a petite troupe ; mais qu'à peine sortis de la ville, « ils avaient rencontré les brigands, au nombre « de douze cents environ, qui leur barraient le (( passage. Un petit engagement avait eu lieu dans « lequel un brigand avait mordu la poussière et « le sergent de la garde nationale Jacques Fé- (( raud reçu une balle dans le pied. Mais cette « garde, à peu près sans armes et sans munitions, « très inférieure en nomUre, s'était vu bientôt (( forcée de rentrer dans la ville où, ayant réuni la « municipalité, les fonctionnaires et les patriotes, « il avait été décidé que la lutte étant impossible, « le mieux était de se retirer à Lavaur pour y « chercher des secours. Les rebelles portent la cote carde blanche, ajoute Vidalot. Ils sont armés de « fusils de tout calibre, de sabres, de fourches et de
LE SOCLÈVEMENT 105
« faux. Ils marchent au cri de : Vive le Roi 1 et « rétablissent partout les consuls avec le régime <c antérieur à la Révolution (1). »
La municipalité, qui fuyait en ce moment devant les insurgés, se composait de Calvet, président ; Soual, Rochas, Simon Viguier, Batut, Gringaud, Sirven, Escande, Durand, Auriol, Fages, Hourléac, Andrieu, Graule, Bermond, Granier, Baudol, Manen, Fournier, Loupiac, Guiraud et Banquet.
Les insurgés entrèrent à Caraman le 19 thermidor, vers midi, et n'y trouvant aucun fonctionnaire ni aucun patriote important, ils mirent à sac la caserne de la gendarmerie et les maisons de quelques patriotes, puis s'amusèrent, par dépit sans doute, à fusiller Marie Cramassel, épouse Q Hébrat dit Bonnet, qui les regardait passer de la "^ croisée de sa chambre, et la veuve Elisabeth Gautier née Boudet, qui se trouvait sur le pas de sa porte. Ces deux meurtres, que rien ne motivait, frappèrent de stupeur la population de Caraman et soulevèrent sa juste indignation, comme le meurtre de Salbat, de Loubens, assassiné dans sa maison pour ne pas avoir voulu crier : Vive le Roi ! souleva celle des habitants de cette commune.
Un fait à peu près semblable se passait le même jour et presque à la même heure entre Auterive et Grépiac. Une dame Lozes, épouse Bergeaud,
(1) Arch. de laHte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 9.
106 INSURBECTION DE l'aN VU
d'Auterive, venait vers huit heures du soir de faire moudre du blé au moulin de Grépiac, lorsqu'elle rencontra sur la route une bande d'insurgés qui l'insultèrent, la menacèrent et finirent par lui tirer un coup de fusil qui la renversa. Ce coup de feu l'avait atteinte profondément à la cuisse droite, mais il avait été entendu des habitants de la ferme de Roquebrune qui arrivèrent à son secours, la transportèrent dans leur maison, et le lendemain à l'hôpital d'Auterive, où elle passa deux mois (1). Cette bande venait de Grépiac.
« Le 19 thermidor, à midi, dit le Journal de « Toulouse, cinquante conscrits et réquisition- « naires, guidés par l'ancien agent de l'émigré « Polastron, se sont réunis à Grépiac, près Aute- « rive, y ont arrêté l'agent municipal, le patriote « Baget et un autre républicain et les ont conduits « dans la maison du royaliste Duprat.
({ Le commissaire du canton d'Auterive, Célery, « requiert le citoyen Grisones, commandant un « détachement de cinquante hommes venus de « Toulouse, d'aller disperser cet attroupement; « mais ce commandant et sa troupe y mettent « tant de mauvaise volonté qu'ils ne sont prêts « qu'à cinq heures du soir. Célery se met à « leur tête , accompagné de deux gendarmes. « Arrivés à Grépiac, ces trois hommes prennent « le devant et vont droit aux insurgés qui se
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insicrr.de l'an Vil, liasse 10.
LR SOULÈVEMENT 107
« trouvaient à ce moment au nombre de deux « cents environ. Lamarque, agent de Polastron, « chef de la bande, porte un coup de faux à un « gendarme et le blesse au visage. Celui-ci riposte « par un coup de feu qui manque Lamarque et tue « un autre insurgé. Pendant ce temps, Grisones « et ses hommes restent, cachés à l'entrée du vil- « lage, derrière des paillers. Les gendarmes et le « commissaire du Directoire exécutif se replient « sur cette troupe qui refuse de marcher et se « hâte de rentrer à A.uterive (1). »
Mais cette conduite ne tarda pas à porter ses fruits. Le lendemain, à la pointe du jour, la ville d'Auterive fut envahie par deux mille insurgés environ et les lâches de la veille, pris, arrêtés et désarmés, furent incarcérés et dépouillés entièrement. On leur enleva leur argent, leurs habits e^ leurs souliers. Il y en eut même un, le citoyen Tirebaque, qui fut absolument mis à nu dans sa prison.
Des faits semblables se passaient le 19 thermidor à Miremont, près d'Auterive, où une autre bande d'insurgés arrêtait et emprisonnait l'agent municipal Ville, ainsi que Jean-Jacques Peyret et quelques autres patriotes de la localité. Peyret ne fut pas seulement emprisonné, on pilla, on saccagea, dévalisa sa maison, et son frère, prêtre constitutionnel desservant cette commune , fut
(1) Journal de Toulouse du 21 thermidor an VII.
103 INSURRECTION DS l'aN Yll
poursuivi, traqué par cette bande au point qu'après avoir erré pendant deux jours et deux nuits de bois en bois, de métairie en métairie, il préféra se laisser prendre que de continuer ce genre de vie. L'abbé Peyret fut d'abord enfermé dans l'église de Miremont; on pilla et dévasta sa maison, lui vola Jusqu'aux boucles d'argent de ses souliers et 1,200 francs de numéraire, puis on le conduisit dans les prisons d'Auterive où il demeura jusqu'au
27 thermidor. Ce prêtre expose longuement, dans une plainte adressée à l'administration centrale, le
28 thermidor, toutes les souffrances qu'il éprouva au milieu des menaces et des cris de fureur de la troupe qui le traîna d'étape en étape jusqu'aux prisons d'Auterive, lui criant sans cesse qu'il allait mourir, qu^on voulait lui arracher les entrailles, manger son foie grillé et promener sa tête au bout d'une pique (1). Le 27 thermidor vit finir les souffrances de l'abbé Peyret, Ce jour-là, le comte de Paulo, commandant en chef les rebelles de cette contrée, ayant connaissance de la marche de l'armée républicaine de Vicose, vint lui-même le délivrer, ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune, en leur faisant j urer, non pas soumission au Roi, mais aux Lois de la patrie! Ces pérégrinations douloureuses sont nombreuses dans les documents des archives, mais nous nous bornons à quelques exemples.
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 10,
Le comte de Paulo, qui s'intitulait général de la province de Foix, était un émigré rentré secrètement pour prendre part à l'insurrection dont il avait été l'un des organisateurs. Il avait réuni sa bande dans son château de Terraqueuse, où elle passa les journées des 18 et 19 thermidçr (4 et 5 août), rtxanrjeant et buvant aux frais du comte, dit M. Roschach (1). Elle en partit le 20 thermidor, à quatre heures du matin, armée de fusils de tout calibre, de piques et de faux, accompagnée de quelques cavaliers et pourvue d'une petite pièce de canon. Quelques heures après, cette troupe entrait à Cintegabelle au cri de : Vive le Roi ! et y faisait sonner le tocsin pour appeler les rebelles de la contrée, qui arrivèrent en grand nombre- On incarcéra le commissaire du Directoire exécutif Gaubert, le président de l'administration municipale Anglade et les frères Moulis, patriotes de Calmont, qui se trouvaient dans cette ville. On dévalisa la maison commune, rétablit le consulat comme avant la Révolution et, le lendemain 21, le comte de Paulo partit pour Calmont à la tête de cinq cents hommes. Arrivé aux portes de cette petite ville, le général de la province de Foix envoya au citoyen Jacob Sauret, agent municipal, la sommation dont la teneur suit :
« Peuple de Calmont, « Je vous somme, au nom du Roi, de mettre (1) Foix et Comminges.
1 10 INSCRBBCTieN DE l'aN VU
(( bas les armes sur-le-champ, et alors je vous « promets, en son nom, pardon général et pro- « tection; sinon, le premier coup de feu tiré sur « notre troupe vous serez passés tous au fil de « l'épée et je fais mettre sur-le-champ le feu « aux quatre coins de la ville.
u Tout le pays jusqu'à Toulouse est au pouvoir « des royalistes. Nous avons pris des otages « qui nous répondent de votre conduite. Ainsi, « décidez et envoyez-nous votre réponse.
« Ce 7 août, à quatre heures du matin.
« Le Comte de Paulo, commandani.
« Certifié véritable par moi, Jacob Sauret, agent « municipal de la commune de Calmont, réfugié « à Villefranche (1). »
Le commandant de Paulo venait de donner un mauvais exemple. Il appliquait, sans titre ni qualité, la loi des otages à son profit, avant que l'administration centrale de son département l'eût mise en vigueur.
Quoi qu'il en soit, l'agent municipal Sauret, voulant réunir ses hommes bien qu'il ne disposât que d'une cinquantaine de fusils dans un état plus ou moins satisfaisant, fit prévenir son collègue de Mazères et demanda trois heures pour réunir la municipalité et délibérer. De Paulo lui répondit en s'emparant de la ville. Il fit abattre l'arbre de la liberté, exigea la remise de toutes
(1) Journal de Toulouse du 25 thermidor.'
LB SODLÈVEMENT 111
les armes et ordonna le massacre du patriote Galache, qui courait vers Mazères pour hâter l'arrivée des secours demandés. Ces secours arrivèrent, mais trop tard. Ils se composaient de vingt hommes seulement, mais parfaitement armés. Le commissaire du Directoire exécutif Prat marchait à leur tête et le citoyen Camefort-Hérisson, ancien soldat d'Italie, les commandait. Les insurgés les assaillirent avec fureur. Les Mazériens se défendirent vaillamment, mais accablés par le nombre ils se virent bientôt contraints de prendre la fuite. Camefort se jeta dans le Lers et se sauva. Chamayou, ancien soldat, fut pris. On voulut lui faire crier : Vive le Roi ! il répondit par le cri de : Vive la République I et fut fusillé au bout du pont de Calmont, avec ses compatriotes Dou et Blondin (1). De Paulo, profitant de ce succès, se dirigea sur Mazères et Saverdun où il entra le lendemain.
Une bonne partie de la troupe de de Paulo et des insurgés de Cintegabelle appartenait au Lau- j ragais. Elle venait surtout du canton limitrophe | de Nailloux, en pleine insurrection depuis deux ' jours. Une fraction des rebelles de ce canton avaient rejoint ceux de Montgiscard pour marcher sur Toulouse, pendant que l'autre fraction se réunissait à ceux de de Paulo pour insurger la vallée de l'Ariège et s'emparer de Pamiers et de Foix.
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an Vil, liasse 14.
112 INSURRECTION DE l'aN VU
Au reste, l'insurrection fut assez bénigne dans la partie du Lauragais comprise entre le grand et le petit Lers, à l'exception des violences et des méfaits des petites bandes de Fonsabranes et de Gavarret-Rouaix, qui désolèrent le canton deMontesquieu-sur-le-Canal.
A Nailloux, dit le commissaire du Directoire exécutif Desclaux, les insurgés n'arrêtèrent et ne garrottèrent que trois à quatre patriotes qu'ils relâchèrent quelques heures après sans leur faire aucun mal ; mais ils commirent quelques dégâts dans des maisons particulières et prirent toutes les armes et tous les chevaux qu'ils trouvèrent. Il est juste d'ajouter que l'administration municipale toute entière, à l'exception de Desclaux, avait pris la fuite à la nouvelle de leur approche et ne renti-a que six jours après (1). Cette administration se composait de Lamarque, président; de Bernon, Mendans, Forgues, Bousquié, etc., agents ou adjoints municipaux.
Il en fut à peu près de même à Baziège et à Montesquieu-sur-le-Canal. Cette dernière ville avait été envahie le 19 et délivrée le 20 thermidor par une colonne mobile de trois cents hommes, venue de Villefranche sous la conduite de Trinchant, président de l'administration municipale, et formée à la hâte de détachements d'Avignonet, de Villenouvelle et de Villefranche. Après avoir
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de Van VU, liasse 14.
chassé les rebelles de Montesquieu, cette colonne marchait sur Montgiscard lorsqu'elle apprit, à Aj^guesvives, la défaite de Rigaud à Deymes. Se trouvani trop faible pour attaquer les brigands rentrés en force à Montgiscard, Trinchant se replia sur Baziège, où il trouva la municipalité fort perplexe, au milieu d'une population hostile refusant de marcher contre les rebelles. Dans cette périlleuse situation, le président Lafléche et ses collègues Estadens, Touzet, Caunes, Maurel, Graule, Lanusse, Pujol, commissaire du Directoire exécutif, et quelques républicains de la localité se réunirent et résolurent de suivre la colonne de Trinchant et de se réfugier à Villefranche (1).
Cependant l'agent municipal de Montgiscard Lacheurie, informé, le 19 thermidor vers dix heures du matin j de l'approche d'une bande de deux cents rebelles environ, s'était transporté à la maison commune avec le citoyen Garric pour mettre en surêté les papiers importants et les trentequatre fusils qu'elle contenait. Mais il avait à peine commencé cette opération que la commune est envahie aux cris de : Où sont les armes? Nous voulons les armes! Obligé de subir la loi du plus fort, Lacheurie assista, impassible, à l'enlèvement de ces armes. Les insurgés brisèrent un buste de la Liberté, lacérèrent de nom- Ci) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 14.
114 INSURRECTION DE l'aN VU
breux papiers, emprisonnèrent l'agent municipal pour le relâcher quelques heures après, puis coururent dans la ville pour arrêter les patriotes et tous les membres de la municipalité. Mais le président Trémolières et ses collaborateurs Julia, Ginesty, Laguens, Janereau, Abadie, Sartre, Soulignac, Monredon, Mauriès, Noulet, Laujoulet et leurs amis avaient déjà pris la fuite, y compris le commissaire du Directoire exécutif Lacheurie.
On fut un peu plus brutal dans le petit village de Deymes, où on arrêta l'agent municipal et sept patriotes qui furent enfermés dans l'église en leur disant : « Aquiou que poudèts damoura. Tournarèn lèou pérfa la sanqueto. y) Vous pouvez rester là. Nous reviendrons bientôt pour vous saigner (1). Nous nous hâtons de déclarer que la menace ne se réalisa point.
Il résulte de plusieurs lettres de l'administration centrale de l'Ariège que des attroupements séditieux s'étaient formés dans ce département, dès le 14 thermidor (31 juillet), notamment à Lézat, où elle se proposait d'envoyer un détachement armé pour s'emparer des rebelles, comprenant en majeure partie des conscrits, des réquisitionnaires et des déserteurs. Mais comme ces rebelles pouvaient facilement se réfugier dans les communes limitrophes de la Haute-Garonne, les administrateurs de l'Ariège avaient
(1) Arch, de la Hte-Gne, Insurr. de Van Vil, liasse 14.
invité leurs collègues de Toulouse à faire transporter sur les lieux une colonne de cavalerie et d'infanterie, devant se trouver sur les limites de la commune de Lézat le 21 thermidor, à trois heures du matin. Les événements qui s'étaient produits à cette date ne permirent pas de réaliser ce projet, et l'administration centrale de l'Ariège écrivait, le 22, que les révoltés occupant les routes de la Garonne et de l'Ariège, toutes communications étaient interrompues entre elles, mais que des attroupements sérieux s'étaient formés dans les communes de Saint-Sulpice-de- Lézat, Beaumont-sur-Lèze, Marquien et autres communes de l'Aude dont les insurgés s'étaient emparés. « Mazères et Saverdun, ajoutait l'administration, « sont également au pouvoir des rebelles, mais « les gardes nationales de Daumazan, du Mas- « d'Azil, de Sainte-Croix et de Saint-Girons vont « marcher sur Montesquieu- Volvestre. Nous « avons organisé une compagnie de canonniers « expérimentés et nous ferons tous nos efforts « pour vous seconder, mais nous manquons de « canons.
« Nous avons la plus grande confiance dans les « lumières, le civisme, le courage et la fermeté « du citoyen Chaussey, commandant la force « armée de notre département. Il aura pour colla- « borateurs les citoyens Danduran, chef debatail- « Ion, commandant la place de Narbonne, Bribes, « chef de brigade, et Laffite, son adjoint.
116 INSURRECTION DE l'aN VII
« Informez-nous des dispositions que vous « aurez prises et de la situation de votre dépar- « tement.
a Gomma, président; Delage, Darexy, « SiGNOREL, administrateurs; J. Lau- « RENS, commissaire provisoire du « Directoire exécutif (1). »
Saint-Sulpice-de-Lézat , Beaumont-sur-Lèze , Lagardelle et plusieurs autres communes de ces cantons furent en effet envahies , les 19 , 20 et 21 thermidor, par les insurgés qui s'y livrèrent à leurs exploits habituels (2). Ils dévalisèrent les maisons communes, celles des fonctionnaires et des patriotes, et surtout la caisse des percepteurs. Celui de Beaumont, Bosc, affirme dans une déclaration du 24 vendémiaire an viii que les insurgés lui prirent, le 21 thermidor, 1,093 fr. 74 c. dont ils lui remirent une quittance signée : Mailos, commissaire du Roi, Aygohère, secrétaire en chef.
Toutes les bandes de cette contrée se réunirent à celle du comte de Paulo, qui remonta la vallée de l'Ariège, par Mazéres et Saverdun, jusqu'au Vernet, prés Pamiers, d'où il fit distribuer et répandre l'ordre suivant :
« De par le Roi légitime, « Je vous invite. Monsieur, à sonner le tocsin
(1) Arch. de la Hte-Gne, Tnsurr. de l'an VII, liasse 16.
(2) Ici., ibid., liasse 11.
LE SODLÈVEMEiNT 117
« dans vos communes respectives, à prendre les « armes et à arrêter les chefs des coquins et « ennemis du bon ordre et de la tranquillité publi- « que. Instruisez-moi des moyens que vous aurez « pris pour exécuter les ordres les plus prompts « de Sa Majesté très chrétienne. Vous communi- « querez le présent ordre de suite à Fajac, Mar- « quien, Gameville, Saint-Michel-de-Lanez, Salles « et Lalouvière, Molandier, Labastide, Ribouisse, « Pechluna, Lacassaigne, Fanjeaux, Montréal et « jusques à Castelnaudary et Carcassonne en sui- « vaut le canal.
« Le COMTE DE Paulo, signé (1). »
Quelques-unes de ces communes du département de l'Aude n'avaient pas attendu cet ordre. Elles s'étaient soulevées les 19 et 20 thermidor. Dans l'arrondissement de Castelnaudary , des bandes s'étaient emparées de Saint-Michel-de- Lanez, de Salles-sur-Lers et notamment des Cassés et de Montmaur, canton de Labastided'Anjou, où les insurgés avaient arboré le drapeau blanc et s'étaient installés. Mais l'activité et l'énergie de l'administration centrale du département de l'Aude mit bien vite fin à cette échauffourée, en envoyant promptement sur les lieux les forces concentrées à Castelnaudary depuis la veille et qui battirent et dispersèrent entièrement les rebelles des Cassés et de Montmaur.
(1) Journal de Toulouse, 27 vendémiaire an VIII.
118 INSDRBECTION DE l'aN VII
Pendant que tout cela se passait sur les riches coteaux du Lauragais, dans la vallée de l'Ariège et sur la rive droite de la Garonne, des événements analogues se produisaient sur la rive gauche de ce fleuve, dans le canton de Muret et de Saint -Lys.
Le 19 thermidor, vers neuf heures du soir, une bande de rebelles armés pénétra dans la métairie du citoyen Sautet, près Seysses, le saisit au milieu de sa famille et le traîna dans un bois voisin, où il fut lâchement massacré à coups de fusils, de sabres et de piques. On pilla sa maison et, cet exploit accompli, cette bande se rua sur le village, y arrêta les patriotes et dévasta leurs maisons. Espagnol dit Saint-Ybars, agent municipal de cette commune, et Galtier la dirigeaient.
La nouvelle de ce meurtre et des violences de cette bande parvint à Muret vers dix heures du soir. Le commissaire du Directoire exécutif, Alexis Sevène, réunit à la hâte cinquante hommes de la garde nationale mobile et se transporta sur les lieux ; mais ayant appris en arrivant près de Seysses que ce village était occupé par plus de deux cent cinquante rebelles, Sevène crut prudent de battre en retraite et d'envoyer chercher du renfort à Muret. Il fit halte à une petite distance de Seysses pour y attendre le renfort demandé. Ce renfort arriva vers quatre heures du matin et Sevène attaqua immédiatement les rebelles, qui se dispersèrent presque sans résistance. Il délivra les patriotes de Seysses et de
Lamasquère enfermés dans le local appelé La Mi-
rande et rentra à Muret avec sa petite troupe (1). Mais ces rebelles, que Sevène prétendait avoir battus et dispersés à cinq ou six heures du matin, se présentèrent le même jour, vers onze heures, aux portes de Muret, ainsi que le constate un procès-verbal du 20 thermidor dressé par le juge de paix Laviguerie.
« Un rassemblement de six cents hommes « armés, venant de Seysses, s'est arrêté à un « quart d'heure environ de la ville. Les patriotes « et l'administration municipale se sont réunis (( pour aller dissiper ce rassemblement. Mais des « reconnaissances ayant établi et reconnu sa force, (( on est rentré dans Muret, où on a jeté l'alarme « en sonnant le tocsin. Comme on ne disposait « que de cinquante mauvais fusils environ, chacun « s'est empressé de fuir et d'aller se mettre en « sûreté ailleurs, de telle sorte que la ville est « demeurée déserte (2). »
Cette lâche désertion permit aux insurgés d'entrer, sans coup férir, dans la ville de Muret, chef- lieu d'arrondissement peuplé d'environ quatre mille habitants, et de s'y installer tout à leur aise. Leur premier soin fut de se transporter à la maison d'arrêt pour délivrer les assassins d'Escalquens et les autres détenus, et au tribunal correctionnel pour y brûler les procédures
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr.de Van VII. liasse 11.
(2) Ici., ibid., loc. cit.
120 INSBRaECTION DE LAN VII
gênantes et les papiers compromettants. Voici les noms des braves administrateurs du canton de Muret : Lacroix, président; Lavergne, Baylac, agents municipaux; Cazeneuve, Founaud, Blanc et Traversier, adjoints; Alexis Sevène, commissaire du Directoire exécutif, et Douarre, secrétaire. Sevène était un homme sans principes, fort galant avec les dames et ayant servi tous les partis.
Durant ce temps, dit Laviguerie, des détachements royalistes parcouraient la ville et la campagne pour arrêter les patriotes, se procurer toutes les armes possibles, ainsi que les vi\res et les approvisionnements nécessaires à ce qu'ils appelaient l'armée royale. Cette armée grossissait sans cesse. Chaque ci-devant noble ou émigré de la contrée arrivait avec son contingent, de telle sorte qu'elle compta bientôt deux mille cinq cents hommes, tous armés, portant la cocarde blanche et criant : Vive le Roi !
Le 24 thermidor, un curé réfractaire célébra la messe sur l'Esplanade en présence de toute l'armée et, à partir de ce moment, les proclamations et annonces publiques, qui se faisaient au nom de Louis xviii, furent faites au nom du général de l'armée royale dont Laviguerie se garde de donner le nom. Un conseil d'administration était en permanence à la maison commune, ordonnant des réquisitions et des arrestations aussi nombreuses qu'arbitraires, mais rarement signées. En moins de deux jours, le nombre des
détenus dépassa trois cents et les réquisitions en blé, avoine, vin, fourrages, viande^ devinrent ruineuses.
« Jusqu'au 25, dit Laviguerie, les habitants de Muret, asservis et consternés, ont été forcés, par des réquisitions et des menaces, de se joindre aux rebelles Certains autres, trompés et séduits par des prêtres réfractaires leur annonçant que seize départements étaient en pleine insurrection, que la France toute entière se levait pour rétablir la religion et la royauté, les suivirent par faiblesse et par crainte. Mais la vérité vraie c'est que les chefs des insurgés, sachant qu'ils seraient attaqués le lendemain 26 par l'armée des patriotes de Toulouse, à laquelle ils ne se sentaient pas capables de résister, préparaient leur départ vers les Pyrénées qui s'effectua dans la nuit suivante. »
La nouvelle de l'entrée des insurgés à Muret s'était répandue dans la vallée de la Garonne avec une extrême rapidité et avait vivement impressionné la population des deux rives du fleuve. Cette émotion s'était vite communiquée aux cantons limitrophes de l'Ariège et à tout l'arrondissement de Pamiers, qui se voyait sérieusement menacé par de Paulo, déjà maître de Saverdun, et par Rougé qui, installé à Muret, pouvait franchir la Garonne à Carbonne et se trouver sous les murs de Pamiers en vingt-quatre heures.
122 INSDBRECTION DE l'AN VII
Comme les autres départements, celui de l'Ariège était depuis longtemps travaillé par les royalistes en vue d'un soulèvement insurrectionnel. Nous savons, par un rapport de son administration centrale, que du 20 au 22 thermidor de nombreux exemplaires d'une proclamation de Souwarow au peuple français furent clandestinement distribués dans plusieurs cantons de ce département, notamment à Foix, Tarascon, Lavelanet, Mirepoix, Massât, etc., etc. (1). Mais, malgré toutes ces excitations, l'insurrection était encore à l'état latent lorsqu'elle éclata dans la Haute-Garonne et le Gers. Néanmoins, la présence des insurgés à Saverdun et à Muret et la possibilité de les voir se réunir ou marcher de concert, par des voies différentes, sur Pamiers et sur Foix absolument dépourvus de moyens de défense, avait jeté l'alarme dans le pays. Dans les arrondissements de Pamiers et de Saint-Girons, les premiers menacés, toutes les municipalités se constituèrent en permanence. Elles réunirent leurs colonnes mobiles et appelèrent aux armes tous les bons citoyens. Mais elles n'avaient rien ou à peu près rien à leur donner pour attaquer ni pour se défendre. Aussi était-ce entre elles un va et vient continuel de lettres et de courriers sollicitant vainement des armes et des munitions que chacun gardait précieusement. Il en était, à
respondance militaire générale, liasse du 22 août 1799.
cet égard, dans l'Ariège comme dans la Haute- Garonne, le Gers et à quelque chose près partout. On se trouvait au dépourvu et, malgré les appels réitérés et les cris de désespoir des municipalités limitrophes de la vallée de la Garonne, comme Sainte-Croix, Daumazan, le Mas-d'Azil, l'administration centrale de l'Ariège faisait la sourde oreille ou ne répondait que par des promesses ou des faux- fuyants. Elle avait beau mettre en jeu toutes ses ressources, ramasser tous les vieux fusils, réunir des armuriers pour les mettre en état de servir tant bien que mal, faire fabriquer nuit et jour des piques et des cartouches, elle ne pouvait, avec toute son énergique activité, suffire aux demandes qui lui arrivaient de tous les côtés en armes, hommes et munitions. On n'improvise pas une armée en vingt-quatre heures, d'autant mieux que, malgré l'incontestable patriotisme de l'administration centrale et des citoyens de l'Ariège, les hommes ne répondaient pas toujours à son appel. Il y eut des cantons pervertis, notamment celui de Rimont, qui refusèrent de marcher.
Néanmoins, les municipalités du Mas-d'Azil, de Daumazan et de Sainte-Croix, .réunies à celles de Montesquieu-Volvestre et de Rieux dans la Haute-Garonne, livrées à leurs propres ressources et à leur initiative, s'empressèrent d'organiser des détachements armés qui, réunis en un seul corps, offraient une certaine résistance. Déjà
124 I^SDRRECTION DE l'aN Vil
le lieutenant de gendarmerie Duprat, qui se trouvait à Rieux, était parti le 21 thermidor avec la brigade de cette localité et un détachement de gardes nationaux pour s'assurer de la marche des insurgés de Muret. Mais, arrivé à deux kilomètres environ de cette ville, en un lieu appelé la Gondole, il se heurta à un corps de rebelles qui lui barra le passage et le força à battre en retraite après avoir perdu quatre hommes et plusieurs blessés. Après ce facile succès, les insurgés remontèrent la vallée, entrèrent à Noé et arrivèrent à Carbonne le lendemain 22 thermidor. Ces deux chefs-lieux de canton ne firent pas la moindre résistance. Il y a plus, au dire de Sarrans, commissaire du Directoire exécutif à Noé, son collègue de Carbonne Lasserre aurait nonseulement favorisé les insurgés, mais encore refusé à Duos et à cinquante patriotes de requérir des renforts et des munitions à Rieux, dans la nuit du 20 au 21 thermidor et, qui plus est, renvoyé en l'injuriant une colonne de près de trois cents hommes venant du canton de Cazères (1). Ces faits sont confirmés par le juge de paix Ruffat, de Saint-Elix. Le canton de Noé était en ce moment administré par Merle, président; Fauché, Delhom , Pons, Cazeaux, etc., etc.; Sarrans. commissaire. Nous n'avons pas trouvé les noms des administrateurs du canton de Carbonne qui
(1) Arch. de la Hte-Gne, Registre des délibérations delà municipalité de Carbonne.
marchaient d'accord avec leur commissaire Lasserre, et Lajous, président de la municipalité de Cazères, J. Maumus, Lafore, Delhom et ses autres collaborateurs n'étaient pas animés d'un bien grand patriotisme.
Pendant ce temps, le général de brigade Léra arrivait de Saint-Girons à Rieux avec deux cent quarante hommes. Il les réunissait à un nombre à peu près égal de gardes nationaux et de volontaires du Mas-d'Azil, de Montesquieu-Volvestre et de Rieux et se présentait devant Carbonne, occupé depuis quelques heures par les contrerévolutionnaires. Léra, ayant franchi la Garonne, fut vigoureusement attaqué par les rebelles qui, étant sortis en force de Carbonne, l'obligèrent à se replier sur le pont et finalement à se retirer sur Rieux après avoir perdu plusieurs hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Un assez grand nombre ne se sauvèrent qu'en traversant la Garonne à la nage. Une lettre de Montesquieu-Volvestre, du 22 thermidor à cinq heures du soir, adressée à l'administration municipale du Mas-d'Azil, dit : « Au moment de l'arrivée de votre messager, nous « recevons lanouvelle la plus désastreuse : lesbri- « gands se portent de toute part sur le pont de « Carbonne où un combat très vif est engagé. Le « bruit delà fusillade s'entend d'ici. Notre troupe « manque de munitions. Envoyez-nous donc des « forces et de la poudre. Le chef de brigade Léra « s'est replié avec sa petite troupe sur Rieux, de
126 INSDEBECTION DE L'aX VU
« sorte que ces coquins ne tarderont pas à s'y « rendre. » Cette prévision se réalisa le lendemain. Les insurgés entrèrent à Rieux, ils s'y comportèrent comme partout ailleurs, etLéra se retira sur Saint- Girons (1) avec le président de la municipalité de Rieux, Labouglie, les agents ou adjoints municipaux Lafaille, Costes, Prades, le commissaire du Directoire Rigal et quelques patriotes. Le 19 thermidor, l'administration centrale du département du Gers informa celle de la Haute- Garonne qu'une bande de cinq à six cents hommes armés avait arrêté, le matin au point du jour, à Bragayrac, le capitaine Castex, de Boulogne-sur-Gesse, qui se rendait à Toulouse; mais que cet officier s'était heureusement échappé des mains des insurgés, malgré les cinq à six coups de fusil qu'ils lui avaient envoyés aux cris répétés de : Vive le roi! Cet attroupement se dirigeait sur Saint-Lys. Ayant rencontré deux enfants sur la route, les rebelles les avaient mis entièrement à nu, afin de voir s'ils ne portaient aucune lettre. Ce mouvement contre-révolutionnaire avait com, mencé le 16, dans les fêtes locales de deux communes voisines, où une bande de cent à cent cinquante hommes arrachaient les ganses jaunes et les cocardes tricolores des chapeaux des patriotes en criant à tue-tête : Vice la religion foioe le roi(2) I
(1) Archives de.l'Ariége, Registres de Correspondance» du Mas-d' Asll et de Faix.
(2) Archives du Gers, Insurrection royale de l'an VU-
Cet attroupement entra, en effet, à Saint-Lys le matin du 19 thermidor, de bonne heure, aux cris répétés de : Vice la religion! vive le roil II y dévalisa la maison commune et les maisons de quelques républicains, notamment celles de Dussol et Saint-Aguet, agents municipaux , du commissaire du Directoire exécutif Marrast, du curé coastitutionnel qui desservait la paroisse, de Gaillardie, de Marion et de Magenthies, patriotes sincères et dévoués qui, faute d'armes et de munitions, avaient fui devant cette bande en emmenant toutefois une couleuvrine que possédait la ville. Les insurgés s'acharnèrent surtout sur la maison de Marion qu'ils tenaient à arrêtera tout prix. Ne pouvant contraindre sa jeune femme, Catherine Sert, à leur dévoiler la retraite de son mari, ils la conduisirent dans la boutique d'un boucher et, lui plaçant la tête sur un billot, ils la menacèrent de la lui trancher si elle n'obéissait pas. Mais ce fut en vain ; Catherine Sert garda le silence et on la laissa aller. Comme elle traversait la place pour se rendre chez elle, un coup de fu- Q> sil l'atteignit dans les reins et elle tomba. Cette "^ blessure n'eut pourtant pas de suites fâcheuses, ayant été faite avec du petit plomb (1). Mais un enfant qu'elle allaitait et que nous avons beaucoup connu à Toulouse porta toute sa vie les traces indélébiles de ses violentes émotions.
(1) Arch. delà Hte-Gne, /nsîtrr. de l'an VII, liasse 18.
128 INSDRRECTION DE l'âX VII
Quoi qu'il en soit, les républicains de Saint-Lys, ayant en passant rallié ceux de Fonsorbes, arrivèrent à Plaisance au nombre de cent cinquante environ et s'y arrêtèrent après avoir remis au citoyen Picard, de Toulouse, la lettre de Marrast précédemment rapportée.
Le lendemain, dans la soirée, une centaine d'hommes de Blagnac et de Tournefeuille arrivèrent à Plaisance, ainsi que quelques gardes nationaux de la Salvetat. Ceux des autres communes se réunissaient à Léguevin, chef-lieu du canton. Dans la nuit du 20 au 21, les commissaires du Directoire exécutif Marrast, de Saint-Lys, et Jardel, de Blagnac, le président de l'administration municipale de Léguevin Dugué, et l'agent municipal de Plaisance Lamasson, se réunirent avec les chefs des gardes nationales et résolurent d'attaquer les brigands concentrés à Fonsorbes, le lendemain 21, à quatre heures du matin. Les ordres furent donnés en conséquence. Un émissaire partit pour Léguevin afin d'inviter le commandant des gardes nationales réunies dans cette commune à se trouver, à l'heure précise, au bas de la côte de Fonsorbes avec toutes ses forces.
Les gardes nationaux concentrés à Plaisance constituaient un petit corps de trois cent cinquante hommes environ, armés de vieux fusils de guerre ou de chasse. Ils se formèrent en deux colonnes sous les ordres, la première, de Bernard Tragnè, de Blagnac, ancien commandant dans l'ar-
mée des Pyrénées-Orientales, et la seconde sous ceux de Marion, de Saint-Lys. Arrivés au pied de la côte qui précède le village de Fonsorbes, les républicains n'y trouvèrent personne. Ils gravirent la côte, espérant y joindre leurs camarades de Léguevin ; mais ils n'y virent âme qui vive. On les crut en retard et on attendit. Toutefois, après un moment d'attente et ne voyant rien venir, on résolut de se porter en avant dans l'espérance de surprendre les rebelles. Les deux colonnes se mirent donc en marche à la queue l'une de l'autre. Mais pendant que celle de Marion, qui tenait la tête, tournait le bourg par la grand' route, celle de Tragné, qui suivait le chemin du village, était vivement attaquée par une fusillade bien nourrie partant de l'enclos du cimetière, dans lequel les insurgés s'étaient embusqués. Tragné, surpris mais non troublé, fit attaquer le cimetière. Une lutte ardente s'engagea, et malgré les avantages de leur position, les rebelles se virent obligés d'abandonner leur poste pour aller rejoindre le gros de leurs forces, vivement assailli par Marion à l'autre extrémité du village, sur la promenade du Trépadé. Tragné accourut au bruit de la fusillade. Mais, après un combat acharné, les républicains , très inférieurs en nombre , furent obligés d'abandonner le champ de bataille, ne pouvant se servir de leur couleuvrine parce qu'une femme de Plaisance avait, disait-on, versé pendant la nuit de l'eau dans la lumière. Ils eurent
130 INSURRECTION DE l'aN VII
plusieurs morts et plusieurs blessés. L'agent municipal de Saint-Clar Laborde, un des combattants, porte à plus de mille le nombre des insurgés présents à cette affaire.
Les vaincus se retirèrent en bon ordre, emportant leurs morts et leurs blessés. Les royalistes, fort maltraités, ne les poursuivirent point. Rentrés à Plaisance, les républicains se dispersèrent. Ceux de Saint-Lys et de Fonsorbes gagnèrent Toulouse et ceux des autres communes rentrèrent chez eux.
Les insurgés restèrent maîtres de Saint-Lys jusqu'au 25 thermidor. Il résulte de deux lettres de Déjean, de Cambernard, qu'il était le 19 à la tète de six cent cinquante rebelles et que le nombre de ceux qui occupaient Saint-Lys le 21 s'élevait à quinze cents. Déjean était un commandant de l'ancien régime en correspondance suivie avec le comte de Liancourt qu'il appelle mon général. Ce comte résidait à Agen et avait confié des papiers importants à Déjean pour qu'il les mît en sûreté. Ce dernier reconnaît, dans la première de ses lettres, avoir été à la tête des insurgés de Saint-Lys. Dans la seconde, écrite après la défaite, le 7 fructidor, Déjean cherche à se disculper, disant qu'on l'avait forcé et que, le 24, il était parvenu à obtenir des rebelles qu'ils se disperseraient. Quoi qu'il en soit, le chef des insurgés de Saint-Lys, à cette date, était Boyer, de Rieumes.
Le lendemain du combat de Fonsorbes, une bande de cinq à six cents insurgés, partie du canton de Cadours, envahit Lèvignac-sur-Save. La maison commune fut dévalisée ainsi que celle des fonctionnaires et des patriotes qu'on enferma dans l'église. « On ne saurait, dit Olmade, prési- « dent de l'administration municipale, se faire « une idée des brigandages qui ont été commis « dans le canton de Lévignac les 22 et 23 ther- « midor. Heureusement que la prise de l'Isle-en- « Jourdain par les républicains y mit un terme « et qu'Isalguier, le chef des rebelles, ouvrit lui- « même la porte de l'église aux prisonniers en u leur faisant des excuses. Mais ses soldats « furieux se récrièrent, l'insultèrent, l'accusèrent « de les avoir trompés et menacèrent de le « fusiller. Il finit cependant parleur faire enten- « dre raison et ils quittèrent la commune (1).» Les rebelles s'acharnèrent tout particulièrement sur le domicile de l'instituteur Dèjean, ancien prêtre marié qu'ils détestaient cordialement. Les administrateurs Bosc , Rigal , Esparbès , Viguier , Bégué étaient absents, ainsi que le commissaire du Directoire Francès, et la plupart d'entre eux faisaient partie des bandes rebelles ou étaient d'accord avec elles , y compris le président Olmade.
Pendant que cela se passait à Lévignac, une
<1) Arch. de la Hte-Gne, Tnsurr. de l'an VII, liasse 9.
132 msnRRKCTiox de l'an vu
autre bande concentrée à Colomiers et commandée par Martrin ou Dumartrin, se porta sur Blagnac, le 23 thermidor, au point du jour et envahit ce chef-lieu de canton. Elle y dévalisa les maisons du commissaire du Directoire exécutif Jardel, du juge de paix Tirul et de plusieurs patriotes qui, tous, avaient heureusement pris la fuite. On renouvela auprès de la femme de Tirul les )< violences exercées àSaint-Lys surcelle de Marion sans obtenir un meilleur résultat. Ils se portèrent ensuite à la maison commune, y brisèrent tout, jetèrent parla croisée tous les papiers des vieilles archives et de la justice de paix, dont ils firent un feu de joie. Ils agirent de même en passant à Cornebarieu et rentrèrent à Colomiers pour déjeuner.
Au moment où la bande royaliste partie deBragayrac entrait à Saint -Lys, des bandes analogues, formées dans les cantons limitrophes de Lombez et de Samatan, envahissaient ces deux petites villes du département du Gers et s'y comportaient comme dans la Haute— Garonne, emprisonnant les fonctionnaires et les patriotes qui n'avaient pas pris la fuite et dévastant leurs maisons. Tout prouve que ces bandes obéissaient aux mêmes ordres que celles de la Haute-Garonne et exécutaient un plan concerté et arrêté d'avance par les chefs et les meneurs de la rébellion.
De Lombez et de Samatan , l'insurrection s'étendit rapidement dans le Gers et gagna les
cantons de i'isle-en— Jourdain, Gimont, Cologne, Mauvezin, Montfort et Saint -Clar^ tous limitrophes delà Haute-Garonne. Dès le 22, les insurgés étaient maîtres de tous ces chefs-lieux de canton, à l'exception de Gimont, et l'administration municipale de Beaumont-de-Lomagne écrivait ce qui suit à l'administration centrale de la Haute- Garonne :
« Le commissaire du Directoire exécutif près « l'administration de Cologne et l'agent munici- « pal de Solomiac viennent d'arriver ici, annonce çant qu'une troupe d'insurgés, forte de quinze « cents hommes environ , s'est emparée de « Cologne, de Montfort et de Mauvezin et se dis- « pose à marcher sur Cadours et sur Beaumont. « Ces brigands portent la cocarde blanche ; ils « arrachent ou coupent les arbres de la liberté, « envahissentles maisons communes et déchirent « ou brûlent, au nom de Louis xviii, tout ce qui « s'y trouve. A ces nouvelles, nous nous sommes « déclarés en permanence. Tous les bons citoyens « ont été appelés à nous donner leur concours. « La garde nationale toute entière est sur pied « et un corps de cavalerie de quarante-cinq « hommes est entrain de se former. Nous sommes « donc prêts à recevoir les rebelles. Nous avons « appelé au chef-lieu toutes les gardes nationales « du canton, à l'exception de celles des communes « limitrophes du Gers, qui sont menacées les « premières. Mais nous n'avons point de fusils
134 INSDRRECTION DE l'\N VII
« de calibre et noas venons de distribuer le peu « de poudre que nous possédions. Venez donc à & notre aide. Envoyez-nous des hommes, des « armes et des munitions avec deux pièces de « canon. Le porteur de la présente est accom- « pagné de deux cavaliers avec deux chevaux « pour traîner les canons (1). »
Cette demande fut renouvelée le même jour, 22, à dix heures du soir, d'une manière plus vive et plus pressante ; mais elle n'amena aucun résultat. L'administration centrale de la Haute- Garonne, ayant à ce moment les insurgés aux portes de Toulouse et se trouvant elle-même démunie, ne pouvait répondre aux demandes de ce genre qui lui arrivaient de tousles cantons envahis ou menacés. Heureusement, la défaite des insurgés à risle-en-Jourdain et à Gimont arrêta l'élan de ceux de Montfort et de Mauvezin, et Beaumontde -Lomagne ne fut pas envahi. L'administration municipale en profita pour appeler à son aide les gardes nationales des cantons de Grenade, de Saint-Clar et de Lavit ; mais les forces envoyées par ces deux derniers cantons furent obligées de rentrer chez elles à la hâte pour défendre leurs foyers menacés par les insurgés d'Auvillars. On expédia des émissaires à Grenade et dans les principales communes de ce canton pour se procurer des armes, de la poudre ou du nitre afin
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 15.
LE SOBLÈVEMENT 135
d'en fabriquer ; mais ces émissaires ne rapportèrent rien, chaque commune voulant conserver avec soin tout ce qui pouvait servir à sa défense. Dans cette situation, l'administration municipale de Beaumont écrivit de nouveau à l'administration centrale, le 26 thermidor, demandant à cor et à cri des armes , des munitions et surtout de l'artillerie, parce que tous les cantons limitrophes étaient soulevés et que la ville de Beaumont se trouvait au milieu de l'insurrection. A cette pressante demande, le conseil militaire répondit, le lendemain, « qu'il ne pouvait envoyer aucun ^e- « cours, le peu detroupesquise trouvaient à Tou- « louse suffisant à peine à contenir les malveil- « lants et à assurer la tranquillité publique. Mais « il l'informait qu'une colonne de républicains de « Montauban , commandée par le général Cayla, « était partie pour Saint-Nicolas-de-la-Grave , « occupé par les insurgés, et que cette colonne « pourrait défendre leur ville si besoin était (1). » Cette attitude du comité militaire de défense aurait droit de nous surprendre si nous ne connaissions pas la situation de l'arsenal de Toulouse et le danger qui pouvait résulter de la livraison, à des gardes nationales inexpérimentées, mal organisées et souvent suspectes, de pièces d'artillerie pouvant facilement passer, comme à Lanta, dans les mains des rebelles et servir contre les
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr. de Van VU, liasse 2.
136 INSURRECTION DE l'aN VII
colonnes républicaines. Sa conduite fut donc pruiente et sage, et il ne s'en départit, avec juste raison, que lorsque ces colonnes furent organisées et placées sous la direction d'hommes du métier, tels que Vicose, Chaussey, Aubugeois, Vidalot, etc.
Enfin, Beaumont-de-Lomagne est attaqué et pris le 29 thermidor. Voici comment l'administration municipale raconte le fait :
« Le 29 thermidor, vers une heure de l'aprés- <c midi, les brigands, au nombre de deux mille « -environ, apparaissent tout à coup aux portes « de la ville, mal gardées parce que les républi- (( cains, épuisés par des veilles et des courses « nombreuses et vu leur petit nombre, n'avaient « pas mis les avant-postes trop éloignés afin qu'ils « ne pussent être enlevés. Nous n'avions à oppose ser aux envahisseurs que cent cinquante hom- « mes d'infanterie et vingt-cinq de cavalerie. Sur « les cent cinquante fantassins, cent étaient arec mes de fusils de chasse ou de calibre, et le reste « de fourches ou de piques. Cette petite troupe « se porta bravement en avant. Le combat s'en- « gagea vivement et les brigands se replièrent « sur une deuxième colonne qui arrivait par la « route de Lavit, après avoir laissé quatre des « leurs sur le carreau. Pendant ce temps, une « troisième colonne de rebelles attaquait par le « bas de la ville. Dans cette situation, on crut « prudent de faire rentrer dans nos murs notre
« petite troupe de défenseurs. Mais la première « colonne ennemie mise en déroute, s'étant ralliée, « revint à la charge et Beaumont se trouva vive- « ment attaqué de trois côtés à la fois. Nous nous « défendîmes néanmoins si bien que le combat « dura plus de trois heures. Il fallut cependant « céder au nombre. Nous ralliâmes tous nos braves « défenseurs et nous sortîmes de la ville par la « porte de Grenade, avec l'administration muni- (c cipale réduite à Saint-Gès, Cuq, Barbot et le « commissaire du Directoire Pérignon. Le pré- « sident Dastarac et ses autres collègues étaient « absents. Les brigands ont perdu dans cette « journée quarante hommes tués et un plus grand <( nombre de blessés. Elle nous a coûté le brave « Antoine Méric dit Caillau, ex-sergent au 4^ ba- « taillon de la Haute-Garonne, mort au champ <( d'honneur, et une centaine de blessés plus ou « moins grièvement. Méric, entouré de brigands, « reçut le coup mortel en criant : Vive la Répu- « hlique ! Il fut haché à coups de sabre. On lui « aurait laissé la vie s'il eût voulu crier : Vice le « Roi/Nos braves se sont battus comme des lions. « Auguste Bazeillac et Vidal, militaires retirés, « ont fait des actions étonnantes. Nous ne pouce vons en dire autant de notre cavalerie bour- « geoise qui, malgré les efforts et l'exemple du « commissaire du Directoire exécutif Pérignon <( et de l'agent municipal Saint-Gès , placés à « leur tête, s'est repliée lâchement et est rentrée
138 INSUBRECTION DE l'aN VU
« dans la ville, à l'exception de quelques braves « qui ont fait leur devoir et se sont exposés inu- « tilement.
« Entrés dans Beaumont, les insurgés s'y lift vrèrent à toute sorte d'excès. Ils brisèrent et « détruisirent tout dans la maison commune, « coupèrent l'arbre de la liberté, violèrent le « domicile des patriotes, prirent des otages, parmi « lesquels se trouvèrent le juge de paix forain « Raymond et le curé constitutionnel Sans-Quar- « ^ï'er.Puis ils nommèrent et installèrent la maice rie et la jugerie royales. Ils se divisèrent en- « suite en plusieurs bandes, parcoururent la ville « en pillant les maisons des bons citoyens, dece mandant les membres de l'administration mu- « nicipale et menaçant d'incendier la cité s'ils ne « se présentaient point. Ils fi'appèrent la popula- « tion d'une contribution forcée, qui fut acquittée « en partie et donna 8,000 francs, sans compter « ce qu'ils avaient pris dans les caisses publiée ques. Enfin, après s'être gorgés de viandes, de (e vins et de liqueurs pendant quarante-huit heu- « res, ces brigands abandonnèrent Beaumont le ce l®"" fructidor, vers deux heures du matin, en « apprenant la déconfiture de leur quartier-géné- « rai à Mauvezin.
« Cette affaire déplorable aura toutefois eu « pour nous un avantage : celui de connaître les « bons et les mauvais citoyens. Il y en a que « nous suspections et qui se sont bien comportés.
« tandis que nous avons trouvé des traîtres et « des lâches parjni ceux qui se disaient des « nôtres (1). »
Pendant que tout cela se passait à Beaumontde-LomagnC; les cantons limitrophes de Verdunsur-Garonne et de Saint-Nicolas-de-la-Grave étaient en pleine insurrection. Les bandes royalistes de Lamothe-Vedel dit le chevalier de Thermes, de Labarrère dit Nègre et du fameux curé Brisefer, qui jouèrent un si grand rôle dans cette levée de boucliers, étaient entrées dans Saint-Nicolas-de-la-Grave le 24 thermidor (10 août), après une résistance honorable. Les patriotes se défendirent vaillamment. Ils eurent trois hommes tués et vingt-trois blessés. Les rebelles saccagèrent la maison commune ainsi que celles de plusieurs républicains, notamment celle du commissaire du Directoire exécutif Capéla, qui s'était heureusement sauvé avec le président Lasserre et ses collègues Dubon, Palanque et Garrigues cadet. Ils assassinèrent lâchement le notaire Garrigues aîné sur le pas de sa porte et firent, après cet exploit, chanter un Te Denm en action de grâces. Les brigands restèrent maîtres de la ville jusqu'au 2 fructidor (18 août), faisant des incursions dans les communes voisines pour se procurer des renforts et des vivres.
(t) Arch. de la \iiQ-Gn&,I risurr.de l'an Vil, liasse 15-
140 INSURRECTION DE l'aX ^lI
Le même jour et presque à la même heure, un attroupement parti de la fête de Saint-Cassian entra dans Le Mas-Grenier, canton de Verdun, aux cris de : Vice le Roi! Périssent les protestants! Cet attroupement s'empara de la maison commune où il prit toutes les armes qui s'y trouvaient, fusils, sabres et piques, et fit sonner le tocsin. Les communes voisines, et surtout celle de Saint-Sardos, répondirent à cet appel. Les cloches furent partout mises en branle et des insurgés venant de tous les côtés arrivaient par bandes au Mas-Grenier.
Vers cinq heures de l'après-midi une de ces bandes rencontra, près du po.rt ou passage de la Garonne, la citoyenne Hèbray, femme d'un membre de l'administration municipale du canton de Verdun qui, effrayée par tout ce bruit, allait traverser le fleuve avec sa voiture pour se réfugier à Grisolles. Les rebelles arrêtèrent les chevaux, firent descendre la citoyenne Hél^ray, sa fille et son domestique, les fouillèrent, ainsi que la voiture, et s'emparèrent de l'argent, des bijoux et de l'argenterie qu'ils portaient. Au moment où ils terminai Mit cette opération, le bruit d'un tambour se fait entendre et les rebelles aperçoivent sur la route une petite colonne d'hommes armés portant un drapeau tricolore. Ils abandonnent précipitamment la citoyenne Hébray et sa voiture et courent s'embusquer derrière les parois du cimetière du Mas-Grenier,
près duquel devait passer cette colonne. Elle venait de Bourret, se composait d'une cinquantaine d'hommes et se rendait à Verdun où elle avait été appelée, sous la conduite de l'agent municipal Patron et de son adjoint Roger. On marchait en toute sécurité, ne sachant rien de ce qui se passait au Mas-Grenier. Arrivée en face du cimetière, cette colonne se voit tout à coup assaillie par une vive fusillade qui frappe mortellement Patron et blesse plus ou moins grièvement vingt-sept de ses camarades. Le reste se débande et fuit de tous les côtés. Pendant ce temps Miramont, de Bourret, aidait le malheureux Patron à se soutenir et le conduisait sur le bord du ruisseau La Picone; mais, arrivé là épuisé, défaillant, couvert de sang, il tombe pour ne plus se relever, car les brigands, qui ne l'avaient pas perdu de vue, arrivent en foule, le fusillent à bout portant, le hachent à coups de sabre, le déshabillent et vont le jeter dans la Garonne. Son cadavre fut arrêté quatre jours après, c'est-à-dire le 28 thermidor, au port de Bourret, par le passeur Descazeaux. Les autorités locales s'étant transportées sur les bords du fleuve avec l'officier de santé Popis, le cadavre fut reconnu pour être celui de Jean-Charles-Nicolas Patron, agent municipal de Bourret, âgé de trente ans. On procéda à son autopsie et voici ce que dit Popis dans son procès -verbal : « Ce cadavre porte quatre coups « de sabre sur le ventre, enfoncés jusqu'à la
142 INSURRECTION DE L'aN YII
« colonne vertébrale. Une halle et vingt grains de « plomb à la cuisse gauche. Un coup de sabre « entre la quatrième et la cinquième côte dorsale, u Un coup de fusil chargé de petit plomb sous « l'aisselle gauche, avec plusieurs coups de sabre « ayant presque enlevé l'épaule. Uji coup de sabre « à la joue droite, un autre à la partie latérale de « la face. Un autre coup de sabre à la partie pos- « térieure de la région lombaire droite, et un {( coup d'un instrument pointu et tranchant en- « foncé depuis la partie supérieure de la clavicule u jusqu'au fond de la poitrine. Ayant fouillé les « poches de la culotte et du gilet, nous n'y avons « rien trouvé. Le cadavre n'avait que la culotte, « le gilet et la chemise hors de la culotte (1). »
L'assassinat du malheureux Patron, qui laissait une veuve etquatre enfants, et l'attitude des insurgés réunis au Mas-Grenier déterminèrent l'agent municipal Raspide à se rendre à Verdun pour informer l'administration cantonale de cet état de choses. II y arriva vers huit heures du soir. On réunit immédiatement la municipalité et Raspide lui raconta ce qui venait de se passer. Cette administration avait pour président J.-M. Laborde, et pour agents ou adjoints municipaux Bayssade, J. Hébray, Raspide, Bouzigues, Dumayne, Bézian, Lacassine, Audran, et Dussaut pour commissaire du Directoire exécutif. Après avoir ouï le récit
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr, de l'an Vil, liasse 15.
lE SOULÈVEMENT 143
de Raspide, Hébray n'écoutant que son devoir de magistrat, de citoyen et de fils dévoué déclara qu'il allait partir immédiatement, mais qu'il demandait à être accompagné par six amis de Verdun dont il donnait les noms. Ses collègues "Voulurent le dissuader de cette entreprise périlleuse. Il n'écouta rien et affirma de plus fort que c'était son devoir et qu'il ne voulait pas, en outre, laisser son père âgé de quatre-vingts ans, ainsi que sa sœur, à la merci des brigands du Mas. On fit alors appeler les six patriotes désignés : Nolet père et fils, Andrieu fils, Linas, Mascarat etPerducet, instituteur, qui acceptèrent cette mission dangereuse. Les huit cavaliers, y compris Raspide, quittèrent Verdun à la nuit close. La route, à partir de l'abbaye du Mas, était remplie de postes insurgés leur criant : Qui vive ! Les cavaliers répondaient : Raspide! et ils passaient sans encombre. En arrivant au Mas, ils trouvèrent la place occupée par une foule énorme, dont on ne pouvait guère apprécier le nombre à cause de l'obscurité, et dans laquelle ils ne pénétrèrent que grâce à la présence de leur compagnon Raspide. Hébray voulait descendre à la maison commune, mais il ne voyaitautour de lui que des inconnus. Il était assez embarrassé, lorsqu'il finit par apercevoir plusieurs habitants du Mas, au milieu desquels se trouvait Dupuy fils, armé d'un sabre et paraissant commander à cette foule. Il s'approcha de lui et l'invita à l'escorter avec ses
144 INSUBBECTION DE l'aN VII
concitoyens jusqu'à la maison commune. Arrivés devant la porte, Hébray monta sur une chaise et s'efforça de faire comprendre à tous ces hommes très animés, mais relativement calmes, qu'ils se compromettaient. Il les engagea à rentrer chacun chez soi, pour reprendre les travaux de la moisson, s'ils ne voulaient voir arriver de Verdun la force armée prête à marcher sur eux. Après un moment d'hésitation, un mouvement se produisit dans cette foule qui promit de se retirer. Pendant sa harangue, Hébray avait fait occuper la maison commune par quelques hommes du Mas dont il était sûr, et il profita de ce moment de calme pour aller embrasser son père et sa sœur. Il était à peine entré chez lui qu'un attroupement considérable se forma devant sa porte et qu'une bande de furieux envahit sa maison en criant qu'il les avait trompés et qu'une de leurs patrouilles venait d'être attaquée à coups de fusil, près l'abbaye du Mas, par une patrouille de Verdun. Hébray proteste énergiquement, mais ses protestations sont inutiles. Les rebelles se jettent sur lui, le saisissent et l'arrachent des bras de sa sœur, qui tombe ^ évanouie à ses pieds, pendant que quelques autres s'emparaient de ses six compagnons de Verdun. On les entraîne tous vers l'église où sonnait le tocsin. A ce moment, un coup de feu est tiré sur Hébray ; il n'est pas atteint et, à ce bruit, ses six compagnons s'échappent des mains de leurs adversaires et courent lui faire un rempart de leurs
corps ; mais Hébray ne perd pas son sang-froid et s'écrie : « Vous dites que je vous ai trompés, cela « n'est pas vrai. Et si quelques-uns d'entre vous « veulent m'accompagner jusqu'à l'abbaye, je (c m'engage, s'il s'y trouve un seul homme de la u force armée de Verdun, à vous livrer ma tête! » La proposition est acceptée et Hébray part avec une vingtaine de rebelles. Arrivés sur les lieux on ne vit personne et ne trouva ni tué ni blessé. Cette démonstration sauva Hébray. H rentra au Mas avec son escorte et fît ressortir aux yeux de la foule qui l'attendait cette preuve de sa loyauté et de sa bonne foi. Il invita de nouveau les insurgés à se disperser et à rentrer chez eux. Ils obéissent. Ses six compagnons partent pour Verdun. Hébray regagne sa maison, que son père avait quittée pour se réfugier chez un ami et n'y trouve que sa sœur tout éplorée, qui lui raconte la mésaventure de sa femme et le massacre de Patron, le sup- V pliant de s'éloigner pour éviter une pareille fin. {( Le récit de ma sœur, dit Hébray, me glaça de « terreur et je partis à la hâte avec Bladanet et « Dussaut, du Mas, qui voulurent à toute force « m'accompagner. Le jour était venu et, arrivés « au pont de Tabbaye , nous aperçûmes trois « chapeaux sur la route. Nous regardâmes dans « le ruisseau et nous vîmes, presque sous le pont, «le cadavre d'un homme que nous reconnû- « mes être celui de Lasserre, meunier à Verdun. « Les insurgés avaient donc raison; seulement
146 INSURRECTION DE l'aN VII
« c'étaient les leurs qui avaient tué au lieu d'être « tués ! »
Voici ce qui s'était passé. L'administration municipale de Verdun voulant savoir, sur le matin, après de mortelles heures d'attente, ce qui se passait au Mas, avait envoyé une patrouille en découverte vers l'abbaye. Cette patrouille ayant entendu du bruit sur ce point avait crié : Qui vive ! On lui répondit par le mot de : Condé ! accompagné d'une bordée de coups de fusil qui renversa Lasserre et blessa plusieurs de ses camarades, y compris le fils du juge de paix Brueys(l).
Le commissaire du Directoire exécutif Dussaut informa le même jour l'administration centrale de la Haute-Garonne de tous ces événements, en ajoutant qu'une autre bande de brigands de quatre à cinq cents hommes avait ravagé les communes environnantes, surtout celle de Belleserre où elle s'était emparée des fonds contenus dans la caisse du percepteur. Les républicains de Verdun, qu'il avait appelés pour aller au secours de ces communes, étaient au moment de se mettre en route lorsqu'on avait appris que les royalistes de la localité se disposaient à profiter de cette absence pour s'emparer de la maison commune. Ce complot, trop facile à réaliser, dit Dussaut, et les événements du Mas-Grenier nous ont obligés à renoncer à^e projet.
(1) Arch. delaHte-Gne, Insurr. de l'an VU, liasse 15.
Le lendemain, 25 thermidor (11 juillet), l'administration municipale fit afficher au Mas-Grenier et dans toutes les communes du canton de Verdun la proclamation suivante :
« A.U nom de la Loi,
« Il est ordonné à tous les individus qui for- « ment les attroupements séditieux qui troublent « en ce moment la tranquillité publique dans les « communes du canton d'avoir à se dissoudre « dans l'instant et de rentrer chacun dans ses u foyers, sans quoi elle déclare qu'elle sera forcée « de faire marcher dans l'instant, contre les dits « attroupements, toutes les forces qui sont à sa « disposition.
« Délibéré à Verdun, en séance permanente, le « 25 thermidor an vu de la République française « une et indivisible.
« Pour le Président :
« Bayssade, Bouzigues (1). »
Cette proclamation resta à l'état de menace, l'administration municipale n'ayant pas des forces suffisantes pour la mettre à exécution. Les insurgés continuèrent donc leurs déprédations et leurs attroupements ; mais, le 28 thermidor, cent cinquante hommes et douze cavaliers venant du Lot étant arrivés à Verdun, on les réunit aux
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 15.
148 INSCERECTION DE l'aN VI'.
cent cinquante fantassins et aux trente cavaliers du canton et l'on marcha sur le Mas-Grenier encore occupé par les rebelles. Cette troupe y entra à sept heures du matin , mais elle n'y trouva que des femmes éplorées demandant grâce. Les insurgés avaient entièrement disparu. Le commissaire du Directoire exécutif Dussaut profita de cette occasion pour faire descendre et transporter à Verdun la cloche qui , pendant plusieurs jours, avait jeté l'alarme dans le pays.
En rentrant de nuit à Verdun, l'administration municipale y trouva douze gardes nationaux et vingt cavaliers de Beaumont-de-Lomagne avec sept réfugiés de Cologne qui lui annoncèrent l'entrée des brigands dans ces deux villes. Dussaut s'empressa d'écrire à l'administration centrale pour lui demander, avec toutes les instances possibles, des armes, des hommes et des munitions pour se défendre contre une attaque inévitable des insurgés triomphants de Beaumont réunis à ceux du Mas-Grenier. « Je suis, dit-il, épuisé, n'aj'ant pas dormi deux heures depuis six jours. » On passa, le 1®'' et le 2 fructidor, dans des transes mortelles, s'attendant, à tous les moments du jour et de la nuit, à voir les avant-postes placés en avant de Verdun se replier sur la ville en annonçant les brigands. Mais, le 3 fructidor (19 août), vers dix heures du soir, on vit enfin arriver le général Aubugeois avec une colonne d'in-
fanterie, de cavalerie et d'artillerie venant de Toulouse. Tout était sauvé (1).
Cette insurrection avait été si bien ourdie qu'elle éclata, comme nous venons de le voir, le même jour et presque à la même heure dans les départements de la Haute-Garonne, du Gers, de l'Ariège, de l'Aude, du Tarn et de Lot-et-Garonne. Deux jours après, elle était maîtresse absolue de presque toutes les communes des cantons de Lanta, Caraman, Revel, Villefranche, Saint- Félix, Montgiscard, Montesquieu-sur-le-Canal, Baziège, Nailloux, Cintegabelle, Auterive, Mazères, Saverdun, Muret, Beaumont-sur-Lèze, Saint- Lys , Léguevin, Lévignac, Cadours, l'Isle-en- Jourdain, Lombez et Samatan. Les villes de Revel et de Villefranche étaient seules restées libres. A ce moment, l'insurrection comptait environ vingt mille hommes sous les armes, répartis ainsi qu'il suit : quatre mille hommes à Caraman formant l'aile droite de l'armée royale ; quatre mille à Muret formant le centre et le quartier général, et quatre à cinq mille à l'Isle-en-Jourdain formant l'aile gauche. Ces deux ailes étaient reliées au centre par les deux mille hommes occupant Auterive et les quinze cents massés à Saint- Lys. 11 faut ajouter à ces forces les deux mille hommes de de Paulo occupant Saverdun ; les bandes d'Auvillars et de Saint - Nicolas- de- la-
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de Van Vil, liasse 15.
150 mSUBBECTION DE l'aN VII
Grave et celles stationnées à Colomiers , à Lévignac et sur le plateau de Pech-David, à deux kilomètres des murs de Toulouse. Telle était la ligne occupée par les insurgés royalistes le 22 thermidor (8 août) au matin. Elle décrivait, de l'est à l'ouest, un arc de cercle dont la corde avait près de cent . kilomètres de longueur. Nous croyons qu'il aurait été facile à cette armée de s'emparer à ce moment de la ville de Toulouse. Mais il est juste de reconnaître que cette armée, d'une force numérique redoutable, était mal organisée, mal armée, mal équipée et presque sans munitions. Chaque homme, dit le commissaire du Directoire exécutif Lamagdelaine, recevait un franc par jour, en outre delà nourriture. Quoique affirmée par le général Launay, cette assertion nous paraît fort hasardée, puisque les insurgés vivaient de réquisitions et de rapines. Quant au commandement, il était à peu près nul à tous les points de vue. Ce n'est pas que l'armée royaliste manquât de chefs, elle en avait peut-être trop ; mais, à part le général Rougé, qui avait fait la guerre dans les armées françaises, de Paulo, de La Hage, le chevalier de Thermes, Barbazan, d^ A Ibis, d'Aguin, etc., etc., étaient des jeunes gens courageux et braves peut-être, mais sans aucune connaissance de l'art militaire. « Ils dece vaient obéir à Rougé , mais comme ils se « croyaient tous, dit d'Aldéguier, des Leseure, des « Larochejacquelein, des Charrette ou des Cathe-
« lineau, ils ne lui accordaient qu'une mesure « d'obéissance petite et conditionnelle, comptant « bien l'éclipser par leurs hauts faits (1). »
Quoi qu'il en soit, il ressort pour nous clairement de tout ce que nous avons rapporté au chapitre premier de ce livre, que si les insurgés de la Haute-Garonne s'étaient emparés de la ville de Toulouse et de son arsenal, l'insurrection aurait gagné la France entière et compromis ses destinées en la livrant à l'étranger. Honneur donc aux braves gardes nationaux et aux patriotes de bonne volonté qui la sauvèrent de cette humiliation et de ce désastre !
(1) Histoire de Toulouse, tome III, page574.
N.-B. — On peut facilement suivre les mouvements des bandes rebelles et des forces qui les poursuivaient sur les Cartes géographiques des départements parcourus par les insurgés; mais nous devons faire observer qu'à cette époque celui de Tarn-et-Garonne n'était pas encore créé.