U DUFAUR
Après cet exploit, Rougé laissa quelques hommes à Saint-Gaudens et se hâia de gagner Montréjeau où il établit son quartier-général et résolut d'attendre ses adversaires. Son facile succès de laTerrasse et celui plus facile encore de son lieutenant de Paulo à Saint-Martory avaient quelque" peu grisé les chefs royalistes. Ils semblaient ignorer ou ne tenir aucun compte de ce qu'ils allaient trouver, parmi les gardes nationaux et les volontaires de tout ordre et de tout pays^ des troupes régulières d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie venues de l'Aude et du Tarn parfaitement armées et organisées.
Rougé entra à Montréjeau le 15 août (29 thermidor), à onze heures du soir, en chantant le Réveil du peuple, dit M. Roschach. « La « ville était plongée dans la douleur et la cons- « ternation. Le triste habitant, renfermé dans « sa demeure, attendait en tremblant les suites
332 INSURRECTieN DE l'àN VU
« funestes de ce chant de vengeance. Aucune lu- « mière ne modifiait l'obscurité de la nuit. Les (( brigands exigèrent qu'on en allumât. Ce fut en « gémissant que chacun en plaça une à sa fenê- « tre (1). » Il occupa Ja ville et le plateau qui la précède sur la route de Lannemezan, nomma des consuls, comme avant la Révolution, et installa comme maire, à la maison commune, M. de Lassus de Camon.
M.l'abbé delaTour, dont nous avons déjà parlé, déclare dans son livre « qu'en entrant à Montréjeau les chefs ro^^alistes, parmi lesquels se trouvaient son grand-père Gabriel XXII et le comte de Fauls, se réunirent en conseil de guerre chez M. de Camon, dont les sympathies étaient acquises à la cause royaliste, et qu'en se séparant, à minuit, ils serrèrent la main à leur hôte bien-aimé. »
Le document suivant démontre que si cette affection était sincère elle fut de bien courte durée.
« Ce jourd'hui, quatrième fructidor de l'an sept (( de la République française une et indivisible, « devant nous, Michel Bordères, juge de paix, u officier de police judiciaire de la commune de « Montréjeau, écrivant le citoyen Pierre Caton « que nous avons pris pour notre greffier d'office, « l'ordinaire se trouvant dans ce moment absent,
« Est comparu le citoyen Marc Lassus, pro-
(1) Foix et Comminges, page 260.
« priétaire habitant la commune de Montréjeau, « qui nous a dit que les brigands royaux s'étaient « emparés de sa maison en arrivant dans cette « commune, et qu'ensuite profitant de son ab- « sence, ils l'avaient pillée, tandis que ces révol- « tés le contraignaient, par la force des armes, à « se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour y exécuter les « ordres menaçants qui lui étaient adressés ; qu'ils « avaient enfoncé une armoire et une commode « où il avait son linge et l'avaient emporté ; « qu'il se trouvait que, d'après la reconnaissance « qu'il avait faite, les brigands lui avaient enlevé « cinquante chemises de toile de Rouen, huit gilets « d'hiver ou d'été, dix paires de bas de soie, six « paires de culottes d'hiver ou d'été, un manteau « de drap bleu, quatre habits, un chapeau neuf, « une pièce de toile de Rouen, six paires de soute liers, quatre douzaines de serviettes fines ouvra- « gées, vingt-quatre mouchoirs fins pour le nez, « douze mouchoirs superfins pour le col, deux « montres, l'une en or et l'autre en argent, une « belle pendule, un sabre à la hussarde, une arme « à feu qualifiée espingole ou tréboucan, douze « couverts, deux sucriers, quatre salières, deux « cuillières argent, six cuillières à café, six bro- « chettes et une cassette pour la soupe, le tout « en argent, une paire de boucles à brillants gar- (( nies en argent pour les souliers, deux selles, « deux brides, deux fusils, l'un à deux coups et « l'autre à un coup, douze bouteilles de liqueurs
384 INSURBECTIO.N DE l'aN VII
« fines, quatre bouteilles eau-de-vie, deux barri- « ques pleines de vin vieux, douze chars de foin, « quatre jambons, un pain de sucre, quatre livres « café, dix paires volailles, un quartier de lard, (( ajoutant que comme il était intéressé à faire « constater ce pillage, le comparant demande « qu'il soit par nous procédé suivant le v.œu de a la loi et a signé : Lassus (1). »
Sur cette requête du plaignant, le juge de paix Bordères se transporte dans la maison où avaient été commis tous ces délits et constate la parfaite exactitude des faits signalés par Lassus. Les meubles cités avaient été forcés, les serrures dctacbéfts et tout ce qu'ils contenaient enlevé, àr l'exception de quelques linceuls existant dans l'armoire.
Ayant interrogé la citoyenne Jeanne Couget et Bernard Couget, son frère, qui se trouvaient dans la maison au moment de l'invasion, ces témoins déclarent que le citoyen Lassus avait été pillé par les brigands royaux qui avaient imaginé de le charger de certains ordres, afin de pouvoir mieux, en son absence, lui dérober ses effets comme ils avaient dérobé les leurs sans pouvoir encore lui en donner le compte exact. Le dit Lassus ajoute que ce qui lui a été pris était d'une valeur de cinq mille francs au moins.
Les maisons des citoyens Jean Gistac, Jeanne-
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 13
Marie Cistac, Lartigue et quelques autres de Montréjeau, et celle du citoyen Lacoste, de Villeneuve-de-Rivière, furent traitées à peu près de la même façon. Ce dernier porte les pertes qu'il a subies de la part des rebelles à douze mille francs. De son côté, le général Bartier déclare, dans une de ses lettres, « que ses propriétés et celles de sa u femme ont été entièrement ravagées par les « brigands (1). »
Nous comprenons jusqu'à un certain point les réquisitions faites par les insurgés, parce qu'il valait mieux que leurs chefs leur procurassent de quoi vivre par des moyens relativement réguliers -que de les laisser se livrer à de véritables actes de brigandage. Mais nous ne comprenons pas les soustractions et les enlèvements de linge, de toiles, d'habits des deux sexes, de montres, de pendules, de l'argenterie, etc., etc., qui sont des actes de piraterie, des vols manifestes. Nous les comprenons d'autant moins, chez M. de Lassus, que ce riche propriétaire n'était pas un républicain, tant s'en faut, mais un pur royaliste occupant la plus belle maison de Montréjeau, ce qui lui attira probablement cette mésaventure. La conduite des insurgés, qui l'installent à la mairie pour le dépouiller plus facilement, est aussi lâche qu'odieuse et en contradiction flagrante avec la proclamation de leur général, publiée à Saint-Gaudens.
(1) Arch. delà Hte-Gne, /nsurr. de l'an VII, liassel2.
336 INSCRRECTION DE l'aN Vil
Comme les administrations centrales du Tarn, de l'Ariège, de l'Aude, du Lot et de Lot-et-Garonne, celledes Hautes-Pyrénées avait, àla première nouvelle de l'insurrection de la Haute-Garonne et du Gers, posté trois brigades de gendarmerie àCastelnau-Magnoac et requis les colonnes mobiles de cette localité, de Galan et de Monléon de courir sur les rebelles partout où ils apparaîtraient. Cette nouvelle lui avait été apportée par le citoyen Déchaux, d'Auch, délégué par l'administration du Gers à Tarbes, Pau et Bayonne pour se procurer les armes, les munitions et surtout les canons dont elle était entièrement dépourvue. L'administration centrale des Hautes-Pyrénées, composée des citoyens Lafeuillade, Bordenave, Laborde, Gertoux et J.-J. Décamps, commissaire du Directoire exécutif, avait, en outre, ordonné la réunion immédiate d'un petit corps de troupes à Lannemezan, dont elle offrit le commandement au général Maurice Mathieu, en traitement à Barèges. Ce général se rendit à son invitation, mais il lui exposa que l'état de sa santé ne lui permettant pas d'accepter ce commandement, elle pouvait en toute sécurité le confier à l'adjudant- générai Barbot, dont le zèle, V intelligence et la bravoure lui étaient connus. Sur ces observations, les administrateurs du département des Hautes-Pyrénées réquisitionnèrent tous les moyens de résistance en hommes, armes, munitions, chevaux, et envoyèrent à Lourdes le général Barbot, qui avait
Là UÉPBESSION 337
accepté la mission déclinée par Maurice Mathieu, pour ramener du fort quelque pièce d'artillerie. Pendant ce temps, le chef d'escadron de gendarmerie Lafarge, dont on ne saurait trop louer le dévouement à la chose publique, dit l'administration centrale, faisait un appel pressant aux brigades de Pau, de Tarbes et lieux circonvoisins et formait un petit corps de cavalerie. Grâce à ces mesures aussi promptes qu'énergiques, une force armée de quinze cents fantassins et de cent cavaliers, dont faisait partie le détachement de Micas et Lamaguère, se trouvait prête à Lannemezan le 1^'' fructidor.
« Instruit par une ordonnance, dit le général u Vicose dans son rapport sur la bataille de « Montréjeau, que le général Barbot était à Lance nemezan avec une force imposante et qu'il se « proposait d'agir de concert avec moi pour la « réduction des rebelles, je m'engageai dans ma « réponse à faire une fausse attaque sur l'avenue « de Montréjeau, pour faire diversion à l'attaque « principale. L'affaire a eu lieu ce matin, 3 frucu tidor, comme nous nous l'étions proposé, et le « succès a couronné l'entreprise. Le général Bar- « bot, à la tête d'une colonne de quinze cents hom- « mes, a attaqué l'ennemi, fort de quatre mille « hommes, à huit heures du matin. Après avoir « rangé mon armée en bataille, j'ai fait avancer « les chasseurs à cheval pour opérer le mouve- « ment convenu. Bientôt mes cavaliers arrivent
(( en présence de l'ennemi et leur aspect hâte la « défaite. Lecarnageaété affreux. Deux mille hom- « mes tués ou noyés et mille prisonniers sont le « résultat de cette sanglante journée. Le fameux « comte de Paulo n'est plus. Il a été tué par les « républicains, auxquels il offrait cent louis pour « conserver sa vie. Cette bande royale, forte ce ma- « tin de quatre mille hommes, se trouve donc ré- « duite à mille environ. Ces faibles débris se sont « portés sur Saint-Bertrand, mais une colonne ré- « publicainey étaitentrée sans coup férir ce matin, « ce qui nous fait espérer que les brigands échap- « pés à nos coups n'ontplus aucun espoir de salut. « Le général Rougé , d'après le rapport des « prisonniers, n'a point paru dans l'action. La « cavalerie des brigands n'a pas donné. Elle est (( constamment restée derrière l'infanterie, de « telle sorte que nos chasseurs n'ont pu se mesurer « avec elle. Leur artillerie, au nombre de sept « pièces, soitrépublicaines soit couleuvrines, est « tombée en notre pouvoir. Cette campagne, qui « n'aura duré que quinze ou vingt jours, prouvera « aux royalistes qu'avec des administrateurs « républicains les efforts des conspirateurs sont « toujours comprimés et renversés aussitôt que « conçus. — Salut et fraternité.
« G. ViCOSE (1).
« A V administration centrale de la Haute-Garonne. » (1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 5.
Ce rapport, fort laconique, ne donne pas de grands détails sur cette bataille qui mit fin à l'insurrection de l'an vu. Mais il contient une erreur capitale qui ne tarda pas, au reste, à être relevée. C'est que le comte de Paulo ne fut ni tué ni blessé dans cette action. Tl mourut en 1804 sur sa propriété de Terraqueuse. L'erreur vint de ce que les républicains avaient vu flotter, sur Tes eaux de la Garonne, un chapeau à panache blanc, signe distinctif des généraux insurgés. Les rapports des généraux Chaussey, Barbot et Commes sur la ijataille de Montréjeau sont tout aussi brefs que celui de Vicose ; mais Commes n'assistait pas à cette bataille, puisque nous avons trouvé une lettre de lui, datée de Saint-Elix le 3 fructidor (1).
Voici le rapport du général Barbot :
« Au quartier général à Montréjeau, le « 3 fructidor an vu de la République « française une et indivisible.
« U adjudant-général Barbot aux administrateurs « du département des Hautes-Pyrénées.
« Il y a une heure à peu prés, citoyens admiu nistrateurs, que je me suis emparé de la ville « de Montréjeau, après avoir mis l'armée royale « en déroute complète. Je lui ai tué environ « mille hommes et nous avons sept à huit cents (' prisonniers. Aussitôt que j'en aurai le détail « juste je vous l'enverrai. Nous avons perdu
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 6.
340 INSDBRECTION DE l'aN VU
« dans cette occasion dix à douze hommes morts « et peut-être autant de blessés. J'ai donné des (( ordres pour que les blessés soient soignés, u Deux officiers de santé de cette commune ont « offert leurs services et ils sont occupés dans ce « moment à les panser. Je ne présume pas que les « brigands puissent se rallier; mais s'ils y par- « viennent, je les poursuivrai jusqu'à ce qu'il « n'en reste point vestige. Le général de Paulo, « un de leurs principaux chefs, a été tué.
« Envoyez-moi tout de suite toutes les car- « touches et munitions de toute espèce que vous « pouvez avoir. J'en ai besoin. Je les attends pour « poursuivre mes opérations.
« Je ne saurais assez donner d'éloges à toutes « les troupes qui étaient sous mes ordres. Elles « se sont parfaitement bien conduites. J'ai fait « occuper Saint-Bertrand.
« J'ai pris aux brigands sept canons et deux
(( drapeaux blancs. Enfin, toutes les armes et
« bagages.
« Barbot.
aP.-S. — Nos troupes occupent Saint-Gaudens « depuis hier. Ile général Vicose y est rentré « à quatre heures du soir.
« Le citoyen Vignola, votre commissaire, nous « a parfaitement secondé de tous ses moyens. Il « est constamment resté à l'avant-garde avec « nous, et il nous a prouvé qu'il était aussi bon a soldat que bon administrateur.
« Nous avons vu avec peine qu'il voulait ren-
« trer dans le département des Hautes-Pyrénées.
« Je l'ai engagé à rester ici et je pense que vous
« ne le désapprouverez pas, parce qu'il peut nous
« être utile.
« Pour copie conforme :
« Le président de V administration centrale M du département des Hautes-Pyrénées, « Lafeuillade (1). »
A son tour le général Gommes, arrivé à Saint- Gaudens dans la soirée, écrivait le lendemain 4 fructidor au Directoire exécutif :
« Citoyens Directeurs,
« L'armée des brigands royaux a été détruite « hier par les colonnes républicaines à Montré- « jeau. Mille rebelles tués, trois cents noyés dans « la Garonne, douze cents prisonniers, sept u pièces d'artillerie et deux drapeaux ont été le « fruit de cette journée. Quatre ou cinq cents « rebelles, qui ont échappé, vont se réunir à « Saint-Béat ou à Bagnères-de-Luchon. Je suis « à leur poursuite. Dans trois jours ils seront « tous exterminés ou ils auront évacué le sol de « la République. J'osevous assurer, citoyens direc- « teurs, que sous peu la tranquillité sera rétablie « dans cette division. — Salut et respect.
« Gommes (2). »
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de Van VII, liasse 6.
(2) Ministère de la guerre (arch. hist.), Correspondance militaire générale, liasse du 20 août.
342 INSURRECTION DE l'AN VII
Comme on le voit, ces trois rapports ne sont pas entièrement identiques. Ils ne s'accordent ni sur le nombre des morts ni sur celui des prisonniers rebelles, et Vicose ne dit rien des morts et des blessés de ses troupes. Il est vrai qu'elles ne paraissent pas avoir pris une très grande part à l'action. Cependant le général Chaussey dit dans son rapport à l'administration centrale de l'Ariège : « L'ennemi, ayant pris la débandade, fut vigoureu- « sèment chargé par la cavalerie. La route et la « plaine furent jonchées de cadavres. La cavalerie « ennemie fut poursuivie à deux lieues de là. De (( ces brigands, victimes de leur témérité et de « leur scélératesse, il fut tué ou noyé au moins (( dix-huit cents et sept cents faits prisonniers (1). »
Tous ces rapports ne donnant pas des renseignements très précis sur les incidents et la physionomie de cette journée, que nous osons appeler mémorable parce qu'elle mit fin à l'insurrection de l'an vu, nous nous permettrons de reproduire sommairementle récitque nous enafait bien souvent, hélas! un ancien sergent de l'armée d'Italie qui avait pris part à cette bataille. « Je partis, nous disait-il, de Toulouse avec le général Gommes, le 28 thermidor de grand matin. Notre petite armée se composait de deux mille fantassins et de trois cents cavaliers environ, avec quatre pièces de canon et un obusier. Le noyau était
(l) H. Duclos. Histoire des Ariégeois, tome II, p. 347.
formé d'un bataillon de troupes de ligne et de cent cinquante hussards, chasseurs à cheval et gendarmes. Arrivés à Murets les insurgés avaient décampé depuis deux jours. Nous apprîmes àNoè la déroute de la Terrasse, et le général Aubugeois nous quitta, avec cinq cents hommes, pour rentrer à Toulouse. Un nombre à peu près égal de volontaires du Tarn nous abandonna à Carbonne, de telle sorte que nous arrivâmes le 29 à Saint- Elix réduits de moitié environ. Heureusement que le général Vicose nous y joignit le 30 avec une douzaine de cents hommes qui remplirent les vides, et on ne forma qu'un seul corps d"armée dont ce dernier généi-al prit le commandement, Gommes étant parti pour Toulouse. Nous passâmes la journée du l®"" fructidor à Martres-Tolo^ane pour nous ravitailler, et le lendemain, de bonne heure, nous étions àSaint-Martory où nous trouvâmes le général Chaussey avec un petit corps d'Ariégeois. Le soir du même jour nous entrions dans Saint-Gaudens sans coup férir, et le 3 fructidor, vers sept heures du matin, le corps de Vicose se trouvait massé sur la route de Montréjeau, à un kilomètre environ de cette ville.
« La ville de Montréjeau est assise sur l'extrémité orientale du plateau de Lannemezan, à près de cent mètres au-dessus de la vallée de la Garonne. Elle forme une espèce de promontoire dont le fleuve contourne pour ainsi dire la base en laissant entre lui et la ville une petite plaine
344 INSDRBECTION DE l'aN VU
foi't étroite que la route de Bagnères-de-Luchon traverse en passant sur le pont du Plan, au bas de la côte de Montréjeau. Les insurgés étaient maîtres de la ville et occupaient fortement le plateau qui la précède à l'ouest et que traverse la route de Lannemezan, par laquelle devait arriver le général Barbot avec une quinzaine de cents hommes.
« Vers huit heures, Vicose déploie ses troupes. Elles marchent sur le faubourg du Plan et s'en emparent pendant qu'une forte colonne d'infanterie, dont je faisais partie, et composée presque en entier de troupes de ligne, gravit le coteau au nord de Montréjeau, en avant du ruisseau encaissé qui borde cette ville, pour renforcer Barbot et lui donner la main. De ce moment, les insurgés ne pouvaient s'échapper qu'en rompant nos lignes ou en battant en retraite sur Luchon, mais ils avaient la rivière à dos, et il fallait la franchir au risque d'y être jetés dedans. C'est ce qui leur arriva.
« Cette manœuvre était à peine terminée que le canon retentit en avant de la ville, sur la route de Lannemezan. C'était Barbot qui attaquait. L'engagement devient bientôt général. La fusillade pétille et répond à la fusillade comme le canon répond au canon. Le combat est vif et acharné. On se battait vigoureusement de part et d'autre, lorsque deux volontaires des troupes de Barbot tombent près de moi, l'un mort, l'autre
blessé. Ces deux hommes étendus sur le sol épouvantent leurs camarades peu habitués aux luttes de ce genre. La peur les prend et une panique presque générale s'empare de toute l'aile gauche du corps du général Barbot. Heureusement que notre détachement était là et qu'il y avait aussi pour commandant un brave chef de bataillon de l'armée régulière, le citoyen Pégot. Il se jette courageusement au-devant des fuyards^ le pistolet au poing, et, aidé par le lieutenant de gendarmerie Lamaguère, il parvient, non sans peine, à ramener ses hommes au combat. Mais les royalistes, profitant de cette circonstance, avaient gagné du terrain et devenaient dangereux. La situation était grave et la lutte violente, avec des alternatives variées de part et d'autre. Il fallait en, finir. C'est alors que Barbot, dirigeant lui-même ses deux pièces d'artillerie chargées de mitraille jusqu'à la gueule, ordonne unedécharge qui jonche le sol de cadavres royalistes. L'épouvante se jette aussitôt dans leurs rangs. Barbot se précipite sur eux, les charge à la baïonnette avec toute son infanterie, les m et en pleine déroute et les pourchasse sur la route de Mazères et dans les rues de Montréjeau jusqu'à la Garonne où ses troupes à pied età cheval, ainsi que celles de Chaussey et de Vicose, les précipitent. Il s'en noya un très grand nombre et l'on disait, après la bataille, que les insurgés avaient perdu plus de trois mille hommes tués, blessés ou prisonniers, dans cette affaire courte
346 INSUBREGTiON DB L AN VII
mais sanglante qui ne dura pas deux heures. Un de leurs chefs, le comte de Paulo, y avait, disait-on, péri. J'appris plus tard qu'il n'en était rien et qu'il avait gagné l'Espagne. »
Ce récit est pleinement confirmé par celui, beaucoup plus étendu, qu'a donné de la bataille de Montréjeau M. Emile Dario, professeur au collège de Moissac, dans deux articles insérés dans la Gironde littéraire et scientique et reproduits par le Progrés libéral, de Toulouse, numéros des 3 et 4 février 1885. Nous n'avons, par conséquent, rien à y ajouter, mais nous ferons toutefois remarquer que les articles de M. Emile Dario contiennent plusieurs erreurs d'appréciation et de fait. C'est ainsi que dans la bataille de ,Montréjeau il donne au chef de bataillon Pégot, son parent, mort général en retraite à Saint- Gaudens, sa ville natale, le commandement des troupes du général Latour, blessé à Saint-Martory. Or, nous savons que ces troupes n'existaient plus et que le corps ariégeois qui se batiit a Montréjeau était commandé par Chaussey et Léra. Il parle aussi d'un splendide dîner destiné aux chefs royalistes par M. Géze, de Montréjeau, et qu'il s'empressa d'offrir aux chefs républicains, après leur victoire, et auquel assista M. Lassus de Camon, maire de cette ville. Si le fait est exact, Barbot put seul assister à ce dîner, puisque Vicose, Chaussey et Léra se trouvaient à Saint- Gaudens le 3 fructidor, à quatre heures du soir,
Ll RÉPRESSION 347
lorsqu'y arriva le général Gommes venant de Saint-Elix.
Quant au nombre fatidique des huit cents morts, huit cents noyés et huit cents prisonniers de la bataille de Montréjeau, nous en laissons la responsabilité à M. Dario. Il est vrai que ces chiffres ne sont pas plus étranges que les chiffres donnés par l'abbé de la Tour de Noé, qui porte les pertes des belligérants de Montréjeau à quatre mil Le quatre cents pour les royalistes, dont trois mille tués, mille blessés et quatre cents noyés, et à cinq mille celles des républicains, qui comptaient dix mille hommes dans leurs rangs pendant que les royalistes n'en avaient que cinq mille.
Que conclure de toutes ces divergences dans les rapports tant officiels qu'officieux, quoique celles des premiers soient bien moindres, sinon qu'après les succès comme après les défaites chaque parti veut grandir les siens en témoignage de leur héroïque résistance, de leur bravoure ou de leur courage?
Quoi qu'il en soit, les cinq à six cents royalistes échappés à la déroute de Montréjeau gagnèrent la vallée de la Pique et Bagnères-de-Luchon sans être inquiétés, grâce à l'imprévoyance du général Bartier qui, au lieu d'occuper le pont de Labroquère comme il en avait reçu l'ordre, alla réinstaller l'agent municipal de Saint-Bertrandde-Comminges, expulsé deux jours auparavant par les insurgés de Cierp, et replanter l'arbre de
348 INSURBECTIO.N DE l'aN VU
la liberté abattu par eux. On a prétendu que cette fausse manœuvre fut voulue et qu'elle avait pour but de favoriser la retraite des vaincus, parmi lesquels se trouvaient quelques chefs rebelles amis ou connaissances personnelles de ce général. Cette accusation ne nous paraît guère fondée, Bartier ayant fait, avant comme après la bataille de Montréjeau, tout ce qui dépendait de lui pour arrêter, comprimer ou réduire l'insurrection.
Arrivé, comme nous l'avons déjà dit, à Saint- Gaudens vers quatre heures du soir, le 3 fructidor, le général Gommes prit immédiatement le commandement de toutes les forces réunies et dirigea le lendemain matin Ghaussey et Léra sur Saint- Béat, par Aspet, pendant qu'il prenait lui-même, avec le corps de Vicose, la route de Bagnèresde-Luchon. Ghaussey arriva dans la nuit du même jour sur les hauteurs voisines de Saint-Béat et se présenta, le lendemain matin, devant cette ville qui lui ouvrit ses portes avec empressement et lui fit le meilleur accueil. Il recevait le même jour, du général Gommes, une lettre lui annonçant que les insurgés, entrés à Luchon la veille, avaient gagné la frontière d'Espagne par une gorge mal gardée de la vallée d'Aran, et que dès lors il l'invitait à rentrer à Saint-Girons avec sa colonne. Ghaussey s'empressa d'obéir. Il arriva dans cette ville le 6, en repartit le 8 pour Labastide-de-Sérou, et rentra à Foix le 9 fructidor
(25 août), après vingt jours d'une campagne très active (1).
Le général Gommes était entré à Bagnères-de- Luchon avec ses troupes, en même temps que Chaussey à Saint-Béat, c'est-à-dire le 5 fructidor. Il y avait appris la réception ou plutôt l'ovation faite aux débris de l'armée royale commandés par Rougé et de Paulo. Ces deux chefs n'étaient donc pas morts, comme on l'avait cru en voyant flotter sur les eaux de la Garonne, à Montréjeau, deux chapeaux à panache blanc.
Ce général s'empressa d'informer l'administration centrale de la Haute-Garonne de tous ces faits qui annonçaient la fin de l'insurrection et le rétablissement de l'ordre dans le pays. Mais iJ l'invita à presser l'organisation de colonnes mobiles dans chaque canton, afin de renvoyer les forces des autres départements et d'empêcher la formation de nouveaux rassemblements royalistes. Dans cette lettre du 5 fructidor (21 août), Commes prévient l'administration centrale qu'il lui arrivera par Tarbes et Saint-Gaudens au moins douze cents prisonniers faits dans cette petite campagne. « Je crois, ajoute-t-il, qu'il faut user « d'indulgence envers les séduits, les égarés, u mais être sévère contre les chefs et les pillards ; « car je suis fort décidé, pour ma part, à réprimer « le pillage de quelque pan qu'il vienne, et j'ai juré
(1) H. Duclos. Histoire des Ariégeois, tome II, p. 348.
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M et promis à mes soldats de faire fusiller sur place u le premier qui y sera pris (■.). »
Gommes se plaint ensuite amèrement des fonctionnaires et des autorités de Luchon et de Saint- Gaudens, qui ont lâchement abandonné leur poste pour aller se cacher dans les bois à l'approche des brigands. Il cite, en opposition, la conduite des municipalités de Saint-Béat et de Saint- Mamet qui a été, dit-il, admirable. Puis il écrit au gouverneur espagnol de la vallée d'Aran :
a Qu'une troupe de trois à quatre cents Français à pied ou à cheval, armés contre leur pays, se sont réfugiés sur le territoire espagnol et qu'il le prie, en conséquence des conventions établies entre le roi d'Espagne et la République française, de les arrêter, de les désarmer et de lui livrer d'abord Rougé, ex-général français, de Toulouse, et le comte de Paulo, du pays de Foix, les deux principaux chefs de l'insurrectidn royaliste qui ont pillé et dévasté le département de la Haute- Garonne et volé les caisses publiques à Saint- Martory, à Saint-Gaudens et à Bagnères-de- Luchon; puis les chefs en sous-ordre Binos, de Guran; Binos, de Bâchas ;, et ses deux frères; le chevalier d'Hers; Verdalle, de Cierp, et ses trois enfants ; Guy-Binos et d'Espouy, avec ses trois enfants, également de Cierp; Dutrey fils aîné, de Mayrègne; Péfore oncle et neveu, de Benque;
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de Van VU, liasse 6.
d'Espouy, de Cier, ancien juge de paix; Seube, de Luchon, fils d'émigré ; Condieu, de Castillon ; Gros, de Billères ; Miègeville, agent municipal de Trébons ; Mathieu Laforgue, adjoint municipal de Trébons ; d'Aguin, de Marin et Lamothe, de Toulouse ; Dubarry et ses deux ejifants, de V^lcabrère; Latour, de Latou; Dispan, Dupac et son frère, du canton de Saint-Gaudens; Dufaur, des environs de Muret ; de Palaminy, de Martres- Tolosane; les quatre frères d'Espouy, d'Ardiège ; Dupac-Labastide et son père, et de Sainte-Gemme, de Sauveterre. Quant aux malheureux paysans égarés, Gommes le prie de leur communiquer l'arrêté de l'administration centrale qu'il lui envoie, et de les assurer, de sa part, qu'ils n'ont qu'à rentrer dans leurs foyers, reprendre leurs travaux, obéir aux lois et qu'il ne leur sera rien fait. Le général réclame, en outre, aux termes de la convention ppécitée, les chevaux, les armes et les munitions de guerre (1). »
Deux jours après, c'est-à-dire le 7 fructidor (23 août), le général Gommes recevait de Sérou, gouverneur de la vallée d'Aran, une lettre lui disant : a Qu'il avait appris, le 21 août, que des Français à pied et à cheval, mal armés et sans uniforme, étaient entrés à Bossost; qu'il avait immédiatement donné l'ordre de les arrêter et de les désarmer, mais que comme ils arrivaient par petits
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an Vil, liasse 6.
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pelotons, il n'avait été possible d'arrêter et dedésarmerque les premiers arrivés, les autres s'étant jetés dans les montagnes en apprenant cette mesure. D'un autre côté, ces hommes n'ayant ni costume ni signe distinctif des grades qu'ils occupent, il devient fort difficile de reconnaître les chefs qui, disent-ils, ne sont pas avec eux. Mais s'il s'en présente ou qu'il en soit reconnu, ajoute Sérou, je m'empresserai de vous les adresser. Quant aux armes et aux munitions de guerre, le gouverneur de la vallée d'Aran ne peut les livrer que sur un ordre du capitaine-général de la Catalogne, informé d'ailleurs de ce qui se passe. »
Sur ce renseignement. Gommes écrit le même jour au capitaine-général de la Catalogne et à l'ambassadeur de France à Madrid. Le lendemain, 8 du même mois, Commes fait parvenir à l'administration centrale de la Haute-Garonne une copie d'une longue délibération de l'administration municipale de Luchon, dans laquelle cette administration cherche à se disculper des graves accusations qui pèsent sur elle. Ce général ajoute, dans sa lettre d'envoi , que cette délibération prouve au moins l'ignorance et l'incapacité, sinon la mauvaise volonté de cette municipalité, qui devrait être remplacée, car elle n'a, exercé et n'exerce encore aucune surveillance. « La police, « dit-il, se fait fort mal ou plutôt pas du tout. « Des gens inconnus arrivent et partent d'ici (( sans qu'on leur demande rien. Je suis presque
« obligé de faire la police moi-même. C'est ainsi « que j'ai dû faire arrêter le citoyen Lacuée , « capitaine-aide de camp, porteur d'une feuille « de route pour l'armée d'Italie, délivrée à Agen « le 16 messidor (3 juillet), et qui s'est trouvé ici « on ne sait trop comment, sans ordre, sans « mission et loin de sa route, à l'époque de l'arri- « vée des brigands et sans que personne lui ait « demandé qui il était, ce qu'il faisait, et sans « s'être présenté à* la municipalité.
« Cet officier ayant arboré la cocarde blanche, « n'ayant pas cherché à résister aux rebelles et « se trouvant dans une situation tout à fait irré- « gulière, j'ai dû m'assurer de lui et l'envoyer à « Toulouse jusqu'à ce que le ministre de la guerre « ait répondu à la dépêche que je viens de lui « envoyer, etc., etc. »
Cette lettre se termine par la remarque suivante : « La police se fait si mal dans ce canton que les « paysans des montagnes pillent et dévalisent les « voisins absents et en accusent ensuite les déta- (( chements de nos troupes à pied ou à cheval (1). »
Pour remédier à ce déplorable état de choses, le général Gommes dut mettre la ville de Luchon en état de siège. Il choisit dans la garde nationale une compagnie de cent hommes sûrs qui l'aidèrent puissamment à y rétablir le bon ordre et la discipline.
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr. de l'an VU, liasse 6.
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Cierp, qui avait été le point de départ de l'insurrection dans cette partie des montagnes, fut également mis en état de siège, ainsi que Saint- Gaudens, Muret, Auterive, Caraman, Beaumontde-Lomagne et toutes les localités qui avaient été au pouvoir des insurgés, leur avaient servi de retraite ou s'étaient montrées favorables à leurs intérêts.
Ces mesures rigoureuses mais nécessaires furent prises à la suite de l'arrivée du général Frégeville à Toulouse et en vertu de l'arrêté qui suit :
« Paris, le 26 thermidor an vu de la République « française une et indivisible.
« Le Directoire exécutif, sur le rapport du (( ministre de la guerre, arrête :
« Article premier. — Le général de division « Frégeville est nommé au commandement supé- « rieur des 9® et lO'^ divisions militaires.
« Art. 2. — Ce général est autorisé à requérir « et lever les gardes nationales des deux divisions « et celles des départements du Lot et Lot-et- (( Garonne et de les faire passer, au besoin, d'un (( département à l'autre.
(( Art. 3. — Le général Frégeville est encore « autorisé à mettre en état de siège toutes les (( communes de ces deux divisions qui auront « participé à la rébellion royale.
« Art. 4. — Le ministre de la guerre est chargé
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« de l'exécution du présent arrêté qui ne sera « pas imprimé.
« Pour expédition conforme :
« Le président du Directoire exécutif, M SiEYÈs, signé.
« Pour le Directoire exécutif :
« Le secrétaire- général, Lagarde, signé.
« Pour copie conforme :
« Le Ministre de la guerre, Bernadotte, signé.
« Pour copie conforme :
« Le général commandant les .9® et 10^ « divisions militaires,
« Henry Frégeville (1). »
En conséquence de cet arrêté du Directoire exécutif et conformément aux demandes formulées par le général Gommes, de nouvelles colonnes mobiles de garde nationale furent organisées dans chaque canton et placées sous les ordres d'officiers de l'armée régulière résidant dans les chefslieux en état de siège. Ces colonnes se portaient partout où il se produisait quelque agitation, arrêtaient les réquisitionnaires, les conscrits et les déserteurs, pourchassaient les insurgés insoumis et mettaient, quand elles le pouvaient, la main sur leurs chefs et sur les prêtres réfractaires. C'est
(1) Ministère de la guerre (archives historiques), Correspondance militaire générale, liasse du 12 août.
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ainsi que le capitaine Gaubert, commandant l'état de siège à Saint-Gaudens, arrêta les fameux Denax, de Lilhac, et Martres père et fils, de Saint- André, surnommés les Tondeurs, qui inspiraient la terreur dans les cantons d'Aurignac, Boulogne et risle-en-Dodon et qui se réfugiaient, avec une bande des leurs, dans la forêt de Salerm. Dufaur, le chef d'état-major de l'armée royale qui avait, comme nous l'avons vu, vidé la caisse du receveur de Saint-Gaudens, fut également arrêté par une de ces colonnes, à la tête de laquelle marchait le citoyen Izard, agent municipal de Saint-Sulpice-de-Lézat. Bernard Dufaur fut trouvé àSaint-Sulpice, dans la maison d'un certain maître Bernard, de Beaumont-sur-Lèze, encastré dans un mur, muni d'un fusil à deux coups, d'une paire de pistolets, de plusieurs balles de toute grosseur, de deux livres de poudre environ et de deux mille cinq cents francs en or enfermés dans un filet de soie. L'agent municipal Izard prit cette somme et la remit à l'administration centrale, à Toulouse, où il accompagna son prisonnier (1).
Mais ces colonnes, qui se fractionnaient souvent en petits détachements, se permettaient quelquefois des actes fort répréhensibles. C'est ainsi que l'agent municipal Monna, de Beaumont-sur- Lèze, déclare, dans un procès-verbal du 27 fructidor que, s'étant rendu ce jour-là danfe le village
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an Vil, liasse 11.
vers huit heures du matin, décoré de son écharpe, le détachement de garde nationale stationné à Saint-Sulpice, joint à celui de Noé, lui avait amené le nommé Massot, ex-noble, l'un des chefs des brigands royaux, portant la cocarde blanche à son chapeau, et que lui ayant proposé de la remplacer par la cocarde tricolore, Massot avait répondu qu'il n'y consentirait jamais et qu'il tiendrait le serment qu'il avait fait, même aux dépens de sa vie. Sur cette réponse, les gardes nationaux l'invitèrent, à plusieurs reprises, à crier : Vive la République! Mais Massot, ayant persisté à déclarer qu'il était pour le roi et pour la religion, quatre à cinq hommes du détachement l'avaient fusillé sur place (1).
Trois jours auparavant, un fait analogue, mais encore plus regrettable, s'était produit à Saint- Sulpice, au dire du lieutenant Legros, commandant le détachement cantonné dans cette commune. Cet officier raconte, dans une lettre du 24 fructidor adressée à l'administration centrale, qu'ayant été chargé par la municipalité de Saint- Sulpice-sur-Lèze de fouiller un bois dans lequel se cachaient, disait-on, six chefs de brigands, les gardes nationaux de sa colonne s'occupaient beaucoup plus à piller la volaille et à dévaster le pays, notamment ceux de Carbonne qui fusillèrent un malheureux arrêté par ceux de Saint-
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an Vil, liasse 11,
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Sulpice et qui attendait l'agent municipal de sa commune pour se faire connaître. Il se disait bordier d'une ferme voisine et allait pour travailler aux champs (1).
11 est à remarquer que ces deux faits déplorables sont les seuls que nous ayons trouvés dans les nombreux documents relatifs à ces colonnes, et qu'ils se passèrent dans le même canton et furent accomplis par les mêmes détachements, ce qui prouve que ces détachements contenaient quelques chenapans indignes du service qu'on réclamait d'eux.
Par contre, Bonneville-Ayral, commandant la place d 'Auterive en état de siège, déclare dans une lettre du 30 fructidor que, dans une battue faite à Cintegabelle le 28, avec sa colonne mobile, ilaopéré l'arrestation de quarante-deux royalistes, dont un consulroyal, un capitaine royal et quatre à cinq chefs royalistes. « La battue a été faite, « dit-il, dans les meilleures conditions. Il n'y a (( eu aucun désordre, et des hussards du 12^ ont « trouvé des sacs d'argent qu'ils ont respectés (2). »
Mais les commandants de l'état de siège ne trouvaient pas tous les mêmss facilités pour remplir convenablement et efficacement leur mission. C'est ainsi que celui du canton de Montesquieusur-le-Canal se plaint de ce que, malgré ses instances et ses nombreuses visites, il n'a pu obtenir
(1) Arch. de la Hte-Gne, /nsurr. de l'an V//, liasse 5.
(2) Arch. de la Hte-Gne, Insurr.de Van VU, liasse 5.
des administrateurs du caiiton de Nailloux ni du commissaire du Directoire exécutif Desclaux, la formation de la colonne mobile de ce canton.
De son côté, le capitaine Jaubert, commandant l'état de siège à Saint-Gaudens, dit que « les « ordres et les arrêtés de l'administration cen- « traie sont éludés ou retardés par de faux-fuyants « émanant de la municipalité dont l'esprit est fort « mauvais et avec laquelle il lui est impossible de « s'entendre, parce qu'elle est pleine de dissimu- « lation, de fausseté et qu'il craint de tomber dans « quelque piège. Elle antidate ou postdate ses « délibérations et ses lettres selon les besoins, « afin de mettre ses actes d'accord avec les ordres « ou arrêtés de l'administration centrale. Mais u ces procédés font échouer toutes les mesures « qu'il prend, parce que le public est informé « avant qu'elles soient prises (1). »
Pendant ce temps une capture des plus importantes avait lieu à Beaumarchez, arrondissement de Mirande (Gers). C'était celle de Lamothe- Vedel, dit le chevalier de Thermes, de son lieutenant Jean Labarrère, dit Nègre, et de six de leurs compagnons.
Lamothe-Vedel, que le général Petit-Pressigny considérait comme le plus redoutable des chefs insurgés par son courage, son activité et ses capacités militaires , avait trouvé le moyen, avec
(1) Arch. de la Hte-Gne, Insurr. de l'an VII, liasse 5.
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quarante de ses fidèles les plus résolus, d'échapper depuis un mois à tous les efforts combinés de la gendarmerie et des colonnes mobiles. Traqué, pourchassé comme une bête fauve, il divisait sa bande en fractions de huit à dix hommes qui se cachaient le jour dans les bois et se réunissaient la nuit, sur un point arrêté d'avance, pour se procurer des vivres et continuer leur course aventureuse vers les Pyrénées. Mais le 25 fructidor (10 septembre), Lamothe-Vedel et ses sept compagnons furent arrêtés à Beaumarchez et conduits dans les prisons d'Auch. Voici comment l'administration centrale de ce département raconte cette capture dans le procès-verbal de sa séance du 27 fructidor :
« Le fameux Lamothe-Vedel, dit le chevalier de Thermes, déjà condamné à mort par contumace par le tribunal criminel d'Auch, il y apllis d'un an, pour délits contre-révolutionnaires commis à main armée, est enfin dans les fers. Il a été écroué ce matin avec son lieutenant Labarrère, dit Nègre, et ses compagnons Tichené, Fieuzae, Condé, Dutau, Barguillc et le chevrier qui leur servait de guide.
« Cette importante capture a été opérée à Beaumarchez, arrondissement de Mirande, dans les circonstances suivantes :
« Depuis quelques jours le bruit courait, dans la contrée, qu'une bande d'insurgés à cheval et armés se réfugiait le jour dans le bois de Bas-
Là RÉPKESSiON 361
soues. Le citoyen Lavergne, président de l'administration municipale d'Auch et délégué par l'administration centrale pour suivre et arrêter la bande de Thermes, se trouvant sur les lieux combina, avec les administrations des cantons de Bassoues, Marciac et Montesquiou , une battue dans le dit bois qui n'amena aucun résultat.
« Le lendemain, le citoyen Lafite, agent municipal de la commune de Montdebat, canton de Beaumarchez, aperçut dans la campagne huit à dix cavaliers armés qu'il se mit à suivre de loin, pensant qu'ils faisaient partie de la bande dont on parlait tant. Peu de temps après, ces cavaliers entrèrent sur le territoire de la commune de Beaumarchez et passèrent près d'un champ où travaillait, avec sept à huit ouvriers, le citoyen Ducassé, agent municipal de cette commune. Ce courageux citoyen, n'écoutant que son devoir, court à eux, décline ses noms et qualités, et leur enjoint de s'arrêter et de lui montrer leurs passeports. Mais il est couché en joue et sommé de se retirer s'il ne veut recevoir plusieurs halles dans le ventre. En présence d'une réponse aussi catégorique et aussi peu rassurante, Ducassé se hâte de rejoindre ses ouvriers et les cavaliers poursuivent leur marche. Seulement, au lieu de continuer leur travail, les ouvriers sont envoyés immédiatement dans les communes voisines pour prévenir les autorités, faire sonner le tocsin et souleverles populations afin d'arrêter ces cavaliers
362 INSDRRECTION DE l'AN VU
qui devaient incontestalilement appartenir à la bande de Lamothe-Vedel. Les ouvriers partis, Ducassé gagne lui-même à la hâte le village de Beaumarchez. Il donne l'alarme, fait battre le rappel, laisse à la garde nationale l'ordre de le rejoindre le plus vite possible en un lieu déterminé et part à cheval avec son adjoint Lafont, pour ne pas perdre les traces des rebelles. Mais à peine sortis du village, ils rencontrent leur collègue Lafite qui ne les a pas perdus de vue et leur indique le lieu où ils doivent se trouver. A ce moment arrivent à cheval six gardes nationaux de Beaumarchez, armés de bons fusils. Ducassé se met à la tête de cette petite troupe de neuf hommes résolus, qui se jette à fond de train sur les traces des insurgés et ne tarde pas à les rejoindre. Le brave Ducassé les somme de nouveau de s'arrêter et de mettre bas les armes. On lui répond par un refus formel. Il ordonne alors de faire feu et Labarrére tombe de cheval. Aussitôt ses camarades l'entourent. Ils se mettent en bataille et ripostentpar unedécharge qui atteint grièvement deux gardes nationaux.
« Ceci se passait dans la plaine de l'Arros. Mais le tocsin sonnait dans toutes les communes des alentours; la garde nationale de Beaumarchez, descendant les coteaux au pas de charge, arrivait dans la plaine au bruit de la fusillade, et les rebelles voyaient les hauteurs qui la circonscrivent se couronner de masses noires armées dont les drapeaux flottaient au vent. Us étaient.
en effet, enveloppés par une dizaine de mille hommes accourant de Plaisance, de Ladevèze- Ville, Ladevèze-Rivière,-Thieste, Montdebat, Castelnavet, et des cantons de Marciac, Labatut, Auriebat et Maubourguet (Hautes-Pyrénées). Ce qu'il y a eu de particulier dans ce soulèvement, c'est que les femmes y ont figuré en grande quantité, notamment dans les communes de Ladevèze-Rivière et de Marciac. Près de cinq cents femmes armées de broches sont parties de la première, et celles de Marciac, munies de la même arme, ont monté la garde dans cette petite ville jusqu'au retour de la population masculine, partie toute entière pour cette expédition.
« Les brigands, étonnés et surpris de ce soulèvement général, ont gagné un bois et se sont dispersés. Mais ils ont été bientôt pris les uns après les autres. La garde nationale de Beaumarchez en a arrêté cinq et celle de Plaisance trois, grâce aux indications fournies par les citoyens Donierc et Lebéron, de Ladevèze-Ville.
« L'un de ces brigands ayant gagné le moulin d'Espalanques, n'y a trouvé que la citoyenne Saint-Martin, dont le mari avait couru après les rebelles. Il a voulu se faire donner asile; mais cette brave meunière s'y est refusée obstinément, malgré une bourse pleine d'or et une rescription de deux mille francs que lui offrait ce rebelle.
« Les brigands étaient porteurs de huit fusils, dont six à deux coups, une carabine et un fusil
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de munition. Ils portaient, en outre, une ceinture ( hacun garnie de pistolets et de vingt-quatre à vingt-cinq cartouches , plus un havresac , des papiers et de l'argent. Deux d'entre eux avaient une montre en or, et la somme totale dont ils étaient pourvus s'élevait à six cent trente-quatre francs soixante-sept centimes.
« Tous les objets saisis par le juge de paix Magnon, de Beaumarchez, et remis à l'administration centrale figurent dans un inventaire annexé au procès-verbal de ces arrestations, dressé parle dit juge de paix qui a accompagné les prisonniers jusqu'à Auch, avec les citoyens Ducassè, Lafont, Lafite, Domerc, Lebéron, Lavergne et Saint-Martin, le meunier d'Espalanques, ainsi qu'un grand nombre de gardes nationaux et de citoyens ayant concouru à ces arrestations, qui ont produit une grande émotion à Auch, à cause des vives inquiétudes que ces brigands avaient répandues dans le pays (1). »
Les battues, les marches et contremarches des colonnes mobiles dirigées par des officiers capables, expérimentés, et composées en partie de troupes régulières d'infanterie et de cavalerie amenées à Toulouse par le général Frégeville, ne tardèrent pas à mettre un peu d'ordre dans le pays par l'arrestation d'un très grand nombre d'insurgés, de plusieurs chefs, de beaucoup de prêtres
(1) Arch. delà Hte-Gne, Insurr. de L'an VII, liasse 45.
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réfractaires, de réquisitionnaires, de déserteurs et de conscrits, et par le désarmement de tous les suspects, conformément à l'arrêté de l'administration centrale dont la teneur suit :