CONCLUSION GÉN. DBS TBOIS PREIL CHAP. OU SOLUT. ETC
prises easeoible. Cest ainsi que dans la représentation d'un E, l'objet A (a), sans être représenté, sert pourtant de fondement à la représentation» qui sans lui serait impossible. Mais il y a cette différence entre cet objet et le monde apperçu, soit le plan des couleurs, soit le corps humain, soit le moi vivant, que ce monde ne saurait jamais devenir l'objet d'une représentation, tandis que l'objet A peut le devenir quand je voudrai.
Quatrièmement, le concept ne saurait jamais l'épuiser, parce que le concept suppose toujours, outre l'appréhension simultanée des différents termes qui le composent, une dernière appréhension destinée à les réunir, et que cette appréhension a nécessairement sa base dans l'apperception dont je parle, et n'est possible qu'avec elle. Un concept de l'espace, dit Kant, ne saurait jamais épuiser l'espace ; sans doute : c'est qu'un concept du plan des couleurs ne saurait jamais épuiser le plan des couleurs : où l'appréhension prendrait-elle sa base pour saisir ensemble tous les objets apperçus dont se compose le plan des couleurs ? Un concept de l'espace est logiquement impossible, parce que le concept du plan des couleurs, la prise ensemble de tous les faits qui le composent, est matériellement impossible. Il en est de même du corps humain et du moi vivant ou de la vie : un concept du corps humain^ un concept de la vie, 3ont matériellement impossibles : où l'appréhension prendrait-elle son point d'appui pour saisir ensemble toutes les résistances dont le corps humain se compose ?
(a) Voyez la planche 5.
304 mSTOIRE DF l'iNTELLIGENCR, lit. Il, CH. IV.
où prendrait-elle son point d'appui pour smsir la réaWté synthétique tout entière du moi vivant ?
Cincpiièmement, le concept est divisible, parce qu'il renferme une synthèse ; Tapperception dont je parle ne l'est pas, car elle ne renferme aucune synthèse. Quand on dit l'espace divisible, c'est qu'on parle du concept d'espace et non de l'intuition de l'espace ; de l'espace tel que notre imagination se le représente parfois , non de l'espace tel qu'il est implicitement renfermé dans toutes nos représentations, non de l'espace tel que nous le voyons, non de l'espace lui-même. Mais sans être divisible, cette apperception pourtant, comme l'intuition pure de Kant , est susceptible de recevoir en elle une pluralité donnée; non pas seulement une pluralité logique, comme le voulait Kant, mais une pluralité réelle, une pluralité matérielle. Qu'est-ce en effet que cette apperception? C'est le moi lui-même, tantôt sous la forme du monde visible , tantôt sous la forme du monde sensible, etc., s'appercevant tel qu'il est (1).
L'espace est une réalité infinie : realitas non FINIT A, dans laquelle la synthèse est possible indéfiniment : in qua synthesis est non FINIBILIS. Nous avons rendu compte de ce principe d'une manière complète. — L'espace est une réalité dans laquelle la synthèse est possible de trois manières : en longueur, largeur et profondeur ; nous avons rendu compte de ce principe aux deux tiers : dans l'histoire de l'intelligence, nous achèverons notre explication relativement à la profondeur. Mais déjà nous pouvons emprunter a Leibnitz un mot célèbre qui lui convenait assurément moins qu'à per-
CONCLUnOH GÉN. DBS TROIS PRIlll. CHAP. OU flOLUT. ETC. 305
sonne, et éont personne, je Tespëre, ne nous contestera la droit de nous servir: « le voudrais pouvoir dire aussi » hietk ce que c'est que la fièvre ou quelqu' autre maladie » que je crois la nature de l'espace expliquée (a) » .
Mais en disant cela, je ne parle pas de cet espace imaginaire — réel aussi peut-être : jamais personne ne Ta su , jamais personne ne le saura — je ne parle pas de cet espace imaginaire que l'imagination des hommes, sous l'influence d'illusions peut-être inévitables, a conçu et formé à l'image de l'espace apperçu dont je parle, pour y placer commodément toutes ses conceptions ultérieures.
Nos idées concrètes, c'estrà-dire, toute représentation mentale d'une réalité, renferment toujours trois autres idées, savoir : premièrement, l'idée vague d'une substance ; deuxièmement , l'idée parfaitement déterminée d'un ca*tain mode de cette substance ; ^t troisièmement, l'intuition très-obscure d'un deuxième mode de la substance déterminant le premier.
Socrate, l'idée de Socrate, renferme la substance homme, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non Socrate : par Y homme non Socrate ; —
(a) Voy. Leibnitz, Nouveaux essais sur V entend, hum,^ li?. Il, ch. XIU,
306 HISTOIRE DR L'ilfTBLUGKNCK, LIT. H, CB, IT.
Y homme renferme la substance animal, liiodiflée d'une certaine manière déterminée par le non homme : pir
V animal non homme ; — Y animal renferme la substance vivant, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non animal : par le vivant non animal;
— le vivant renferme LE substance : LE sulh^tanSf modifié d'une certaine manière déterminée par LE non vivant.
Bucéphale renferme la substance cheval, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non Bucéphale; — le cheval renferme la substance animal, modifiée d'une certaine manière déterminée par le no» cheval; — Y animal renferme la substance vivant, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non animal; — le vivant renferme LE substans, modifié d'une certaine manière déterminée par LE non vivant.
V olivier renferme la substance arbre, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non olivier;
— Y arbre renferme la substance végétal, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non arbre;-le végétal renferme la substance vivant, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non végétal; — le vivant renferme LE substans, modifié d'une certaine manière déterminé par LE non vivant.
La ftouve (a) renferme la substance Aerôe, modifiée d'une certaine manière déterminée par la non flouve;
— Yherbe renferme la substance végétal, modifiée
[a] Anthoxanthnm odoratum, (Linn.)
CONCLUSION (SÉN. BRà THOIS PRBM. CHAP. OU SOLUT. ETC. 307
d We certaine manière déterminée par la non herbe ;
— le végétal renferme la substance vivant , modifiée d'une certaine manière déterminée par le non végétal ;
— le vivant renferme LE substans modifié d'une certaine manière déterminée par LE non vivant .
L'or renferme la substance métal, modifiée d'une certaine manière déterniinée par le non or ; — le métal renferme la substance minéral^ modifiée d'une certaine manière déterminée par le non métal; — le minéral renferme la substance le non vivant, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non minéral : par le non vivant non minéral y Y. G.» le beurre, la cire, evt* ; — le non vivant renferme LE substans , modifié d'une certaine manière déterminée par LE vivant.
Le granit renferme la substance pierre ^ modifiée d'une certaine manière déterminée par le non granit; — la pierre renferme la substance minéral, modifiée d'une certaine manière déterminée par la non pierre ; — le minéral renferme la substance le non vivant, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non minéral;
— le non vivant renferme LE substans , modifié d'une certaine manière déterminée par LE vivant.
Enfin, pour terminer par un exemple qui résumera notre perception des objets matériels , le cercle renferme le curviligne, modifié d'une certaine manière déterminée par le non cercle : par le curviligne non cercle; — le curviligne renferme la figure, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non curviligne : par la figure non curviligne; — la figure renferme Y étendue, modifiée d'une certaine manière déterminée par la non
308 HisTOiiui DB l'intblligkncb, UV. U, CH. IV.
figure : par V étendue non figurée , c'est-k-dire par le plan des couleurs; — Y étendue : r(a couleur) étendue renferme la couleur , telle ou telle couleur , supposons le rose, modifiée d'une certaine manière déterminée par la non étendue : par le rose non étendu , autrement dit par le point : par le rose point ; — le rose renferme le rouge, modifié d'une certaine maniée déterminée par le non rose : par le rouge non rose ; — le rouge renferme le brillant, modifié d'une certaine manière déterminée par le non rouge : par le brillant non rouge ; — le brillant renferme la couleur, modifiée d'une certaine manière déterminée par le non àril' lant : par la couleur non brillante; — la couleur renferme LA substans, modifié d'une certaine manière déterminée par LA non couleur ou LES ténèbres : LA ténébreux.
Ces exemples que je pourrais multiplier indéfiniment, nous amènent à reconnaître que nos idées représentani un être, un objet, tiennent toutes de près ou de loin à un même principe représenté dans la langue par le mot LE ou LA ; principe qu'elles ne font pour ainsi dire que modifier de mille manières. Quel est ce principe, que représente-t-il ? et pourquoi se trouve-t-il dans toutes nos idées concrètes ?
La philosophie nous présente pour r^ondre à cette question bien des solutions; mais parmi toutes ces solutions je n'en trouve pas une d'admissible, je n'en trouve pas une de vraie.
Les premiers philosophes qui sont venus ont dit: Parmi les faits apperçus, il n'en est pas un seul qui
CONCLOSKm 6tN. DKS TROIS PRBM. CHAP. OU SOLUT. RTC. 309
soit permanent : tous paraissent, puis disparaissent; tons naissent et meurent ; pas un seul ne demeure » pas un seul ne dure, pas un seul ne vit : nulla res appercepta permanet. Ce n'est pas tout, ajoutent-ils : parmi les faits apperçus , il n'y en a pas un qui soit commun à tous les autres^ qui se trouve dans tous les autres comme le principe logique auquel nous rattachons nos idées se trouve dans toutes nos idées : la couleur se trouve ïnen, il est vrai, dans toutes les couleurs, la résistance dans toutes les résistances, le son dans tous les sons, Todeur dans toutes les odeurs, etc. ; mais quel est le fait apperçu qui se trouve à la fois dans la couleur, dans la pésistance, dans l'odeur et dans le son, comme leur substance commune? il n'y en a pas : le principe auquel nous rattachons nos idées ne représente donc rien de réel ; c'est une illusion.
Mais, répondent à la fois les autres philosophes , cette illusion est au moins singulière, il faut en rendre compte. Le principe auquel nous rattachons nos idées ne se trouve pas dans la réalité, c'est vrai ; mais il est, il est dans nos idées ; d'où vient-il ? de l'imagination ? c'est impossible : sur quel patron l'imagination auraitelle formé cette idée ? l'imagination imite, elle n'invente point; ses créations sont toujours des copies.
L'hypothèse alors entre en jeu : ce principe , pour les uns, est une idée innée s'unissant à toutes nos perceptîoils d'après une loi primitive de l'esprit humain ; pour Malebrandie, c'est la substance divine , dans laquelle se trouvent les idées de toutes les choses qui sont, se rendant visible à l'âme humaine ; pour Kant, c'est une
340 HSTOnB DB L^UfTBLUGBMCI, LIV. U, CH. IT. .
forme de la pensée sous laquelle se trouvent nécessairement pensés tous les objets apperçus. Le vice commun de toutes ces réponses c'est , — premièrement* d'être supposées, d'être des hypothèses ; — deuxièmem^it, de faire l'intelligence humaine de deux pièces étrangères l'une à l'autre et mal liées ensemble : le phénomène et le mnh mène ; — troisièmement, de consacrer des illusions. Ixm vice particulier, c^est, pour la première, d'être inint^ Ugible : si par une idée innée vous entendez autre chose qu'un souvenir, je ne vous comprends pas ; si par une loi de l'esprit vous voulez désigner autre chose qu'une forme à priori sous laquelle se trouvent subsumés tous les faits perçus, je ne sais pas ce que vous voulez dire ; pour la seconde , c'est de conduire au spioosisme : Spinosa, qu^il ait ou ncm connu le livre De la recherche de la vérité^ est le disciple fidèle et le continuateur de Malebranche ; pour la troisième, c'est de ruiner la réalité au profit de l'idée et de fonder l'idéaliçme sur une base nécessaire «
De nos jours, plusieurs philosophes sont revenus demander à l'observation une solution plus vraie sans l'être pourtant tout-à-fait. Oui, disent ces philosophes, oui sans doute, dans le monde matériel : sous la couleur, sous la résistance, sous l'odeur et sous le son, etc., rien n'est apperçu qui soit commun à tous ces faits et qui reste quand ces faits disparaissent; mais, dans le monde spirituel : sous le sentiment, sous la pensée, sous l'effort et sous le vouloir , il n'en est pas ainsi : le moi s'apperçoit dans tous ces faits, et se voit demeurer sous leur apparition et leur disparition continuelles;
OONCLOHOH GtN. DBS TROIS PREM. CUAP. OU iOLUT. ETC. 31 \
voilà la réalité permanente dont Tidée vague se trouve au fond de toutes nos idées concrètes ; et cela de cette manière.
Nous saisissons le moi permanent sous tous les phénomènes spirituels, ensuite, par une induction, nous le plaçons sous tous les phénomènes matériels a mesure que nous les percevons. Cette induction, selœi les uns, est nécessaire : elle s'appuie sur une loi primitive de Tesprit humain ; selon les autres , elle est simplement naturelle : elle s'appuie sur une idole de la trihu, pour parler la langue de Bacon, et tient ,à ce besoin qui partout et toujours porte l%omme qui raisonne à faire ce qu'il ne connaît pas à l'image de ce qu'il connaît. A cela je réponds :
Premièrement , ce n'est pas JE qui se trouve au fond de toutes nos idées concrètes, c'est LE; je défie aucun philosophe de dire à quel moment et sous quelle influence, quand et comment LE est venu se substituer k JE. Pour donner k JE cette forme indéterminée qui n'est pas la sienne , l'imagination doit en avoir l'idée ; où l'a-t-elle prise ? LE est si peu une dérivation de JE que JE, comme toutes nos idées concrètes , reconnaît pour base de la conception qu'il exprime l'idée indéterminée LE. Sans LE , JE n'est plus qu'une forme vide , un phénomène sans rien qui le soutienne, Y. 6., une sensation pure et simple.
Deuxièmement, s'il n'était question ici que d'expliquer la croyance vulgaire des hommes k la matière^ k la substance matérielle , cette réponse pourrait peut-être être prise en considération, et pourtant a ce point de
312 HISTOUB DE l'iMTELLIOEHGB, UV. U, CH. IT.
vue elle souffrirait encore des objections sérieuses; mais il n'est pas question ici d'expliquer cette croyance, il est question de rendre compte d'un caractère particulier de nos idées, d'un fait logique nécessaire, d'une nécessité de la pensée : il est question d'expliquer l'impossibilité logique où nous sommes de nous représenter mentalement aucune chose sans prendre pour fondement de notre représentation la réalité indéterminée LE ou LA.
Troisièmement, si l'induction dont parle cette réponse est nécessaire et s'appuie sur une loi primitive de l'esprit humain, nous retombons dans l'hypotlièse et l'inintelligible, ou bien dans l'hypothèse et la forme à priori; si elle est simplement naturelle, elle ne représente que l'illusion sous laquelle elle se produit; or je veux bien accorder que la croyance des hommes à une substance matérielle, en tant qu'elle est purement humaine et ne s'appuie pas sur une donnée révélée, n'a d'autre base qu'une illusion ; mais je ne puis pas accorder que le rapport , établi dans ma pensée entre la représentation LE ou LA et toutes nos idées, repose sur une induction de cette nature : ce rapport a son fondement non dans une forme à priori, non dans une induction, mais dans une perception.
Non-seulement les philosophes ignorent quel est le principe substantiel de nos idées, ils ignorent même son véritable nom : ils l'appellent tantôt être et tantôt substance; mais Vêtre et la substance sont déjà, si je puis parler ainsi, deux formes de ce principe déterminées, la première, par \enon être, la seconde,par le nonsubstans.
COMCLIMOlf GÉIi. DES TROIS PRKM. GHAP. OU 90LUT. ETC. 313
L'err^ir des philosophes sur ce point est d'ailleurs facile a com{»[*eûdre : en disant Vêtre, LA substance : LE ens^ LE qui est; LA substans^ LA qui subsiste, ils voyaient bien qu'ils nommaient le principe dont nous partons, mais regardant l'article comme un petit mot sans impiNTtance, à peu près sans signification, parce qu'il n'a pas une signification précise ou déterminée comme tous les autres mots de la langue , et bon , tout au plus , a indiquer le genre et le nombre des substantifs devant lesquels il est placé, ils ont cherché dans le mot suivant la représentation verbale de l'idée importante qui se trouvait dans leur pensée , et sont arrivés, par là, à prendre, pour le principe dont nous parlons, ses deux formes les plus élevées : Vêtre et la substance; autrement dit, le double rapport de ce principe avec nos idées diiïérencielles.
C'est à peu près la même illusion qui a trompé les grammairiens quand ils ont pris le nom pour le substantif; en disant: Vlwmme, LE cheval, LA couleur, etc., ils voyaient bien qu'ils avaient , dans cette associati(m de deux mots , le substantif; mais regardant l'article comme à peu près insignifiant, ils ont cherché le substantif dans le second de ces deux mots, au lieu de le prendre dans le premier.
J'ai déjà répondu à la question de nom (a) ; je vais maintenant répondre à la question de fait. Mais avant tout, je prie le lecteur de bien comprendre cette question:
(a) Voyez chap. III, \'* div., g lU.
. 344 BBTOUut DE l'intbllioingi, uv. n, CB. ir.
il ne s'agit pas ici d'une discussion sur le fond même des choses , — cette discussion viendra plus tard, — il ne s'agit pas de savoir si la réalité apperçue est comme nous la voyons, ou comme nous la pensons, si elle est telle que Tapperception nous la livre, ou telle que Ta fait notre jugement; il s'agit tout simplement de trouver, dans le monde apperçu, un fondement à la conception à posteriori des objets qui s'y trouvent. Si je montre ce principe , la question sera résolue , peu importe ce qu'est ou n'est pas, en elle-même, la réalité apperçae. Gela dit, voici ma réponse k la question qui nous occupe.
Parmi les faits apperçus, il en est qui paraissent et disparaissent; il en est d'autres qui parsdssent, divrent un certain temps , puis disparaissent ; enfin, il- en est m qui n'apparaît pas, ne disparaît pas, mais reste perma^ nent sous toutes les apparitions et disparitions dont je parle, c'est LE MOI ; mais non pas LE MOI tout entier, car dans LE MOI , MOI représente une chose mobile , qui va et qui vient , parait et disparaît , naît et meurt; c'est LE tout simplement. Non-seulement LE reste perpétuellement apperçu : sub apperceptione permanet, mais il est apperçu dans tous les faits apperçus, il se mêle à tous les faits apperçus, voilà la réalité substantielle du monde apperçu.
Maintenant la perception venant reconnaître ce monde, saisit d'abord LE MOI , c'est-à-dire LE ou LA (a) , puis
(a) Voyez ch. lU, V div., ? III.
CONCLUSION C^N. DES TROIS PRBM. CBAP. OU SOLUT« ITC. 315
son être et sa substance (a) ; ensuite elle part de lui pour reconnaître tout le reste {b) : allant de LA à LA
COULEUR» à LA RÉSISTANCE y k L' ODEUR , AU BRUIT , OtC.;
puis y de LA couleur à LA couleur rouge, à LA couleur blancl)e, à LA couleur \annty à LA couleur bleue.... ; de LA RÉSISTANCE à LA résistance solide, à LA résistance lii{]ftbie, à LA résistance jga^Ude....; de L'odeur à L'odeur df rose, à L'odeur de fleur d'oranger , à L'odeur de ianntl)e....; DU bruit AU bruit de la raarade, AU bruit du ut nt , AU bruit des insectes ; — puis , de LA couleur rouge à LA couleur rouge rose, à LA couleur rouge vermillon....; de LA résistance solide à LA résistance solide dure, à LA résistance solide molle, ou bien de LA RÉSISTANCE lii|uide à LA résistance liquide eau, à LA RÉSISTANCE Uqutde huile , à LA résistance liquide mer" cure....; de L'odeur de rose à L'odeur de rose à cent feuilles, à L'odeur de rose musquée, à L'odeur de rose du Bengale....; DU bruit des insectes AU bruit des insectes abeilles, AU bruit des insectes cousins ; — puis^ de LA COULEUR ROUGE, par exemple, à LA COU- LEUR ROUGE POINT, à LA COULEUR ROUGE étendue ; — puis, de LA COULEUR ROUGE étendue à LA COU- LEUR ROUGE ÉTENDUE figurée; — puis, de LA COU- LEUR ROUGE ÉTENDUE figurée à LA COULEUR ROUGE ÉTENDUE figurée régulièrement, à LA COULEUR ROUGE ÉftsuDUE figurée irrégulièrement, etc., etc., en sorte
que LA PERCEFnON d'une RÉALITÉ DÉTERMINÉE DANS LE MONDE
(a) Voyci eh. III, \^ div., §{ III et IV.
[b) Voyez HAdem, g V et k» divisioDs suivantets.
3t6 HISTOIRE DE l'iNTKLLIGENCE, LIV. 11, CH. Vf.
APPERÇU n'est jamais AUTRE CHOSE QUE LA PRISE APPERCEPTI- >'EMENT DU MOI , c'eST-A-DIRE DE LE OU LA SOUS UNE FORMI DÉTERMINÉE, SOIT DE LE SOUS SA FORME PURE , SOH DE LE DÉJÀ PRIS SOUS UNE FORME PARTICULIÈRE. Cola étant , JO DC
puis rien percevoir dans le monde apperçu sans prendre LE OU LA pour fondement de ma perception : de cette manière LE se trouve nécessairement au fond de toutes nos idées concrètes, autrement dit , de toutes nos conceptions représentant une chose perçue.
Maintenant , supposez que je veuille imaginer une réalité chimérique, l'imagination ne pouvant pas sortir, pour se représenter une chose, du concept général qui la représente, je suis, d'abord, obligé de prendre LE ou LA pour fondement de ma représentation à priori, puisqu'il n'y a pas, pour moi, de réalité sans lui; ensuite , de lui joindre d'une certaine manière que m'indique le concept général de réalité, ce concept que je viens d'acquérir, telle ou telle idée différencielle, telle ou telle idée abstraite que je puis, cette fois, prendre au hasard ou choisir à mon gré. Cela étant, je ne puis rien concevoir à priori sans prendre LE ou LA pour fondement de ma conception, et de cette manière LE se trouve encore nécessairement au fond de toutes nos idées concrètes représentant une chose imaginaire.
Je demande la permission d'insister sur cette réponse, et je le fais par de simples questions auxquelles je prie qu'on veuille bien répondre.
La perception ne me livre-t-elle pas, au point de départ, le moi, la couleur, la résistance, le son, l'odeur, etc., tout cela mélangé et confondu dans une masse indéter-
CONCLUSION GÉN. DBS TBOIS PRBM. CHAP. OU SOLUT. ETC. 31 7
minée, sans limites apperçues? n'est-ce-pas dans cette masse et au moyen de l'apperception vague, uniforme et confuse de la masse entière que je saisis apperceptivement tous les phénomènes qui s'y montrent et dont j'ai des idées distinctes, tels que lumière, ténèbres, chaud, froid, bruit, silence, odeur, etc. ? Mais puis-je le faire sans acquérir à la longue, indirectement, et, pour ainsi dire, par contre-coup, une idée vague de la réalité indéterminée dans laquelle et au moyen de laquelle je saisis tout le reste? Qu'on me dise quelle est cette idée, sinon notre idée de substance ? et quel mot la représente , sinon les mots vagues et indéterminés comme elle : LE , LA, TO? Enfin, une fois saisie, cette réalité vague ne reste-t-elle pas perpétuellement saisie, ne passe-t-elle pas sous mon regard qui la tient et la suit du phénomène qui finit à celui qui commence, et puis-je saisir en elle ce dernier phénomène sans le prendre avec elle dans le rapport déterminé entr'eux par la disparition du phénomène qui finit , c'est-à-dire, dans le rapport de suAstance ?
Les réalités apperçues changent continuellement , les rapports qui les unissent changent de même continuellement ; en sorte que , disait Heraclite , dans le monde apperçu, tout est dans un flux perpétuel : tout nait, tout meurt, rien ne vit ; tout parait, tout disparaît, rien ne dure. Voyez-vous cette fleur qui vient d'éclore: quelle belle couleur ! quelle forme pure ! quelle douce odeur ! revenez demain, tout cela aura disparu : la cou-
348 HISTOIRE DK l/fNTELLtGRlfCE, LIV. tl, CH. IV.
leur s'est ternie , la forme s'est évasée , l'odeur , pour ainsi dire , s'est aigrie. A quel moment tout cela s'en est-il allé ? Vous ne pourriez le dire ; tout cela s'en est allé, tout cela a disparu continuellement depuis le moment où la fleur est née jusqu'à celui où nous la regardons : la couleur première, la forme première , l'odeur première n'ont pas duré un seul instant ; elles ont paru, puis disparu. Mille couleurs, mille formes, mille odeurs différentes leur ont succédé et sont passées comme elles : voila le monde apperçu, rien n'y dure un moment.
Gela étant , nos idées qui représentent les réalités apperçues, nos concepts qui représentent leurs rapports ne sont point l'image de ce qui est, ni de ce qui sera ; mais de ce qui a été. Par conséquent, toute science est impossible, et l'induction qui suppose l'identité des réalités et celle des circonstances est une chimère. Voici ma réponse.
Les apparitions et les disparitions successives dont perpétuellement la réalité apperçue est le siège n'atteignent pas toute la réalité : elles n'atteignent pas LA substance; elles n'atteignent même pas les premières modifications de LA substance, ni les secondes, ni les troisièmes, ni les quatrièmes.. .; mais seulement les dernières : celles auxquelles Tappréhension n'arrive jamais, en sorte que, pour nous, les réalités sont essentiellement permanentes; si bien permanentes que le flux dont parle Heraclite ne saurait être perçu; nous ne pouvons que le concevoir, etl'humanité qui réfléchit peu, mais qui regarde, n'y pense pas et n'y croit pas. Voyez ce nuage rose qui passe à l'horizon : la couleur y est permanente, le rouge y sera peut-être