CHAPITRE V
Cependant des objets la trace passagère S'enfuirait loin de nous somme une ombre légère, Si le ciel n'eût créé ce dépôt précieux Où le goût, rodorat, et Toreille, et les yeux Viennent de ces objets déposer les images, La mémoire. A ce nom se troublent tous nos sages. . . . Lu flnit ton savoir, mortel audacieux; Va, mesure la terre, interroge les deux, De l'immense univers règle l'ordre suprême; Mais ne prétends Jamais te connaître toi-même.
(Drlillr, L'Imagination» chant I.}
I. Quelle main place des idées dans notre mémoire, les y garde comme dans un registre et ia en tire tantôt i notre gré, tantôt malgré nous?
(Voltaire, Diction, phil., verbo Ame, IV.}
Dire qu'il y a des idées en réserve dans la mémoire, cela ne signiUe dans le fond autre chose si ce n'est que l'âme a la puissance de réveiller les perceptions qu'elle a déjà eues, avec un sentiment qui la convainc, dans le même temps, qu'elle a déjà eu ces perceptions. Et c'est dans ce sens qu'on peut dire que nos idées sont dans la mémoire, quoiqu'k parler proprement , elles ne soient nulle part. Tout ce que l'on peut dire là-dessus , c'est que l'âme a la puissance de réveiller ces idées lorsqu'elle veut et de se les peindre, pour ainsi dire, de nouveau à elle-même.
(Locke, Estai sur l'Bntpidement humain, iiv. II, ch. X, S 3.)
Je m'étonne que vous vous puissiez toujours payer de ces puissances ou facultés nues, que vous rejetteriez dans les philosopt^es de l'École. Il faudrait expliquer un peu plus distinctement en quoi consiste cette faculté et comment elle s'exerce, et cela ferait connaître qu'il y a des DISPOSITIONS qui sont des restes des impressions passées dans l'âm^, mais dont on ne s'apperçoit que lorsque la mémoire en trouve quelque occasion, fit si rien ne restait des pensées aussitôt qu'on n'y pense plus,
3iî niTOiBc »e L'omaxiGncE, ut. b, cb. t.
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;Lci*»rz, X^uretmi Estmis smr rEmlrmârment kmmsim, lit. Il, cfc. X, f 3..
Les fitenes théories, ëaas Infidles oa a testé 4e rMére eoB^le 4es oprratkMS 4e b WÊémout par 4es traces oi des Uaprevioas laîles sar le seasoriaa, soat Baaifesteaeat trap eMUa^res au prtadpef 4*sBe saiae phikMOpUe pov aériler bip réfalaliMi partieaiièfe.
(DcGALD-SrawAiT , Pkiltêpkie ée tetprit ku- »«;«, toau I, eh. YI. 1.,
II. No« erofaM ^m to«le pereepCk» poir être rappelée doit avoir cœtiaaé ^ être dans le moi, ^ y être coaune aae pereeptioa laleate et néaamoias réelle. S*il en était aatreaMat, si ees perceptions eessaieat, si, après avoir éproové ana nMNiifleitioa inteHeetaelIe, il ne sabslstait rien dans le moi de cette modif cation, et qae le moi redevtnt identiquement et absolnment le même qa'il était auparavant soos ce rapport , les seavenirs ne seraieat plas, ce qu'ils sont réellement, des perceptions renouvelées et reconnues . mais des perceptions nourelles et des acquisitions du moment. Mais que sont ces perceptions pendant tout le temps qu'elles attendent le rappel ? comment les reeonnalt-on poar avoir été perçues ? et pourquoi, puisque leur objet n'est pas présent, les rapporte-tron au passé plutôt qn'îi l'avenir ? Ce sont là aataot de questions que robservation est impuissante à résoudre, et dont on a bien souvent et bien inutilement cherché la solation.
Il DODS semble que, dans les explications que Ton a tentées du phénomène de la reconnaissance ou reeognition^ on n*a pas safflsamment tenu compt;^ de Tinterventioo ùi la raison et du principe de causalité. Cependant ce que nous voyons chaque jour dans an ordre de faits, on ne peut plus familier, aurait du, par les analogies qu'il présente avec le phénomène de la reconnaissance, révéler le rôle de ce principe dans l'accomplissement de ce phénomène. Soit une substance que nous colorons d'une certaine manière par l'emploi successif de dix agents différents. Le second a fait disparaître la couleur due au premier ; il n'a pas annihilé l'effet du premier, il Ta seulement modifié. La couleur due au premier n'a pas cessé d'être, elle a seulement cessé de se montrer, et ainsi de suite. La couleur dernière, la couleur actuelle de la substance est due li la somme, c'est-à-dire à la continuité d'existence des effets partiels produits par chaque agent. Un de moins, elle ne serait pas ce qu'elle est ; un de plus, elle ne le serait plus. Vienne un chimiste habile mettre cette substance en contact avec un^ réactif quelconque capable de faire
Dt LA PHRCRPTION KT DK LA MÉMOtRK. 393
revivre chaque couleur partielle, comme cette eouleur n'est pas anéantie , elle reparaîtra , et le savant saira mèmereconnaltre l'agent auquel elle était due. Animei cette substance, donnez-lui la cousdence, et avec la conscience, le principe de causalité, l'identité, etc. Le premier effet sera saisi par sa conscience, et le principe de causalité lui servira îi connaître hors d'elle la présence de ragent : et ainsi pour chaque effet dont elle saisira la succession. Et quand viendront les réactifs capables de réveiller les premiers effets , cette substance aura souvenir complet , c*est-îi-dire qu'elle reverra en elle, comme le chimiste l'y foit, l'effet antérieurement produit, et, par l'applicatioa (hi principe de causalité, elle reverra l'agent auquel il est dû ; en même temps qie la conscience lui attestera que cet agent n'est plus là comme cause actuelle, mais seulement comme cause d'un effet antérieur éprouvé par elle, qui a subsisté en elle, mais dont les traces , effacées par d'autres effets également sentis, viennent de reparaître h la lumière.
(DuvAL-JoQVB, Traité de io§ique, Irt éd., p. 151.)
Mais bientôt l'impression, produite dans l'âme, perd de sa vivacité ; de sentie qu'elle était, elle devient moins sentie, puis moins sentie encore, puis enfin tout-îi-fait insensible et ne demeure que comme mouvement secret et sans conscience ; quelquefois même elle s'efface et périt sans retour. Cependant , si elle demeure , bien qu'elle n'occupe plus l'esprit et qu'elle ne soit plus en lui qu'un de ces actes obscurs auxquels 11 se livre sans le savoir, elle continue it être et îi garder son caractère distinctif ; elle manque de lumière, mais elle ne manque pas de réalité; elle est voilée et non éteinte ; en d'autres termes, le moi Ignore qu'il est encore affecté de cette impression qu'il ne sent plus, mais il continue )i en être affecté; il la porte toujours en lui, quoique cachée dans ses profondeurs. Viennent cependant des circonstances qui déterminent la mémoire, et li l'instant l'esprit reprend la conscience de cette impression, et en fait derechef une perception qui, renouvelée et non nouvelle, renouvelée en l'absence de l'objet auquel elle répond, ne lui semble plus être une acquisition , mais la réapparition d'une idée acquise. Ainsi s'opère le souvenir.
(Dahiion, Cours de philosophie, tom. 1, p. 114.)
La mémoire n'est pas une faculté complexe et dérivée, mais élémentaire et primitive. C'est par conséquent un de ces faits desquels nous ne pouvons que dire : il est, parce qu'il est. M. Damiron fait bien quelqu'effort ici, b son insu je suppose, pour rattacher la mémoire b la perception , et partant pour l'expliquer , c'cst-li-dire, pour la détruire. Mais le phénomène résiste. . . Quand yfyas nous aurez montré dans l'acte de mémoire une perception renouvelée, la perception d'une idée anté-
394 H»ff0mB DB L^OITCLLIGBIIGI, UV. H, CB. T.
rieireneit aeqplw, il yow rester» to^ipan k mm afpreNre eoauBeot et ponrfool cette perçeptt^a est reeouM poir avoir Aâijb m liea âass le pané ; ^ votre expUcatiOB àa sonveair il ae naoqsfff^ ffi*iiiie ehoae, rexpUeitioB da aoBveair.
(A. CHAasA, Leçons de logique, IY« lefoa, note 18.]
III. LoriqB*aa phéaonèae est aetaeHeneet foanir fr Botre eipérieace, Il arrive qae noas jateoas ce phéaoaièae eowae ayaat iU|k été eaaaa par aooa. Poarqaoi ne le eroyoasHiOBs pas aa ol4al aoavèaa T I^oè vient ce JafaaMat ? Sar qaoi se foade-t-il t Toales ces qnsstioas sont lasolables : sejagesieat a*a pas d*aatre explication f ae lai-BilaM, e*est aa (Ut principe irrédoclible h ancan aatre. Tel est rélésuat iateUestael qae aoas noauaons aacoRBAissAaGi.
(Adolphe GiBRiiB, Prieit d'un eowrt de peifeke^ lû$iê, Uv. I, eh. III, I.)
os LA PBRGBPTIOlf HT DE Là lltHOIlR. 325
1. 9éAnia«B de 1a pereeptlea. — II. 0a pm m m î hîUêé et seit mede d'epémllem.— m. De 1a méuieire i de 1a MiéMiélre propremené dlle, de reiiUI et de lA rétemaes des Idée* dAB« l»eiiMi. — Iir. Ail «eiiTeBlr t velentAlre j liiTeleittAlre. — V. De riBdaetleit. — ¥1. (?eitéliuileB.
Par TappréhensioD, je saisis, dans le monde apperçu, un fait qui s'y trouve déterminé ; par la conception, je prends , dans ce monde , plusieurs faits appréhendés dans un rapport déterminé : par Tune, je saisis un fait isolé ; par Tautre, je saisis un ensemble. Mais, ni par l'une ni par l'autre, je ne deviens véritablement possesseur des réalités saisies ; ni par l'une ni par l'autre, je ne perçois les faits apperçus : appercepta non per^ capio. Tant que les réalités saisies par l'appréhension ou la conception sont présentes , tant que Tapperoeption, pour ainsi dire, les maintient sous mon regard et dans mon appréhension, je les possède sans doute, mais d'une manière tout-a-fait momentanée, et la réalité disparaissant, la possession dont je parle disparait également et tout s^évanouit: la réalité tenue par l'apperception n'était que saisie^ elle n'était pas perçue : capta erat, non erat per-capta; maintenant qu'elle a disparu , je ne tiens plus rien , je ne possède plus rien. Cependant l'inteUigence suppose la rétention, par conséquent la possession parfaite et durable des réalités qui
336 HIITOIU DB L'mTBLLlâKNCK, UT. 11, €B. T.
passent sous mon regard ; elle ne peut donc résulter de l'appréhension toute seule et de la conceptioD , il faut y joindre la pbrcbption.
Qu'est-ce que la perception ? Entendue dans le sens où je l'entends ici — et c'est le sens primitif, le sens vrai du mot latin percipio, formé du superlatif ;>er et du verbe capio — la perception , c'est la reproduction: reproductio , dans le moi appercevant, des réalités apperçues; c'est la reproduction: reproductio, dans le moi appercevant, du monde apperçu. Mais cette reproduction, nécessaire pour que l'intelligence existe, pour qu'elle soit définitivement et complètement constituée, est-elle donc possible? de quelle manière a-t-elle lieu?
Le monde apperçu comprend deux parties : les réalités apperçues : res , materia , et leurs rapports : relation conjunctio ; la matière du monde et sa forme, l'objet de l'idée et celui du concept.
1 . Quant à la forme du monde, je puis certainement la reproduire dans le moi appercevant, l'y retenir et l'y conserver: il me suffit, pour cela, de maintenir la disposition apperceptive au moyen de laquelle je la saisis. Cette disposition, en effet, représente parfaitement la forme dont il s'agit : vous y trouverez , tout aussi bien que dans la réalité saisie , la forme de cette réalité , le nombre, l'ordre et l'arrangement des parties qui la composent.
Dl LA PERCEPTION ET DE LA MftHOlRE, 3^27
f I Soit un point noir sur le milieu d'un
plan sans limites apperçues (F. 1); j'appréhende ce point au moyen du plan vaguement apperçu dans lequel il se trouve.
De cette appréhension du point au milieu du plan ne résulte-t-il pas une certaine disposition du moi appercevant, et cette disposition ne représente-trclle pas parfaitement le point, le plan et leur synthèse : le point, par l'intuition produite: €icie perceptionis ; le plan, par l'apperception passive ; et leur synthèse, par la manière dont ces deux choses se combinent et se servent dans l'appréhension du point matériel ? Maintenez cette disposition du moi appercevant; vous tenez l'idée pure, l'image abstraite et mathématique du point.
V 2 Soient maintenant , sur le même plan ,
trois points noirs disposés comme le montre la F. 2; [e saisis à la fois ces trois points par trois appréhensions particulières et séparées (a) ; ensuite, au moyen d'une quatrième appréhension, je relie ces trois appréhensions dans l'apperception vague du plan. De ces quatre appréhensions, ainsi combinées dans l'apperception passive du plan, ne résulte-t-il pas une. certaine disla) Voyez cil. II, ?. II, 2, la manière dont s'opère celle appréheo^ion simuUanée des Irois poinla*
328 msTOiRK DB l'intf.lligbkgEy lit. II, ca. t.
position du moi appercevant , et cette disposition ne représente-t-elle pas parfaitement le plan, les trois points et la synthèse des trois points dans le plan : le plan, par Tapperception passive; les trois points, par les trois intuitions séparées ; et leur synthèse dans le plan, pai* l'appréhension conceptive : apprehensio cum- capiens , au moyen de laquelle je relie ces intmtions dans l'apperception passive ? Maintenez cette disposition du rtioi appercevant; vous tenez ridée pure, l'image abstraite de l'arrangement matériel ici réalisé.
De même, dans le moi vivant, la disposition apperceptive au moyen de laquelle je saisis soit le permaner, soit le commencer f soit le finir ^ ne vous offre-t-elle pas une intuition particulière entourée d'une double apperception qui la détermine et sur laquelle elle s'appuie (a)? Et cette disposition, que j'ai, pour ainsi dire, moulée sur la réalité particulière dont elle est l'appréhension, pour saisir apperceptivement cette réalité, ne représentet-elle pas parfaitement soit le permaner, soit le commencer, soit le finir ? Maintenez cette disposition du moi appercevant; vous possédez une image, dans laquelle, quand vous voudrez, vous pourrez retrouver, comme dans la réalité elle-même, sur laquelle cette image a été formée, et, en quelque sorte, moulée, les
(a) Voyez ch. lU, 2' div., } VI, p. 246 et suiv.
DE LA PBftCBPTION ET DE LA HÉlOmS. 329
trois facteurs du permàner, du commencer et du finir , quant à leur forme, ainsi que les rapports qui les unissent et les enchaînent.
J'en dois dire autant de la disposition apperceptive au moyen de laquelle, toujours dans le moi vivant ^ je saisis soit la succession, soit le devenir, sous ces deux formes : la sortie du moi du mode qui finit et son entrée au mode qui commence. Cette disposition, en efïet, que j'ai, pour ainsi dire moulée sur la réalité dont je parle, pour saisir apperceptivement cette réalité, ne tous oflPret-elle pas deux intuitions particulières, bien déterminées, reliées ensemble par une troisième appréhension datis Tapperception vague du moi permanent (a)? et, par conséquent, ne représente-t-elle pas parfaitement la succession ou le devenir ? Maintenez cette disposition du moi appercevànt ; vous possédez une image, datis laquelle, quand vous voudrez, vous pourrez retrouveir, comme dans la réalité elle-même sur laquelle cette image a été formée et comme je le disais toul-à-l'heure , en quelque sorte moulée, les trois facteurs de la succès* sion ou du devenir ainsi que leurs rapports.
Dans le corps humain, dans le monde des remtances, la réalité saisie, par exemple^ mm bras, ma main, ma jambe, mon pied, etc, ne disparaissant pas^ la disposition apperceptive au hioyen de laquelle je la saisis, non-seulement représente parfaitement la forme de cette réalité, l'ordre et l'arrangement des parties qui la composent, c'est cette réalité elle-niéme tenue saisie
{a) Vo\cz ch. 111, 2^ D. g VI, page Î4B et sulv.
330 HISTOIAE DK l'iMTKLUiIENCK, LIY. U, CH. T.
par Tapperception. Donc» pourvu que je ne laisse pas tomber cette disposition, pourvu que je la maintienne, je puis garder en elle la forme de cette réalité.
Mais ces dispositions apperceptives, puis-je les maintenir sans la réalité qui m'a servi à les former et dont elles sont l'appréhension? Oui, je le puis certainement; car ces dispositions n'empruntent rien à la réalité dont je parle, si ce n'est le modèle, ou plutôt le moule nécessaire à leur formation : je ne puis les former sans cette réalité ; mais une fois formées, elles en sont aussi indépendantes que la statue de bronze l'est du moule dans lequel elle a été coulée, et je puis les maintenir, je puis les conserver sans elle. Ce sont des formes du moi appercevant dont la raison d'être se trouve dan& un effort du moi, non dans la réalité saisie; c'est le moi appercevant disposé, par moi, d'une certaine manière ; je puis le maintenir ainsi disposé sans la réalité qui tout d'abord m'a servi à le disposer ainsi.
Non-seulement je puis maintenir ces dispositions du moi appercevant , mais un effort à peine sensible me suffit pour cela , un effort pareil à celui par lequel je tiens ma main ouverte ou fermée : le moi appercevant semble garder de lui-même, et sans un effort de ma part, les dispositions apperceptives dans lesquelles il a été une fois placé, pareil, en cela, à la main qui saisit un corps et garde d'elle-même, à ce qu'il semble, la forme de ce corps , si l'on suppose que le corps saisi se fonde en elle et s'écoule. C'est que le moi appercevant n'est pas un instrument indocile, résistant à l'effort qui le dispose, luttant, comme un objet matériel, contre l'effort qui le
Ils LA PIICEPTION BT DB LA HteOIlK. 331
maintient disposé ; aimant particulièrement certaine forme et tendant sans cesse à y revenir. Non : toutes les formes lui sont indifférentes , et pourvu que Teffort qui le manie soit intelligent, qu*il conçoive bien la forme qu'il veut lui donner ou lui conserver, il prend sans résistance et garde sans lutte n'importe quelle forme. Au point de départ , si une lutte parait nécessaire pour lui donner une forme nouvelle , c'est que l'effort qui veut lui donner cette forme n'est pas intelligent : il ignore la forme qu'il veut lui donner et il la cherche en tâtonnant , en se traînant péniblement , pour ainsi dire , sur les indications de la réalité apperçue. Cette lutte apparente ne vient pas de ce que l'organe sur lequel nous agissons, avec lequel nous opérons, nous résiste et se plie mal à ce que nous voulons, mais de l'ignorance où nous sommes de ce que nous voulons ; ce n'est pas une lutte, mais un tâtonnement laborieux et pénible, et la forme cherchée, aussitôt obtenue, bien obtenue, car c'est souvent dans un vice de la perception qu'il faut chercher la raison d'un défaut de mémoire, le moi appercevant la garde, pour ainsi dire, de lui-même : je la maintiens sans effort. Oui, sans effort : il y a dans ce maintien d'une forme apperceptive obtenue, un acte incontestable, aussi incontestable que celui par lequel je maintiens , sans en avoir conscience et sans y penser, ma jambe droite ou pliée, ma main ouverte ou fermée; il n'y a pas d'effort à proprement parler.
Mais, dit-on , toutes ces dispositions du moi appercevant, toutes ces formes de l'apperception doivent se confondre dans le moi appercevant. Cela serait sans doute
B33 uiSTomi de l'hitelugincb, ut. u, cb. ▼.
si chacune de ces dispositions n'était maintenue par un effort particulier , par un acte distinct qui lui consene une existence distincte et individuelle; mais grâce àTef^fort dont je parle, ces difTérentes dispositions du moi appercevant ne se confondent pas plus, pour moi, que des figures de géométrie, jetées péle-méle sur un tableau noir, ne se confondent pour le r^ard qui les y suit, pour ainsi dire, les unes après les autres, et, en les y suiyant, leur maintient & toutes, dans cepéle-tnéle apparent, une existence individuelle.
Mais une pareille théorie de la mémoire n'est-elle pas la matérialisation de la pensée et ne mëHe-t-elle pas tout droit au matérialisme de l'ititelligenoe? Certes, si hous le pensions , nous l'aurions bientôt abandonûée , malgré l'évidence qui nous l'impose. Mais non; et comprendre ainsi la pensée qtii la rëtnplit, ô'est tout bottne* ment prendre la négation d'un principe potir sa démonstration. Pour être l'inàtrument de la pensée voulu parla théorie qui précède, le moi appercëvarit doit être une réalité parfaitement simple. Cette réalité , sans doute, malgré la simplicité dont je parle , doit être susceptible de recevoir en elle et de comprendre à la fois une multiplicité donnée ; mais Tespace comprend en lui une multiplicité donnée , puisqu'il comprend la multiplicité des objets matériels, et pourtant l'espace n'est pas matériel, il n'est pas composé de parties ; car , pour le concevoir composé de parties, il faudrait supposer un autre espace dans lequel ces parties seraient rapprochées, par conséquent deux espaces l'un dans l'autre, ce qui est absurde et laisse la difficulté sans solution ; non l'espace n'est
T>^ LA PBHÇBPTIOlf ET DB LA ««VOUS. 383
pas composé de parties , il est ^mple, parfaitement sipiple I Qt pourtant il comprend ra lui, à la fois, la multiplicité infinie des choses qui sont : l'espace, voilà l'ims^ge du moi appercevaqt, si le moi appercevant n'est pasluir-meme la réalité de l'espace.
Il est unç difficulté à laquelle les philosophes n'cmt jampis su répondre, à laquelle Descartes ne répondit pas PU répondit comme le récipiendaire de Molière, quand son illustre adversaire , le savant et pieux chanoine de Digne, la lui objecta (1), celle-ci : « La pluralité et l'éj» tendue se trouvent dans nos idées de cercle, de trian* » gle, de carréf de corps, etc. ; comment cela peut il se j» faire, si l'esprit, qui contient ces idées, n'est suscep- » tible ni de l'une ni de l'autre ? »
Quelques philosophes, pour résoudre cette difficulté , ont imaginé une réponse singulière ; ils ont dit : La pluralité que contient notre idée de cercle ne se trouve pas à la fois dans l'esprit, elle s'y produit successivement qUHUd nw^ nous représentons mentalement un cercle , et s'y trouve de la même manière absolument qu'elle se trouve sous la pointe mobile du compas au moyen duquel nous décrivons matériellement ce même cercle* Puis ces mêmes philosophes ont ajouté : Notre idée de cercle n'est pas une image intellectuelle nous présentant à la fois, dans la simultanéité de sa syntlièse, le cercle , ses éléments et leurs rapports ; c'est la représentation d'un procédé, d'une méthode^ d'une sorte de mono^ gramme d'après lequel notre imagination décrit un cercle pour s'en donner (successivement la représentation mentale. Je ne m'arrêterai pas à réfuter cette opinion ; je la
334 BMTOmi DB L*INTBLLIOBliri, LIV. II, CB. T.
prierai seulement de nous dire, si elle le sait, quelle chose peut être dans l'esprit la représentation dont elle parle : ce procédé, cette méthode, ce monogramme qui m'indiquerait la marche à suivre sans me la montrer ; car il m'est impossible de m'en faire une idée : l'esprit, n'étant susceptible d'aucune pluralité simultanée , ne saurait contenir aucune synthèse , par conséquent rien qui ressemble k une méthode, à une règle, à un procédé; rien qui puisse servir de modèle à l'imagination. Un monogramme ! mais un monogramme n'indique rien à celui qui n'a pas lu, dans son entier, le mot qu'il représente et n'en garde pas un souvenir ; à plus forte raison k celui qui ne sait pas et ne peut pas savoir que cette lettre isolée est l'initiale, la médiane ou la finale d'un mot qui se trouve ailleurs tout entier.
Ne vous tourmentez pas tant , Messieurs, la question ne demande vraiment pas ces grands efforts d'imagination; elle se résout, soyez-en sûrs, beaucoup plus facilement. L'idée de cercle est une image intellectuelle, et cette image, nous présentant une synthèse réalisée , nous indique une méthode pour décrire soit mentalement, soit matériellement un cercle ; l'esprit dans lequel elle se trouve est simple sans doute, mais sa simplicité n'est pas celle de l'atome, ni celle du point mathématique : ces choses-là ne sont simples que par leur petitesse, et n'échappent à la division-, pour ainsi dire, que par leur néant ; c'est une simplicité merveilleuse, admirable, digne de l'esprit, pouvant embrasser à la fois, sans rien perdre de son indivisibilité, la multitude infinie des choses qui sont : la multitude infinie des couleurs, la multitude in-
finie des résistances ; en un mot, c*est une simplicité capable de multiplicité , dans laquelle toute pluralité est possible simultanément, toute étendue déterminée assumable, toute figure perceptible. Et ne m'accusez pas d'inventer une chimère : je parle d'une chose apperçue. Laissez un instant tous ces rêves au moyen desquels vous essayez de deviner la nature de l'esprit, venez vous asseoir la près de moi, ouvrez les yeux et répondez-moi s'il vous plaît. L'esprit que vous êtes, celui que je suis, n'embrasse-t-il pas k la fois , dans ce moment , tout ce vaste et beau paysage? n'enveloppe-t-il pas, dans une sorte de merveilleuse étreinte, tous les objets qui le composent, et ne les porte-t-il pas en lui , pour ainsi dire, k la manière de l'espace ? Vous me faites rire , en vérité , quand vous dites : Je n'embrasse pas a la fois toute cette multitude , je ne la possède pas en même temps ; je la parcours successivement , je la possède un point l'un après l'autre; car c'est dire une chose tout-à-fait ridicule et véritablement insensée. Sans doute je puis bien être ici, là ou là, d'une manière particulière ; mais je suis à la fois présent partout ; ce monde ne me contient pas, c'est moi qui le contiens : j'embrasse la multitude des objets qui le composent dans un baiser universel intime et profond, mais que je puis rendre encore plus intime et plus profond sur différents points et pour difTérents objets apperçus, d'où résulte leur appréhension. Voilà l'esprit, l'esprit retrouvé sous tous les mensonges de l'imagination, sous ces voiles prétendus naturels dont je parlais naguère. Nous ne serons plus réduits, quand nous voudrons le définir , à énumérer tout ce qu'il n'est pas ;
336 HISTOIRE DE l'iUTELLIUENCE, LIV. Il, CH. T.
nous dirons : L'esprit c'est le moi appercevant ; Vespril c'est l'espace lui-même.
Saint Augustin entrevoyait sans doute cette sublimité de l'esprit humain quand rempli d'enthousiasme il écrivait : a Magna ista vis est mémorise : nescio quid horp rendum, Deus meus i profunda et infinita multiplifâ- » tas ; et hoc animus est, et hoc ego ipse sum. Quid ergo » sum , Deus meus ? Qu9B natura sum ? Varia , multi- » moda vita, et immensa vehementer. Ecce in memoris » meae campis , et antris et cavemis innumerabilibus , » atque innumerabiliter plenis innumerabilium rerum » generibus ; per hsec omnia discurro et volito ; hac at- ^ que illac penetro etiam quantum possum» et finis nus-
» quam ibi mihi cœlum et terra et mare pr^to sunt,
» cum omnibus quae in eis sentire potui magna ista
» vis est mémorise, magna nimis, Deus meus, penetrale » amplum et infinitum. Quis ad fundum ejus pervenit? » et vis est hsec animi mei , atque ad meam naturain » pertinet; née ego ipse capio totum quod sum, Ergo » animus ad habendum seipsum angustus est. Et ubi » sit, quod sui non capit? Numquid extra ipsum? an
» non in ipso? multamihi super hoc aboritur ad-
» miratiot stupor apprehendit me. Et eunt homines ad- » mirari alta montium et ingentes fluctus maris, et la- » tissimos lapsus fluminum, et oceani ambitum et giros » siderum; et relinquunt seipsos; nec mirantur, quod » haec omnia cum dicerem , non ea videbam oculis, nec » tamen dicerem , nisi montes et fluctus et flumina et » sidéra, et oceanum intus in memoria mea viderem spa- » tiis tam ingentibus , quasi foris viderem. Nec ea ta-
DE LA PKRrEPTlON ET DB LÀ MÉMOIRH. 337
» men videndo absorbui quando vidi oculis ; née ipsa » sunt apud me, sed imagines eorum (a). »
Quel magnifique tableau de la mémoire , quelle belle image de l'esprit, et quelle différence entre cette opinion et celle des pliilosoplies qui soutiennent que l'esprit n'est capable que d'idées successives, qu'il ne saurait admettre en lui aucune pluralité , que par conséquent il ne peut percevoir que successivement, se rappeler de même une multiplicité donnée !
2. Je puis donc reproduire en moi la forme du monde, les rapports des choses; mais les choses elles-mêmes, puis-je également les reproduire en moi? Si par choses on entend les différentes formes ou figures que nous présente soit le monde des couleurs, soit celui des résistances, je le puis assurément ; car la figure ou la forme d'un objet n'est pas autre chose qu'un certain arrangement, là, de la couleur, ici , de la résistance ; et cet arrangement je puis le reproduire dans une disposition apperceptive.
Mais la couleur , mais la résistance qui entrent dans ces arrangements comme la matière dont ils sont formés; mais le son, mais l'odeur, mais le plaisir et la douleur , etc., etc., puis-je encore les reproduire? Que serait en moi cette reproduction des réalités proprement dites ? une image pareille à celle que les objets matériels laissent sur une plaque d'argent au fond de la chambre noire? Cette hypothèse laisse trop voir son origine pour
(a) s. Augustin, Confess., lib. X, cap. VII et VÏII.
338 HISTOIftK DB L*IllTffLUGVllCR, LIV. Il, CH. T.
tromper jamais personne. Tant qu'un phénomène spirirituel n'est pas expliqué, je puis bien accepter à sa place, pour un temps , un phénomène matériel qui parait lui ressembler à quelques égards ; mais je ne saurais jamais me tromper sur la valeur réelle d'une pareille solution : rintelligence, le moi intelligent n'est pas un daguerréotype , et les réalités qui disparaissent n'y laissent pas leurs images.
Et pourtant quelque chose reste en moi des réalités qui disparaissent : sans cela comment pourrai&-je me souvenir de ces réalités? comment pourrais-je les reconnaître quand elles me sont données de nouveau? comment pourrais -je dire que telle réalité qui m'est donnée actuellement est la même que j'ai vue autrefois? Que reste-t-il en moi des réalités qui disparaissent? Voici , ou je me trompe fort , la solution de cette question .
Une réalité m'étant donnée parfaitement déterminée, soit une couleur, soit une résistance, soit une odeur, soit un son, soit une saveur, je la saisis apperceptivement et la tiens saisie tout le temps qu'elle reste présente. Vientelle à disparaître ? comme elle disparaît dans le moi permanent, elle détermine le moi d'une certaine manière ; je puis saisir cette forme du moi au moyen de la réalité qui disparaît et la détermine, et, une fois saiâe, la tenir saisie. J'ai alors, dans cette forme du moi tenue saisie, quelque chose qui représente parfaitement la réalité disparue, et peut me servir à la reconnaître : voilà le souvenir en lui-même, dans la réalité spirituelle qui le constitue : voilà ce qui reste en nK)i de la réalité
DR LA PEftCCPTION KT DK LA MÉHOIBB. 339
qui disparait : une forme particulière de moi-même déterminée par cette réalité.
C!omme possible, cette solution n*est pas contestable : — d'abord toute réalité apperçue, étant un mode du moi, détermine, en disparaissant dans le moi, le moi d'une certaine manière; elle nous le montre sous un aspect particulier dépendant d'elle-même, et nous permet de le saisir sous une forme qui, pour nous, ne serait pas sans elle. Ainsi la lumière, en disparaissant dans le moi, détermine le moi d'une certaine manière ; elle nous le montre sous une forme particulière qui est les té-nèbres: le son, le bruit, en disparaissant dans le moi, détermine le moi d'une certaine manière; il nous le montre sous une forme particulière qui est le silence. De même pour toutes les choses apperçues ; seulement la langue n'a pas toujours représenté par des noms ces formes du moi ; mais il est facile de comprendre que toute réalité, quelle qu'elle soit et quel que soit son degré dans l'échelle que descend la perception, détermine, durant son passage dans le moi permanent, une forme du moi ([ui dépend d'elle et lui correspond comme les ténèbres correspondent à la lumière , comme le silence correspond au bruit : — ensuite je puis saisir cette forme du moi au moyen de la réalité qui disparait; nonseulement je le puis , mais je le fais , pour ainsi dire , fatalement : mon appréhension de la réalité , passant immédiatement de la réalité qui disparait sur sa déterminée subvenante, la saisit nécessairement au moyen de cette réalité, et, pour ainsi dire, en sa place : — mais, je l'ai dit et je le répète , cette forme du moi dépend
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essentiellement , pour nous du moins, de la réalité disparue : c'est, pour ainsi dire, cette réalité saisie absente; c'est du moins quelque chose qui n'a de réalité, pour nous, que par cette réalité ; quelque chose que je ne puis saisir sans cette réalité , ni garder , sans garder, en même temps, je ne sais comment,, la réalité disparue. Par conséquent, ne laissez pas tomber l'intuition de cette forme ; vous possédez un fait qui représente parfaitement la réalité disparue» et peut vous servir à la reconnaître ; disons mieux, un fait qui doit nécessairement vous servir à la reconnaître : il est, en effet, impossible, la réalité revenant, que moi qui tiens apper^ ceptivement sa déterminée spirituelle, je ne sois pas immédiatement averti de son retour ; il est impossible que je ne la reconnaisse pas : la réalité disparue et sa déterminée spirituelle sont pour ainsi dire complémentaires l'une de l'autre: elles constituent, prises ensemble, le moi substance, au point de vue d'un mode déterminé; il est impossible de tenir apperceptivement le dernier de ces termes , sans retenir, par cela même , indirectement le premier.
Mais ce n'est pas seulement comme possible que je présente cette solution , c'est comme véritable : observez-vous attentivement dans la perception d'une réalité encore inconnue, et cette réalité n'est pas difficile à trouver parmi les nombreuses variétés de la couleur, de l'odeur ou du son, vous en serez bientôt convaincu : le souvenir non-seulement peut être ce que je viens de dire , il est ce que je viens de dire.
Mais cette explication du souvenir démontrerait la
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modalité, relativement au moi, des réalités apperçues ; sans doute, si cette modalité avait besoin d'être démontrée : mais elle n'a pas besoin de l'être ; elle est évidente apperceptivement , nous l'avons vu partout. Tant pis pour ceux qui ont des yeux et s'obstinent à voir avec leur imagination ; ces hommes-là sont nés pour être le jouet de toutes les illusions ; qu'ils accomplissent leur destinée ! Laissons-les parquer le moi vivant dans un coin du monde apperçu et se demander après naïvement ce que le moi , séparé des réalités apperçues , étranger complètement à ces réalités qui passent seulement devant ses yeux, peut conserver de ces réalités pour se les rappeler et les reconnaître. Ils sont depuis trois mille ans autour de cette question sans avoir rien pu trouver, et la fin du monde venant les y trouvera encore tout aussi ignorants que le premier jour. Laissons-les chercher une solution impossible , ou, las de la chercher, déclarer comme toujours la question insoluble^ et continuons.
Ces déterminations spirituelles ne s'entassent pas pêle-mêle dans le moi appercevant ; elles viennent tout naturellement se placer dans les cases formées par nos concepts et les remplir. Je puis donc reproduire en moi, d'une part, la^^ forme du monde, de l'autre, sa matière; par conséquent je puis les y retenir pour moi si elles viennent à disparaître dans la réalité : voila notre INTEL- UGENCE.