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Les déterminations dont je viens de parler et les

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dispositions apperceptives qui établissent entr'elles, dans le moi appercevaut, les rapports mêmes qui se trouvent entre les choses dans le monde apperçu, sont tout d'abord maintenues par le moi, après la disparition des réalités, au moyen d'un effort particulier dans lequel le moi semble se mettre tout entier, et qui, pour cette raison, tombant complètement sous la conscience, autrement dit, sous la notion de moi-même, leur conserve un moment, dans le moi appercevant, une existence particulière, parfaitement connue de moi : VOILA la MÉMOIRE. — Mais bientôt attiré parles faits nouveaux qui paraissent, le moi concentre toute son activité dans Tappréhension d'un de ces faits, et laisse ses déterminations et ses dispositions dans une sorte d'apperception vague dans laquelle toutes sont tenues uniformément, et pas une seule d'une manière particulière : dans laquelle toutes sont tenues, mais dans laquelle pas une n'est pressée, si je puis parler ainsi : voila L'OUBLI. — Dans l'oubli, le moi ne laisse pas la détermination mentale retomber et se perdre dans l'indéterminé de la substance spirituelle ; comment l'y retrouverait-il? au moyen de quoi parviendrait-il à l'y ressaisir? Il ne laisse pas non plus se dissiper la disposition apperceptive ; sur quel patron, s'il la laissait se dissiper, la reformerait-il? non, il les maintient l'une et l'autre ; il les retient toutes les deux, mais par un effort à peine sensible, qui, pour cette raison, n'ayant quasiment pas de conscience, laisse sans lumière les faits qu'il retient ; et qui, d'autre part, étant le même pour tous ces faits, j'entends qu'il a la même

DE LA PERCEPTION ET DE LA MÉHOIftE. 343

nature partout, les laisse tous dans une appréhension uniforme assez semblable à Tapperception primitive: LE VAGUE INDÉTERMINÉ DU SAVOIR. Dans cet état particulier d'abandon où je les laisse, mes idées et mes concepts ne cessent pas pour cela de m'éclairer, de me conseiller ; ils influent toujours sur mes jugements et sur ma conduite, mais d'une manière sourde et pour ainsi dire latente : ce sont mes INSTINCTS. — Vienne maintenant un fait capable de rendre à TinUiition nmémonique l'activité qui lui manque ; de simplement tenue qu'elle était, la détermination spirituelle redevient pressée ; le phénomène, qui se produit, lui rapporte à la fois l'activité et la conscience,et l'appréhension, une appréhension particulière, la tire du vague dans lequel la tenait l'apperception uniforme dont j'ai parlé : VOILA tB SOUVENIR. — Enfin le moi peut-il laisser tomber la déterminée spirituelle ? peut-il laisser se dissiper la disposition apperceptive ? Je ne sais; mais s'il le peut, VOILA L'OUBLI ; non pas l'oubU dont je parlais tout-àl'heure, mais L'OUBLI ÉTERNEL, IRRÉVOCABLE; voilà non plus l'oubli, mais la perte du souvenir.

2. Cette perte n'est probablement qu'une chimère ; il est impossible d'en donner un exemple, et le souvenir, après de longues années, de faits que nous avions crus perdus, prouve qu'elle n'est qu'une illusion : l'on a conclu de l'oubli à la perte du souvenir.

Mais, dit-on, le temps affaiblit nos souvenirs, pourquoi ne les anéantirait-il pas tout-à-fait? Le temps ne saurait anéantir nos souvenirs par la raison toute simple qu'il ne les affaiblit point. Comprenons mieux

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cet affaiblissement du souvenir ; cherchons la cause qui le fait naître et le produit, et, quand nous le comprendrons, nous verrons bien qu'il ne mène pas et ne saurait arriver à l'anéantissement, à la mort du souvenir. Si la cause de cet affaiblissement était véritablement le temps, comme on le dit, ou si nos souvenirs allaient d'eux-mêmes en s' affaiblissant , il n'y aurait pas en effet de raison pour que cet affaiblissement s'arrêtât, et l'on comprendrait alors l'anéantissement du souvenir ; mais le temps n'est pas une cause, le temps ne fait rien. Quand nous parlons du temps considéré comme agent, nous entendons non le temps lui-même, mais l'action, dans le temps; de forces invisibles, faibles en elles-mêmes, mais agissant continuellement. Quelles sont ces forces invisibles continuellement agissantes qui produiraient l'affaiblissement de plus en plus marqué et par suite l'anéantissement du souvenir? Vous ne sauriez le dire assurément ; je vous défie d'en indiquer une seule : la déterminée spirituelle n'est pas une chose lourde et pesante ; elle ne tend pas à sortir de rappréhension qui la retient pour retomber dans l'indéterminé de la substance spirituelle, comme le corps que ma main a saisi tend à lui échapper pour retomber dans l'espace, et la forme du moi appercevant dans laquelle je la tiens saisie ne tend pas à s'effacer comme le pli formé dans une étoffe tend à y disparaître. Ne cherchez la cause de l'affaiblissement du souvenir ni dans le temps qui ne fait rien, ni dans le souvenir qui par luimême n'a aucune tendance à s'échapper, à s'en aller, à disparaître; cherchez-la dans le moi, lui seul contient

le secret de tous ces mystères : quelle est notre folie ? nous cherchons dans des images de la mort le secret de la vie! nous demandons aux choses l'explication des êtres vivants !

Mais quoi ! le moi laisserait-il tomber ses perceptions par lassitude? nullement, d'où viendrait cette lassitude? nous venons deluiôter ses causes. Le moi ne laisse pas tomber ses perceptions, il les néglige seulement pour courir aux faits nouveaux qui paraissent ; mais, en les négligeant, il continue de les tenir, non-seulement de les tenir, mais de s'en occuper ; il ne s'en occupe pas d'une manière particulière, comme il s'occupe de faits nouveaux dont il analyse pour le moment la nature et les différentes circonstances; mais il s'en occupe d'une manière pour ainsi dire générale, sans attention comme on dit vulgairement, et avec la conscience vague qu'il s'en occupe ; en un mot, il les oublie : oui, voilà l'oubli.

Relativement à la mémoire à laquelle il succède et au moyen de laquelle il est saisi apperceptivement, l'oubli nous parait une appréhension multiple uniforme comme celle au moyen de laquelle je tiens saisies dans un objet perçu, V. G., dans cette maison qui est là devant moi, les différentes parties colorées qui la composent; mais cette uniformité, qui nous paraît dans l'oubli, n'est pas véritable ; c'est purement et simplement la conséquence de la manière dont nous le saisissons : l'oubli n'est pour nous, qui le saisissons au moyen de la mémoire, que le contraire de la mémoire : que la non-mémoire ; mais s'il est cela, il est bien plus que cela : s'il est cela pour l'appréhension, par conséquent pour nous, pour l'apper-

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ception il est bien autre chose. Sentez vos souvenirs, si je puis parler ainsi, et ne les observez pas ; vous n'allez pas tarder à reconnaître ici des merveilles qui échappent nécessairement k l'appréhension , par conséquent à l'observation attentive^ et par suite au savoir : Dans l'oubli toutes nos perceptions ne sont pas traitsbs de u uèue maniere ; elles reçoivent, selon leur importance, diffé- RENTS DEGRÉS d'attention ET QUELQUES UNES SONT l' OBJET d'uNE

appréhension toute PARTicuiiBRE ; dc telle sorte que, parmi nos perceptions oubliées, les unes sont à peine oubliées, les autres tout-à-fait oubliées, je ne dis pas perdues, et les troisièmes, simplement oubliées.

Continuons ; nous touchons au fait que nous désirons comprendre. Les choses oubliées sont de deux espèces : il y a celles dont la vie n'a plus à tenir compte parce que tout commerce a été supprimé entr' elles et nous : ce sont les choses absentes; il y a celles dont la vie est obligée de tenir compte, parce qu'elles peuvent se présenter d'un moment à l'autre, celles parmi lesquelles nous sommes continuellement mêlés, celles auxquelles nous rattache un commerce usuel et permanent : ce sont les choses présentes. Oh! ne croyez pas que ces choses tombent jamais dans un oubli pareil à celui des choses absentes; les oubUer, pour moi c'est mourir! je puis bien les négliger un peu, mais, sous cette négligence, sous cet oubli, vous sentez l'attention, la vie, le souvenir ! tout oubliées qu'elles sont, ces choses m'occupent énormément ; ce ne sont que des instincts sans doute, mais des instincts qui approchent de mes perceptions, quant à leur clarté, et qui, en raison même de l'obs-

curité qui les voile, me gouvernent avec une autorité bien des fois supérieure à celle de mes perceptions : que de mystères inexpliqués trouveraient dans ces perceptions, à peine oubliées, leur explication si vainement cherchée ailleurs! Là est le secret de la vie.

Quant aux perceptions dont les choses sont absentes, pourquoi voudriez-vous que le moi les gardât avec ce soin, avec cette attention particulière? Le moi ne fait rien d'inintelligent : sentant l'inutilité de ces perceptions, il les néglige de plus en plus et finit par les laisser tomber dans l'oubli le plus profond : voilà l'affaiblissement du souvenir, voilà sa cause efficiente et sa raison déterminante. Concluez, si vous pouvez, de ce fait à l'abandon complet, à la perte du souvenir. L'esprit, encore une fois, n'est pas le corps , rien en lui ne se trouve déterminé fatalement comme dans le corps ; s'il oublie, c'est parce qu'il est intelligent, et, par conséquent, il n'oublie complètement que ce qui peut être oublié, que ce qui est inutile. Mais aucune de ses perceptions ne lui est inutile; toutes sont importantes, toutes l'intéressent à un certain degré : le moi sent qu'en elles est la condition de sa vie et pour ainsi dire sa raison d'être, et, pour cela, il continue de s'en occuper au moins pour les retenir ; il ne s'en dessaisit pas plus que le sauvage qui s'endort au milieu d'un bois, entouré partout d'ennemis invisibles, ne se dessaisit de ses armes.

3. L'effort par lequel, occupé sur un autre point, je maintiens, pour ainsi dire sans m'en appercevoir, l'intuition mnémonique et la disposition apperceptive , ressemble tout^-fait à celui par lequel les femmes de Grasse

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maintiennent sur leur tète, tout en descendant la montagne et tricotant leurs bas, le panier rempli de fleurs qu'elles apportent à la ville ; ou bien à celui par lequel le jongleur, debout sur une chaise obliquement jetée, maintient, tout en jonglant avec quatre poignards, l'équilibre de sa chaise. Et celui par lequel, dormant, je les maintiens encore, ressemble parfaitement à reffort par lequel la sentinelle endormie garde, tout en dormant, l'attitude du soldat sous les armes.

Dans le jongleur dont je parle , l'activité parait être tout entière au jeu des poignards, mais évidemment une partie est employée à maintenir l'équilibre de la chaise. Dans la sentinelle endormie, au contraire, toute activité paraît morte; mais s'il en était ainsi, ce corps s'affaisserait sur lui-même, et l'arme tomberait de la main qui la retient. Le jongleur continue donc d'agir sur sa chaise dont il maintient l'équilibre, et la sentinelle endormie, sur son corps dont elle maintient toutes les parties dans la position voulue du soldat sous les armes; mais Tapperception du jongleur fixée sur le jeu des poignards et fortement concentrée sur ce jeu, celle de la sentinelle abandonnée a elle-même par l'activité défaillante qui laisse tomber tout ce qu'il n'est pas nécessaire de tenir , n'apperçoit plus que vaguement l'acte particulier dont je parle, acte qui rentre alors, mais sans cesser d'être, dans cette apperception uniforme et confuse dont j'ai déjà tant de fois parlé.

Ainsi LA RÉTENTION des idées est une action permanente ; c'est le moi sans cesse agissant : oui , voilà la vérité. Pensez-y seulement et mille faits qui passaient

inapperçus, parce que vous ne songiez pas à les remarquer, rendront bientôt évidente pour vous cette action permanente du moi sur ses idées.

Mais un effort auquel je ne pense pas !... C'est justement parce que vous n'y pensez pas que cet effort dure; c'est parce que vous n'y pensez pas que cet acte se continue. Savez-vous pourquoi le noyé tient si fortement serrée la planche que sa main a saisie en tombant dans le fleuve ?. c'est parce qu'il ne pense plus à la tenir. Mais ne cherchons pas, dans le monde matériel, l'image de l'effort mnémonique : nous ne l'y trouverions pas. Dans ce monde nous luttons continuellement contre une force inconnue, quelle que soit cette force : matière ou Dieu, puissance aveugle ou bien intelligente ; et, pour cette raison, notre effort, si nous n'y pensons pas, ne saurait durer bien long-temps. Voilà pourquoi la sentinelle endormie dont je parlais tout-k-l'heure, si son sommeil se prolonge Un peu, laissera certainement tomber son arme; voilà pourquoi la main fatiguéede ce philosophe qui voulait tromper la nature et donner encore au travail ce que nous sommes condamnés à donner au repos, laissait toujours tomber la boule d'or dont le bruit devait le réveiller. Mais dans le monde intellectuel, nous ne luttons pas contre une force extérieure qui nous résiste ; nous agissons sur nous-mêmes, c'est-à-dire, sur une matière absolument soumise à notre action et parfaitement obéissante. Ici, nonseulement, notre effort peut durer sans que nous y pensions,maisc'estjustement parce que nous n'y pensons pas qu'il dure ; c'estdu moins parce que nous n'y pensons pas qu'il est impossible d'indiquer la cause qui le ferait cesser.

350 HISTOIRR DB l/lNTBLLlGKlfCR, UT. H, CH. T.

Nous connaissons le souvenir en lui - même , disons maintenant la manière dont il se produit, comment il se complète, et quelle particularité dans certain cas raccompagne.

Une réalité m'étant donnée, soit une couleur sous sa forme déterminée , soit une résistance , soit un son , une odeur, une saveur, etc., je la saisis d* abord apperceptivement au moyen de tous ces déterminants (a) : iltam appréhenda ; je la perçois ensuite dans sa déterminée spirituelle {b) : illam per-capio; puis, — au moyen d'une première conception, prenant cette réalité, avec une autre déjà perçue, dans le concept de substance, je le rattache à Tun des rameaux de l'arbre intellectuel (c), et, par là, je détermine sa nature : c'est une variation de LA couleur rouge, déterminée par LE rose et LE vermillon; c'est un mode particulier de L'odeur de rose, déterminée par V odeur de rose à cent feuilles, par V odeur de rose musquée ^ par L'odeur de rose Bengale; — ensuite, au moyen d'une seconde , la prenant , si c'est une couleur , avec un objet déjà connu et placé dans mon concept du monde

[a] Voyez i" ch. IJg III et IV; 2" ch. II, g U; 3" cb.Uï, «"D: gilet V, el2'D.,ggIetïI.

(ft) Voyczch.V, gn. 2.

[c] Voyez ch.lir, «" D., 8 V.

visible (a) , si c'est une résistance , avec une résistance déjà connue et placée dans mon concept du corps humain {b) , je détermine son lieu soit dans le monde , soit dans le corps humain; — enfin, au moyen d'une troisième , me prenant moi-même , percevant cette réalité , avec une circonstance déjà perçue et placée dans mon concept de la vie , je détermine l'instant de sa perception. Toutes ces opérations terminées, terminées et bien faites, la réalité dont je parle est perçue, perçue d'une manière complète : la voilà devenue un fait intellectuel*

Ce fait continue de m'occuper un instant : l'activité lui reste entière et lui conserve tout le temps qu'elle lui reste la conscience et la lumière. Mais bientôt d'autres réalités m'appellent ; mille faits nouveaux qui paraissent attirent mon attention ; l'activité continuellement distraite par l'apparition de ces faits nouveaux, sans laisser tomber la perception mnémonique, pour ainsi dire centrale du fait dont je parlais tout-à-l'heure, sans laisser se dissiper les dispositions apperceptives qui la rattachent , l'une au monde rationnel , à la raison (2) ; l'autre à notre concept du monde visible.; la troisième à mon image intellectuelle de la vie, va porter ailleurs, avec l'appréhension, la conscience et la lumière : la réalité perçue tombe alors dans l'oubli , c'est-à-dire dans le vague indéterminé de la mémoire ou du savoir:

(«) Voyez ch. III, 2- D., 2 V {b) Voyezch. III, 3'D.

je cesse de m'en occuper d'une manière particulière, je cesse d'y penser d'une manière efficace qui la rende seule présente à la conscience ; je cesse de la presser apperceptivement, mais je ne cesse pas de la tenir, je la tiens toujours , en même temps que je tiens et maintiens les dispositions apperceptives qui déterminent sa nature, son lieu et l'époque de sa perception.

Un jour cette réalité : une réalité identique ou semblable — car telle est la condition du souvenir, et cette loi de la mémoire, si long-temps inexpliquée, se comprend merveilleusement dans notre théorie — tombe sous mon regard, et, pour ainsi dire sous l'appréhension toujours maintenue de sa déterminée spirituelle. Alors mol qui tiens cette déterminée , je la reconnais tout de suite , et je dis en moi-même : j'ai vu cela : hoc a me perceptum. Puis aussitôt : la déterminée dont je parle m 'étant donnée dans le monde rationnel , dans mon concept du monde visible, dans l'image intellectuelle de ma vie passée, j'ajoute, lisant dans mon intelligence, ces différents rapports : c'est telle chose, V. G. , c'est

l'odeur de TUBÉREUSE, LE CRI DE l'aIGLE , OU l' ANEMONE CORO- NARIA ; JE l'ai vu A GrASSE , A TEL Eî^DROIT , A TELLE ÉPOQUE

DE MA VIE. Voilà le souvenir complet. Ce souvenir est dit INVOLONTAIRE parce qu'il nous arrive complet, etque nous n'avons pas besoin d'effort , de travail pour en ressaisir les différentes parties.

Mais le souvenir n'a pas toujours ce caractère : souvent la déterminée spirituelle , au lieu de se présenter entourée des conceptions qui la rattachent à un objet connu, et la fixent ainsi dans notre concept du monde

visible, à une circonstance passée de la vie, et, par là , la fixent dans notre concept de la vie , se présente toute seule , isolée et comme vagabonde au milieu de la mémoire, ne tenant à rien dans l'intelligence où elle apparaît, pareille à ces astres qui traversant de temps en temps notre système planétaire sans pouvoir s*y fixer, s'y montrent un instant sans qu'on sache d'où ils viennent. Au moment où elle se présente , je puis bien dire encore et je dis : j'ai vu cela : mais où Tai-je vu et à. quelle époque de ma vie ? je ne saurais le dire. Le souvenir dans ce cas est incomplet; il faut un effort et souvent de l'art pour en ressaisir les parties accessoires, les conceptions déterminantes.

Mais, d'abord, pourquoi le souvenir est-il incomplet ? pourquoi la déterminée spirituelle qui fait le centre d'une perception complète est-elle parfois reperçue toute seule ? Le moi , par hasard , aurait-il laissé tomber les rapports qui rattachaient cette déterminée à notre image intellectuelle du monde visible, à notre concept de la vie ? ou bien, ces rapports, lors de la perception de la déterminée, seraient-ils restés non perçus ? ni l'un ni l'autre : si j'avais laissé tomber les rapports dont il s'agit, ou, plutôt, les dispositions apperceptives qui les représentent, je ne les retrouverais pas : peut-on retrouver ce qui n'est plus ? Si je ne les avais pas perçus , c'est en vain que je les chercherais dans ma mémoire où ils ne furent jamais. A quoi donc sont dus nos souvenirs incomplets ?

A deux choses : — premièrement , à l'oubli profond

dans lequel je laisse parfois tomber mes perceptions.

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Nous avons vu en effet qu'il est au fond de la mémoire, pour ainsi dire sous toutes nos perceptions oubliées, des perceptions plus oubliées encore, tenues par une appréhension uniforme qui les confond toutes un peu : dans cette confusion des souvenirs , est-il étonnant si j'éprouve des difficultés pour rentrer en pleine possession de certaines particularités oubliées , toujours assez légères? — Deuxièmement et surtout, à l'inattention avec laquelle les rapports dont je parle ont été perçus. Bien souvent en effet ces rapports ont été perçus sans nous; leur perception n'a pas été notre œuvre à proprement parler, mais bien plutôt l'œuvre du hasard. Nous y avons pris part , mais seulement comme nous prenons part aune foule de choses que nous faisons pour ainsi dire sans les fsûre : in quitus non agimus quod agimus; comme la jeune fille, dont j'ai parlé dans le premier chapitre (a) , prend part aux opérations nombreuses qu'elle accomplit à la fois , par conséquent sans en avoir véritablement conscience. La déterminée spirituelle nous a seule occupés quelque peu; la perception des rapports qui la rattachent à ceci ou à cela dans notre concept du monde, dans notre image de la vie, ne nous a point occupés; c'a été l'œuvre indirecte de la perception de la déterminée spirituelle , le résultat pour ainsi dire du contre-coup de cette perception. Ces rapports ont été perçus de la même manière, sinon pour les mêmes raisons , que LA substans est perçue; par conséquent, ils sont dans le souvenir comme

[a) Voy. ch. I,, g II, 2, p. 88 et 89.

ridée de LA substans , dans toutes nos conceptions , à Vâge où nous commençons à réfléchir , c'est-à-dire, vagues, sans forme précise et presque insaisissables ; vous seriez tenté de nier leur existence, comme pendant long-temps on a nié l'existence de la substance. A peine perçus dans la perception , ils ont été à peine retenus dans l'oubli , et pour cette raison se trouvent à peine dans le souvenir; leur perception s' étant faite, pour ainsi dire , en dehors de la conscience , par conséquent dans l'obscurité, leur rétention a nécessairement eu le même caractère , et par suite leur souvenir vous présente la même imperfection : vous appercevez vaguement ces rapports , vous les voyez obscurément ; mais ils vous échappent, pour ainsi dire: vous ne les tenez pas. De quelle manière parvenons-nous k ressaisir ces différents rapports? de quelle manière parvenons-nous à les mettre en lumière dans le souvenir ?

J'emploie pour cela deux moyens : — D'abord, m'enfermant dans la contemplation de la déterminée spirituelle, je saisis cette déterminée sous une intuition particulière; je la couve sous un regard fortement attentif dans lequel je me mets pour ainsi dire un moment tout entier, dans lequel par suite la conscience se trouve portée à sa plus haute puissance, et par là, presque toujours, j'arrive à ressaisir les rapports qui manquent au souvenir ; — ensuite, quand ce premier moyen ne m'a pas réussi, je repasse, dans le concept qui me la représente en son entier, toute ma vie écoulée; je visite de nouveau, dans mon concept du monde visible, tous les lieux où je me suis trouvé, tous les objets que j'ai vus, et par

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là, bien souvent encore, le hasard me ramenant au lieu même et à l'objet du souvenir, j'arrive à fixer l'idée vagabonde. Dansées deux cas, le souvenir est dit VOLON- TAIRE ; mais il n'y a ici de volontaire que l'acte qui complète, qui achevé le souvenir : le souvenir, dans son retour à la lumière, est toujours involontaire, c'est toujours le résultat involontaire et fatal de nos perceptions.

Je me réveille tous les matins entouré des mêmes objets parmi lesquels je me suis endormi la veille ; ces objets bientôt m'ont rappelé tous mes souvenirs de la veille et la vie se continue; mais supposez-moi me réveillant dans un monde tout nouveau, au milieu d'objets complètement différents de ceux parmi lesquels je nie trouvais la veille; vous avez supprimé en moi tout souvenir du monde d'hier sans en avoir détruit la mémoire : sum memor, non vero memini. La vie ne se continue plus , elle commence; seulement de vagues instincts planent audessus d'elle, la déterminent et l'éclairent sans que j'en aie conscience.

Quand, par Tune ou l'autre des deux méthodes que je viens d'indiquer, j'essaie de compléter un souvenir incomplet, il m'arrive bien souvent de rencontrer, dans ce monde intérieur que parcourt alors mon regard ou dans cette perception qu'il couve avec effort, un fait que je ne cherchais pas. Dans ce cas le souvenir est encore involontaire , mais il est bien différent du souvenir appelé involontaire dont je parlais il y a un moment : premièrement, s'il est trouvé sans volonté , il n'est pas trouvé sans travail ; deuxièmement , je tenais déjà un fait qui

DE LA PBfiCBPTlON BT DB LA MÉMOIRE. 357

pouvait me mener vers lui, par conséquent une certaine partie de lui-même, et ce fait c'est la perception qui me Ta rappelé, qui seule pouvait me le rappeler.

Au moment où s'opère la perception d'une réalité, si nous sommes gais ou tristes , heureux ou malheureux , iîette joie ou cette tristesse, dont nous pouvons bien ne pas nous occuper au moment même , n'en jettent pas moins , sur le phénomène intellectuel qui s'accomplit , la première, je ne sais quel air de bonheur qui, la perception revenant , plaît encore et réjouit l'âme ; la seconde, je ne sais quelle sombre apparence qui déplaît et serre le cœur. Supposez une semblable perception revenant sans les perceptions accessoires qui la complètent et la déterminent ; vous éprouverez cette émotion sans pouvoir vous en rendre compte, et peut-être direz-vous alors que l'objet présent qui rappelle cette perception cause l'émotion qui l'accompagne, qu'il a en lui une vertu secrète capable de la produire ! Toujours est-il que cet objet vous plaira ou vous déplaira : vous le trouverez beau ou laid .

La déterminée spirituelle qui, lors de sa perception, a été prise avec toutes les circonstances environnantes, revient donc , non pas seule , mais escortée de toutes ces circonstances. Et la raison en est facile à comprendre : si la déterminée spirituelle, si toutes les circonstances qui l'entourent ont été saisies et sont maintenues après leur perception par une appréhension par •

358 HUTOUUt DB X'UTBLUGVRCK, LIV. U, C3L Y.

ticulière, toutes aussi ont été prises ensemble: courcepta 8uni , et sont maintenues après leur perceptioD par une appréhension commune qui les relie » les rassemble et fait d'elles toutes un seul et même fait qui ne saurait être» pour ainsi dire» dépiécé par la mémoire et reperçu morceau par morceau» partie par partie : il reparait tout entier, aussitôt qu'une de ses parties m'est rappelée, parce qu'il est un.

L'induction naturelle» — je dis l'induction naturdle, je ne dis pas l'induction réfléchie» scientifique» qui puise dans une suite d'observations patienmient recueillies et coordonnées avec intelligence et avec soin» les motifs déterminants de sa croyance »*— trouve dans œ fait mnémonique toutes ses conditions.

J'ai en moi un concept dans lequel se trouvent pris ensemble » au moyen d'une appréhension commune et associés d'une certaine manière» une torche» un monceau de paille et le changement du monceau de paille en un tourbillon de flamme et de fumée (a) . Voici devant moi une torche et un monceau de paille. Cette torche et ce monceau de paille» pour moi qui les saisis, sont absolument les mêmes que la torche et le monceau de paille qui se trouvent perçus dans mon concept [b) ; vous paraissez , je vous vois prendre la torche et l'approcher du monceau de paille ; voilà réalisée sous mon regard la première partie de mon concept ; cette fffe-

(a) Voyw ch. m, l IX.

(6) Voyez ch. IV. % V.

mière partie me rappelle le concept tout entier, et j'y lis , avant qu'elle se produise dans la réalité , la suite du phénomène : voilà l'induction.

Voulez-vous la voir se produire dans une autre circonstance ? J'ai en moi un concept dans lequel se trouvent pris ensemble, au moyen d'une appréhension commune et associés d'une certaine manière, un chasseur, son fusil, un aigle, un arbre , la détonation du fusil et la masse de fumée qui l'accompagne, enfin la chute de l'aigle les ailes étendues (a). Voici devant moi un arbre; depuis un moment je m'amuse à regarder sur cet arbre un aigle qui s'y repose; vous passez par là et vous portez un fusil; tout-à-coup vous vous arrêtez, je vous vois meltre en joue l'aigle dont je parle. Voilà réalisée sous mon regard, avec des faits parfaitement identiques, la première partie de mon concept ; cette première partie me rappelle le concept tout entier, et, avant que vous tiriez, j'y vois toute la suite du phénomène.

Voilà l'induction. La réalité me donne la première partie d'un phénomène perçu, et, par là, réveille en moi la perception de ce phénomène ; dans cette perception réveillée, je lis, avant qu'elle n'ait lieu dans la réalité et sous mon regard , toute la suite du phénomène. Vous ne sauriez trouver dans l'induction naturelle un seul fait qui n'ait là son explication tout entière. Je reviendrai plus tard sur ce point et je répondrai aux objections que je pressens ; mais, ici, cette discussion

(a) Voyez ch. m, § BC.

360 HifToni DB l'iutblugchcb, ut. o, ch. t.

serait mal placée et plus loin elle se présentera tout naturellement.

Voici pourtant Tintelligence définitivement constituée et nous pouvons dire ce qu'elle est, d'où elle résulte et quels sont ses facteurs. C'est la reproduction : reproductum, dans le moi appercevant, du monde apperçu; elle résulte d'une triple opération : -^ 1^ de l'appréhension qui fournit les intuitions » les idées ; —- 2^ de la conception qui les associe et forme ainsi nos concepts ;— 3® de la perception qiû retient les premières dans la déterminée spirituelle qiû leur correspond, et les seconds dans la disposition apperceptive qiû les constitue ; elle a pour facteurs : — 1® le moi appe&cetant ou Tapperception, sorte de matière molle, si je puis parler ainsi, -sans forme déterminée au point de départ, mais pouvant recevoir et garder toutes les formes : véritable instrument de l'opération intellectuelle ; — 2® le moi ACTIF ou l'activité, cause productrice et conservatrice de ces formes déterminées du moi appercevantr seul et véritable agent de l'opération intellectuelle; — 3* les RÉALITÉS APPERçuEs, le MONDE RÉEL sur lesqucUcs Ics formes dont je parle sont calquées et, pour ainsi dire, moulées par Tactivilé : seul légitime patron de l'opération intellectuelle. Je dis seul légitime, car il en est un autre: l'illusion. J'appelle ainsi toute idée acquise sous l'influence de laquelle l'activité peut se trouver placée et

d'après laquelle, trop souvent, elle ordonne ses intuitions ou ses perceptions sans tenir compte de la réalité qui pose sous son regard .

Voilà l'intelligence, voilà ses facteurs proprement dits et son double modèle. Nous verrons plus tard comment, sous l'influence de ce double modèle, et sans rien tirer d'ailleurs, notre intelligence actuelle s'est formée.

Je sais tellement l'impuissance de la pensée humaine à rien atteindre au-delà de ses perceptions, que je n'hésite pas à condamner, dans mon Uvre, toute proposition qui pourrait s'y trouver, à mon insu bien certainement, et qui, sans être l'expression fidèle d'un fait, l'analyse exacte d'une perception , pourrait inquiéter une croyance religieuse divinement établie. Mais en faisant cette déclaration, je n'entends pas soumettre mon livre à l'approbation du premier venu; je sais trop quels ridicules préjugés , quelles sottes illusions sont traités par certaines personnes avec le même respect et gardés par elles avec le même amour que les vérités les plus saintes; mais je soumets volontiers mon livre à l'approbation, au jugement de tout philosophe chrétien, et je promets d'en effacer toute proposition qu'il y condamnera.

NOTES ET EGLAIRCISSEIENTS.

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