UVRE PREMIER
(I) Page 6. — Je sens le froid de la brise guipasse sur mon front, . . . je sens V odeur des roses ^ des orangers,, , , je me sens moi-mém£,
La sensation est une affection de l'âme : c'est l'âme atteinte et tougbbb par une main invisible. Cette affection peut rester simple affection, simple toucbement de l'âme ou revêtir différents caractères, par exemple : le plaisir, la douleur, Témotion, la joie, la tristesse, etc. Elle peut encore être forte ou faible. Le verbe sentir, je sens^ exprime cette affection de l'âme et n'exprime qu'elle. Mais la sensation se mêle à une foule de faits intellectuels: à la réception, et, par suite, à la perception des résistances et des odeurs, à la perception du bien et du mal moral, à la conception du beau, etc., etc.; et par métonymie, en donnant à tout le phénomène le nom du fait qui m'affecte, qui, par conséquent, m'intéresse davantage et se fait remarquer plus vite et plus fortement, je dis : — Je sens une résistance, je sens une odeur, pour ; j'apperçois une résistance, fapperçois une odeur; — je sens guHl est bien de respecter la liberté d*auirui, gu'il est mal de la violenter jamais, si ce n'est au pouvoir légitimement établi pour la maintenir entre tous^ — je sens quHl est beau de se vaincre comme Auguste, et de pouvoir dire avec lui : Je suis maître de moi comme de Vunivers ; pour : je comprends, je vois qu'il est bien de respecter la liberté d* autrui^ qi^il est mal de la violenter jamais ; je vois^ je comprends qu'il est beau de se vaincre , etc. Pour traduire rigoureusement la pensée confuse qui se trouve au fond de ces locutions, il faudrait dire : Je sens à propos d'une résistance, je sens à propos d'une odeur, je sens et je sens fortement à propos de telle ou telle conception. Mais si ce langage rend assez bien la vérité du phénomène, il ne rend pas la sensation, il ne rend pas l'émotion qui se mêle au phénomène, il l'exprime, voilà tout. L'humanité fera donc bien de conserver son rapide langage, et de dire: Je sens une résistance, je sens une odeur, je sens qu'il est beau de se vaincre; mais la philosophie doit en chercher un antre, car ce qu'elle yeat avant tout c'est la vérité et l'intelligibilité^ et ce langage n'est ni vrai ni intelligible.
(2) P. 8. — Distinction de l'idée et du concept.
Cette manière d'envisager le concept et l'idée m'avait toujours semblé appartenir à Kant, et c'est bien dans Kant, c'est bien dans la Critique de la
366 UISTOIBB DE L*IlfTBLLI6BNCË.
raison pure, qu'elle y soit ou n'y soit pas, que je l'ai prise. Mais je Ty crois encore : les idées, pour Kant, je yeux dire les intuitions, ne sont-elles pas la matière première; et le concept, n'est-ce pas la forme au moyen de laquelle je réunis celte matière, au moyen de laqueWe je pense les intuitions ? Cependant je doute, et voici pourquoi : je trouve dans le Dictionnaire des sciences philosophiqties ^ au moi concept^ les lignes suivantes, reproduites depuis, par M. Bouillet, dans son Dictionnaire des lettres ^ des sciences et des arts: « Le mot concept [begri/f) appartient à la philosophie de Kant, » et ce sont les traducteurs de Kant qui Tout introduit chez nous. Les » concepts se divisent en trois classes il** les concepts purSy qui n'eoi- » pmntent rien de l'expérience : par exemple, la notion de cause ; — 2" les » concepts empiriques, qui doivent tout à l'expérience, comme la notion » générale de couleur ou de plaisir ; — 3° les concepts mixtes^ composés » en partie des données de l'expérience et des données de l'entendement » pur. • Si ces lignes représentent bien la pensée de Kant , si les exemples qui s'y trouvent cités sont bien choisis , si Kant les eût avoués, évidemment il ne faut plus songer à lui rapporter la distinction que je fais entre le concept et l'idée: la cause^ sans doute, est bien un concept, mais la couleur et le plaisir n'en sont pas : ce sont des intuitions, des idées; ils représentent des matériaux pour une pensée quelconque, ils n'en contiennent pas le plan primitif; jamais vous ne les trouverez associant en enx et donnant l'unité à plusieurs termes séparés, mais vous les trouverez ton> jours parmi ces termes.
J'ai donc pu croire prendre dans Kant ce que je trouvais moi-même. Quoi qu'il en soit, je maintiens vraie et nécessaire la distinction dont il s'agit, et je tâcherai de la démontrer ailleurs.
(5) P. 7, 8, 9. — Analyse de la pensée.
J'aurais pu mettre dans cette analyse, selon mes idées, un peu pins d'exactitude ou beaucoup moins; mais, dans le premier cas, je courais le risque de n'être compris par personne; dans le second, je redisais sur la pensée, après mille autres, ces choses sans véritable enseignement qai se trouvent partout et sont connues de tout le monde; et de plus, je faisais un livre sans harmonie dans lequel la première partie n'avait plus de sens pour la seconde. J'ai préféré me tenir dans un juste milieu qui, sans m'ôter rintelligibilité dont j'avais besoin en ce moment, me permettait d'être complètement vrai plus tard. J'ai donc, dans ce qui précède et dans ce qui va suivre bientôt, sacriGé un peu de la vérité de ma pensée au besoin d'être compris, mais je n'ai pas pu tout lui sacrifier. Je me suis souvenu qu'une clarté qui n'éclaire que le vide n'est pas une chose bien précieuse, ni une
qualité bien désirable. Il est temps enfin de parler de la pensée pour en dire quelque chose, il est temps de sortir sur ce point des friTolités dans lesquelles toutes nos logiques paraissent déterminées à rester; j'excepte les Leçons de logique de M. Charma qui sont un liyre à part, dans lequel la pensée se trouve admirablement traitée.
(4) P. 15. — Ces pensées supposent en moi, dans mon intelligence actuelle, les concepts de akbbb, ouyieb.
L'olivier est, tout à la fois, une certaine couleur que connaissent parfaitement tons ceux qui ont vu un olivier, et une certaine forme sous laquelle cette couleur se trouve disposée. Le mot olivier représente donc à la fois one idée et un concept; mais ce qui constitue véritablement l'oZtvter ce n'est pas la couleur dont je parle, c'est la forme ; et la preuve c'est que je reconnaîtrai tout aussi bien un olivier représenté linéairement que peint sur un tableau. Le mot olivier représente donc un concept bieu plutôt qu'une idée. Il en est absolument de même du mot arbre, des mots cheval, maison, rose, fleur, etc. Tous ces mots en effet représentent des formes, des arrangements possibles pour toute couleur : ce sont des concepts et non des idées. U y a pourtant dans ce que je dis ici une petite inexactitude, mais très-peu importante, et la distinction qui la ferait disparaître se comprendra mieux plus tard.
(5) P. 15. — Ces pensées supposent en moi le concept de substance Vidée de substance.
Je distingue en effet et l'on doit distinguer l'idée de substance du concept de substance : l'idée de substance c'est l'intuition vague d'un certain subsistant , d'un certain substratum; le concept de substance c'est l'idée de la manière dont ce subsistant ou substratum se trouve dans les objets apperçus : Tidée desubtjtance, c'est le QUOD sub-stat; le concept de substance, c'est le sub'Stat même.
(6) P. 16.— - CcZwi-ci est un point, celui-là une ligne droite cet
autre, une superficie.
En général, tous ces faits sont sans formes bien déterminées; mais nous leur donnons soit la forme des parties du corps dans lesquelles nous les iroavons, soit celle des objets auxquels nous les rapportons, soit, sous l'influence de toute autre illusion , telle on telle forme connue. Mais tous ces faits ont une étendue bien réelle.
368 HISTOIRE DE L'iNTELLiriENCB.
(7) P. 18, 19.— Je place les odeurs dans mon nez, les sons dans mon oreille.
Il s'agit ici, bien entendu, de mon nez et de mon oreille tels qne je les sens, tels qu'ils me sont donnés par le tact tout seul, non tels que je les connais par la vue et le toucher réunis. Il est important, nous le yerrons plus loin, de ne pas confondre ces deux idées ni ces deux choses.
(8) P. 22, 23. — Analyse du bruit du vent dans la tête du pin.
Tout le monde peut-être ne connaît pas ce bruit singulier, tout le monde surtout ne l'a pas entendu au sommet d'une montagne, dans la tète élevée et isolée d'un pin solitaire; mais tout le monde connaît le bruit du Tent dans les sapins, dans les arbres d'une forêt, le long des vallées, au fond des grottes profondes , dans les espaces vides du ciel , et la nuit dans les rameaux ; tout le monde connaît le murmure des eaux courantes , le brait lointain des torrents et des cascades , les cris nocturnes de l'orfraie et da hibou, les aboiements des chiens durant la nuit, et tous ces autres bruits étranges , mystérieux , indécrits, comme les appelle G. Sand, que l'on entend partout quand on n'est pas absorbé par les intérêts matériels.
Surpris de ces bruits étranges, les premiers habitants de la terre ayaient peuplé de nymphes leurs bois et leurs grottes, et l'air avait ses génies particuliers. Mais aujourd'hui nous ne nous étonnons plus de ces choses, nons les connaissons, nous savons ce qu'elles sont : ce bruit, me disait autrefois ma mère, c'est l'eau du moulin de Bre\iiUy ; ces hurlements plaintifs, c'est la chienne à Beaufils qui a froid dans sa loge. Nous avons tous ainsi , savants comme ignorants, ignorants comme savants, des systèmes faits sur tout et nous ne voyons plus dans les choses qui nous entourent que ce qne nous y plaçons : de là notre indifférence si souvent stupide (a). Seul le poète, ce naïf enfant de Dieu, qu'on appelle un homme d'imagination , sans donte parce qu'il n'invente rien et se contente, miroir pensant de la nature, comme l'a dit M. de Lamartine, de la refléter telle qu'elle est; seul le poète
[a] Magnitudinem rerum consuetudo subducit, a dit Sénëque (Q. N., lib. VU y I}; mais cela n'est pas exact : l'habitude devoir les choses ne leur ôte pas leur grandeur, leur étrangeté, leur poésie, c'est le contraire qui est vrai. En voyant souvent une chose noas ne nous familiarisons point avec elle, comme on dit, mais nous essayons de la comprendre, nous l'analysons au moyen de nos idées acquises, et, par là, nous arrivons toujours à loi substituer une autre chose parfaitement connue, quelque chose par conséquent de bien petit, de bien pauvre, de bien vide : une véritable niaiserie ! C'est ainsi que partout la réalité avec ses mystères disparaît pour nous et est remplacée par un fanl4me, par une ombre, par un masque.
admire encore toutes ces choses et trouye aux bruits dont je ?iensdc parler tout-à-I'beure un sens mystérieux.
I. « J'ai beau faire, j'ai le malheur de ne rien trouver dans les mots et dans
B les sons de ce qu'il y a dans un rayon de soleil ou dans un murmure de
» la brise. *
(G. Sard, Histoire de ma vie, IIî* p., ch. 8.)
Qu'y a-t-il donc dans un rayon de soleil ? et qu'est-ce que M*"* Sand peut trouver dans un murmure de la brise ? Pardon, Madame, mais vos lecteurs vont TOUS trouver bien naïve ; il n'y en a pas un qui ne sache très- bien tout ce qu'il y a dans un murmure de la brise, et qui ne soit capable de vous le dire: demandez cela surtout aux physiciens, ils le savent parfaitement!
II. « Cependant ces grands corps insensibles (les arbres d'une forêt agitée
• par le vent) font entendre des bruits profonds et mélancoliques. Ce ne » sont point des accents distincts ; ce sont des murmures confus, des sons
• monotones parmi lesquels se font entendre des bruits sourds et profonds
» qui nous jettent dans une tristesse pleine de douceur il me semble
» qu'ils me parlent, comme ceux de Dodone, un langage mystérieux ; ils
» me plongent dans d'ineflables rêveries qui souvent ont fait tomber de
n mes mains les livres des philosophes. »
(Bbrnâbdin de SiiNT-PiBBBB, Harm, de la nat., tom. I.)
m. « On entend sortir du fond des bois une sorte de rumeur menaçante » qui se compose du cri des branches sèches, du frôlement des feuilles qui » tombent, de la plainte confuse des bètes de proie, de rumeurs, de soupirs, de gémissements quelquefois semblables à des voix humaines qui éton-
• nent l'oreille et saisissent le cœur. »
(Gbàblbs Nodibb , Trilby.)
IV. « Il n'y a rien de plus religieux que les cantiques que chantent, avec » les vents , les chênes et les roseaux du désert.
» Ainsi le musicien qui veut suivre la religion dans ses rapports est
• obligé d'apprendre l'imitation des harmonies de la solitude. Il faut » qu'il connaisse les sons que rendent les arbres et les eaux ; il faut qu'il ait » entendu le bruit du vent dans les cloîtres, et ces murmures qui régnent » dans les temples gothiques, dans l'herbe des cimetières et dans les sou- » terrains des morts. »
V. « Le vent circule dans les mines (ruines des monuments chrétiens), et B leurs innombrables jours deviennent autant de tuyaux d'où s'échappent » des plaintes ; l'orgue avait jadis moins de soupirs sous ces voûtes reli- » gieuses. »
(GBiTEAUDRiiND, Génie du Christ,\ 5* p., liv. I, ch. I, et liv. V, ch. 5.)
HISTOmi DB L nfTBLUGBNrE.
Vî. « Tn prends les sons que ta recueilles Dans les gasoaillements des flots, Daas les frémissements des fenilles, Dans les bruits mourants des échos, Dans les voluptueuses plaintes Qui sortent la nnit des rameaux. Dans les toîx des yagnes éteintes Sur le sable ou dans les roseaui. »
(Db LAHiiTiiiB, Harmonies P, et R, an Rossigncri.)
VII. « L'onde qui baise ce rivage De quoi se plaint-elle à ses bords ?
Pourquoi le roseau sur la plage, Pourquoi le misseao sous l'ombrage, Reodeat-Us de tristes accords ?
De quoi gémit la tourterelle .... Dans le silence des bols ?
(Db LiHiBTiNB, Nouvelles Médit,^ les Préludes.)
VIII. « L'ombre des noirs sapins me voile le croissant; » Sa mobile blancheur semble sons ce nuage
» Une neige qui tombe et fond sur le feuillage I » — Au doux vent que ma joue à peine a ressenti, » Quel immense soupir de leur cime est sorti ?
• n naît, il gronde, il baisse. ... il meurt, c'est la tempête. . . .
» ?(on, c'est un soufQe mort dont la nuit les effleure.
» Oh ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure !
» N'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami
» Qui dans ces sous si doux se dévoile à demi,
)» Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme,
» Et par pitié pour nous pleurer avec notre âme ?
» Arbres harmonieux , sapins , harpe des bois,
» Où tous les vents du ciel modulent une voix,
» Vous êtes rinstrument où tout pleure, où tout chante,
« Où de ses mille échos la nature s'enchante,
» Où dans les doux accents d'un souffle aérien
» Tout homme a le soupir d'accord avec le sien !
» Arbres saints qui savez ce que Dieu nous envoie,
• Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie.
» Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez, » Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez ! »
(De Lamartine, Jocelyn^ 2« époque. Grotte des aigles, 17 avril t79ô
IX. « Ab 1 quand les vents de l'automne » Sifflent dans les rameaux roorls,
» Quand le brin d'berbe frissonne, » Quand le pin rend ses accords , » Quand la clocbe des ténèbres » Balance ses glas funèbres, » La nuit, à travers les bois, » A chaque vent qui s'élève , » A chaque flot sur la grève, » Je dis : N'es-tu pas leur voix (la voix des morts) ? » (De Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses^ Pensée des morts.)
X. « Yox quoque per lucos vulgo exaudita silentes » Ingens nec cessavit , et alte
• Per noctem resonare lupis ululantibus urbes. •
(YiROiLB, les Géorgiques, chant I.)
XI. « Stenio aimait à passer les nuits enveloppé de son manteau, au bord » des cascades, sous l'abri religieux des grands cyprès sauvages dont les
• muets et immobiles rameaux étouffent l'haleine des brises. Sur leur cime
• épaisse s'arrêtent les voix errantes de l'air, tandis que les notes profondes et
• mystérieuses de l'eau qui s'écoule sortent du sein de la terre et s'eihalent » comme des chœurs religieux du fond des caves funèbres. »
XII. « Entendez-vons le bruit qui monte et descend de toutes parts ? les « torrents qui pleurent et sanglotent comme des émes malheureuses, les
• cerfs qui brament d'une voix plaintive et passionnée , la brise qui » chante et rit dans les bruyères, les vautours qui crient comme des femmes » effrayées? et ces antres bruits étranges, mystérieux, indécrits ^ qui grou- » dent sourdement dans les montagnes ? ces glaces colossales qui craquent
• dans le coeur des blocs ? ces neiges qui s'éboulent et entraînent le sable ? ces grandes racines d'arbres qui luttent incessamment avec les entrailles » de la terre, et qui travaillent à soulever le roc et à fendre le schiste ; ces
• voix inconnues, ces vagues soupirs que le sol, toujours en proie aux sonfn frances de l'enfantement, exhale ici par ses flancs entrouverts ? »
(Gborgb Sand, Lelia, XXUI et XXIX.)
Laissez les auteurs de ces différents pa8sages,yirgile, Lamartine, G. Sand, mêler au phénomène qui les émeut certaines idées du monde connu, et tenter en passant, sans y attacher plus d'importance, une explication scientifique, peut-être vraie , peut-être fausse, de ce phénomène, cela ne fait rien à la chose : un fait reste toujours, c'est que tons ces écrivains, tous ces poètes ont entendu les bruits dont je parle, et les ont trouvés pleins de mys-^ tères étranges et, pour ainsi dire, de souvenirs oubliés.
Xm. Je terminerai ces citations poétiques, que je mets ici sans ordre ,
37i HISTOIRE DK L'INTELUGBNCE.
comme la mémoire me les rappelle , par on passage admirable de M** de Staél sur la musique :
• De tons les beaux-arts la musique est eeloi qni agit le pins immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent fers telle ou telle idée ; celui-là seul s'adresse à la source intime de l'existence et change en entier la disposition intérieure. Ce qu'on a dit de la grâce difine, qui tout-à-conp transforme les coeurs, peut, humainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et, parmi les pressentiments de la vie à venir, eeox qui naissent de la musique ne sont pas à dédaigner. »
• Il SBHBLB qu'en ÉCOOTANT dis sons PDBS BT DiUClECX ON EST PRfcr 1 SAiSlB u 8BCBBT DU CBBATBUB. A PÉNBTBBa LB HYSThlB DB LA YIB. ÂUCOne parOlC 06
peut exprimer cette impression. . . . il n'y a que le regard q«i poisse en donner quelque idée ; lb bboasd db cb qu'on aima, long-tkops attacbb soi
vous, ET PÉNÉTBANT PAB DBGBBS TBLLBOBNT dans VOTBB COBUa QV'lh PAVT A LA PIN BAISSEE LES VEUX POUB SB DBBOBBB A UN BONBBCB SI GaAlfO; AINSI LE BATON d'une AUTBE flE CONSUHBBAn L'ÈTBB HOETBL QUI fOODBAIT LB GONSIDÉBBB FOBCÉHENT.
» Les paroles que Ton chante ne sont pour rien dans rémotion qoe produit la musique, à peine quelques mots d'amour et de mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion : mais plus souvent le YÂGUE de la mosique se prête à tous les mouvements de l'âme, et chacun gboit BBTaou? bb oaib CETTE oÉLODiB, commc dans l'astre pur et tranquille de la nuit, l'uugb
DE CE qu'il souhaite SUE LA TEBBE.
» La gaité même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point nne gaité vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. »
(M™" DE Staël, Corinne^ liv. IX, ch. 2.)
Voilà des choses bien admirables 1 qui jamais a pu les expliquer? qui jamais a pu dire pourquoi la musique nous faisait plaisir? Nous sommes, dit-on quelquefois, organisés pour sentir la musique ; de là le plaisir, delà l'émotion qu'elle nous cause. A merveille I mais cette organisation en quoi consiste-t-elle? qu'est-elle et où la placez-vous? La placez-vous dans le corps, dans le nerf acoustique, dans le cerveau ? Alors, ou c'est quelque chose d'inintelligible, c'est-à-dire, pour nous, êtres intelligents, une véritable étourderie; ou bien c'est de la figure et du mouvement, rien deplas. Mais comprenez-vous qu'un mouvement, produit dans les fibres du nerf acoustique, puisse, en arrivant à l'âme, produire, en elle, l'émotion et ses mystères ; la joie, la tristesse^ la rêverie; si déjà l'âme ne possède en soi un principe fécondant qui puisse tirer l'émotion du bruit produit, comme parfois d'un son de voix qui traTersc l'espace, venant je ne sais d'où, elle tire,
NOTES BT ÉCLAIRCISSEMENTS, ^!^. • ?73
aa moyen d*on sonyenir, un rayissement passager qui D'existé que pour elle. Poarq[Qoi,si yods ne le comprenez pas, le dites-vous? Pourquoi dire une chose qui n'est plus intelligible, puisqu'alors cette chose n'est plus humaine? Nous sommes des êtres intelligents, tout ce qui n'est pas intelligible n'est pas fait pour nous. Un fait inintelligible est malgré cela tonjours admissible, car c'est un fait ; mais une explication scientifique inintelligible ne Test pas, car c'est un rére : dans nos plus grands excès que l'intelligence du moins nous soit toi/jours sacrée, si la vérité ne l'est pas.
(9) Page 24. — Ces pensées supposent en mai certaines idées sans lesquelles elles ne pourraient s'établir-^ mais ces idées n'ont plus de nom, plus déforme déterminée : d'<yk viennent-elles ? que représentent-elles ? je ne saurais le dire, mais je devais constater leur présence dans mon intelligence actuelle,
La mémoire renferme d'immenses richesses à peine soupçonnées : là se trouvent enfouis tous les faits dont se compose la vie complète du moi. Que de préciefiJ fossiles la science pourrait en tirer, si elle le voulait, pour faire l'histoire de l'âme humaine. C'est dans la mémoire que l'homme trouvera, «'il doit le trouver un jour (a), le secret de son origine et par suite de pa destinée. Mais cette mine si riche n'a pas encore été fouillée, si ce a'est par les poètes et les romanciers. Voilà pourquoi, quand il est question de notre origine et de notre destinée, c'est dans les livres des poètes et non dans ceux des philosophes qu'il faut aller chercher la vérité : un vers de Lamartine on de lord Byron(6), tel ou tel passage de Lélia en savent plus snr l'âme humaine qu'Aristote, Platon, Leibnitz, Kant et tous les philosophes. Oh I ne méprisons pas la poésie 1 ne rions pas du poète t Le poète sait beaucoup moins bien que le savant et le philosophe; mais il sait beaucoup plus, et son savoir n'est pas comme le nôtre tourmenté par le doute et l'inquiétude. Ne faites pas attention à ce que dit le poète, les mots chez lui n'ont pfes toujours un sens pour l'intelligence; mais la mémoire, et non
(a) J'entends par lui-même bien entendu, car le trouver autrement n'est pas le trouver, c'est le recevoir.
{b) c La vraie poésie n'exprime qu'une chose, les tourments de l'âme humaine devant » la question de sa destinée. C'est là. Messieurs^ de quoi parle la véritable lyre, la » lyre des grands poètes, celle qui vibre avec une monotonie si mélancolique dans les » poésies de Byron, dans les vers de Lamartine. (Th. Jouffroy, Mélang.phil.).* M. Jouffroy aurait pu se ranger parmi ces grands poètes et ajouter : dans les Mélanges philosophiques f si ce bel ouvrage eût alors ex^té.
374 RISTOIRK DR L IMTELLIGBMGC.
l'imagination, comme on le dit , sait leur trouTer un sens mystérieux (c).
Les sons ne sont pas les seuls faits qui sachent réyeUler en nous ces ▼agues et mystérieux souvenirs d'un monde oublié. Les objets de la vue oot le même caractère et possèdent la même propriété, ainsi que les odeon. Le tact et le goût ne sont pas sous ce rapport, comme on l'a dit, des seas complètement disgraciés : le monde des résistances et celui des saTeon, qui nous sont livrés par ces deux sens, ont aussi leurs mystères.
Que faut-il conclure des faits qui précèdent ? rien assurément, rien. Dieu merci 1 la conclusion qui, hors du monde connu, va d'un fait observé à on fait qui ne l'est pas, est une étourderie dans laquelle, tant que Dieu me conservera ma liberté, je promets bien de ne jamais tomt>er. Je pose an fait, et je ne cherche pas à l'expliquer : il v à dans l'ami hdhaiiib dbs rotions
ÉTBANQBS, SANS ROli DANS LA LANQOB, QUI NI BKPBÎSBNTBNT ElBN DE CONNU, RICT DE DBTBBHINB, QUI N'ONT PAS ÊTB ACQUISES ICI-BAS ET QU'ON DIEAIT DES SOUVENIIS
d'un hondb OUBLIÉ» Quc représentent ces idées, ces notions ? d'où viennentelles? encore un coup, je ne le sais pas : étudions la mémoire et peut-être nous le saurons un jour.
(10) P. Si. — ' Jem'apperçois dans Vapperception actuelle.
Le lecteur a déjà remarqué sans doute que, pour plus de facilité, je pcends le mot apperception dans deux acceptions différentes : 1*" activement, apperceptio, pour le moi appercevant ; 2" passivement, apperceptum ou appercepta^ pour le monde apperçu.
(H) P. 52. — Ces objets sont des couleurs sans épaisseur, ... et plus haut : Ces objets n'ont pas trois dimensions , ils ne sont pas dans V espace.
Les objets, pour la vue, sont tous dans un même plan. C'est là une vérité devenue banale, et je n'insisterais pas si je n'avais, sur ce point, à
[c) Si vous prenez le poète dans tes mots mêmes, vous le trouverez souvent vide de sens ou rempli d'erreurs. Voilà pourquoi il peut y avoir du danger k lire les poètes quand on n'est pas poète soi-même. Il faut lire les poètes comme on lit une prière, non comme on lit un traité de géométrie ; il faut lire les poètes comme ce curé profondément catiiolique qui, depuis trente ans, faisait, sans s'en apperccvoir, ses méditations dans un livre protestant. Demander compte au poète des mots dont il se sert et des formes qu'il emploie c'est tout à la fois une injustice et un contre-sens. Ce qu'il y a de vrai dans le poète c'est la rêverie profonde dans laquelle il nous jette; qu'importent les mots, qu'importe la forme sous lesquels il s'est momentanément placé pour la produire ? Le Manfred de lord Byron, faux certainement dans la forme, n'en est pas moins une admirable et saisissante vérité. Lisez les poètes, disait un jésuite de la restauration, Vaibhé de Prémord, tous sont religieux : il avait raison ; mais, pour les lire, il faut être poète soi-même.
N0TB8 n ÉCLAIRCISSEMENTS, LIV. I. 375
releyer non pas aisorément une erreur, ce ne peut pas en être une, mais une espretsioo qui pourrait induire dans une erreur.
« On doit à M. Weathstone des expériences nombreuses qui montrent
• noe différence essentielle entre la Tision a? ec les deux yeux et la Tision
• a?ec un seul œil. 11 résulte, de ces expériences, que ce n'est qu^avec les
• deux yeux qu'on peut avoir nue perception nette du relief des corps,
• c'est-à-dire de leurs trois dimensions. »
(A. Ganot, Traité élémentaire de physique,)
n ne s'agit pas, dans ces lignes, du relief proprement dit : emiiientia,'^ il n'y a pas de relief sans profondeur, ni de profondeur vue sans une apperception de l'espace; si les yeux appercevaient le relief, ils appercevraient l'espace; — mais de quelque chose qui lui ressemble en effet beaucoup; il s'agit de son image, de sa perspective, de sa forme ; en un mot, de sa firojection sur un plan. Sans doute les deux yeux nous donnent la perception nette du relief d'un corps ^ c'est-à-dire de ses trois dimensions; mais tout cela dans un même plan, dans un seul et même plan, n en est, de ce prétendu relief, comme de ces belles galeries que l'on voit an théâtre, que l'on jurerait réelles, et qui existent tout simplement sur une toile tendue au fond de la scène.
(12). P. 53. — L'aveugle de Cheselden^ après l'opération qui venait de lui donner la vue , plaçait ce plan des couleurs sur ses yeux ou dans ses yeux.
Dans ou sur : on s'est disputé pour savoir laquelle de ces deux manières de s'exprimer avait dû prendre le jeune Anglais opéré par Chesèlden. Cette dispute tenait à des préoccupations scientifiques qui ne troublaient pas le jugement du j^unc Anglais. Il n'avait pas, lui, cette idée de l'œil que la science nous donne à quinze ou vingt ans ; c'est-à-dire, d'un globe contenu dans une boite osseuse et renfermant une chambre interne, an fond de laquelle, sur une membrane particulière, viendraient se peindre les objets extérieurs ; idée due à l'imagination travaillant sur les données de la vue et du toucher, et tâchant de les accorder dans une image, peut-être vraie, peut-être fausse, mais en tout cas non donnée par l'observation. L'œil, pour lui, c'était la notion, l'image, obtenue par le toucher, de cette petite superficie globeuse de la tète que je trouve en portant et promenant l'extrémité de mes doigts sur mes yeux. Eh bien I cette petite superficie globeuse lui parut, après l'opération, dans un état différent de celui où %\\e était auparavant ; elle lui sembla modifiée d'une certaine manière qu'il ne connaissait pas. Voilà la vérité; voilà le fait tel qu'il le voyait, peu importe maintenant le mot dont il s'est servi pour le dire : sur ou dans^ cela ne fait rien ; le rapport est toujours celui que nous ve-
376 1119T01RB DE L'iMTELLIGBlfCB.
non» d'indiquer. Mais si l'on y fait attention, si l'on réfléchit à la nature du phénomène qui se montrait alors au Jeune opéré et aux seules idées qu'il avait pour analyser ce phénomène et le juger, on reconnaîtra qn'il a dû, en effet, se servir du mot employé par Ghesdden dans son rapport, oa d'un mot parfaitement équivalent : « Lorsque le jeune homme commença » à voir, dit Cheselden, il était si loin de porter un jugement sur les dis- » tances, qu'il croyait que tous les objets, sans exception, toucbaurt ses » yeux , ainsi qu'il s'exprimait lui-même , comme ce qu*il touchait loi » touchait la peau. » N'allons pas d'ailleurs supposer que ces objets dont parle Cheselden, ces couleurs déterminées que le jeune homme voyait sur ses yeux, il les jugea, dès le premier moment, comme étant les objets matériels auxquels il s'était heurté jusque-là , ce serait une grave erreur. Ne nous laissons pas non plus tromper par l'idée assurément trèsfausse que nous nous faisons aujourd'hui de la grandeur de l'œil , c'est-àdire de la grandeur de cette petite superficie globeuse dont je parlais toutà-rbeure : cette idée n'est pas du tout celle que se faisait de cette grandeur le jeune homme opéré par Cheselden. (Y. liv. II, ch. III, 2* D, { III.)
(15) P. 36 et 37. — Mais ce monde si brillant, ce monde sans mystères jmtr l'appercepiion intérieure qui le parcourt et le visite, reste fermé au physiologiste, au médecin, en un mot, à tout observateur étranger qui regarde du dehors : qui voit, qui touche, mais ne sent pas. Le médecin ne pénètre dans ce monde que par induction, le malade au contraire y pénètre directement; par conséquent lui seul ici est un bon juge et un juge compétent, malgré ce qu'a pu dire de nos jours un médecin célèbre qui veut rendre à la médecine, comme lui appartenant, V élude des faits psychologiques.
Je veux parler de F. J. Y. Bboussàis. Broussais a été un médecin célèbre, et je le crois un grand médecin ; il eût pu être aussi un grand philosophe s'il eût voulu; mais sur ce point ses études ont évidemment manqué de profondeur. Mais laissons à ses biographes le soin de juger Broussais, laissons-leur dire ce qu'il fut et ce qu'il ne fut pas, et parlons de sa prétention.
« Au médecin seul, dit Broussais, il appartient de parler de l'homme, > car lui seul le connaît bien, l'ayant étudié dans l'état sain et dans Vétat y> malade (a). C'est absolument comme si mon médecin, qui se porte admirablement, Dieu merci! qui s'est toujours admirablement pj^rté, pré-
[a) Voyez De l'irritation et de la folie : \o préf., p. LXXIX et LXXX; 2o tom. H, p. 0, enfin partout.
NOTES ET ÉCLAIRCISSBMElfTS, UY. I. 377
tendait mieux cooDaitre l'homme malade que je ne le connais moi-même (a). Entendons-nous, Messieurs les Médecins , s'il tous plait, et surtout pas de méprise : l'homme vous échappe entièrement et tous échappera toujours aussi bien que le malade; la seule chose qui tombe sous votre regard, la senle qu'il tous soit donné d'étudier, c'est la forme humaine. Que tous opériez sur un vivant ou sur un mort, c'est toujours un cadavre qui pose devant vous. Ce cadavre, vous le connaissez bien mieux que moi, je l'avoue; mais le malade, je le connais mille fois mieux que vous. La forme humaine est partout et vous pouvez l'étudier partout ; le malade n'est qu'en vous et vous ne pouvez l'y trouver que par le sens intime. Si Dieu vous a faits assez heureux pour ne pas l'y trouver encore, vous ne le connaissez absolument pas.
Ecoutons deux hommes éminents, étrangers tous les deux à ces petites querelles, Méry et Laplace, faire la part du médecin et celle du philosophe. « Nous autres anatomistes, disait souvent Méry, nous sommes, relative- » ment an corps humain, comme les crocheteurs de Paris qui en con- » naissent toutes les rues jusqu'aux plus petites et aux plus écartées, mais » qui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons [b). vr-Ge qui se passe dans les maisons, voilà la part du philosophe.
• Aux limites de la physiologie visible commence une autre physiologie » dont les phénomènes, beaucoup plus variés que ceux delà première, sont » comme eux assujétis à des lois qu'il est très-important de connaître. Cette » physiologie, que nous désignerons sous le nom de psychologie, est sans » doute une continuation de la physiologie visible. Les nerfs, dont les fila- » ments se perdent dans la substance médullaire du cerveau, y propagent » les impressions qu'ils reçoivent des objets extérieurs, et ils y laissent des » impressions permanentes qui modifient, d'une manière inconnue, le » sensorium on siège de la pensée. Les sens extérieurs ne peuvent rien » apprendre sur la nature de ses modifications étonnantes par leur infinie » variété et par la distinction et l'ordre qu'elles conservent dans le petit » espace qui les enferme. Mais en appliquant aux observations du sens • interne, qui peut seul les appercevoir, la méthode dent on fait usage » pour les observations des sens externes, on pourra porter dans la théorie
(a) Pardon, cher Docteur, mais en parlant ainsi de votre personne je n'ai pas cru manquer au respect mêlé d'admiration que j'ai pour vous, ni à la reconnaissance que je vons dois : oh I jamais je n'oublierai que, parmi bien des médecins, vous seul vous m'avez non pas guéri, la chose était sans doute impossible, mais toujours soulagé ; recevez-en ici, cher et bien-aimé Docteur, toute ma reconnaissance.
{b) Voyez lo, dans la biographie de Michaud, l'article M^rt; 3o dans Fontenelle, l'Eloge de M. Méry; 3o dans les nouveaux Eléments de physiologie, par le baron Richerand, 10e édition, le ch. VIII, CXLIX.
378 HiSTOinE DE l'intelligence.
» de rentendement hnmaio la même esactitode qae dans les autres bran- » ches de la physiologie naturelle (a). * — Ne faites pas attention aux erreurs presque niaises dans lesquelles Laplaee tombe ici après Descartes ; f oyez seulement sa pensée : Au-delà des limites où finit le corps hnmsio, se trouve un monde qui échappe entièrement aux sens extérieurs, par conséquent, au physiologiste : voilà la part du philosophe.
Le corps humain senti par le tact, et le cerveau connu par le sens intime, sont deux mondes profondément distincts, profondément séparés du corps humain et du cerveau, perçus par la vue et le toucher, dont les sciences par conséquent doivent rester distinctes : vouloir passer par induction, par conclusion, par raisonnement de l'un de ces mondes à Tantre, et déduire, par exemple, la science du corps sensible de la science du corps visible et tangible, c'est ignorer complètement la nature du raisonnement et s'en servir comme l'animal le moins intelligent pourrait le faire d'un compas: c'est être fou, non pas à lier, comme me le disait un jour un ennemi trop emporté de la phrénologie, mais à mépriser et à ftiir. Tout ce que noas pouvons faire, c'est de rechercher les lois qui enchaînent ces denx ordres de phénomènes l'un à l'autre ; mais n'allons pas conclure de ces rapports purement législatifs à une intimité plus profonde qui n'est peut-être qu'une erreur, qui n'est du moins et ne saurait être qu'une pure hypothèse.
« L'état maladif du cerveau nous ôte, dites-vous, nos facultés morales » sans nous ôter la vie. Les facultés morales tiennent donc au cerveau ib),* Oui, nos facultés morales tiennent au cerveau, c'est-à-dire à cette membrane colorée plus ou moins étendue que me livre la vue; mais de quelle manière y tiennent-elles? tiennent-elles à cette membrane comme un mode à sa substance ? ou bien comme un effet à la cause qui le produit ? ou bien encore comme un phénomène à sa condition, à sa loi? ou enfin de cent autres manières que je n'ai vues nulle part, dont par suite je n'ai point d'idée et que, pour cette raison, je ne saurais concevoir ni dire? répondez, si vous l'osez.
Il est si vrai que le médecin ne connaît que la forme humaine, que trop souvent, hélas 1 il nie la maladie parce qu'il ne trouve rien de changé dans l'état normal de cette forme. Combien en ai-je rencontrés qui ont voulu me persuader que la douleur dont je souffrais était imaginaire! habiles gens, qui niez déjà le malade, vous nieriez bientôt l'homme si on vous le donnait à étudier ! Qu'avez-vous fait déjà du sentiment religieux et de l'enthousiasme? Ne les avez-vous pas souvent traités comme certaines de
(a) Laplaee, Introduction à la théorie analytique des probabilités, édition de 1847, p. CXXXVI.
(0) Broussais, De l'irritation et de la folie, tom. I, ch. V, p. 520 dans la 2e (édition.
NOTES ET fiCLAlRClSSEMBNTS, LIV. I. 379
nos maladies tout aussi réelles, mais tout aussi peu connues de vous, d'imaginations, de maladies imaginaires ?
(14) P. 42. — Gb hondb existe et il est appeico, VappercepHon le montre et ne le produit pas.
Phjlonoos. — « Mous convenons donc ensemble de ce point, que les » choses sensibles sont les seules qui soient apperçues immédiatement.
> Je vous prie de me dire de plus si nous appercevons, par la vue, autre » chose que les couleurs et les figures ; par l'ouie, aulre chose que les sons; » par l'organe du palais, autre chose que les saveurs; par l'odorat , autre » chose que les odeurs ; enfin, par le toucher, autre cliose que les qualités
> tactiles?»
Htlas. — « ?(on sans doute. »
Philonous. — « La réalité des choses sensibles consiste-t-elledans la qua-
> lité qu'elles ont d'être apperçues ; ou bien y aurail-il en elles quelque » chose qui différât de la qualité qu'elles ont d'être apperçues, ou qui ne se
> rapportât point à l'esprit qui les apperçoit ? »
Htlas. — Ezistbb est une gbose et traB appeeçu en est une àdtbe. »
Pbiloiioos. — « Je ne parle ici que des choses sensibles, et je vous de-
» mande si , par leur existence réelle, vous entendez une substance exté-
» l'ieore à l'esprit, et qui emporte autre chose que la qualité d'être ap-
* perçue?»
Htlas. — < J'entends pab la quelque chose oe béel kt d'absolu, qui dipp^bb
» SANS doute de la QUAUTÉ D'ÈTEE APPERÇC , ET QUI NE SB BAPPOBTB EN AUCUNE > MANliWE AUX PEaCEPTIONS QUE L'BSPRIT PEUT EN AVOIB. »
(Bebeelbt, Dialogues entre Hylas et Philonous^ premier dialogue.) Je pense absolument comme Hylas, et l'humanité tout entière pense comme nous deux. Mais Philonous, je voulais dire Berkeley , pense autrement; 11 va démontrer à Hylas — Dieu nous garde de le suivre dans cette longue et fatigante démonstration dont l'équivoque et la confusion contiennent tout le mystère — il va, dis-je, démontrer à Hylas que «la couleur, » la résistance, la chaleur, le son, l'odeur, la saveur, en un mot toutes les » choses apperçues par les sens, sont des idées ; qu'elles n'ont de réalité » que dans l'esprit dans lequel elles existent non par manière de mode on » de propriété, mais comme une chose apperçue dans celle qui l'apper- » çoit. ... en un mol, que leur existence consiste seulement dans la qualité » qu'elles ont d'être apperçues (voir tout le premier dialogue et le troisième); » il va même lui démontrer, si Hylas insiste, que c'est là l'opinion com- » mune. »
Htlas. — < J'avoue que je suis entièrement satisfait des réponses que » vous venez de faire à mes deux objections. Mais sérieusement pensez-
380 HISTOIRR DR L^INTRLUGRNCE.
» T008 que l'eiistence réelle des choses sensibles ne consiste en antre chose » qn'en la qoalité qu'elles ont d'être apperçues? Si cela est, commenta t-il » pu arriver que tous les hommes aient de concert jugé à propos de foire » une distinction entre l'une et l'autre de ces deux choses ? Prenez le pre- » mier homme que tous rencontreres ; faites-lui la question, et il Toosré- » pondra qu'être apperçu est une chose, et qu'exister en est une autre. >
Philonoos. — « Je consens, Hylas, d'en appeler au sens qu'on donne or- » dinairement à ce mot existence^ pour justifier la Térité de mon sentiment. » Demandes à ce garçon jardinier pourquoi il pense que ce cerisier existe » dans ce jardin, et il tous dira que c'est parce qu'il le TOit, parce qo'il > l'apperçoit par ses sens ; demandei-lui pourquoi il juge qu'il n'y a point « d'oranger dans ce même jardin, et il tous répondra que c'est à cause qu'il » n'y en apperçoU poiut. Ce qu'il apperçoit par ses sens c'est ce qu'il ap- » pelle être réel, et qu'il dit exister (3' dialogue). >
Je réponds à la place à* Hylas : La question faite par tous au garçon jardinier n'est pas celle que vous deviez lui faire , mais celle-ci : Ce cerisier existe-t'il parce que nous Vappercevons, ou bien l'appercevons-nous parce qu'il existe ? Faites-lui cette question et vous pouvez être sûr de la réponse. Quoi 1 an lieu de demander à ce garçon jardinier son opinion sur la question débattue entre vous et moi pour savoir comment il la résout dans son simple bon sens, vous lui demandez le motif de son jugement sur cette antre question : Ce cerisier exisie-Ml ou n'existe-il pas ? IL j a ici plusieurs questions confondues, laissez-moi les démêler et les poser successivement à cet homme, puis écoutez ses réponses : Ce cerisier existe-t-U?
— Oui. — Pourquoi pensez-vous qu^il existe ? — Farce que je l'apperçois.
— Pourquoi existe-t-il? — Je ne sais pas, — Est-ce parce que vous le voyez ? — Non. — Pourquoi le voyez-^ous ? — Parce quHl existe et que je suis doué de la faculté de voir. Ce que nous appercevons, nons le disons réel sans doute, et cela par la raison que nous l'appercevons; mais il n'est pas réel par cela que nous l'appercevons : Tapperception est la raison pour laquelle nous le disons réel, c'est le motif de notre jugement sur sa réalité ; ce n'est pas la raison de sa réalité.
C'est ainsi que Berkeley marche toujours : confondant tout, les questions et les idées, équivoquant sur les mots ; et c'est par là qu'il arrive à cette cooclusion étrange et tout-à-fait inintelligible , à cette confusion dernière : Que les choses apperçues sont de pures idées, que leur réalité ne consiste qu'en cela qu'elles sont apperçues.
J'ai insisté sur ce point et l'on verra bientôt pourquoi; mais je ne voudrais pas qu'on donnât à mes paroles plus d'étendue qu'elles n'en ont. Je soutiens ici., et dans le passage de mon livre auquel cette note se rapporte , la réalité du monde apperçu, je ne soutiens pas la réalité du monde matériel. Je n'apperçois pas ce monde, par conséquent je ne sais pas s'il est ou
n'est pas. L'apperception ne fait pas l'eiistence des choses, mais elle me la révèle ; en dehors d'elle, je ne nie rien, si tous ? oulei, mais je ne sais rien. Je laisse à la foi ce monde invisible, intangible, et je parle de celni qoi tombe sous mon regard et sous ma main.
Pourquoi Berkeley ne s'en est-il pas tenu à montrer que la matière, humainement parlant, est un rêve, une chimère, qu'elle ne tombe sous aucun de nos sens, et que l'idée que nous en avons est une illusion ! son livre alors eût été un beau livre, car tel qu'il est c'est encore un livre admirable , c'est en philosophie un des livres peu nombreux que je voudrais avoir fait: Berkdey pouvait fonder le spiritualisme, il n'a fondé que l'idéalisme.
L'évéque de Gloyne a dit : « Soit que je monte au haut des montagnes ,
> soit que je descende dans les vallées, ce n'est jamais que moi que j'apper-
> çois; donc, il est possible qu'il n'existe que moi. . . . et Berkeley attend * encore une réponse. » (Diderot, Vie de Sénèque, p. 404.)
(f 5) P. 53. — Le moi n'est pas dans tout le cerveau, mais dans une toute petite partie du cerveau : la glande pinéale, le siège propre du sentiment selon Descartes : propria sensus communis sedes (a).
Oh ! ne vous récriez pas, Messieurs les physiologistes, vous ne tenez plus beaucoup, je le sais, à la glande pinéale, et moi je n'y tiens pas du tout. Mais prenez la glande pinéale^j^renet les ventricules du cerveau<,\e centre ovale, le corps calleux ou le cervelet^ peu importe ; preocK, si vous voulez, l'encéphale tout entier, je vous le permets ; placez-y le moi, soit en le distinguant de l'organe, soit en le confondant avec lui, je n'y tiens pas : ce que j'ai à dire n'en sera pas moins vrai, et le ridicule d'nne pareille imagination n'en paraîtra pas moins. Seulement ce que je vais dire de la glande pinéale, vous le direz des différentes parties du cerveau où il vous plaira de placer le moi, vous le direz de tout l'encéphale. Est-ce ma faute à moi si vous avez si souvent varié sur la question : quel est le siège de l'âme?
(16) P. 55.— Om le cheveu de je ne sais plus quel sainte fondat^r d'un couvent de Paris, que Von faisait baiser aux moines certain jour de l'année.
Je ne saurais dire si cette histoire est vraie ou fausse; je ne saurais même dire en ce moment où je l'ai prise. Quoi qu'il en soit, la voici telle que je me la rappelle. L'on conservait dans un couvent de Paris — du moins c'était la croyance du couvent — le cheveu d'uu saint ; et ce cheveu, on le
(a) Voyez la Diopkique, ch. V, § XIII.
382 HISTOIRB DE l'iNTBLLIGINCB.
donnait à baiser aux moines certain jonr de l'année. Un jour où cette cérémonie ayait lieu, nn moine s'étant approché, comme (ons les antres, ponr baiser la bienheureuse relique, mais ne Toyant rien dans les mains de TofOciantet ne sentant rien sur ses lèrres: Mon père, dit-il, approches je TOUS prie un peu plus prés, je ne Tois pas le cheveu. Vous êtes bien incrédule, mon firëre, répondit l'offlciant, il y a vingt ans que je fais baiser ce cheveu aux autres, et je ne Tai jamais ni vu ni touché.
Qu'on ne s'y trompe pas : ce que je veux ridiculiser ici, ce n'est pas ooe pratique religieuse, vraie ou fausse, mais assurément toujours respectable quand au-dessous d'elle se trouve une piété vraie et sincère, c'est ce qui de soi est parfaitement ridicule : c'est l'imagination humaine et ses chimères.
Quant an rayon évanescent de M. Cauchy, c'est dans un feuilleton do Siècle, 1848 ou 49, que je l'ai pris — peut-être est-ce aussi dans ce même feuilleton que j'ai pris l'histoire qui précède, mais je n'oserais pas l'affirmer. — Je ne sais ce qu'est devenu depuis ce pauvre petit rayon évanescent ; je serais fâché qu'il n'eût pas fait fortune : il était si gentil l puis nous avions déjà le rayon réfléchi, le rayon réfracté, le rayon absorbé, nous pouvions bien avoir encore le rayon évanescent» U est vrai que les trois premiers représentent au moins des phénomènes et peuvent être regardés comme des hypothèses explicatives, tandis que le dernier ne représente aucun phénomène et n'explique plus rien du tout; maisqn'importe cette légère différence? elle n'empêche pas tons ces rayons- là ô'être de la même famille, comme aurait dit Voltaire.
(17) P. 61 ,^Ne croyez pas qu'elles soient et qu'elles soient apperçues; elles sont seulement apperçues,
• La couleur, la résistance, la chaleur, le son, l'odeur, la saveur, en un » mot toutes les choses apperçues par les sens sont des içlées; elles n'ont » de réalité que dans l'esprit dans lequel elles existent, non par manière » de mode ou de propriété, mais comme une chose apperçue dans celle » qui l'apperçoit; leur existence consiste seulement dans la qualilé qu'elles » ont d'être apperçues. •
(Bebkelet, citation déjà donnée, voy. la note 14).
« Le goût agréable d'un vin est une qualité particulière du sens du « sujet qui en jouit. Les couleurs ne sont pas des qualités des corps aux- » quels elles rapportent l'intuition; elles ne sont non plus que des » modifications du sens de la vue affecté par la lumière d'une certaine » façon.
» Les objets sont de purs phénomènes, par conséquent de pures modi- » Gcations de notre sensibilité.
» Sans le rapport à une conscience au moins possible, un phénomène ne
» pourrait jamais devenir ud objet de la coonaissaoce, et par conséquent » ne serait jamais rien pour nous ; et comme il n*a en soi aucune réalité » objective, et guHl n'existe que dans la connaissance, il ne serait rien » nulle part.
» Les phénomènes ne sont que des objets de la conscience^ ils ne dif- » férent nullement de l'appréhension. »
(Kart, Raison pure, ï** Esthétique, section I.— 2* Logique, Déduction des concepts intellectuels purs, section III. — 5" Logique, Analogies de V expérience, seconde analogie.)
Je ne cite pas d'autres philosophes, mais je pourrais les citer tous ; si leur langage est moins positif, leur pensée l'est tout autant. Quant aux physiologistes proprement dits, écoutez, c'est presque le même langage :
« Ainsi lumière, son, goût, odeur, sensation générale, ne sont que des » formes que revêt l'action nerveuse déterminée dans les formes sensittves, "» formes qui n'ont de réalité que dans notre conscience. »
(DoYÈBE, citation déjà faite, voy. liv. I, p. 24.)
C'est d'ailleurs, chez ces derniers, une conséquence nécessaire du langage dont ils se servent ; langage déplorable, qui trop souvent a été et n'a pas tout-à'fait cessé d'être celui des philosophes : pour eux, la couleur, la résistance, l'odeur, le son et la saveur sont des sensations*, une sensation n'existe évidemment qu'en tant que sentie ; mais être sentie et être apperçue c'est une seule et même chose; la couleur, la résistance, l'odeur, le son, etc., n'existent donc qu'en tant qu'apperçus. C'est Berkeley, mot pour mot, Berkeley, ce rêveur dont les physiologistes se croient si loin et dont ils rient si fort. — Mettons fin par une définition précise à toutes ces équivoques.
La couleur, la résistance, la chaleur^ Vodeur, le son, la saveur^ etc., sont des modifications de l'âme ou du moi. — La sensation est un phénomène particulier qui accompagne souvent, toujours peut-être, ces modifications ; mais qui s'en distingue aisément. La modification est quelque chose de variable : c'est tantôt la couleur, tantôt la résistance, tantôt l'odeur, tantôt le son, etc.; tantôt la couleur rouge, tantôt la couleur blanche, tantôt la eouleur bleue ; tantôt l'odeur de rose, tantôt l'odeur d'oranger, tantôt l'odeur de jasmin, etc.; tandis que la sensation qui accompagne ces différentes modifications de l'âme est la même dans toutes : c'est l'âme atteinte et touchée dans sa nature intime comme par une main invisible; en un mot, c'est l'âme affectée. — h'apperception, c'est le moi, c'est l'âme s'appercevant elle-même et comme elle est. Elle ne fait ni le moi, ni ses modifications^ ni la sensation qui les accompagne, elle les apperçoit, voilà tout. Mais l'apperception a deux formes : Vapperception et Yappréhension : l'une passive et sans conscience, l'autre active et accompagnée de la con-
384 HISTOIRE DE l'iNTELUGENGB.
science; et si rien ne peut être dans l'âme sans y être apperçu, puisque l'âme s'apperçoit toujours et nécessairement, tout, même le plaisir et la douleur, peut s'y trou? er sans y élre appréhendé, par conséquent sans que j'en aie conscience. Sur tous ces points, l'obserration du moi Délaisse aucun doute; l'imagination seule et le raisonnement, ces deux a^eagles-nés, troufent à cela des difflcultés, des contradictions, des impossibilités.
(18) P. 65. — Selon Kant nous n^appercevons pas les cfioses simultanément, mais successivement : Vapperception d'une diversité, dit-il, est toujours successive, jamais simultanée.
Cette opinion de Kant se trouve partout dans la Critique de la raison pure, et n'y est nulle part ; elle s'y trouve partout comme la conséquence nécessaire du système ou plutôt comme la base nécessaire snr laquelle il s'appuie : elle n'y est nulle part discutée ni démontrée. Pourquoi ? je l'ignore. Kant trouve peut-être cette proposition sufOsamment établie par les philosophes qui l'ont précédé. Déjà, en effet, cette opinion se trouve dans Hume et dansGondillac, mais c'est dans des phrases perdues qui s'ignorent évidemment elles-mêmes. Quoi qu'il en soit, Kant la prend et bâtit sur elle tout son système. Il est donc impossible de trouver dans Kant on passage daos lequel cette opinion soit nettement formulée; mais l'on en trouverait dix mille dans lesquels elle est évidemment contenue. En voici plusieurs dans lesquels elle n'est pas douteuse.
\ . « L'appréhension de la diversité d'un phénomène, Y. G., d'nne^maison » en face de moi, est toujours successive. Les représentations des parties se » succèdent les unes aux autres. De savoir si elles se succèdent ainsi dans » l'objet, c'est un second point de la réflexion qui n'est pas contenu dans le
> premier. Or, on peut, à la vérité, appeler objet toute chose, même toute » représentation, en tant que nous en avons conscience; mais de savoir ce » que ce mot doit signifier en fait de phénomènes, non en tant qu'ils sont
> objets (comme représentations), mais seulement eu tant qu'ils désignent » uu objet, c'est ce qui est une question plus profonde. N'étant, comme ■» simples représentations, que des objets de la conscience, ils ne diffèrent
> nullement de l'appréhension , c'est-à-dire de l'admission dans la synthèse » de l'imagination; et Ton peut dire, conséquemment , queZe divers des » phénomènes est toujours produit successivement dans Vesprit (a). *
[Critique de la raison pure, traduct. de M. Tissot, tom. I, p. 214.)
(a) « Nos perceptions sont toujours successives conformément à la loi de succession » du temps. — Les perceptions des phénomènes étant successives, ainsi que leur » synthèse, on ne pourrait jamais savoir par elles si les phénomènes se succèdent ou * s'ils sont simultanés. Quand je regarde une statue , la suite de mes perceptions peut
2. « Notre appréhension de la diyersité d'un phénomène est toujours y- successive , noas ne pouvons donc jamais décider par elle seule si cette » diyersité , comme objet de l'expérience , est simultanée ou successive (a). »
(/Wrf. p. 207.)
3. « La première chose qui nous est donnée est Je phénomène, qui, s'il » est uni à la conscience, s'appelle perception (sans le rapport à une con- » science au moins possible, un phénomène nepourrait jamais devenir » un objet de la connaissance, et, par conséquent, ne serait jamais rien » pour nous; et comme il n'a en soi aucune réalité objective, et qu'il n'existe » que dans la conscience, il ne serait rien nulle part). Mais comme tout » phénomène renferme une diversité, et qu'ainsi des perceptions différentes
> se trouvent comme disséminées et isolées dans l'esprit, elles doivent avoir » une liaison qu'elles n'ont pas dans le sens même ('). U y a donc en nous » un pouvoir actif de synthétiser cette diversité, pouvoir que nous nom-
> mons imagination, et dont l'action immédiate sur les perceptions s'ap- » pelle appréhension. L'imagination doit donc réduire la diversité des in- ■> tuitions en une image.
» Aucun psychologue n'a bien vu encore que l'imagination entre né- » cessairement dans la perception, c'est qu'on a cru que les sens non-seu- » lement nous donnent des impressions, mais encore les composent (**), et » produisent des images des objets ; mais ce résultat exige certainement,
> outre la réceptivité des impressions, une fonction qui les synthétise {p). *
{Ibid., p. 142-143.)
» commencer de bas en haut on do haut en bas , de droite h gaocbe, etc. ; mais cette
> snccession est-elle objective, c'est-k-dire les parties de la statne se snccèdent-elles de
> la même manière que mes perceptions ? ou bien y a-t41 une succession , un ordre » déterminé ? Voilà ce que les perceptions ne peavent nous iRdiquer. *
(ScHÔN, Système d'Emmanuel Kant, p. 146.)
(a) < Les phénomènes sont perçus ou simultanément ou successivement dans le temps,
» ce qui établit dans le temps les rapports de simultanéité et de succession : ces rapports
» ne peuvent être donnés par nos perceptions, car leur synthèse est toujours successive
» et ne peut par conséquent nous apprendre si les phénomènes sont successifs ou
» simultanés.»
(ScHôNy ouvrage cité, p. 143.)
{b) « La sensibilité {***) fournit des intnitions qui, at^^ompagnées de la conscience,
{*) Dans le sens même , c'est-à-dire dans la sensibilté, autrement dit, dans l'apperception.
{**) Les sens, sans doute, ne composent pas les fiiits qu'ils nous lirrent, ils nous les donnent tout composés.
(*•*) La 8en8il)ilité, c'est-i-dire l'apperception.
380 HISTOIUB DE L INTElXlGENCr.
4. • L'ordre et la régalarité dans les phéaomènet, ce que oous appelons nature, est donc notre oeuvre à nous, et nous ne Ty trooverioos pas si elle n'y a>ait été mise d*abord par nous ou par la nature de notre esprit L'enteodcroent n'est donc pas simplement une faculté de se
faire des règles en comparant des phénomènes : il est ménHS la législation |)our la nature: c^cst-ÎKiireque, sans rentondement, il n'y aurait pasda tout de nature, ou pas d'unité synthétique de la diversité des pbénemèaes suivant certaines règles: car des phénomènes, comme tels, ne peuvent avoir lieu hors de nous; ils n'existent au contraire que dans notre seasibililé. Mais celle^i comme objet de la connaissance , avec tont ce qu'elle peut contenir, n'est possible que dans l'unité de Tapperception — c'est'à'dïre, pour Kant, dans Vunité de la pensée \a). »
{IMd,, p. 148-49.)
(5) 4 Si donc j'attribue au sens une synopsis, parce qu'il renferme une
» diversité dans son intuition, c'est qu'à cette synopsis correspond toujours
» une synthèse, et que la réceptivité ne peut rendre les connaissances pos-
» siblcs qu'à condition d'être unie à la spontanéité (6). » — Ce passage est
assurément des plus significatifs : la proposition que nous prétons à Kant
est moins positive.
» sont nommées perceptions; mais telles que la sensibilité les donne, elles soitépirses,
» elles ne sont point unies. Poor présenter un ensemble, on tout, il favt qwcbacane
» des parties soit saisie , recueillie successivement et réunie en ane seale iaage. Cet
* acte ne peut être effectué que par une faculté qui agit sur la sensibilité ; nous la nom-
» mons imagination. La réunion elle-même reçoit le nom de synthèse de Vapfrihen-
•p sion dans l'intuition. Gomme cet acte de l'appréhension ne s'opère que sueoessiTe-
> ment , il Tant que chaque partie qui précède soit reproduite toutes les fois que
> l'imagination passe à une autre; autrement les parties précédentes seraient perioes,
» et la réunion ne serait pas possible. >
(SCHÔN, /^zd., p. 114.)
(a) « Nous sommes forcés par notre nature subjective \ transporter parmi les phéno- » mènes, aQn d'en avoir des représentations, l'ordre qui constitue la nature. — Les lois » de la nature sont en nous-mêmes, dans notre entendement, et elles ne sont pas dérivées
> des objets sensibles. L'entendement est le législateur de la nature; il loi prescrit ses
> lois.— C'est le sujet pensant qui transporte dans les phénomènes les conditions qii
> établissent l'ensemble et la synthèse des objets. — L'entendement pkesgrit des
« LOIS A LA natorb AU LIEU DE LES RECEVOIR D'ELLE, comme OU lo croyslt avaut cettc
.» belle et féconde découverte de Kant. »
(ScHÔN, Ihid., p. 154, 133, 135, 50.)
[b) « Le sens intérieur, simple forme des intuitions, ne contient aucune synthèse, ■f> par conséquent aucune intuition déterminée; car l'intnition déterminée n'est possible » que p»r une synthèse transcendantale, ou par l'inflaence de l'entendement sur le
NOTES ET fiCLAIRCISSBMBNTS, LIY. I. 387
(6) « La liaison (con/tinc^to) d'une diversité quelconque ne peut jamais > nous Tenir des sens, et ne peut par conséquent être contenue en même » temps dans la forme pure de l'intuition sensible ; elle est un acte spontané » de la faculté représentative. ... La liaison n'est pas dans les objets et ne » peut en être empruntée ni tirée par l'obsenation, pour être enfin reçue » dans l'entepflepicnt, qui n'est lui-même que la faculté d*unir à priori, et » de soumeUlïria diversité des représentations données à l'unité de Tapper- » ception (a) » — à l'unité de l'apperceptiou , e'est-à-dire, toujours à l'unité de la pensée. — D'après ce passage encore, il reste bien évident qu'il n'y a pas d'apperœption simultanée pour les sens.
(Jhid,, p. 397, 402.)
Certains passages de la Raison pure peuvent renfermer la même pensée et la présenter plus formellenient exprimée encore si c'est possible ; mais j'ai préféré citer ceux qui précèdent parce qu'ils contiennent tous une autre assertion de Kant à laquelle je ferai plus d'une fois allusion dans la suite. Mais je ne veux pas clore ces citations ^ns rapporter un passage très-curieux dans lequel Kant, après avoir délrullta^sUnuItanéité vraie, la simultanéité apperçue de nos percëpi^ons dans l'espki^essaie de la rétablir dans 'la pensée au moyen d'un coiicept^À jiftort : le conc6gt de la simultanéité, ou plutôt le concept de son fîsntôme^.satoir : le concept a»^ réciprocité d* action êê de réaction^ de plusieurl choses dans l'espace, c*est-à-dirc, au moyesdu concept de communaei^^., * -.
» sens intérieur. . . . Ainsi Tentendement m trouve pas la synthèse d'une variétit^dans » le sens intérieur, mais il la produit UHonbie en affectant la sensibilité. (L. F. ScÈI^. » Système d'Emmanuel Kant f Wi BS). » -MARapprochez de cette citation les phrases'^^ déjà citées : « Que nos représentations,^ n/k perceptions sont toujours successives coft- ^ » formément à la loi de succession du temps > ; et cette proposition de Kant lui-même : <. Qjoe nos représentations appartiennent tontes en dernier résultat au sens intime » ; et vous pourrez l'étendre au sens extérieur.
(a) « La synthèse d'une variété ou conjonction ne peut arriver k la conscience par la ^ > sensibilité: lUe ne peut par consétneaf être contenue dans la forme de l'intuition '. . » sensible, elle n'est qu'un acte de la spontanéité de l'entendement (cit. id., no 55). » — 11 y a dans toutes ces citations du vrai et du faux; ici« par exemple, il y a du vrai et du faux : La synthèse d'une variété ne peut arriver à la conscience par la sensibilité (l'apperception) ; cela est vrai , mais ce qui suit est complètement faux : Elle ne peut par conséquent être contenue dans la forme de l'intuition sensible^ et n'est qu'un acte de la spontanéité de l'entendement; car lo cette synthèse est toujours contenue dans la forme de l'intuition sensible, nous le montrerons plus loin; et2o elle est il la fois une synthèse réelle, sensible, apperçue ; et un acte de l'entendement, acte qui n'est autre chose que la perception même de cette synthèse réelle contenue antérieurement k sa perception et tout entière dans la forme de l'intuition sensible. (Voyei liv. n.,eh.II, SSlleiiil-}
388 HISTOIRE DE L INTELLKSKNCE.
« Des choses sont en même temps quand, dans l'intuition empirique, la » perception de l'une peut suifre la perception de l'autre, et réciproque-
• ment. Ainsi, je puis commencer ma perception d'abord par la lune et » ensuite par la terre, ou réciproquement d'abord par la terre et ensuite <• par la lune; et comme les perceptions de ces objets peuyent se sniyre réci- » proquement les unes les autres, je dis qu'ils existent en même temps. Le >• simultané est donc l'etistence de la dÎTersité dans le même temps. Mais
• on ne peut percevoir le temps lui-même pour en conclure que les
• choses sont placées dans le même temps, que leurs perceptions- penvenl >• su succéder réciproquement. La synthèse de l'imagination dans l'appré- » hension indiquerait seulement que chacune de ces représentations est » dans le sujet quand l'autre n'y est pas, et réciproquement, mais non pas » (jue les objets soient en même temps, e'est-à-dire que quand l'un est, » l'autre soit aussi dans le même temps, et que cela soit nécessaire pour
• que les perceptions puissent se succéder réciproquement. 11 faut donc un » concept intellectuel touchant la succession réciproque des détermina- » lions des choses qui eiisteat en même temps les unes hors des autres, » pour pouvoir dire que la succession réciproque des pereeptions a son » fondement dans l'objet et ponr que le simultané soit représenté par là » comme objectif. Or le rapport des substances , dans lequel l'une eom- » prend les déterminations dont la cause est contenue dans l'autre, est le » rapport de riuflaence; et si réciproquement cette influence contient la
• cause des déterminations de l'autre, il est le rapport de mutualité, de ré-
• ciprocité ou d'action et de réaction, de commerce. Le simultané des snb- » stances dans l'espace ne peut donc être connu dans Texpérience que sous » la supposition de leur action mutuelle les unes sur les autres; et telle est » aussi la conditiou de la possibilité des choses mcuies comme objets de » i'cxpérieucc.
» Dans notre langue, le mot commerce a une double signification et » veut dire d'abord commerce [commercimn)^ et aussi communauté [cam- » munio). Nous l'employons ici dans le premier sens, pour signifier une » société dynamique sans laquelle précisément la communauté locale
» [commwiio spalii) ne serait jamais connue empiriquement sans
.) commerce, toute perception (du phénomène dans l'espace) est isolée » d'une autre, et la chaîne des représentations empiriques, c'est-à-dire l'ex- » périence, commencerait tout de nouveau par un autre objet, sans que le » précédent pût constituer un rapport de temps avec le second, ni s'y rat- » lâcher le moins du monde. »
(Kant, Raison pure. Analogies de l'expérience^ 5« analogie, p.'25ï).
Ainsi la simultanéité des objets dans l'espace n'est plus apperçue, die est conclue de la réciprocité de leurs perceptions! et cette réciprocilé elle-même n'est pas donnée par une perception, puisque toutes nos perceptions sont
successives; elle est donnée à priori par on concept, qui seal rend possible notre image du monde visible t . . . Tout cela est tellement étrange que je n'oserais pas afOrmer bien comprendre Kant ici; mais si je le comprends mal., si Kant admet l'appcrccption simultanée des couleurs ou des résistances, Kant n'existe plus. Toute la nécessité de son système est là , dans la négation de l'apperception simultanée. Admettez seulement l'apperceptiou simollanée des couleurs : 1** l'espace, 2" la synthèse des phénomènes dans l'espace deviennent immédiatement possibles à posteriori et la moitié du système croule par sa base.
L'opinion que j'attribue à Kant lui appartient donc nécessairement, sinon évidemment ; mais elle lui appartient des deux manières. Kant, il est vrai, parle quelquefois d'apperception simultanée, vous y trouverez des propositions comme celle-ci : Tapperçois à la fois un ou plusieurs pMnomàrtcs; mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas dans ces propositions de l'apperception sensible, il s'agit de l'apperception transcendantale qui n'a lieu que dans la pensée, qu'autant que je pense, c'est-à-dire qu'autant que j'unis à jo/iori, et d'après un modèle qui n'est qu'en moi, la perception isolée actuelle avec une perception passée et rappelée par la mémoire.
Depuis, Kant, Dugald-Steward et M. Cousin ont enseigné la même doctrine ; mais chez ces deux philosophes il n'est bien évidemment plus question de rappcrccpliou tout entière, il est question seulement de Tappréhensiou. A ce point de vue restreint la proposition est plus vraie peut-être, mais elle est toujours fausse et nous conduirait toujours, si nous l'admettions, au même résultat : il faudrait toujours en revenir aux catégories de Kant. Qui sait même si l'opinion de Kant n'était pas au fond tout simplement celle de Dngald-S4eward ? Voici le passage du philosophe écossais :
« Avons-nous la faculté de faire attention à plus d'une chose dans un seul » et même instant? ou en d'autres termes : pouvons-nous en un seul et n même instant faire attention à plusieurs objets, tels qu'il soit en notre » pouvoir de faire attention à chacun d'eux séparément. »
Dugald-Stewart penche pour la négative: « Toutefois, dit-il, sur une » question de cette nature, qui ne peut être décidée par aucune expérience ■ directe, je ne prétends point prononcer avec assurance. » — Comment Dugald-Stewart peut-il dire que cette question ne peut être décidée par aucune expérience directe? le plus simple regard jeté sur la nature la résout tout de suite. Mais ne nous arrêtons pas maintenant à discuter cette affirmation.
Un objet est devant moi : « L'àme, continue Dugald-Stewart, a-t-elle la » perception de la flgure entière de cet objet tout à la fois, ou bien • cette perception totale est-elle le résultat des perceptions partielles et » successives des différents points qui composent le contour de cette flgure?
390 UISTOIRB DB L'iNTELLItiBNCK.
« Les principeu déjà posés me condaisent à penser qae l'esprit doit aToir
• en uu senl et même instant la perception de tons les points qui composent » le contour de la flgure, en supposant, comme cela est entendu, que tout
• ce contour se peigne sur la rétine au même instant. La raison en est ■ que la perception, semblable en cela à la conscience, est ane opération « inTolontaire. Cependant comme Tœil voit chaque point du contour selon » une direction différente de celle de tous les autres points, chacun d'eux » est pour Tesprit un objet d'attention unique, aussi distinct que s'il était » séparé de tout autre par un interralle ou espace vacant. Si donc la doc-
• trine précédemment admise est juste, l'esprit ne peut accorder son atten- » tion qu'à un seul de ces points à la fois; et comme la perception de la » figure entière de l'objet suppose la connaissance de la situation relative
• des différents points, nous sommes forcés d'en conclure que la percep- » tion de la figure par l'œil est le résultat d'un grand nombre de différents » actes d'attention ; mais ces actes s'eiécutent avec tant de rapidité, que,
• par rapport à nous, l'effet ne diffère en rien de ce qu'il serait si la per-
• ception de la figure était instantanée. •• [PhiLdel'espr.hum., I^'v., ch.2.) Voici maintenant le passage du philosophe français : « M. Dugald-
» Stev^art a montré solidement, selon nous, que I'obil ne se fixe jamais sur » plusieurs points d'une surface d'une manière précise, mais sur un point
• indéfini et presque indivisible. H parait de même certain que l'esprit ne
• se fixe jamais sur deux objets à la fois. Quand nous comparons, les denx » termes du rapport ne sont pas simultanément sous les yeux de Tesprit: il » en apperçoit un, et la mémoire lui rappelle l'autre. Il n'y a pas d'argu- » ment pour prouver cela : c'est un fait d'observation; mais si le fait est vrai, » la comparaison suppose la mémoire. i»(i/i5^c?eZfljp^ë/.7wot/.,l*'v.,Ieç. 15')
Ajoutons, pour compléter cette note, que personne aujourd'hui, soit parmi les philosophes, soit parmi le peuple, n'admet encore rappercepiion simultanée des faits successifs. Nous sommes assurément le premier qui ayons osé dire une chose pourtant bien simple : que dans un changement apperçu, le phénomène qui finit et celui qui commence sont apperçus à la fois, en même temps ; qu'ils sont un instant présents sous le regard : l'instant même du changement. Le présent et le passé ne sont certainement jamais apperçus en même temps; mais cela qui devient, ou plutôt, cela qui s'en va le passé et cela qui devient le présent sont toujours apperçus à la fois, simultanément.
( 19) P. 66. — Mais si c'est là la seule raison qui puisse^ pour ainsi dire^ justifier l'erreur de Kant^ ce n'est pas la seule qui l'explique : Kant avait besoin de nier Vapperception simultanée pour démontrer son système.. ..
Quatre raisons principales paraissent avoir motivé chez Kant et chez les
N0TE8 BT ÉCLAIRGISSEMENTS) LIT. I. 391
autres philosophes cetfe grande hypothèse de (a raison pure : t* rimpossibilité prétendue de montrer à posteriori , c'est*à-dire apperceptivement , l'origine des idées d'espace^ de temps^ de substance eiûe cause; autrement dit, la réalité sur laquelle ces idées ont pu être acquises; — 2* l'impossibilité prétendue d'expliquer à posteriori , c'est-à-dire apperceptiTement , la formation des idées générales, Y. G. , de cercle , de triangle , de carré , de ligne droite^ etc., telles que la géométrie les considère et s'en sert ; — 5* la nécessité logique embarrassante — quand, pour la comprendre, on se place au point de vue de la nécessité réelle, absolue — de certaines conceptions, de certains principes , par exemple, la nécessité des axiomes mathématiques ; — 4** enGn la successiviié prétendue nécessaire et réelle de nos perceptions. Mais, chez Kant, cette dernière raison, après avoir motivé l'hypothèse, sert en outre à la démontrer: appuyée «ur cette base, la raison pure devient une chose nécessaire. Bien long- temps avant Kant, les philosophes avaient démontré l'impossibilité pour l'expérience de rendre compte de certaines idées, de certaines conceptions; c'était énorme déjà, il fout en convenir, mais ce n'était pas assez pour Kant : Kant, s'appuyant sur la successivité de nos perceptions, démontra que non-seulement l'expérience est impuissante à rendre compte de ces idées, de ces conceptions, mais qu'elle est impossible avant elles et sans elles. L'on voit par là quelle immense importance a dans Kant ce dernier motif de la raison pure, et l'on ne s'étonnera pas de nous le voir attaquer des premiers et avec toute la force dont nous étions capables. Les autres sont des illusions qui se dissiperont à mesure que nous en approcherons, il nous suffira de les toucher pour voir que ce n'est rien ; mais celui-ci demandait toute notre attention.
(20) P. 68. — Hume ne se trouve pas dans Vappercepiion actuelle : j'ai beau chercher, dit-il, je ne trouve en moi que des modifications^ des phénomènes, je ne trouve pas le moi.
< II y a des philosophes qui s'imaginent qu'à chaque instant nous avons » la conscience entière de ce que nous appelons notre moi ; qu'ils sentent » son existence et la continuité de cette existence. . . . Pour mon compte , » quand j'entre dans un examen attentif de ce que j'appelle moi, je tombe » toujours sur quelque perception (a) ; je rencontre toujours quelque per-
(a) Perception est ici synonyme de modification, de phénomène : Home appelle ainsi la perception , c'cst-à-dlre l'appréhension d'un phénomène déterminé, Y, G., l'appréhension de telle ou telle odenr, l'appréhension de tel ou tel son, etc. C'est toujours la confusion, indiquée dans la note 17, p. 383, de la modification avec la sensation, et de la sensation avec la perception. Si, quelques mots plus bas, le lecteur était surpris de voir Hume se donner tant de peine pour choisir si mal ses exemples, il trouverait
392 uiSTOiRK DK l'intelligence.
ception de chaud, de froid, de bien, de mal, de peine, déplaisir; je ne me trouve jamais fide de perceptions et je ne puis rien observer que des perceptions. Quand mes perceptions m*al>andonnent , comme il arrive quelquefois dans un profond sommeil, je ne me sens plus, et Ton peut dire avec vérité que je n'existe point. . . Si quelqu'un , réfléchissant sur luimême sérieusement et sans préjugés, trouve qu'il a de lui-même une notion différente, je dois confesser qu'il m'est impossible de raisonner avec lui. Il peut avoir raison ; il peut trouver en lui quelque chose de simple et d'identique qu'il appelle lui-même, mais je suis certain qu'il n'y a rien de tel en moi. . . . Les hommes ne sont rien pour eux-mêmes qu'une collection de différentes perceptions qui se succèdent avec une rapidité ineoBcevaUe. . . .
« L'esprit est une espèce de théâtre où chaque perception fait son apparition, passe et repasse dans un contiuuel changement. ... et que cette métaphore de théâtre ne nous abuse pas ; c'est la succession de nos perceptions qui constitue notre esprit, et nous n'avons aucune perception du théâtre où ces scènes sont représentées. »
(Hume, Traité de la nature humaine, — Voyez aussi M. Cousih, Histoire de la philosophie moderne, cours de 1815-16, leçon X.)
Cette opinion de Hume sur le moi ne se trouve pas dans ses Essais^ ouvrage postérieur au Traité de la nature humaine et qui n'en est qu'uoe édition nouvelle. Hume a-t-il compris tout ce qu'il y a d'étrange à dire que le moi ne s'apperçoit pas lui-même, qu'il n'apperçoit que ses manières d'être ? a-t-il vu les conséquences qui sortent d'un pareil principe ; celle que Kanl devait eu tirer plus tard? et celles, bien autrement à redouter pour un principe, qui sortent de cette première déduction ? ou bien a-t-il tout simplement reculé devant la crainte qui déjà lui faisait mettre sur la première page du Traité de la nature humaine cette phrase de Tacite : Rara temporum félicitas uhi sentire quœ velis et quœ sentias dicere licet? Quoi qu'il en soit, celte opinion de Hume sur le moi est devenue depuis la pensée de presque tous les philosophes.
l'explication de cela dans la même confasion. L'exemple étant un fait dans lequel doit se montrer mieux que dans tout autre la théorie h laquelle il vient prêter son appui, Hume cherche ses exemples parmi des phénomènes visiblement accompagnés de la sensation , par conséquent parmi des phénomènes qui puissent être dits, sans contestation, des sensations, des perceptions. La couleur, le son, l'odeur, sont ii peine sentis ; mais parlezmoi du chaud, du froid, pour être sentis comme il faut.