LIVRE DEUXIÈME
CilAPlTKE 1".
(1) P. 79. — J'apperçois en ce moment tme muUUude de choses.
Ce sont CCS choses ainsi simplement apperçues toutes à la fois et passivement queLeibnitz appelle des perceptions ; mais cette dénomination ne leur convient, si Ton prend leverbei^ercet^otr dans sa signification vulgaire, qu'autant qu'elles sont appréhendées (voyez dansle dictionnaire del'Académie les mots percevoir et appréhension),, et, si on le prend dans le sens plus philosophique et plus vrai qu'indique son étymologie (per-capere prendre parfaitement , complètement, absolument), qu'autant qu'elles sont prises et reproduites dans le moi appercevant ou l'intelligence, c'est-à-dire quand elles sont devenues des idées pures, des souvenirs. C'est bien un peu là, d'ailleurs, la pensée de Leibnitz pour qui le monde apperçu, ce monde qui, dans ce moment, pose là vivant sous mon regard, est déjà la reproduction, l'image d'un autre monde (voyez liv. I, § V). Mais ce monde prétendu n'existe pas, c'est une illusion de l'imagination, une chimère; le seul monde réel c'est celui qui pose là sous moii regard, c'est le monde apperçu , et c'est ce monde qui va passer dans le moi appercevant et devenir rintelligence.
(2) P. 89. — Mais le m^nde apperçu vient-il à changer, un fait nouveau se produit-il ; alors j'interromps subitement mon travail^ ma méditation, ma rêverie,, mon sommeil, pour fixer Vapperception sur le phénomène qui se produit afin de reconnaître ce phénomène et de le juger, et ce n'est qu'après ce jugement que je reprends, sHl y a lieu et si le phénomène a été jugé sans importance, mon travail interrompu, ma méditation subitement abandonnée ou mon sommeil brisé,
« Il est un phénomène du sommeil que tout le monde doit avoir
• observé : souvent, malgré l'état d'impassibilité et d'atonie momentanée
» dans lequel se trouve notre âme, on éprouve une espèce de pressentiment
» qui semble procéder d'un instinct qui ne sommeillerait jamais en nous.
» Ce pressentiment nous avertit de nous réveiller, soit parce qu'il est telle
» ou telle heure, soit parce qu'un bruit léger que nos sens ont perçu sans
» que nous en ayons eu une révélation bien claire a retenti dans notre
» appartement ; ce fut par une prévision de ce genre qu'un matin Abcl se
» réveilla »
(i)K BàLZAC, La dernière fée, XIII.)
394 HISTOIRE DK l'intelligence.
« De même que le tison qui reprend, tenait en réserve quelque étincelle » cachée, de même l'homme qui retrouve le plein et entier exercice de ses
• facultés, non-seulement les conservait, mais, qui plus est, les exerçait en-
• coro, quoiqu'à un degré insaisissable pour un témoin extérieur, dans ces » instants de langueur où elles semblaient anéanties. »
(M. CBiBHA, du Sommeil^ p. 29.)
(3) P. 104. — Non Je ne mange pas du pigeon rôti.
« Un jour qu'il (M. Jacques Manduyt) me donnait à diner chez le Loin- » tier du directoire, sur la terrasse des Tuileries : — Voici qui mérite » attention, me dit-il quand il fut arrivé au troisième ou quatrième cba- » pitre de la carte. J'écoulais de toutes mes oreilles, parce que c'était le » moment où il avait coutume de développer devant moi tontes les ri- » chesses de son érudition ou de sa mémoire.
» — Manges-tu du pigeon rôti? — reprit-il en consultant ma pensée
• d'un regard scrutateur.
• Je ne sais quel effet aurait produit sur vous une pareille question^ ce
• qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut pour moi Tobjet d'une de ces opé- » rations de l'esprit qui s'exécutent spontanément, mais d'une manière » très-logique, dans l'intelligence, et qui la tiennent comme suspendue un » moment sur un nouvel abime qu'elle vient de découvrir dans le monde
• moral.
• ^on, je ne mange pas du pigeon rôti.
» Je ne me souviens pas d'avoir mangé du pigeon rôti. » Pourquoi n(^ mangerais-je pas du pigeon rôti si on en servait maintenant? >• Quel mal y a-t-il à manger du pigeon rôti?
•» De cet enchaînement de pensées je ne livrai à M. Mauduyt que la so\u- » lion inalcrielle du problème. Je restai indécis sur les motifs déterminants
• de ma réponse, ou plutôt je n'essayai pas même de les débrouiller.
» — Non, Monsieur, répondis-je à M. Mauduyt en rougissant un peu, je » ne mange pas de pigeon.
» — Alors, continua-t-il avec une intention marquée de m'embarrasser, » nous pourrons nous faire servir, si cela te convient mieux, un salmis » d'hirondelles ou une brochette de moineaux.
» — Eh ! qui s'est jamais avisé, m'écriai -je, de manger des moineaux à •» la brochette et des hirondelles en salmis ?
» — Ce n'est pas l'usage, continua M. Mauduyt, quoique la chair de ces » petits animaux soit fine, délicate, exquise et d'une facile digestion. Mais » tu ne m'as pas dit si cette répugnance te vient du défaut d'habitude, ou » si elle est systématique. —
" Puis il se retourna du côté du garçon qui nous servait, et lui demanda, » sans m'interroger davantage, la moitié d'une poularde au cresson.
» — C'est ce que j'ignore enlièrement, répartis-je, car je n'y ai jamais ■ réfléctii. Ce n'est peut-être qu'uu caprice.
» — Voilà ce qui te trompe, dit-il. Le caprice est une explication bonne » pour les esprits paresseux qui ne prennent pas la peine de chercher en » eux-mêmes une explication plus rationnelle de leurs choix et de leurs » résolutions. L'arbitre de l'homme ne s'arrête jamais à un dessein sans y « être porté par quelque mou?ement qui lui est propre et qui résulte, ou » de son instinct naturel, ou de Tinstinct auxiliaire que lui a fait son édu- » cation, on de l'empire d'un raisonnement occulte qui s'est développé en A lui à son insu, mais dont il retroaverait, en s'étudiant soigneusement, » les principes et les corollaires.^
» — Cela est probable, répondis-jetont haut; — mais, ajoutais-je en » moi-même, Toilà bien de la philosophie à propos de l'usage de manger » dn pigeon !
* — Cela est si probable que cela est sûr. Le pigeon, l'hirondelle et le » moinean sont les hôtes volontaires de la maison de l'homme. On croirait
* que la nature les a produits tout exprès pour entretenir dans sa pensée » le souvenir de son premier état, et pour ne pas lui laisser perdre de vue » ses anciens rapports avec le reste du monde créé. Us ne sont pas ses » vassaux par droit de conquête; seulement ils aiment à vivre dans les » bâtiments qu'il a édifiés, et y accourent à i'envi comme s'ils étaient faits » pour eux. Ils l'enchantent des grâces variées de leur vol, de leurs chants » et de leurs couleurs, car le pigeon plane avec élégance et avec noblesse, » il roucoule tendrement, il déploie au soleil les richesses de sa robe nuée » de mille reflets, il reproduit tous les jours sous nos yeux ces miracles » d'amour et d'inconsolable constance dont les poètes sont obligés de lui » emprunter le modèle L'hirondelle, au vêtement plus sévère, comme il n convient à une exilée, file, s'égare et disparait dans l'air. Elle va au loin
* pour nous préparer à la perdre, elle vient de loin pour nous consoler » par l'idée de la revoir. Elle ne sait que susurrer et se plaindre, et son » murmure inquiet ressemble à des pleurs , parce qu'elle a le soin d'une » famille. Tu sais de quels enseignements elle est chargée pour nous : elle » annonce la pluie, elle annonce le beau temps, elle annonce le deuil de n l'année, elle annonce le retour de la bonne saison ; elle porte 3ur ses ^ ailes noires le calendrier du laboureur. C'est elle qui apprit à nos pères » l'art de l'architecture rustique; c'est elle qui apprend à nos filles les sol- » licitudes et les joies de la maternité. Le moineau habillé comme un » simple paysan pauvre, mais robuste, de bonne humeur, et tout dispos
* pour une fête, le moineau, vif, indiscret, curieux, pétulant et bouffon, » vole, sautille, bondit au milieu de nos troupeaux et de nos enftints. Il » babille, il jargonne, il siffle, il porte partout la gaieté. Libre habitant du » toit domestique, où il paie sa bienvenac en plaisirs, on lui doit tout ce
396 HISTOIRE Di l'imtelligekce.
■ qa'il dérobe, on lui donne tout ce qu'il demande, et il le sait si bien qa'il
• ne manque jamais, quand la neige coutto la terre où dorment les
• semences que nous lui avous confiées, de venir frapper du bec, avec dq
■ air résolu, à la vitre de la salie à manger, pour réclamer les miettes do
■ festin. En vérité, n'imagines-tu pas que le premier bomme qui fit servir » sur sa table le pigeon de ses tourelles, l'birondelle de ses corniches et le
• moineau de ses murailles, viola outrageusement les saintes lois de Tbos-
■ pitalité?
» — Je sais maintenant, lui répondis-je, pourquoi je ne mange point de » pigeons, d'hirondelles ni de moineaux ; et je tiens que c'est un crime qui
• prend place tout de suite après celui de l'anthropophage l . . . »
(Charles Nodibb, AT. de La Mettrie ou les superstitions.)
(4) P. HO. — -Si je voulais défendre cette opinion, je pourrais le faire par des raisons qui étonneraient peut-être, mais je ne parviendrais pas à la démontrer ; par conséquent je me contente de dire :je ne scùs pas, et de crier à la science de mon temps : science^ sur ce point tu ne sais rien non plus.
Non, je ne veux pas défendre cette opinion parce que S. Augustin l'a rétractée et que l'Église, sans la condamner peut'^re absolnment, admet, je crois, l'opinion contraire; mais surtout parce que c'est une hypothèse et que je n'en veux point faire. Mais, sans vouloir la défendre, je puis citer ici deux passages admirables dans lesquels cette opinion vient pour ainsi dire de se produire, et qui certaiDcnient sont dignes de l'attention des philosophes.
J. « Toute organisation matérielle ou spirituelle passe par trois phases » distinctes : — dans la première, les éléments dont elle doit se former » s'élaborent sourdement et s'entassent pêle-mêle comme une masse iudi- » geste; c'est ce que j'appelle son .9 //;?cr(^/i5me; — dans la seconde, ils se » marquent de plus en plus de leurs caractères particuliers et, pour se » mieux distinguer, ils s'opposent les uns aux autres; c'est ce que j'appelle » %on individualisme ; — dans la troisième, ils se rapprochent, se com- » binent et s'harmonisent; c'est ce que j'appelle son synlhétisîne {a).
» L'Ame, étant une organisation spirituelle, traverse, par cela même, » ces trois périodes successives. — Au début, les propriétés diverses dont » elle est douée forment un ensemble indistinct, qui contient déjà ce qui » un jour sera telle ou telle facullé, mais dans lequel ces facultés elles-
[n] L'auteur a démontré cette loi de toute organisation dans ses Leçons de philosophie sociale, 'ic leçon.
» mêmes ne se découTrent pas encore. — Plus tard, le chaos se débrouille; » les germes éclatent et s'épanouissent, chacon pour son compte propre » et même aux dépens les uns des autres ; nous reconnaissons alors et » nommons la sensibilité, l'intelligence, la foi, la folonté, l'actiTité et nous » assistons aux combats qu'elles se livrent. — Enfin un moment vient, qui » accorde en les renfermant dans leurs limites respectiires et en assignant » à cliacune d'elles son rôle et sa fonction dans l'œuyre commune, ces » puissances rivales qui alors se comprennent, se concertent et constituent
> un harmonieux système qu'elles n'auront plus qu'à maintenir.
» Mais où trouver dans la vie de l'àme et comment déterminer ces trois
> âges? où poser les limites entre lesquelles chacun d'eux se déroule? » s'ouvrent-ils avec notre existence terrestre pour se fermer avec elle? ou » bien n'en découvrirons -nous l'origine et la fin qu'en remontant, d'une » part, au-delà du berceau, qu'en descendant, de l'autre, au-delà de la
> tombe?
> C'est une hypothèse dans laquelle l'imagination se complairait assez
> que celle d'une triple existence correspondant à cette triple période de » nos développements successifs; on aimerait à voir l'àme amasser et » entasser confusément dans une vie antérieure les matériaux qu'elle » analyserait et distinguerait dans celle-ci, pour les mettre en harmonie » dans une existence ultérieure et définitive. Mais les faits se prétent-ils » à ce poétique arrangement ? »
» 1" — Pour ce qui est de notre syncrétisme, ne le peut-on point, sans » sortir du présent, reconnaître dans cette existence équivoque, indécise, » rudimentaire, par laquelle l'homme commence, quand avant de naître » ou déjà né il recueille et couve, en lui, sans songer à les distinguer » encore, les principes nécessaires à la vie qu'il s'apprête à vivre?
» L'argument sur lequel les philosophes anciens appuyaient la croyance » à une existence antérieure ne soutient pas l'examen; la vie actuelle ne
* leur paraissant point rendre compte des misères qu'y souffre le juste,
> des avantages dont y jouit le méchant, ils s'expliquaient ces anomalies
* parles mérites et les démérites de cette existence préalable; mais ce » n'était !à qu'une anomalie de plus. Qu'est-ce qu'un châtiment sans la
> conscience d'une faute? qu'est-ce qu'une couronne sans le souvenir
> d'un combat?
» Ce Qm MB SBMBLEBAIT PLÀIDBB UN PEU PLUS SÊBIBUSEMETIT Elf PAVEUR DB » CETTE DOCTBINE, C'BST LA PAClLrTB AVEC LAQUELLE l'aHE SE PAIT, ICI-DAS, A » l'organisme auquel elle est liée et avec lequel on la DIBAIT FAMILIABISÉE * DB LONGUE MAIN PAR UN COMMERCE TEL QUEL AVEC QUELQUE ORGANISATION ANA- » LOGLE;Cë sont ces instincts, comme If OUS LES APPELONS, QUI SEMBLENT DEVANCER « l'expérience et qui n'en SERAIENT ALORS QUE LE BBSDLTAT; CES PRÊDISPOSI- > TIONS A CERTAINES QUALITÉS, A CERTAINS DÉFAUTS, A CERTAINS EXERCICES, QUE
398 iiiSTOinB DR l'intklligence.
nous lUBIORS GORTBACTBIS DANS d'aUTBBS CONDITIONS ; ET ENFIN CBS BBUSQDB8 0ÉNÉBALI8ATJ0NS, CBS INDUCTIONS BiPIDES QUE NOUS APPELONS NOTIONS A PBIO- BI , FAUTE D'ASSISTEE A LBUB NAISSANCE ET QUI ALOBS NE SEBAIKNT PLUS QUE
DES BESsouvENiBS. MaUquî oserait dire ce que peut ou ue peut point, dans les cooditioos mystérieuses où il est placé, le principe de la YÎe; qui fera la part des provisions dont il est muni pour le voyage? pourquoi ne pas admettre ce que, sans quitter le terrain de la science, je ne craindrais pas d'appeler la prédestination ? pourquoi n'apporterions-nous pas en naissant cette vertu pour la conserver, ce vice pour le combattre, ce talent pour le cultiver?
» 2* — La période analytique, l'individualisme répondrait parfaitement au reste de la fie ; une fois sorti de cette première phase où le moi s'ignore et par cela même reste en paii avec tout ce qui l'entoure, l'homme u'entre-t-il pas, pour n'en plus sortir qu'à la mort, dans une ère de distinction, d'opposition, d'antagonisme? Qu'est-ce que notre existence terrestre, sinon un éternel combat?
» Et ce n'est point là une situation accidentelle, transitoire; c'est un état constant, résultant de la nature même des choses, et de ce que nous avons à faire en ce monde. Car l'âme a sa destinée.... et cette destinée ne peut s'accomplir qu'à ce prix. » Quelle est en effet notre destinée sur la terre? n'est-ce pas notre perfectionnement moral?.... « Orseperfectiouner moralement, n'est-ce pas distinguer, dégager de plus en plus l'esprit de la matière? n'est-ce pas combattre et yaincre, autant qu'il est en uous, les tendances qui nous détournent du bien et nous poussent an » mal?
• 5"— Accomplir la loi morale, telle est la destinée de l'âme ici-bas. » Mais quand la vie s'est épuisée pour elle dans Tobservalion ou la viola- » tien de sa loi, n'a-t-elle plus rien ni à espérer, ni à craindre? Que le corps, » qui se compose de parties moiiientauément rapprochées les unes des » autres, périsse par la séparation de ces parties, c'est un effet inévitable » de raclion constante des forces naturelles sur tout ce qui est matérielle- >• ment organisé; le principe qui sent, pense, croit, veut et agit, échappe, » par sa simplicité, à cette cause de destruction. L'âme par sa nature peut » survivre au corps; lui survit-elle?
•• L'argument tiré des désordres que la vie actuelle nous présente, argu- » meut sans valeur lorsqu'il s'agit d'établir avec lui une existence anté- » rieure, est tout-puissant, au contraire, si on l'invoque à l'appui de la » croyance à une existence ultérieure. La raison unit à l'idée de vertu celle » de mérite, à l'idée de crime celle de démérite; elle veut que le mérite » soit récompensé, le démérite puni ; et puisqu'il n'en est pas ainsi en ce » monde, il faut bien que dans un autre les rapports légitimes des idées et • des choses soient rétablis. — Nous concevons un état de perfection relative
» auquel l'âme peut et par conséquent doit atteindre; la vie actuelle ne » nous donnant point toutes les conditions nécessaires à la réalisation de » ce type moral, une vie meilleure nous les donnera. — Pourquoi ce désir » ardent, insatiable d'une félicité sans bornes, sans mélange, si cette féli- » cité n'est pas réservée, comme à l'athlète sa palme, à qui aura su la
* conquérir?.... etc.
» Admettons donc cette phase suprême et déflnitive où notre existence » se complétera et se couronnera ; où toutes nos tendances obtiendront » leur satisfaction légitime; où se consommera l'alliance, vainement » désirée en ce monde, du bonheur et de la vertu. »
(M. A. Charma, Cours complet de philosophie, XYI, p. 58.)
Quelle lumineuse et belle image de la vie ! avec cette hyppothèse tout se comprend, tout est clair, la vie tout entière se révèle.
II. « Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant c'est procéder » contre les lois mêmes de la nature, Tenfance n'est-elle pas chez l'homme » un état mystérieux et plein de prodiges inexpliqués? D'où vient l'enfant? » avant de se former dans le sein de sa mère, n'avait-il pas une existence
• quelconque dans le sein impénétrable de la divinité? La parcelle de vie » qui l'anime ne vient-elle pas du monde inconnu où elle doit retourner? » Ce développement si rapide de l'âme humaine dans nos premières années, » ce passage étrange d'un état qui ressemble au chaos, à un état de com- » préhension et de sociabilité, ces premières notions du langage, ce travail
* incompréhensible de l'esprit qui apprend à donner un nom, non pas » seulement aux objets extérieurs, mais à Faction, à la pensée, au senti- » ment ; tout cela tient au miracle de la vie, et je ne sache pas que per- » sonne l'ait expliqué. J'ai toujours été émerveillée du premier verbe que
• j'ai entendu prononcer aux petits enfants. Je comprends que le substani> tif leur soit enseigné, mais les verbes, et surtout ceux qui expriment des » affections I La première fois qu'un enfant sait dire à sa mère qu'il l'aime, » par exemple, n'est-ce pas comme une révélation supérieure qu'il reçoit et » qu'il exprime (a)? le monde où flotte cet esprit en travail ne peut lui avoir
(a) L'on peut, je crois, rendre raison de ce qui étonne ici Madame Sand, mais l'on aura par I2i tout simplement reculé la difficulté qu'elle indique, on ne l'aura pas résolue. Pour qu'un homme puisse apprendre une langue li un autre homme, une condition est absolument nécessaire; c'est qu'il y ait entre ces deux hommes une langue commune. Nous apprenons le grec, le latin, l'italien, etc., parce que entre nous et le maître qui nous apprend ces langues, existe une langue commune : le français. Mais entre le père et l'enfant qui vient de naître quelle langue existe-t^ii, au moyen de laquelle le père peut apprendre à son fils sa propre langue? Le langage naturel, répond-
400 HISTOIRK DB L* INTELLIGENCE.
» donné encore aucune notion distincte des fonctions de l'âme. Jasque-là » il n'a fécu que par les besoins, et l'éclosion de son intelligence ne s'est
> faite que par les sens. Il ?oit^ il veut toucher, goûter, et tous ces objets » extérieurs dont, pour la plupart, il ignore l'usage, et ne peut comprendre
> ni la cause ni l'effet, doivent passer d'abord deyant loi conraie une vision
> éoigmatique. Là commence le travail intérieur. L'imagination se remplit » de ces objets; l'enfant rêve dans le sommeil, et il rêve aussi sans donte » quand il ne dort point. Du moins il ne sait pas, pendant long-teropsja
> différence de l'état de veille à l'état de sommeil. Qui peut dire pourquoi
> un objet nouveau l'égaie ou l'effraie? qui lui inspire la notion vagnedo
> beau et du laid? une fleur, un petit oiseau ne lui font jamais peur; un « masque difforme, un animal bruyant l'épouvantent. Il faut donc qu'en
> frappant ses sens, cet objet de sympathie ou de répulsiou révèle à son » entendement quelqu'idée de confiance ou de terreur qu'on n'a pu lui
* enseigner ; car cette attraction et cette répugnance se manifestent déjà chez » l'enfant qui n'entend pas encore le langage humain. Il y a donc chez loi
> quelque chose d'antérieur à toutes les notions que l'éducation peut lui
* donner. Et c'est là le mystère qui tient à l'essence de la vie dans l'homme. » — L'enfant vit tout naturellement dans un milieu, pour ainsi dire surna- » turel, ou tout est prodige en lui et où tout ce qui est en dehors de lui
* doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. «
(Geobgb Sand, Histoire de ma vie^ 2« p., ch. I.)
Tout ce passage est admirable; la dernière phrase surtout est digne de remarque. Cette phrase ne convient pas seulement à l'enfant, elle convient
on, et c'est bien; mais ce langage, où l'enfant l'a-t-il appris? où l'enfant a-t-il appris Il associer tel cri bien caractérisé, bien déterminé avec la douleur, et k reconnaître la douleur dans ce cri? où l'enfant a-t-il appris îi traduire le plaisir de l'âme par le sourire du visage, et à reconnaître, dans cette variabilité passagère des traits de la figure, le contentement intérieur? Nulle part, assurément; et quand pliant ses petites mains autour du cou de sa mère et l'embrassant, il lui dit, dans la seule langue qu'il parle encore, qu'il l'aime, n'est-ce pas en effet une sorte de révélation supérieure qu'il reçoit et qu'il exprime ? Dire que cela se fait naturellement, c'est dire une niaiserie. Une chose, je l'ai déjà dit, nous devient naturelle par l'habitude; je parle aujourd'hui le français naturellement, et, dans une foule de cas la conception qui amène sur mes lèvres un mot, une proposition, est tout aussi obscure, tout aussi c<>nfuse et tout aussi peu apperçue que l'est celle qui associe à tel sentfment intérieur tel signe appelé naturel. Et c'est k tel point que si je n'avais, pour me renseigner sur la manière dont j'ai appris cette langue, le témoignage des personnes qui me l'ont apprise, et mon observation journalière sur la manière dont tous les enfants l'apprennent, je croirais que chez moi le français est une chose naturelle, non apprise.
(Cf. M. JoDFFROY, son article sur les sifines, dans les Nouveaux mélanges philosophique f(.)
NOTES BT ]fiC(.ÀlRCISSBHBIfTS, LIY. II. 404
à rbomme dans tous les âges de la Tîe : rhomme ?it toujours dans un roilieu, pour ainsi dire, surnaturel, où tout est prodige en loi et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. Sans doute l'enfant vit davantage dans ce milieu surnaturel, mais l'homme n'en sort jamais complètement: la ?ie actuelle, quelle qu'elle soit, ne saurait jamais nous arracher entièrement à ce souTenir ineffable que nous semblons apporter ici-bas d'un monde déjà traversé.
(5) P. 153. — J'arrive au jugement de la théorie philosophique admise aujourd'hui par tout le monde sur la question qui nous occupe.
Je puis bien parler ainsi ; je puis bien dire tout le monde : M. Charma est, en effet, le seul philosophe dont la pensée, visiblement peu satisfaite de cette théorie, me parait l'abandonner dans un passage de son Essai sur le langage et jeter, pour la première fois, les fondements de la théorie qu'on vient de lire. Quoi qu'il en soit, et quelle que soit la valeur de cette théorie, c'est en lisant le passage dont je parle que l'idée m'en est venue, et je puis bien dire qu'elle est une inspiration de la pensée qui s'y trouve émise et développée. Je veux mettre le lecteur à même de juger si j'ai bien ou mal interprété cette pensée : si je l'ai continuée, agrandie, démontrée, peutêtre un peu rectifiée; ou si, tout simplement , je ne l'ai pas mal comprise, mal interprétée, amoindrie et faussée. Voici le passage en question.
« ^os idées individuelles et nos idées abstraites ou générales échangent » donc de distance en distance, dans le mouvement régulier ou capricieux » du langage, leurs symboles et leurs masques. Mais est-ce l'idée générale » et abstraite qui d'abord se donne les signes dont elle se revêt pour les » prêter ensuite à l'idée individuelle ? ou, au contraire, est-ce l'idée indi-
> viduelle qui la première se nomme et compose son vocabulaire auquel » ridée générale et l'idée abstraite viennent puiser pour se nommer à leur » tour ?
* Les deux solutions contradictoires que provoque cette question ont été
> proposées et soutenues l'une et l'autre par de spécieuses raisons. — Le
> langage, disent ceux qui accordent la priorité au qualificatif individuel,
> suit nécessairement, dans sa formation progressive, la marche de la » pensée ; or, l'intelligence étudie avant tout et connaît le concret ; la
> nature ne présente à l'observation passive du premier âge que des indi-
> vidus; nos premières idées ne peuvent être que des idées particulières ; » noà premiers noms sont donc des noms indifiduels. Ceux qui font naître » l'individuel après le général nous montrent l'esprit humain débutant dans
> ses conceptions par de vagues généralités, et s'élevaot peu à peu à des no- * lions précises et individuelles, soumis qu'il est, en cela comme en toute » chose, à la loi même de la vie qui, partout où elle se produit^ part do In
402 IIIITOIEI De L'iKTItUGMCI.
plus coafùte indétermination et 8*aTance pas à pas ?eiii la forme la plus distincte et la mienx déterminée; à cette considération empruntée aux conditions même de l'existence et de ses défdoppements, ils joignent une observation d'un grand poids : tous les noms propres offrent à la science étymologique une signification commune : Eve, c'est la vie; la BihU, c'est le livre; Homère, c'est l'aveugle ou l'otage. — Il y a, selon nous, dans ces deux solutions, étroites et incomplètes Tune et l'autre, les éléments d'une compréfaensive et complète solution. » Que l'intelligence débute par le concret, qu'elle se représente à rorigine les êtres tels que la nature les lui offre, c'est un fait qui brille d'une égale évidence aux yeux de l'expérience et du raisonnement : n'est-ce pas cette table, ce jouet que l'enfiint apprend d'abord à connaître ? — L'abstraction et la généralisation ne supposent-elles pas l'observation ? — La langue nommera donc avant tout les objets particuliers que perçoit l'intelligence; les premiers noms seront des noms individuels. Mais qu'est-ce réellement que l'individu pour cet âge auquel nous nous reportons ? L'esprit humain, à cette époque, ne voit-il pas beaucoup plutôt dans un objet donné les couleurs qui le confondent avec les objets analogues, que les nuances qui l'en distinguent ? et n'est-ce pas pour cela précisément que l'ignorance saisit si facilement l'élément général, la ressemblance, et si difficilement la différence, l'élément individuel ? C'est à son père assurément que cet enfant applique telle on telle dénomination; mais ce qu'il aperçoit surtout dans son père, c'est l'bomme : de là vient que pour lui tout homme un moment est son père. A ce point de vue, nos langues n'auraient d'abord que des dénominations générales. — Les signes de cette espèce et de cette date seraient donc individuels dans l'intention de celui qui les emploie, tandis qu'au fond et par leur contenu véritable ils seraient généraux. A vrai dire, il n'y a là ni généralité, ni individualité; il n'y faut voir que la matière première et commune dont plus tard, en la soumettant à des conditions diverses, nous formerons et le général et l'individuel.
» Comment ce nom vague et indéterminé, auquel l'usage viendra donner tour à tour des significations opposées ou tout au moins distinctes, se fera-t-il, selon les circonstances, ou complètement individuel, ou véritablement général? — Nous appelons rivière le courant d'eau qui passe au pied de notre village. Tant que notre existence sédentaire nous laisse ignorer les courants de même nature qui baignent d'autres terres, ce nom est et demeure le nom propre du phénomène particulier auquel nous l'appliquons; si nous l'opposons, par des comparaisons que le temps provoque, à ce lac, à ce torrent, à ce ruisseau qui ont aussi reçu de nous leurs dénominations spéciales , son caractère individuel se marque «t se prononce de plus en plus. — Cependant nos relations, en
NOTES ET ACLAIRCISSBMKNTS, LIY. II. 403
s'étendaot, amèoent à notre connaissance d'antres phénomènes du même ordre ; nous voyons bien en quoi ces phénomènes diffèrent ; mais leurs ressemblances seules nous intéressent et nous préoccupent; nous les appelons tous sans hésiter du nom qui jusque-là avait désigné plus expressément Tun d'entre eux ; d'individuel qu'il était, le qualiQcatif est devenu général. Une nouvelle transformation peut l'atteindre encore, et de général nous le verrons redevenir individuel. Cet homme qu'il nous suffit, pour nos besoins actuels, de désigner par le métier qu'il exerce, c'est le chapelier. Gomme nous n'avons affaire qu'à un des individus contenus dans l'espèce, les caractères et par conséquent le nom de l'espèce le distinguent complètement de ce qui l'avoisine et par cela même l'individualisent. Aussi long-temps toutefois que ce mot rappellera et le métier qu'il désigne plus spécialement et l'individu qui l'exerce, sa nature sera équivoque; individuel par un de ses côtés , par l'autre il restera général. Mais que le chapelier quitte son état, et que le nom qui lui en était venu lui demeure; la signification générale de celte appellation s'efface insensiblement; sa signification particulière survit seule et persiste. Ainsi, le même nom passe tour à tour et repasse de l'individu au genre et du genre à l'individu. »
(M. Cet RUA, Essai sur le langage, 2* édit., p. 94 et suiv.)
(6) P. 134. « Vous ne pouvez pas négliger la sensation de blancheur, • et réserver ou abstraire la couleur, car il ne vous reste absolument » rien. »
Tous les philosophes ne pensent pas sur ce point comme M. Cousin : « L'abstraction, dit Dugald-Steward, est la faculté qu'a l'entendement de décomposer les combinaisons qui lui sont offertes. ... de considérer séparément les .choses que nos sens nous présentent réunies. . . . Cette faculté est le fondement de la classification. « • . la classification de différents objets suppose en effet la faculté de faire attention à quelques unes de leurs qualités, à l'exclusion de toutes les autres; car il n'y a pas deux objets entre lesquels il n'existe une différence spécifique. Pour former un assemblage ou un arrangement entre diverses choses qui ne se ressemblent pas à tous égards , il faut perdre de vue les qualités qui les distinguent les unes des antres, et borner son attention à celles qui leur appartiennent en commun. . . . Sans cette faculté nous aurions été absolument incapables d'entreprendre aucune spéculation générale, et toutes nos connaissances auraient été uniquement relatives aux individus. . . . Mais quoique cette faculté soit le fondement de toute espèce de classification , elle aurait pu s'exercer, lors même que nous n*aurions connu » qu'un seul individu (Philos.de V Esprit hum., 1" vol., ch. IV, aect. I). »
404 HISTOIRE DC L INTELLIfiBNCe.
« Quand je ne cmroattraU , et que même il n'existerait dans la nature
> qu'un seul être, en sorte que je ne pourrais le comparer avec aucun » autre, mon esprit pourrait également en décomposer l'idée totale, et, par » abstraction, séparer, étudier à part, nommer chacune des idées partielles
> renfermées dans l'idée totale. [Encyclopédie au mot abstraction), * Enfin dans le Dictionnaire des Sciences philosophiques, à l'article abstraction, il n'est nullement parlé de comparaison. Le lecteur a ?u plus haut la critique de ce» théories sur l'abstraction.