CHAPITRE DEUXIÈME
(f) P. 14t. De cette manière nous serons sûrs d'avoir parcouru l'intelligence tout entière et d'avoir déterminé le nombre intégral et la place des concepts qui la constituent.
Cette manière de déterminer les différents concepts qui constituent notre intelligence peut convenir à Kant, mais elle serait détestable si elle était admise comme une loi. Quand on s'enferme ainsi dans riDtelligence,on ne trouve que ce qui est dans l'intelligence. Mais tout se trouve-t-il dans rintelligence ? et le monde ne peut-il pas contenir une' réalité synthétique qui n'y soit pas représentée^ parce que la perception , en la saisissant, l'aura , pour ainsi dire, subsumée sous un concept déjà acquis, et, par là, ramenée à une autre toute différente ? Non-seulement cela est possible, mais cela est. — Il existe dans le monde matériel, entre les phénomènes qui s'y produisent, un rapport particulier de dépendance; ce rapport n'a pas été perçu en lui-même comme il pouvait, comme il devait l'être \ a a été partout subsumé sous le concept de cause, et, par là , ramené à la causalité. Aujourd'hui les savants appellent ce rapport une loi ; l'image sous laquelle alors ils se le représenteut est infiniment meilleure, sans doute, mais ce n'çst pas encore la tienne. Voilà donc une synthèse réelle, une synthèse possible qui ne se trouve pas dans rintelligence sous sa véritable forme, par conséquent qui ne s'y trouve pas. Ce n'est pas la seule : combien d'autres rapports ont été ainsi, non pas perçus, mais subsumés sous des concepts acquis et ramenés à des rapports tout différents ! La fixation de l'apperception, ce rapport particulier , sui generis , entre le moi appercevant et l'objet appréhendé, sous quelle forme le trouvez-vous dans votre intelligence ? et la vie, c'est-à-dire, la succession des phénomènes dans le moi permanent, la trouvez-vous dans votre intelligence sous sa véritable forme? n'est-ce pas plutôt sous l'image grossière et commode d'une juxtaposition matérielle que vous l'y constatez ? et le corps humain, le monde des résistances , n'est-ce pas sous une image donnée par Tœil que TOUS le possédez, etc., etc.? Si donc vous vous enfermez dans l'intelligence
pour délermiaer le nombre vrai des concepU possibles, tous voyez tout de suite ce qui arrivera : à la place de la loi , l'iatelligence vous présentera la causalité; à la place de la fliation de l'apperception, elle vous offrira la fixalion d'un organe; à la place de la succession, la juxtaposition; à la place du corps humain, la forme humaine, etc. Kant, malgré tout son génie, n'a pas échappé à cette conséquence de sa méthode , et il est plus d'un rapport possible entre les choses qui n'est pas représenté dans la raison pure* Nous reviendrons plus tard sur ce point quand nous parlerons de la méthode synthétique, celte méthode tant vantée qui s'enferme dans l'intelligence pour y étudier la réalité, et qui n'y étudie que son ombre, et son ombre souvent défigurée, souvent faussée.
(2) P. 1 44. — Cette analyse de la raison pure, . . . pour s'être faite non pas seulement l'analyse de la raison pure de Kant, mais Vanalyse de la raison pure en général, , , .
C'est qu'eu effet la raison pure de Kant n'est qu'une des formes sous lesquelles cette grande, cette étonnante hypothèse de la ration pure, — c'està-dire, d'une raison antérieure à nos perceptions, qui en serait la condition et non le résultat, qui serait l'ordre régulateur du monde au lieu d'en être ie reflet,— pouvait se produire et s'est produite; c'est peut-être la forme la plus parfaite, ce n'est pas la seule. Par conséquent je ne devais pas m'affranchir de ces diversités que tout naturellement présente le sujet, et mon analyse de la raison pure, qui tend à une critique générale du système , devait les comprendre toutes.
(5) P. 161 . — J?M possession d^une couleur quelconque, ,,,je suis pour ainsi dire cette couleur pas à pas , appréhendant successivement , de proche en proche, toutes les parties du monde apperçu dans lesquelles je la retrouve , dont par conséquent cette couleur est Vunité, et bientôt j'arrive à saisir à la fois toutes ces parties.
Par ct^ parties j'entends sans doute le minimum visibile, cet objet un de l'attention^ comme dit Dugald-Steward. Mais qu'est-ce que c'est que ce minimum visibileP Gardez-vous de le chercher par la pensée, car vous ne trouveriez par là que le minimum conceptibUe, Le minimum visibile est une chose bien réelle ; mais si vous voulez en avoir une idée vraie, cherchez-le par la vue : c'est une couledb sans étendue possédant malgbé cela uns
GRANDEUR DÉTEUSIINÉE BIEN BÉELLB. (VoyCZ Ch. III, 2' D., § III.)
Ajoutons, pour compléter notre définition du minimum visibile, que la partie visible, saisie à un moment donné, comme unité, par l'appréhension, n'est pas toujours, pour cela, un minimum visibile ; ce peut être au contraire une assez grande étendue (Toyez ch. III, 2* D., J II, l'Apprébtnsio»
406 niSTOIRl DS LWBLLIGRMCfi.
do point) , leulement dans ce cas la couleur saisie n'est pas saisie dans ss totalité synthétique, elle est saisie tout simplement dans la couleur simple qui fait l'unité de cette multitude.
Ce que nous venons de dire du minimum visibile, dites-le du minimum tangibile, du minimum tactile, car c'est tout-à-fait la même chose.
(4) P. 166-167.— 7e{ est justement, si nous ne nous sommes pas trompé dans ce qui précède^ et je n*en ai pas la m^ndre crainte
Celui qui a pris la résolution de ne rien afBrmer au-delà de ses perceptions n'a pas à craindre Terreur : il peut laisser bien des perceptions incomplètes ; en est-il plus pauvre ? et l'hypothèse qui s'ajoute à une perception constitue-t-eile une richesse intellectuelle? Comme tout le monde, il peut ignorer bien des choses, mais il sait qu'il les ignore, il ne te trompe pas sur elles. Il peut encore, soit en parlant, soit en écnyant, non pas pour lui, mais pour les autres, commettre des erreurs; c'est qu'il est à peu près impossible, dans une langue imparfaite, de trouver, pour une pensée donnée, une image parfaite : pour mon propre compte, je ne garantirais nulle part mon langage, mais partout et toujours je suis sûr de ma pensée*
JSrrare turpe ducimus, a dit quelque part Gicéron, et nous avons raison de penser ainsi quand il est seulement question de spéculation, car l'homme qui se trompe dans la spéculation est un sot, un maladroit : il n'avait qu'à vouloir pour ne pas se tromper. Mais hors de la spéculation nous aurions tort de regarder toute erreur comme une honte. Pour agir je suis toujours obligé de supposer quelque chose, et souvent je suis obligé de le faire sans avoir aucune bonne raison à donner de ma supposition, sinon qu'il me faut agir, par conséquent me déterminer, choisir, juger; l'erreur, dans ce cas, si l'on peut appeler erreur l'insuceès parfaitement prévu, ne saurait jamais être une honte. G*est de cette sorte d'erreur, mais de cette sorte d'erreur seulement, que l'on a pu dire : errare humanum est; car la première erreur n'est pas humaine : c'est une bêtise.