‹ Histoire de l'intelligence (volume 2)Chapitre 34 sur 43 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

(1) P. 194. — « Quel que soit Vobjet qui se présente à nous pour

■ la première fois, nous le saisissons en masse et cela par le seul

» pouvoir que nous avons de le saisir apperceptivem^nt, c'est-à-dire de » Vappréhender, »

Ce principe se trouve aujourd'hui chez tous les philosophes sous une forme ou sous une autre : je l'ai pris presque^ mot pour mot dans V Essai

MOTBS ET ÉCLAlAClSSKMBNTfl, LIT. ff. 407

d*une nouvelle théorie sur les idées fondamentales^ par M. F. Perron, Paris , Ladrange, 1843. Voici le passage tout entier dans les mots mêmes de l'autear.

« Une vérité acquise à la science et dont tous conyiennent, c'est que ce « n'est point par l'analyse, mais par la synthèse, point par Tabstrait, mais » par le concret, que l'esprit humain débute dans l'acquisition de toutes « les connaissances; en d'autres termes, quel que soit l'objet qui se pré- » sente pour la première fois à nos moyens de connaître, nous le saisissons V) en masse et non successivement ou par la notion successive de tout ce » que nous pouvons y découvrir. Plus tard, sans doute, nous en distin- « guons les éléments, nous en abstrayons les propriétés et les manifesta-

• lions ; mais nous n'opérons ainsi qu'après l'avoir préalablement connu « synthétiquement, sans en distinguer les points de vue divers. Nous n'a- « vons donc pas d'abord l'idée de phénomène distincte de celle de sub- «• sfancc, et l'idée de rapport distincte des deux précédentes ; nous ne com-

• posons pas la première connaissance que nous avons d'un être des trois 9 idées qu'on prétend trouver dans le principe de la substance : nous cou- « naissons Tètre tel qu'il nous frappe d'abord , et nous le connaissons par

• notre seule faculté de connaître, sans qu'il soit aucunement besoin de « recourir à d'autres moyens, à d'autres conditions. Ainsi, par exemple, » un corps s'offre pour la première fois à moi ; je ne saisis pas d'abord le » phénomène qui me frappe en lui, puis la substance cachée sous ce phéo nomène, en vertu d'une prétendue conception de la nécessité de rattacher

• tout phénomène à la substance et dont mon esprit serait muni à l'avance; I» je vois, je connais ce corps étendu, coloré, formé de telle ou telle ma- » nière ; je n'en distingue ni l'étendue, ni la forme, ni la couleur, ni la » substance : je perçois le corps tel qu'il se montre, c'est-à-dire d'une ma- » nière concrète. »

J'ai cité ce passage en entier parce que je voulais dire un mot de l'exempie qui le termine : < Un corps s'offre à moi pour la première fois ; je ne » saisis pas d'abord le phénomène qui me frappe en lui, puis la substance » cachée sous ce phénomène en vertu d'une frétbndcb conception....

» DONT MON esprit SERAIT POURVU À L' AVANCE ; jC VOis CC COrpS étCUdU, CO-

« loré, formé de telle ou telle manière ; je n'en distingue ni l'étendue, ni » la forme, ni la couleur, ni la substance; j'apperçois le corps tel qu'il se N montre, c'est-à-dire, d'une manière concrète. »

En lisant de pareilles affirmations , l'on est vraiment tout étonné et l'on se demande ce que cela veut dire? si l'auteur, en les écrivant, le savait bien ? ou s'il n'était pas sous l'influence des illusions grossières qui , sur ce point , trompent le vulgaire et se jouent de quiconque ne réfléchit pas. Quand un corps, dites-vous, s'offre à moi, je vois ce CORPS étendu, coloré, formé de telle ou telle manière, je ne distingue ni sa SUB-

408 HISTOIEB DK l'iNTBLLIGBNCK.

STANCE, ni son étendue, ni sa couleur, ni sa fofme ; fapperçois tout cela ensemble d*une manière concrète. De quelle substance, s'il vous plait, parlez-?ou8? de la sabstaoce matérielle de ce corps? Dites-nous alors, je TOUS prie, de quelle manière tous l'apperceTez et par laquelle de yos facultés percevantes? Vous apperce?ez par la vue Y étendue de ce corps, sa couleur aussi et sa forme; mais lui, en tant qu'il est une chose distincte de l'étendue, de la couleur et de la forme : mais sa substance, comment l'apperceTez-Yous ? par Iç moyen de quelle faculté percevante ? est-ce encore au moyen de la vue ? est-ce au moyen du toucher, de l'oule , de l'odorat ou du goût ? Ce n'est pas, je présume, au moyen de la conscience, du sens intime. Mais si c'est an moyen d'une faculté distincte de toutes celles-là , celte faculté c'est la raison, peu importe comment tous la nommiez et sous quelle forme vous tous la représentiez; c'est cette conception à priori dont TOUS parlez et dont tous ne Toulez pas.

M. DuTal, dans sa Logique, dit à peu près comme M. Perron : « La per-

> ception est un fait éminemment simple et indécomposable cfan5 5a joro- » ductlon; il a lieu dans sa totalité ou il n'a pas lieu. Un objet ne se

> montre pas sans une qualité , ni une qualité sans un objet , et tel est le

> rapport qui unit la qualité et l'objet, que l'on Toit l'objet et la qualité qui

> le rend évident, ou qu'on ne Toit rien du tout. . . . Ainsi, par exemple, je * ne Tois pas un objet, aTant et sans une couleur, ni une couleur sans et » aTant un objet, je Tois nécessairement l'un et l'autre simultanément et » unis (a). » Mais M. Duval croit à la raison, il admet cette conception à priori, que M. Perron rejette, et c'est cette conception qui, dans la perception d'un objet, donne la substance, c'est-à-dire, l'objet même, quand Tapperceplion proprement dite, V. G., la vue, donne seulement la couleur, l'étendue et la forme.

Mais, mon Dieu I c'est là une question parfaitement résolue aujourd'hui et sur laquelle tous les philosophes sont d'accord : la substance matérielle n'est pas donnée par une perception, mais par une conception ; elle n'est pas apperçue, elle est conçue à priori : « Sa perception n'^est point une

> vision , dit Descartes , ni un attouchement, et ne l'a jamais été quoiqu'il

> le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit. . . .

> Ainsi nous comprenons par la seule puissance de juger qui réside en » notre esprit ce que nous croyons voir de nos yeux (ô). »

II faut en flnir pourtant avec ces prétentions inintelligentes ou entêtées dans l'erreur qui s'obstinent à vouloir que nous appercevions ce que nous n'appercevons pas.

Voici un corps : pour l'oeil c'est une certaine couleur étendue et terminée

(a) Daval-Jouve, Traité de Logique, ch. II, 8 et 9.

[b) Descartes, Méditations, 3e Méditation.

par une certaine forme, rien de plus. J'y portcla main ; ma main se trouve alors modifiée d'une certaine manière; je sens celle modification de ma niain : je sens ma main modifiée de la manière qu'elle est modifiée ; mais je ne sens que ma main modifiée^ je ne sens pas le principe matériel qui peut-être la modifie et qui subsisterait sous la couleur et la forme en question. Je retire ma main, la modification sentie en elle disparaît aussitôt ; je la porte de nouveau sur le corps, cette modification revient. Que trouvezvous là-dedans, qu'y apperccvez-vous ? rien de plus qu'une loi qui associe certaine modification de ma main à certain rapport établi entre ma main et le corps qui est là devant moi, et fait l'une conséquence de l'autre. Cherchez bien, vous n'y trouverez rien de plus.

Par ma main, je n'entends pas ici cette couleur étendue et terminée par une certaine forme qui m'est livrée par la vue ; dans cette couleur, en effet, je n'apperçois pas le moindre changement , la moindre modification ; j'entends une résistance permanente que dans ma pensée j'associe avec cette couleur : j'entends ma main telle qu'elle m'est connue par le tact. C'est dans cette résistance permanente en effet, et non ailleurs, que m'est donnée la modification dont je parle, modification qui n'est autre chose qu'un mode particulier et passager de cette résistance permanente, par conséquent une résistance particulière ; seulement je suppose cette résistance permanente unie dans une certaine substance, la substance matérielle, avec la couleur dont je viens de parler, et, par suite de cette association, qui n'est réelle peut-être, qui n'est réelle pour moi que dans ma pensée, quand l'apperception me donne la résistance particulière dans ma main-résistance^ mon imagination la pense, et bientôt je la place dans ma main-couleur. Mais ni cette substance dans laquelle j'unis ma main-résistance B\ec ma main-couleur^ ni le rapport que, dans cette substance, j'établis entre ces deux choses profondément distinctes, ne sont apperçus. La seule chose apperçue dans tout cela c'est le rapport de substance entre ma main-résistance et la résistance particulière qui momentanément la modifie. Si vous voulez à toute force une substance à la résistance trouvée par le toucher^ une substance donnée par l'apperception, et non rêvée par l'imagination, la voilà : c'est ma main-résistance^ c'est une donnée pure du tact, c'est une manière d'être de moi-même. Cherchez apperceptivement autre chose et montrez-le-moi, je suis tout prêta le reconnaître.

Je n'insisterai pas sur l'impuissance des autres sens à donner la substance matérielle , cette impuissance à été mille fois démontrée et elle est évidente même pour des enfants. En sentant une rose vous apprenez que certaine modification de votre odorat tient, d'une manière purement législative, à certain rapport établi entre une' rose et votre nez, vous avez découvert one loi de la nature, rien de plus. — Il en est de même de l'ouïe et du goût. Comment donc et par où arrivez-vons à la substance matérielle ?

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APPENDICE AU § VH (ni* ch. i" d.).

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