DB8 DÉFINITIONS DE L*ABTIGLB
I. L'Académie oe définit pas Tarticle: elle se contente de dire: (fest celle des parties du discours qui précède ordinairement le substantif. Ce silence peut être une chose regrettable, je l'avoue, mais c'est à mon a?is une chose fort sage, et les grammairiens eussent bien fait d'imiter eet exemple, au lieu de nous donner sur l'article cette foule de définitions toujours plus ou moins fausses et souvent ridicules.
II. N'est-ce pas, en effet, définir l'article d'une manière ridicule, que de dire avec tous les anciens grammairiens: Régnier, Desmarais, Restaat, Lhomond, etc., que &est une particule ajoutée à un nom pour en marquer le genre et le nombre ? Gomme si, dit Bescherelle dans son Grand Dictionnaire^ et, après lui^ Bouillet dans son Dictionnaire universel des sciences, des lettres et des arts, il ne fallait pas d'abord connaître le genre d'un substantif ou d'un nom pour pouvoir placer avant lui LE ou LA.
m. Dumarsais, Gondillac, et depuis eux presque tous les grammairiens, ont défini l'article d'une manière moins ridicule, c'est vrai, mais tout aussi fiausse; ils ont dit: Varticle sert à modifier les substantifs et à indiquer l'étendue de leur signification, en d'autres termes : il les détermine. En effet, disent ces grammairiens, le substantif par lui-même n'a qu'une signification vague: homme, cheval, maison, couleur, science, yertu, sagesse, ignorance, vice, etc.; l'article le tire de cette signification vague et nous le montre comme s'appliquant à une réalité déterminée : l'homme, le cheval, la maison, la couleur, la science, la vertu, la sagesse, l'ignorance, le vice, etc. C'est une illusion et pour ainsi dire une erreur de lieu.
Ces différentes combinaisons verbales présentent sans doute à la pensée l'idée d'une réalité parfaitement et nettement déterminée; elles contiennent, elles renferment, elles expriment une détermination incontestable. Mais cette détermination, qui se montre en elles, qu'on y sent d'une manière si certaine, plus encore qu'on y voit, n'est pas où on la suppose ; elle n'est pas dans l'article, apportée par l'article et produite par lui sur le mot qui le suit; elle est au contraire dans ce mot même, apportée par lui et produite par lui sur l'article ; c'est ce mot qui la possède et qui la donne, c'est l'article qui la reçoit et la subit.
D'abord l'article n'a pas la moindre détermination, il ne représente rien de déterminé, mais une chose essentiellement vague, et ne traîne après lui aucun déterminant. Par conséquent, il ne saurait donner ce qu'il n'a pas. Au contraire, le mot qui le suit possède toujours une détermination, il représente une chose parfaitement déterminée , savoir : une différence, et partout vous le trouverez traînant après lui un déterminant dont il tous
est impossible de le séparer : rhonime suppose an non homme; le cheval, un non che?al ; la science suppose Tignorance, la vertu suppose le vice, la sagesse suppose la folie, etc. (a). Si les mots: homme, cheval, maison, vertu, sagesse, etc., nous paraissent avoir une signification vague , c'est que, persuadés que ces mots sont DES SUBSTÂ^iTIFS, qu'ils représentent, non pas de simples différences — c'est-à-dire des formes essentiellement vagabondes malgré leur détermination, jusqu'au moment oh la conception les prenant avec Varticle les fixe pour ainsi dire quelque part, les solidifie et les substantifie — mais des réalités déjà solidifiées, déjà substantifiées, nous cherchons en eux la signification complète, achevée, entière de l'idée concrète, au lieu d'y chercher la signification non achevée, non complète, non entière de l'idée différeucielle; c'est que nous cherchons en eux la signification lumineuse, parfaite et pour ainsi dire parlante d'un concept, au lieu d'y chercher l'image intellectuelle pure et simple d'une différence.
lY. Ce n*est donc pas de l'article, mais du nom qui le suit, que vient, dans les expressions qui précèdent et celles qui leur ressemblent, la détermination qui s'y trouve : c'est le mot, qui termine la combinaison verbale, qui détermine celui qui la commence. Si les grammairiens avaient pu comprendre cela plus tôt, ils n'auraient pas été embarrassés, comme ils l'ont été, pour expliquer les combinaisons verbales dans lesquelles le nom commun se trouve précédé de l'article et suivi d'un adjectif ou d'un déterminant quelconque, par exemple, les combinaisons verbales représentant ridée concrète, sujet des propositions qui suivent : La science humaine est un flambeau qui n* éclaire que la vie actuelle; les sommes a iHAGiNATioti sont des rêveurs et non des poètes; l'ahoob de la sagesse est déjà de la sagesse; le savant qui cbebcrb la gloire ne trouvera jamais aucune des choses qui la donnent ; car ces combinaisons verbales s'expliquent absolument comme les précédentes , en montrant que l'adjectif humaine, ou les expressions à imagination, de la sagesse, qui cherchent la gloire^ déterminent les noms placés avant eux : soence, bohhes, amour, savant, comme ces noms déterminent l'article LE, LA, LES, qui les précède : leur explication est toujours la continuation du principe que je rappelais tout-àl'heure, principe que j'ai longuement démontré dans la première et la seconde partie du chapitre troisième auquel cette note se rapporte.
Mais aussi ces combinaisons verbales sont tout-à-fait contraires à la définition que nous critiquons, elles en montrent la fausseté d'une manière évidente et saisissable pour des enfants même : ce qui, dans ces combinaisons verbales, détermine les noms science, bommes, amour, savant, ce n'est évidemment pas l'article placé devant eux, mais {)ien le mot ou les
(«) Voyexch. IV, JIII.
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mots qui les suivent : humaine détermine science, à imagination déter^ niioe BOMMEs^ de la sagesse détermine amour et qui cherche la gloire détermine savant. Devant celte évidence les grammairiens ont modifié, ou plutôt , ctiangé leur définition ; ils ont dit : Non , Varticle ne détermine pas le SUBSTANTIF^ il annonce seulement que le svBSTknri? devant lequel il est placé est déterminé. C'était bon pour les expressions dont je viens de parler, mais celles dont je parlais il y a un moment, celles dans lesquelles le nom se trouve précédé de l'article sans être suivi d'aucun déterminant, luttaient maintenant contre cette définition. Qu'ont fait alors les grammairiens? ils ont imaginé de dire que dans ces expressions le nom était déterminé par sa définition sous-entendue (a). Cela rappelle le participe étant, donné pour attribut à la proposition je suis (b).
Pourquoi des choses inutiles? le participe étant n'ajoute rien à la proposition JE SL'is; exprimé après elle ou bien sous-entendu, il serait tout simplement la répétition de ce qui est déjà dit. De même de la définition dont on parle : placée après un nom ou bien sous-entendue, cette définition répéterait purement et simplement, en l'analysant, l'idée représentée par le nom, elle n'y ajouterait rien, n'en retrancherait rien, par conséquent ne la déterminerait pas. ,
C'est donc évidemment une erreur que ce nouvel expédient des grammairiens. Une chose néanmoins explique cette erreur et la rend précieuse à constater pour notre théorie : vous y pouvez saisir, pour ainsi dire sur le fait, la méprise des grammairiens et la vérité que nous tâchons d'établir. En effet, que disons- nous ? nous disons que toute combinaison verbale dans laquelle l'article se trouve suivi d'un substantif représente une réalité déterminée, c'est-à-dire la réalité avec une détermination, et que, dans cette combinaison, le mot qui fait la détermination ou qui la donne, c'est le substantif; or , l'erreur dont nous parlons dit absolument la même chose, d'une manière un peu différente, voilà tout, et en rapportant toujours verbalement la détermination au substantifs au lieu de la rapporter, ce qu'elle fait mentalement, à la réalité même, c'est-à-dire, à l'article.
V. Une définition de Tarlicle bien supérieure à toutes celles-là, et qui, par cela même, ne parait pas appelée à faire fortune, est celle de M. Thurot. L'article, selon M. Thurot, sert avant tout à substantifler le mot devant lequel il est placé. Cette définition est vraie, vraie dans tout son entier : c'est presque la traduction pure et simple de notre expression si souvent répétée: LE sub-stans sono, LE sub-stans odôre, LE sub-stans colore,
(a) Voyez le Dictionnaire de Bescherelle et celui de Maurice La Châtre, au mot Article.
ib) Voyez M. Charma, Essai sur le tangage, 2e édition, page 121 et iniv.
NOTE» ET ÉCLAIRCISSRMEIfTS, LIY. II. 41.1
LE sub-stans athhalb, etc., etc. Mais M. Bouillet qui nous fournit cette déflnition (a) a tort de croire qu'elle complète la dénnition de Dumarsais et de Gondillac : elle ne la complète pas, elle la contredit d'une manière absolue.
Disons pourtant une chose contre la définition de M. Tburot : cette déflnition, comme toutes celles que nous avons examinées avant elle, n'est pas une déflnition de l'article, mais seulement l'énoncé de sa fonction : M. Tburot, comme tous les grammairiens , ignore la nature de l'article et quelle idée ce mot-là représente. Cependant la déflnition de l'article, sa vraie définition, sort tout naturellement de la déflnition de M. Tburot, et je m'étonne que M. Tburot ne l'en ait pas tirée : pour subtsantifier , ne faut-il pas nécessairement être substance? et cela qui est subslantiflé, est-il en luimême et peut-il être autre cbose qu'une pure forme? Donc Varticle, c'est le mot qui représente la substance : c'est le substantif; et le mot qu'aujourd'bui nos grammairiens aipT^eWcnt substantif est un véritable qualificatif^
Il y aurait un travail curieux et intéressant à faire sur l'article dans lequel on expliquerait, en partant de sa définition telle que je viens de la donner, tous ses usages reconnus par Burnouf {b)e{ les principaux grammairiens. J'ai effleuré ce travail dans le passage de mon livre auquel cette note se rapporte, mais je n'ai pu que l'effleurer, je me propose de le reprendre quelque jour et quelque part et de le compléter; j'en possède à peu près tous les matériaux.
(3) P. 214 et 233. — 1 " C'est pour moi une certaine uéalité, LE brillant,
LA COULEUR BRILLANTE, SANS ÉTENDUE ET POURTANT LIMITÉE, FIGURÉE. — 2*> QUOnd
je dis sans étendue, je ne dis pas sans grandeur. . . .
Ces deux cboses sont en effet tout-à-fait différentes (Voyez § III), et l'une n'implique pas toujours l'autre dans la réalité : l'étendue comprend la grandeur et l'on peut conclure de Tune à l'autre ; mais la grandeur ne comprend pas toujours et nécessairement l'étendue. Si nous jugeons toute grandeur comme étant étendue, c'est que nous consultons sur cela l'imagination et le raisonnement, ces deux aveugles nés, comme déjà je les ai appelés, au lieu de consulter la vue et le tact qui seuls sont juges de la question.
(4) P. 220.— Qu'elle le sache tcyujours ou IHgnore bien souvent..,, cette réponse supprime partout, dans la perception matérielle , Vobjet perçu et ne laisse à sa place qu'une image.
En effet, voici une maison là devant moi; de deux cboses Tune : — ou
(a) Voyiez le Dictionnaire des sciences, des lettres et des arts, au mot Article.
[b) Voyez dans sa grammaire grecque^ k la table, le mot Article.
4U HISTOIRE DB L'ilfTKLUGBNCR.
j'apperçois cette maisou par le moyen des rayons lumineux réfléchis par elle; alors ce n'est pins cette maison elle-même que je Tois, mais senlement son image renversée sur la rétine on reculée, comme le fait Deseartes, jusqu'au centre du ceryean : « Gaeterom corporum simulacra, non tantnm in » ima oculi parte, formantur, sed ulterius quoque ad cerebrum pénétrant; » quod facile intelligemus si, etc. . . . unde patet, in superficie cerebri in- » teriore, quœ cayitates illins respicit, denuo qnamdam pictnram dellneari, B satis similem objectis. . . . atqueindenlterins banc promoTere possem ad • glandnlam qnamdam qnse in medio circiter barum cayitatnm occurrit , » propria sensus commonis sedes (a) » ; — ou l)ién j'apperçois la maisoo elle-même, alors ce n*est pins au moyen des rayons lumineux dont je parlais tout-à-rheore ; ces rayons, pour cette yision particulière et yéritable , sont tout-à-fàit inutiles et ne seryent à rien.
(5) P. 264. — Hors de Vapperception, il n'y a pas de science possible^ et tout ce qui n* est pas apperçu, s*il n'est directement révélé, est une chimère, tout auplus une espérance.
Voilà pourquoi Socrate, qui ne pouvait pas, comme nous, donner à ses raisonnements , pour demiei* appui, la consécration nécessaire d'une réyélation positive et directe, terminait sa démonstration de l'immortalité de rame par cette proposition désolante, il est yrai, mais qui est assurément d'un sage : Vâme est donc immortelle; il est au moins consolant de Vespeiner (h). Dieu seul pouvait nous garantir notre immortalité, Socrate pouvait seulement nous en donner l'espérance.