‹ Histoire de l'intelligenceChapitre 3 sur 11 · LE TACT · texte numérisé non relu

LE TACT

La conclusion que nous tirons de dos seosatio l'existence des objets est une opération de l'esprit dont les philosophes seuls s'étonnent, mais dont ils ont bien le droit de s'étonner; et le peuple, qui rit de leur surprise, ia partage bientôt pour peu qu'il réfléchisse. Pour expliquer cette opération, il est nécessaire de se mettre en quelque sorte a la place d'un enfant qui \irnt de naître, et de suivre le développement de ses idées. Ce cours d'ignorance, si on peut l'appeler de la sorte, est beaucoup plus utile que ce qu'on appelle quelquefois si gratuitement cours de science dans nos écoles.

Dans cette question le philosophe s'attachera surtout au toucher comme étant celui de nos sens qui nous l'ait vraiment connaître l'existence des objets extérieurs.

(D'Ai.embert, Pensées sur la philosoph. IV.

Comment se fait le développement du toucher? comment nos premières connaissances arrivent-elles a notre âme? N'avons-nous pas oublié tout ce qui s'est passé dans les ténèbres de notre enfance? Comment retrouverons-nous la première trace de nos pensées? N'y a-t-il pas même de la témérité à vouloir remonter jusquc-la ? Si la chose était moins importante, on aurait raison de nous blâmer ; mais elle est peut-être plus que tout autre digne de nous occuper, et ne sait-on pas qu'on doit faire des efforts toutes les fois que l'on veut atteindre a quelque grand objet?

(Buffon, Hist. natur. de l'homme. Des sens en général. T. III, p. 362.)

I. L'état primitif de notre intelligence retrouvé sou» la multitude des faits accidentels qui constituent notre étal présent. — 11. Histoire du Tact. — III. lassai sur Hiistoire du toucher chez un aveugle-né.

C'est dans le sein maternel, bien long-temps sans doute avant notre naissance, à une époque dont nous n'avons plus aucun souvenir , que commence la formation de notre intelligence. Pour la suivre dans sesdéve-

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loppements véritablement historiques , il nous faudrait pouvoir remonter, par la pensée, jusqu'à ces premières heures de la vie durant lesquelles l'enfant,, à peine formé, existe déjà, nous disent les naturalistes et les médecins l , par le sentiment qu'il a de lui-même et des différentes parties qui le composent. Nous ne le pouvons pas : l'état dans lequel nous nous trouvions alors, si nous l'avons perçu, a depuis totalement disparu de nos souvenirs. Il n'existe plus pour la mémoire, mais il existe encore pour la perception, et nous pouvons le retrouver aujourd'hui dans tout état sous lequel nous pouvons nous saisir; il est au fond de notre état présent, et si, dans cet état, nous savons reconnaître et mettre de côté par la pensée tout ce qui tient à la nature du lieu dans lequel nous nous trouvons , à l'état présent de nos organes, à nos

1 « Trois jours après la conception » il y a dans la matrice une bulle * ovale très-petite , formée par une » membrane très-fine et renfermant » une liqueur pareille à du blanc » d'œuf. Sept jours après on y peut » apercevoir quelques petites fibres » réunies, qui sont les premiers li- » néaments ou les premières ébau- » ches de l'embryon. Quinze jours » après la conception on commence » à bien distinguer la tète, à recon- » naître les traits les plus apparents » du visage : le nez se montre sous la » forme d'un petit filet proéminent » perpendiculaire à une ligne qui » indique la séparation des deux lè- » vres ; on voit deux points noirs à » l'endroit des yeux, deux petits trous » à l'endroit des oreilles; les bras et » les jambes ne paraissent encore » que sous la forme de petites protu- » bérances. A un mois Y embryon a » plus d'un pouce de longueur; la fi- » gurehumainen'estplus équivoque; » toutes les parties de la face sont » déjà reconnaissables ; toutes les

» parties du corps sont dessinées et » apparentes : en cet état on peut lui » donner le nom de fœtus. A six se- » maines le fœtus a près de deux » pouces de longueur. On aperçoit à » peu près dans ce temps le mouve- » ment du cœur; on y distingue des » marques sensibles du sexe dont » il est. Toute cette opération est » en quelque sorte exprimée jus- » qu'ici par ces deux vers latins:

Sex in lacté dies, ter sunt in sanguine terni, Bis senum carnes, ter senum menibra figurant.

» Ce qui forme un espace de qua- » rante-cinq jours. Voilà l'instant, » le terme où le souffle vivifiant de la » divinité anime cette frêle machine, » met en jeu la sensibilité de ses » différents organes, et répand le » mouvement et le sentiment dans » toutes ces parties. » — [Diction, raisonn. d'histoire naturelle, au mot Homme.) — Voyez aussi le Dictionn. de médecine, ibid.)

Je prends ce point de départ sans

LE TACT, niSTOlRE DE SON DEVELOPPEMENT. 19

idées acquises, nous aurons certainement retrouvé notre état primitif, et de cet état primitif ainsi retrouvé , comme de notre état primitif lui-même, nous pourrons partir pour raconter l'histoire de la formation de notre intelligence.

« Je suis assis en ce moment au sommet d'une petite » montagne, sur une pierre, le dos mollement appuyé » contre des touffes de thym et de myrte , et la main » gauche appliquée sur l'écorce d'un pin ' . J'ai sous les » yeux un paysage délicieux, étendu et varié : à l'ho- » rizon, la mer et plusieurs chaînes de montagnes ; au » fond de la vallée, mais s'élevant déjà sur les premiers » degrés de la montagne au sommet de laquelle je suis » assis, la petite ville de Grasse, avec son sol accidenté, » ses jardins en amphithéâtre, ses routes qui serpentent

croire absolument à la vérité des dinaires et connues; mais ici peutlignes qui précèdent. Une chose, en être ne l'est -il pas tout-à-fait. Celui effet, reconnue de tous aujourd'hui que la critique me propose pour le ou qui doit l'être, c'est que la vie ne remplacer serait ridicule à un autre commence pas dans le fœtus à un point de vue; j'aurais eu le prenant moment donné, elle y est dès le prin- sacrifie la pensée au mol ; dans quel cipe; mais si nous voulions remonter but un pareil sacrifice et pour plaire à l'origine même de la vie, nous nous à qui?. . . Je tiens peu aux mots dont trouverions fort embarrassés, et peut- je me sers pour dire ma pensée, mais être ne trouverions-nous plus au-delà je tiens énormément à ma pensée et du point fixé par les naturalistes et pour la dire complètement comme les médecins aucun point où il nous je la conçois j'ai fait bien des saerifùt possible de nous arrêter.Ce terme fices. Voilà le secret des singularités a du moins l'avantage de fixer les que présente mon livre. Je ne veux idées et d'être le point de départ d'un pas défendre ces singularités, mais je développement que nous pouvons demande au lecteur de vouloir bien comprendre parce que tous les faits les comprendre avant de me les redont il se compose rentrent dans la procher comme des imperfections et catégorie de faits connus et tombent des défectuosités; je n'écris pas un sous nos idées claires et parfaitement roman, j'écris un livre de philosophie comprises. et je ne saurais oublier le précepte de 1 Ce mot appliquée a paru ridicule Ka°K: H ne faut songer en pareille à la critique et je ne m'en étonne pas. matiere a aucune popularité, il faut Il le serait assurément dans une °* co™™*™ * attacher à la prétAœuvre purement littéraire où l'on n'a Sl0!} , tangage. . .(Kam-, Principes besoin d'exprimer que des idées or- metaPn-au droit, préf.)

20 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

» au soleil sur le penchant des collines ou courent au » fond des vallées, et ses riantes maisons de campagne » dont la forme hlanche sort délicieusement du vert » hleu des oliviers ; près de moi, sur une terrasse na- » turelle, suspendue au flanc du rocher, des fleurs de » toutes les couleurs autour desquelles bourdonnent des » myriades d'insectes , et des chênes-ver î s qui me cou- » vrent de leur feuillage et de leur ombre; au-dessous » de moi, des rosiers, des lilas et des orangers en fleurs; » à côté, un peu à droite, la chute d'un petit torrent * . » Voilà mon état présent. Otons de cet état tout ce qui tient aux particularités dont je parlais tout à l'heure, et> dans ce qui restera, nous aurons notre état primitif.

Premièrement , j'aperçois ces maisons , ces arbres , ces fleurs, en un mot tous ces objets qui sont là devant moi; mais l'existence en moi, je veux dire dans mon état présent , de tous ces objets, tient à certaines particularités qui n'existaient pas dans mon état primitif : d'abord , à la lumière du soleil répandue parmi ces objets9; ensuite, à mes yeux ouverts et parfaitement développés. L'on peut supposer autour de moi, dans le sein maternel, des objets sinon pareils, du moins analogues à ceux-ci; mais, d'une part, ces objets ne sont point éclai-

1 Voyez Histoire de l'Intellig., ce fait, elle l'exprime ou le fausse. i?c partie, liv. I, § I. C'est une reraarquequej'ai cru devoir

faire une fois pour toutes et dont le

2 Enadoptant cette manière de par- lecteur voudra bien se souvenir: en 1er, je ne veux pas dire qu'elle soit adoptant et parlant quelquefois la vraie ni qu'elle exprime autre chose langue du vulgaire ou celle des saau fond qu'une illusion. Je la trouve vants, je n'adopte pour cela ni les en usage et je m'en sers pour traduire croyances du premier ni les hypothèun fait bien connu sans examiner si, ses des seconds.

rés : d'autre part, je ne saurais les apercevoir, par conséquent ils n'existent pas pour moi.

Deuxièmement, je sens l'odeur des roses, des orangers, des lilas, du thym, du myrte, des jacinthes, etc. ; mais la présence en moi, actuellement , de toutes ces odeurs, lient encore à des circonstances particulières qui vraisemblablement n'existaient pas dans mon état primitif : d'abord, à la nature même de ces odeurs, qui contraste avec celle du sens chargé de les percevoir ; ensuite, à mon odorat parfaitement développé et placé dans dès conditions qui favorisent sa perception au lieu, de l'entraver. Peut-on supposer odorante la liqueur dont l'enfant vit entouré dans le sein de sa mère? Je ne sais ; mais , en la supposant telle , l'odeur qu'elle possède, cette odeur dans laquelle j'ai été nourri, aux dépens de laquelle, pour ainsi dire, j'ai été formé , est d'une nature trop semblable à la mienne pour avoir quelque action sur mes organes. Ajoutez à cela l'imperfection de l'odorat chargé de percevoir cette odeur et les sérosités de toute nature qui, s' amassant dans ses conduits , gênent forcément son action, et vous aurez plus de raisons qu'il n'en faut pour retrancher les odeurs de votre état primitif, comme déjà vous en avez retranché la lumière et les couleurs.

Troisièmement, j'entends le murmure du vent, le bruit de la cascade, le bourdonnement des insectes, etc ; mais tous ces bruits, dans mon état présent, tiennent à des circonstances qui n'avaient pas lieu dans mon état primitif: d'abord, à la nature particulière du lieu

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où je suis, ouvert, pour ainsi dire, à tous ces bruits; ensuite, à l'état de développement de mon sens auditif. Dans le sein maternel, ces bruits ne m'arrivaient pas, ou m'arrivaient brisés par les obstacles, affaiblis et toutà-fait imperceptibles; d'autre part, l'organe, chargé de les recevoir et de me les transmettre, existait à peine, encore non pourvu des conditions qui rendront plus tard sa perception efficace.

Je ne trouve en moi, dans mon état présent, aucune saveur; et, sans doute, il n'y en avait pas non plus dans mon état primitif; car, en supposant dans la bouche de l'enfant qui doit naître certain liquide sapide, soit qu'il y pénètre du dehors ou s'y forme intérieurement, ce liquide, pareil à la salive qui coule dans ma bouche et à l'air chargé de mille principes qui la remplit continuellement, contraste trop peu avec la nature du sens qui doit le percevoir sous ce rapport, pour avoir sur lui la moindre action ; le semblable n'agit pas sur le semblable, et cela seul se manifeste à nos organes qui possède une nature différente.

Mais si je ne trouve en moi, dans mon état présent, aucune saveur, j'y trouve une foule de sensations tactiles qui devaient également s'y trouver dans mon état primitif.

Premièrement , je sens l'air qui m'environne de toutes parts et me transmet, en les affaiblissant, tous les mouvements un peu importants qui ont lieu dans l'atmosphère à de petites distances ; je sens la pierre sur laquelle je suis assis, les touffes de thym et de

myrte contre lesquelles je suis adossé, le pin sur lequel ma main est appliquée, la terre sur laquelle un de mes pieds se pose et s'appuie, etc.; et si les différents objets dont je viens de parler , considérés dans leur nature individuelle, n'étaient pas autour de moi dans mon état primitif, il y en avait de tout semblables : je ne sentais pas, sans doute, l'air qui m'entoure en ce moment, la pierre sur laquelle je suis assis, les touffes de tbym et de myrte contre lesquelles je suis adossé, le pin, la terre ; mais je sentais le liquide particulier dont l'enfant, nous dit-on, vit entouré dans le sein de sa mère !, et qui, lui aussi, me transmettait, en les

1 « Sept jours après la conception » plusieurs endroits différents. » — -

» l'on peut distinguer On voit [Rv,i>FOîi,Hist.nat. des anim. ,tom.H,

» aussi quelques fibres qui sortent en. XI, p. 381, 382,385, 386, etc.) » du milieu du corps du fœtus et Je donne ici toutes ces citations,

» qui aboutissent à la membrane dans non qu'elles soient nécessaires pour

» laquelle il est renfeumè aussi bien justifier la proposition à laquelle cette

b que la liqueub qui l'environne. » — note se rapporte, mais parce qu'il est

« A un mois le fœtus a plus d'un bon que le lecteur conçoive bien la

» pouce de longueur, il est un peu manière d'être Maie ou supposée,

» courbédans la situation qu'il prend mais scientifique, de l'enfant dans le

» naturellement au milieu delà li- sein de sa mère; il trouvera dans cette

» queur qui l'environne; les membranes manière d'être une réponse facile et

» qui contiennent le tout se sont aug- déjà toute faite à une objection de

» mentéesenétendueeten épaisseur.» Buffon lui-même contre ce que nous

— « Comme le foetus flotte librement disons ici, voici cette objection : » dans le liquide qui l'environne, il « Le fœtus dans le sein de sa mère

» y a toujours de l'espace entre son » a la peau Irès-déliée, il doit donc

» corps et les membranes qui l'bnve- » sentir vivement toutes les impres-

» loppent ; ces enveloppes croissent » sious extérieures ; mais comme il

» d'abord plus que le fœtus; mais » nage dans une liqueur et que les

» après un certain temps c'est tout » liquides reçoivent et rompent l'ac-

» le contraire: le fœtus croît à pro- » tion de toutes les causesqui peuvent

» portion plus que ces membranes, » occasionner des chocs, il ne peut

» il peut y loucher par les extrémités » être blessé que rarement et seule-

» de son corps.» — Comme le foetus » ment par des coups ou des efforts

> nage dans un liquide qui l'environne » très-violents ; il a donc fort peu

» de tous côtés, il peut très-aisément » d'exercice de cette partie même du

>» se tourner, s'étendre, se plier par » toucher, qui ne dépend que de la

» ses propres forces. Les mères sen- » finesse de la peau, et qui est corn-

» tent ses mouvements tantôt d'un » mune à tout le corps. »— (Buffon,

» côté de la matrice, tantôt d'un Hist. nat. de l'hom., tom. 111, Des

y autre côté, il frappe également en sens en général, p. 362.)

24 HISTOIRE DE i/lNTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

affaiblissant, toutes les actions extérieures ; je sentais aussi les différentes parties de mon enveloppe solide quand un hasard quelconque me poussait vers elle ou la pliait jusqu'à moi.

Deuxièmement , je sens mon corps et toutes les parties qui le composent: mon front, mon dos, mon bras, ma main, ma jambe, mon pied, etc. ; et, bien sûr, il en était ainsi dans mon état primitif, puisque alors mon corps existait comme aujourd'hui avec toutes les parties dont je viens de parler l .

Si donc nous faisons abstraction, dans notre état présent, des couleurs qui s'y trouvent, et des formes sous lesquelles ces couleurs nous sont données, des sons et des odeurs , nous aurons, dans la partie restante, sinon notre état primitif lui-même, un état qui n'en différera que par des faits accidentels et tout-à-fait sans importance quant à l'objet que nous nous proposons. Yoilà notre état primitif retrouvé, retrouvé en luimême et dans sa réalité objective ; il nous reste maintenant à le retrouver dans sa manière d'être relativement

1 « Le petit embryon contient déjà » mes, les doigts des pieds et des

» toutes les parties qui doivent corn- » mains sont séparés les uns des

» poser l'homme... ..Le corps de » autres » — (ld., ibid., p. 182.)

» l'animal dans l'instant de sa for- « Au bout de trente jours, dit

» matiou contient certainement tou- » Hippocrate, toutes les parties du

» tes les parties qui doivent le com- » fœtus mâle sont apparentes ... Au

» poser. » — (Biffon. Hist. nat. des » bout de six semaines le cœur bat et

anim., tom. II, ch.XI. Du dévelop- •> le sang circule Quatre mois

pement et de l'accroissement du » après la conception, toutes les par-

fœtus, p. 367, 373.) » ties du corps sont si fort augmentées

« A un mois . . . la figure humaine » qu'on les distingue parfaitement les

» n'est plus équivoque dans le fœtus; » unes des autres; les ongles mêmes

» toutes les parties de la face sont » paraissent aux doigts des pieds et

» déjà reconnaissables ; le corps est » des mains. » — (ld., ibid., p. 383.

» dessiné, les hanches et le ventre 384.) — (Voj ez aussi la 1re page, note 1,) » sont élevés, les membres sont for-

à nous a cette époque reculée de la vie, en d'autres termes, il nous reste à le retrouver dans sa réalité subjective.

Pour cela nous n'avons qu'une chose a faire : retrancher de sa perception tout ce que la pensée y ajoute ; tout ce qui, n'étant pas aperçu mais seulement conçu, tient à des idées qui sont en nous aujourd'hui, d'après lesquelles nous jugeons nos propres sensations, sous l'image desquelles nous nous les représentons, mais qui n'y étaient pas à l'époque de la vie dont nous parlons. Je n'admets pas, en effet, que l'enfant naisse avec des idées toutes faites, applicables aux choses de cette vie ; ou qu'il naisse avec une faculté particulière, mystérieuse et surnaturelle * , capable de produire elle-même ces idées au premier appel des sens. Ai-je tort ou raison ? c'est une question que le lecteur ne saurait décider avant de m'avoir lu : j'ai tort, si je n'arrive pas a faire voir la possibilité d'acquérir ces idées au moyen seulement de nos facultés naturelles, et si je ne parviens pas a les acquérir complètes avec ces facultés ; j'ai raison dans l'hypothèse contraire; car, comme le dit d'Alembert, «l'existence » de nos sens étant la chose du monde la plus incon- » testable, pour prouver qu'ils sont le principe de » toutes nos connaissances, il suffit de démontrer qu'ils » peuvent l'être, parce qu'en bonne philosophie, toute » déduction qui a pour base des faits , est préférable » à ce qui n'est appuyé que sur des hypothèses, même » ingénieuses. Pourquoi supposer que nous ayons

1 La raison pure.

26 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

» d'avance des notions purement intellectuelles , ou » des facultés mystérieuses que personne ne comprend, » si, pour acquérir ces notions, il nous suffit de faire » usage de nos sens '. » Voyons donc ce qui, dans notre état sensible actuel, sans venir de la perception, s'y trouve cependant mêlé.

Premièrement, je sens l'air qui joue sur mon front, les touffes de thym et de myrte contre lesquelles je suis adossé, la pierre sur laquelle je suis assis, le pin contre lequel ma main est appliquée et la terre sous mon pied qui s'appuie sur elle ; mais, pour moi, ces différents objets ne sont pas véritablement des objets : je ne les réalise pas, en dehors des parties de moi-même dans lesquelles je les sens, sous une forme matérielle ; je ne fais pas de l'un un fluide léger qui joue sur mon front, ni des autres un corps solide moelleux ou dur en contact avec mon corps, avec ma main ou avec mon pied ; car cette forme, sous laquelle je me représente aujourd'hui mes propres sensations , n'est pas une perception : je ne sens pas tout cela ; mais une conception; et cette conception supposerait en moi, a l'époque de la vie où nous sommes remontés, des idées qui n'y étaient pas. Qu'est-ce, en effet, que cette conception ? c'est la subsomption mentale, si je puis parler ainsi, de la sensation perçue, sous une image particulière, autrement dit, sous une idée; elle supposerait donc en moi, à l'époque dont je parle, la présence de cette idée, l'existence de cette image. Ce sont des manières

1 Voyez le Discours préliminaire de l'Encyclopédie.

d'être passagères de mon front, de mon corps, de mon dos, de ma main, démon pied; rien déplus. J'aperçois ces manières d'être, autrement dit je les sens : ce sont des sensations. Mais je ne les conçois pas comme ayant un objet en dehors de moi : ce ne sont pas des objets sentis i .

« Qu'on applique, ditBuffon, contre la poitrine ou » sur les épaules d'un homme un corps étranger, il le » sentira, c'est-à-dire il saura qu'il y a un corps » étranger qui le touche 2. » S'il s'agit d'un homme fait, dont l'intelligence est déjà toute formée, cette affirmation de Buffon est vraie, sans doute, quoique en elle-même et dans les mots dont elle se sert, elle soit fausse , car l'homme , dont parle ici Buffon , ne sentira pas le corps lui-même , vu que la sensation toute seule ne donne qu'elle-même et ne peut donner autre chose : il sentira certaine modification de sa poitrine ou de son épaule, et cette modification lui rappelant le corps qui l'a produite autrefois, il le concevra comme alors en contact avec lui et le supposera; mais s'il s'agit d'un homme dont l'intelligence n'existe pas encore, qui n'ait aucune idée du corps, aucune notion du monde extérieur : s'il s'agit de l'enfant dans le sein de sa mère, cette affirmation est bien évidemment une erreur. L'enfant, dans le sein de sa mère, sentira la

1 « Comment ne voyez-vous pas » ments indépendamment des ob-

que la résistance que vous sentez » jets.» — (Malebranche, Entretiens

en pressant du pied votre plancher sur la métaph., 1er entretien.) n'est qu'un sentiment qui frappe

l'âme, et qu'absolument parlant 2 Buffon, Hist. nat. de V homme,

nous pouvons avoir tous nos senti- des sens en général, tom. III, p. 357.

28 HISTOIRE DE i/lNTELLIGENCE. Ire PÉRIODE.

manière dont le corps l'affecte, il sentira sa poitrine1 ou son épaule modifiée d'une certaine manière ; mais sa mémoire, encore vide, ne lui rappelant, à propos de cette modification, rien qui puisse lui servir à la comprendre ou à l'expliquer, il la sentira sans lui supposer en dehors de lui, je veux dire en dehors de sa poitrine ou de son épaule, dans un corps étranger en contact avec le sien, une existence indépendante, autrement dit sans lui concevoir une cause , un objet. Cela est tellement évident qu'on a peine à comprendre dans un auteur quelconque l'opinion contraire.

Du reste, il ne faudrait pas supposer à la proposition dont nous parlons une intention qu'elle n'a pas. Ce n'est pas dansBuffon l'expression réfléchie d'un système arrêté; c'est une de ces phrases perdues, si j'ose les appeler ainsi , qui s'ignorent presque toujours ellesmêmes, un de ces modes accidentels que revêt la pensée principale et dont elle pourrait se passer, produits à peu près purs du hasard qui les amène on ne sait comment, et que l'attention, qui vise au-dessus d'elles, laisse passer pour ainsi dire sans contrôle.

Mais depuis Buffon, cette proposition a pris en philosophie un caractère qu'elle n'avait pas dans le principe et une importance qu'elle ne mérita jamais. Reid est d'abord venu l'établir comme une conception immédiate, atteignant son objet, c'est-à-dire le corps extérieur, sans l'intermédiaire des idées, et s' appuyant, non pas comme je le disais tout a l'heure, sur une observation passée, autrement dit sur un souvenir , mais sur un fait primitif de la nature humaine, consti-

tutif et non acquis ! ; par conséquent (levant se trouver dans l'enfant qui va naître tout aussi bien que dans l'homme déjà tout formé ; et, depuis lors, cette proposition a, pour ainsi dire, fait le tour du monde : vous la trouverez aujourd'hui au fond de tout système de philosophie.

Comment une manière de voir si peu vraisemblable, dont l'invraisemblance saute aux yeux des moins attentifs et dont la valeur, comme explication, est tout-à-fait nulle \ est-elle devenue en si peu de temps l'opinion . commune de tous les philosophes ?

Pour comprendre une chose aussi peu compréhensible, il faut être initié aux mystères de la philosophie ; il faut avoir suivi dans le passé l'histoire des discussions mémorables et des combats sans fin auxquels a donné lieu, dans notre Europe pensante, la grande et difficile question de l'origine de nos idées. Une opinion pareille à celle dont je viens de parler ne se fût pas produite, on le devine aisément, au début de cette histoire. Pour en venir à cet étrange système, il

' Voyez les Oeuvres de Reid, tra- m'apprendrait, avant que je ne l'aie duites par Th. Jouffroy, nc vol. et appris moi-même , qu'd existe un partout. monde extérieur? En vérité, le con-

seil que nous donne Reid, de ne pas

2 Que s'agit-il, en effet, d'expliquer? chercher à approfondir ce singula conception intellectuelle par la- lier mystère, ce conseil désespère et quelle je transforme à chaque instant, si peu philosophique , comme le dans ma pensée, unesensation donnée dirait Montaigne, ne prouverait a en un ohjet matériel extérieur. Or, mes yeux qu'une chose , si j'étais est-ce l'expliquer que de lui donner obligé de le suivre, c'est « que la pour fondement un fait de la nature » science humaine, comme le dit humaineessentielleraent mystérieux, » encore Montaigne, ne se peut mainquand même il ne serait pas supposé ? » tenir que par raison déraisonnable, Quoi de plus mystérieux, en effet, » folle et forcenée. » — (Montaigne, que cette intuition particulière, ou liv.II, ch. XII, in fine.) comme on voudra l'appeler , qui

30 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. Ire PÉRIODE.

fallait avoir traversé tous les autres ; pour se rattacher à une explication de cette nature, il fallait avoir essayé toutes les autres explications les unes après les autres et les avoir trouvées impossibles : c'est désabusé de toutes ces explications, las et désespéré, que l'esprit humain a fini par adopter cette manière de voir qui laisse tout indécis, dont l'invraisemblance est manifeste et dont toute la valeur est dans l'impossibilité reconnue des autres systèmes.

La chose étant ainsi, je ne m'arrêterai pas à discuter une à une toutes les raisons sur lesquelles cette opinion s'appuie : ces raisons deviennent fausses par le fait même si je parviens à montrer, dans une perception sensible, l'origine et la source de toutes nos connaissances, celle surtout de la conception dont je parlais tout à l'heure, et dont Reid va chercher l'explication dans un fait humain (humain, dit-il!) que personne n'a vu, que personne ne connaît. C'est que l'opinion de Reid, sur ce point, sera toujours, quoi qu'on fasse, une sorte de pis aller philosophique, et pour la renverser, il suffira toujours de la remplacer par une explication plus naturelle qui résolve aussi bien toutes les difficultés.

Deuxièmement, je sens mon front, mon dos, mon bras, ma main, ma jambe, mon pied, etc., en un mot, je sens mon corps et toutes les parties qui le composent. Cette proposition est évidente et n'a pas besoin de démonstration ; mais il est des personnes qui ne savent plus voir et avec lesquelles il faut perpétuellement raisonner. Ces personnes ne savent plus aller à la vérité

directement, il faut toujours les y conduire par des chemins détournés. Si vous leur dites : telle chose est ainsi, au lieu de regarder dans la chose elle-même, pour s'assurer si vous dites vrai, c'est dans l'idée qu'elles en ont et qu'elles ont ramassée on ne sait où, qu'elles se sont faite on ne sait comment, qu'elles regarderont toujours : l'idée, voila le seul chemin qui les conduit à la réalité. N'essayez pas de leur en montrer un autre beaucoup moins long, plus commode et plus sûr; elles ne vous comprendraient pas; suivez-les, au contraire, dans ces sentiers perdus où elles s'égarent pour les y guider un moment.

Le corps, dit-on ordinairement, parmi les personnes dont je viens de parler, est complètement dépourvu de sensibilité; il ne joue dans la sensation d'autre rôle que celui de conducteur. C'est au cerveau, dans un endroit encore mal déterminé, qu'il faut chercher le point véritablement sensible, celui auquel toute impression doit être apportée pour être sentie, le seul dont on peut dire peut-être : je le sens, parce qu'il n'est pas différent de nous-mêmes. Et l'on ajoute: L'araignée, placée au centre de sa toile, ne sent pas sa toile bien certainement; elle se sent elle-même, voilà tout : ses sensations sont en elle, elles ne sont pas dans sa toile. Voilà notre image : nous nous sentons nous-mêmes, nous ne sentons pas notre corps : nos sensations sont en nous, elles ne sont pas dans notre corps. Si nous les rapportons aux différentes parties dont notre corps est composé, c'est que l'éducation et l'habitude nous ont appris à le faire, et cela ne prouve pas du tout qu'il en soit ainsi, ni que la

312 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

sensation existe réellement dans la partie du corps à laquelle nous la rapportons, car l'amputé rapporte encore au membre qu'il n'a plus la sensation qu'il éprouve et qui, bien certainement, existe autre part pour le moment du moins. D'ailleurs des expériences physiologiques ont démontré que la chose est comme nous venons de dire : que le corps, dans toute son étendue, est dépourvu de sensibilité et qu'il ne joue dans la sensation d'autre rôle que celui de conducteur.

Je ne m'arrêterai pas à discuter ces expériences : elles se détruiront bien toutes seules * . Quant à la comparaison que l'on a voulu faire du corps humain avec la toile d'une araignée, c'est une méprise trop grossière pour qu'il soit besoin de la signaler. L'araignée ne sent pas sa toile ; cela est plus que probable et me paraît suffisamment démontré par ce que nous avons dit plus haut à

1 Cela est déjà fait si je ne me eu communication avec l'encéphale, trompa, ou à peu près. Je trouve dans Elle doit cette double propriété aux un numéro déjà vieux de V Illustra- deux substances qui la composent. tion (29 sept. 1855) le rapport de plu- Les phénomènes dits de centrante , sieurs expériences qui me paraissent notamment les actions réflexes, dérenverser absolument celles dont il pendent de la substance grise , qui est question ici. Le lecteur qui ne est d'ailleurs étrangère à la sensibilité le connaît pas me saura gré de lui et à la motilité proprement dites. La faire connaître cet article à la fois faculté conductrice réside tout encurieux et intéressant. tière dans les canaux de la substance blanche. Les faisceaux postérieurs

« La physiologie de la moelle épi- sont exclusivement destinés à transnière, depuis surtout les expériences mettre à l'encéphale les impressions de M. Longet, semblait avoir acquis sensitives ; les faisceaux antérieurs et une certitude à l'abri de toute contes- latéraux, au contraire, sont e^clusitation et de toute attaque. Charles vement moteurs. En d'autres termes, Bell, un physiologiste anglais, avait les excitations naturelles et artifîémis une théorie généralement ac- cielles de lafîbre nerveuse suivent une ceptée dans la science, enseignée dans direction toujours centripète dans le toutes nos écoles et développée dans cordon postérieur, toujours centritous les livres. Cette théorie se réduit fuge dans le cordon antéro-latéral. aux propositions suivantes: La moelle » Cette théorie, à laquelle les expéest à la fois un centre nerveux jouis- riences de M. Longet avaient donné sant d'une activité propre, et un con- une consécration depuis long-temps ducteur destiné à mettre les organes acceptée, vient d'être attaquée, et

propos des objets extérieurs; mais sent-elle son corps? ne le sent-elle pas? voilà la question. Pour aider le lecteur à la résoudre en ce qui nous regarde, je me contenterai d'une simple observation.

J'éprouve des sensations de la part des objets qui m'entourent et qui me touchent, et, ces sensations, je les rapporte toujours à la partie de mon corps sur laquelle l'attouchement a eu lieu : comment se fait le rapport dont je viens de parler et sur quoi s'appuie-t-il? l'éducation, dit-on, l'habitude. C'est bien ; mais cette éducation suppose une chose : si Ta sensation qu'habituellement je rapporte à ma jambe ne diffère pas de toutes les autres sersations par un caractère particulier qui la distingue partout et toujours et auquel je puis toujours la reconnaître, jamais, bien certainement, aucune éducation ne m'apprendra à la rapporter à cette

l'on peut même dire renversée par lité; mais les travaux antérieurs de

M. Brown-Sequard, qui , s'appujant M. Brown-Sequard donnant à sa pa^

sur de nouvelles expériences, a fait rôle une certaine autorité, il fallut

table rase de toutes les idées reçues, bien vérifier ses assertions, que l'au-

«G'estlarévolutionlapluscomplète Jeur s'engageait d'ailleurs à mettre

et la plus radicale. J?™ de douie Par, desL expériences

r , faites en présence de la Société.

»M. Brown-Sequard, en effet, a an- , n nous est impossible, vu l'espace nonce que la section des cordons pos- restreint qui nous est accordé, et à teneurs, cest-a-dire des prétendus cause aus^ de la nature de ce jourcordons sensitifs de la moelle, loin M, de en revue les onze vivid'aneantir le sentiment dans les mem- sections auxquelles la commission

traire, une sensiDiuie exageiœ, et donner un aperçu d'après le rappor-

que, dans la même expérience, on teur lui mêlDe L'exnérience V dit

provoquait des douleurs beaucoup n nous montrê un phénomène que

plus vives en irritant le segment eau- p^nne n'aurait pu prévoir et qui

dal de la moelle, quen piquant oit £onIeTerge toutes les idées reçues sur

pinçant le segment cephalique, seul ,es fonctions de la moelle^ 0n se

capable pourtant d après la théorie borne a écar{er run de r t ,

de M. Charles Bell, de transmettre les deux faisceaux postérieurs : puis, à

impressions au cerveau. travers le siUon |ui les sépaPe*onVa

y Ces idées, émises en premier lieu diviser verticalement le reste de la

devant la Société de Biologie, ne moelle; mais le scalpel fait un léger

rencontrèrent d'abord que l'incrédu- écart et blesse l'un des cordons anté-

34 * HISTOIRE DE L INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

partie plutôt qu'a tout autre; et, pour la rapporter quelque part, il me faudra toujours avoir les yeux ouverts et voir sur quelle partie de mon corps l'attouchement se produit. Il est donc nécessaire d'admettre que nos sensations diffèrent les unes des autres selon qu'elles nous viennent de telle partie du corps ou de telle autre, en un mot, qu'elles reçoivent de la partie touchée un caractère particulier et comme une forme déterminante : quel est ce caractère? si l'on y veut réfléchir, on verra que ce n'est autre chose que mon front, mon dos, mon hras, ma main, ma jamhe, mon pied, etc., déjà sentis quand l'attouchement du corps a lieu et dont la sensation particulière se mêle a celle de l'impression reçue.

Je sens donc mon front, mon dos, mon bras, ma main, ma jambe, mon pied, etc., et cela continuellement, par conséquent dans mon état primitif; mais ce

rieurs. Que va-t-il arriver? Les cor- cable peut-être, que la section des fidons postérieurs ou sensitifs sont bres postérieures de la moelle, loin conservés, et la sensibilité sera sans d'anéantir l'innervation dans les pardoute conservée aussi; la seule moti- ties où ces fibres paraissent se distribué sera compromise,puisque l'un des buer, y développe une sensibilité exafaisceaux moteurs est lésé, Voilà ce gérée (Exp. IIe); puis cherchez dans que la théorie nous annonce, mais l'histoire de la physiologie, passez en quelle déception 1 c'est, au contraire, revue toutes les théories et toutes les la sensibilité qui disparait , tandis hypothèses qui ont tour à tour fleuri que la motilité persiste. Ce fait, à lui dans la science; lisez, interrogez tous seul, serait capable de renverser la les auteurs et tous les expérimentadoctrine de Charles Bell. Ajoutez-y teurs, depuis Galien jusqu'à Mistique la section isolée et complète des chelli, et depuis Prochaska jusqu'à cordons postérieurs ne fait disparaître Charles Bell,depuis Magendie jusqu'à ni la sensibilité ni le mouvement M. Longet, et vous verrez qu'aucune (Exp. IIe), et que ces deux fonctions doctrine, aucun système connu ne sont abolies lorsqu'on coupe la subs- peut vivre à côté des expériences de tance grise en travers (Exp. IIIe et VIe); M. Brown-Sequard, et qu'il faut se ajoutez-y encore que l'intégrité des résigner à faire table rase de tout ce cordons antéro-latéraux n'empêche qui a été dit jusqu'ici. » pas la perte de la motilité (III), et ArranffP7.vons Messieurs les Phv l'intégrité des cordons postérieurs cift,^ttff V0USl Mess,eurs les ™?n'empèche pas la perte du sentiment SIO,°g,sies,i

(Exp. IVe); ajOUtez-y surtout Ce phé- Non no3trûm inter vos tantas componere lites.

nomène étrange, imprévu , inexpli-

que je sens dans mon état primitif, ce n'est pas mon front, mon dos, mon bras, ma main, ma jambe, mon pied, tels que je les pense et crois les sentir aujourd'hui: — 1° ce ne sont pas des os, de la chair, des nerfs, des muscles réunis et disposés sous une forme nettement déterminée et recouverts d'une couleur particulière, car cette manière dont j'envisage aujourd'hui mes propres membres n'est pas une perception : je ne sens rien de tout cela; mais une conception, et cette conception supposerait en moi, à l'heure qu'il est, des idées qui évidemment n'y sont pas, savoir : les idées d'os, de chair, de nerf, de muscle, etc.; l'idée de la manière dont tout cela s'agence et se dispose dans mon front, dans mon bras, dans ma main ou dans mon pied, celles de la couleur et de la forme sous lesquelles tout cela se présente à la fois soit à l'œil qui le voit, soit à la main qui le touche; enfin, la notion de l'espace dans lequel la forme dont je parle est déterminée ; — 2° ce ne sont pas des amas de matière dans lesquels je vivrais, mêlé, pour ainsi dire, aux différentes parties qui les composent, car en supposant les amas dont je parle et leur pénétration par la substance spirituelle, autrement dit, par moi, leur existence reste toujours quelque chose d'extérieur à moi-même, d'étranger à ma nature, dont la réalité matérielle ne tombe pas plus sous mon aperception que celle des corps extérieurs dont je parlais il y a un instant : je ne sens rien d'eux, si ce n'est la manière dont ils m'affectent : ce sont des manières d'être de moimême, autrement dit, des formes sous lesquelles je m'apperçois et puis me saisir, rien de plus.

36 HISTOIRE DE L INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

Ces manières d'être sont partout mélangées d'un phénomène particulier : la sensation, et, pour cela, peuvent être appelées des sensations : ce sont des sensations permanentes, siège substantiel des sensations ordinaires qui s'y produisent et s'y passent; — elles sont aperçues par moi dont elles sont des dépendances véritables, des extensions, et, pour cela, peuvent être appelées des perceptions ; — mais elles existent aussi en elles-mêmes, indépendamment de la sensation qui s'y mêle et de l'aperception qui les saisit; sous ce rapport, nous pouvons les appeler des résistances, si nous ôtons à ce mot tout ce qui, dans la somme d'idées qu'il rappelle aujourd'hui, appartient à la pensée sans appartenir à la sensation .

Ces résistances ne sont pas composées comme mon front, mon bras, ma main, ma jambe, mon pied dont je parlais tout-à-1' heure : je ne sens point en elles cette association d'éléments divers que l'anatomie, se fiant à des perceptions discutables * nous y montre aujourd'hui; mais elles sont étendues. Je ne sais, en vérité, comment l'on pourrait nier cette étendue, quand on consulte, sur elle, sincèrement et sans préjugé, la sensation qui nous la révèle; c'est une chose tellement frappante, que, pour

1 Je parlé de la perception des os, imagination au moment de leur nais-

des muscles, des nerfs, etc. Or tou- sance. Tant qu'on n'aura pas dé-

tes ces perceptions sont discutables montré la vérité de la vision en Dieu

et voici pourquoi : Elles sont d'une de Malebranche, ces perceptions se-

part à posteriori, de Vautre àpriori, ront des illusions. Que l'anatomie

elles renferment une perception et soit dupe tant qu'il lui plaira de ces

une conception tout à la fois, elles illusions, rien de mieux, mais son

ont pour origine les sens et Fimagi- acharnement à les croire n'en fera

nation : ce sont des perceptions dé- pas des vérités et ne leur apportera

terminées d'une certaine manière, et pas l'assentiment des hommes ré-

pour ainsi dire transformées par l'i- fléchis.

h nier, il faut y être amené par quelque idée préconçue, par une opinion fortement arrêtée d'avance. Donnezmoi un homme dont aucun système ne trouble encore la perception, qui ne soit pas obligé, avant de l'admettre et pour l'admettre, d'harmoniser ce qu'il voit, ce qu'il sent, avec ce qu'il conçoit, et je vous réponds que cet homme va, tout de suite et sans hésiter, reconnaître la vérité de la proposition qui précède. Il peut y avoir à comprendre l'étendue dont je viens de parler quelques difficultés; mais ces difficultés n'empêchent pas la chose d'être et d'être évidente, elles rendent seulement douteuse son appréhension sous telle ou telle de nos idées claires ou réputées telles.

Elles sont distinctes, puisque je puis, au moyen de la sensation toute seule, sans ouvrir les yeux ni tâter avec la main, reconnaître immédiatement la partie de mon corps qui a été touchée par un autre corps, ce qui bien évidemment serait impossible, si chacune des parties dont mon corps est formé ne répondait à l'action du corps qui me touche par un sentiment particulier, en d'autres termes, si chacune des parties dont mon corps est formé n'était distincte de toutes les autres. Car de rapporter, comme le fait Concîillac, à l'éducation toute seule, le jugement dont il s'agit, c'est, nous l'avons déjà dit, une erreur évidente; et le faire reposer, avecReid, sur un fait non défini de la nature humaine, par conséquent, tout-à-fait inconnu , c'est parler pour ne rien dire. L'éducation ne fait qu'une chose : trouvant toujours le sentiment dont je viens de parler dans certaine couleur et dans certaine forme déterminées, elle finit

38 HISTOIRE DE i/lNTELLlGENCÈ. Ire PÉRIODE.

par l'associer avec cette couleur et avec cette forme; mais justement cette association serait chose impossible et jamais elle n'eût eu lieu, si ce sentiment était le même partout : s'il était le même dans mon front, dans mon dos, dans mon bras, dans ma main, dans mon pied, etc.; et quant au fait humain dont parle Reid, il ne faut pas l'imaginer, il faut le découvrir. C'est ce que nous avons fait en constatant la distinction primitive, naturelle et sentie des différentes parties de notre corps, leur distinction pour la sensibilité, pour la sensation ; car ce fait n'est pas autre chose que cette distinction même.

Elles sont séparées les unes des autres à la manière des couleurs d'un tapis ou d'un tableau ; mais — premièrement, leur séparation n'est pas tranchée de même : je distingue parfaitement, au moyen de la sensation seule, toutes les parties dont mon corps se compose, mais je ne saurais dire avec elle seule où finit telle partie, où commence telle autre ; par la raison bien simple que ces parties ne commencent nulle part, à proprement parler, et ne finissent nulle part : elles se continuent les unes les autres sans présenter nulle part de véritables limites; — deuxièmement, elles ne sont nulle part isolées *: nulle part, en effet, je n'apperçois, nulle part je ne sens entre mes membres ces espaces vides qui les séparent et que la pensée, sous l'influence d'un souvenir, croit y sentir aujourd'hui. La plus légère attention donnée soit

1 Deux choses sont séparées quand quand entre elles existe un intervalle

elles existent dans des lieux différents qui les sépare. La séparation n'ex-

de l'espace ou dans des instants diffé- clut pas le contact, l'isolement l'ex-

rents du temps; elles sont isolées [in- clut toujours. sida) quand il y a île, c'est-à-dire,

à la sensation des parties de notre corps, soit à l'analyse de nos idées, suffit pour rendre certain de cette vérité. Que signifierait, par exemple, cette proposition : Je sens le vide qui sépare deux de mes membres? Je sens mes membres hors les uns des autres : cela a du sens, cela peut se dire et cela est vrai ; mais que voudrait dire cette proposition : Je sens du vide entr'eux? Quoi ! le vide aurait-il, pour être senti, plus de chance que le corps lui-même? et quand il est bien démontré que le corps n'est pas senti, le vide pourrait-il l'être? Que serait en moi, je le demande, la sensation du vide? nécessairement une certaine manière d'être de moi-même ; mais alors ce ne serait plus le vide : ce serait moi modifié d'une certaine manière. Il peut y avoir du vide pour le toucher, il n'y en a pas pour le tact, autrement dit, pour la sensation pure : le monde qu'elle nous livre est un monde parfaitement plein.

Enfin toutes ces résistances sont juxtaposées en moi et forment en moi, parleur rapprochement, un ensemble particulier dont je suis la substance. Cette proposition est encore parfaitement évidente et n'a pas besoin de démonstration. Mais, dit-on, cela est impossible. Impossible! peut-être bien, je ne songeais pas à considérer la chose sous ce rapport assurément peu important : qu'importe, en effet, que cela soit impossible, si cela est? Depuis qu'on a démontré l'impossibilité du mouvement, l'impossibilité de la blancheur de la neige, celle de la liberté humaine, etc., etc., en croit-on moins à la réalité du mouvement, à la blancheur de la neige, à la liberté humaine? Il faut s'entendre enfin sur ce mot impossible,

40 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. Ire PÉRIODE.

sur cet arrêt définitif tant de fois prononcé à l'égard de certaines questions et si souvent révoqué; que signifiet-il au fond et quelle est sa portée? ^désigne-t-il une impossibilité réelle ou simplement logique? quand nous disons qu'une chose est impossible , cela veut-il dire qu'elle est impossible en soi, absolument et réellement impossible, ou bien, seulement impossible relativement à nous, à notre puissance de concevoir ou de comprendre les choses? Dieu seul assurément peut dire d'une chose si elle est impossible en soi ; notre science à nous ne va pas si loin, ni, par conséquent, notre affirmation : quand nous disons qu'une chose est impossible, cela signifie seulement que nous ne pouvons pas la comprendre, qu'elle ne tombe sous aucune de nos idées et répugne à la manière dont nous envisageons certains faits. Que prouve cette répugnance de plusieurs choses à se laisser, pour ainsi dire, expliquer par nos idées? pouvons-nous en conclure que ces choses n'existent pas? ce serait de la folie. Quoi ! parce que une chose ne tombe pas sous la manière dont j'envisage certains faits, parce qu'elle n'est appréhensible sous aucune de mes idées, je pourrais nier son existence! Oui, en vérité, ce serait de la folie. Il faudrait dire alors, comme le disait un ancien philosophe, que l'intelligence humaine est la mesure des choses *, quand, au contraire, elle n'en est partout qu'une image imparfaite, une copie informe, faite par une main inhabile, sous l'influence de mille illusions. Mais alors, a quoi peut nous servir cette ma-

Protagoras d'Abdere , un des sophistes.

LE TACT, HISTOIRE DE SON DÉVELOPPEMENT. Il

nière de procéder, à peu près universelle, qu'on appelle le raisonnement , et qui consiste toujours à rattacher, avant de l'admettre et pour l'admettre, ce que nous ne connaissons pas encore à ce que nous connaissons déjà? si la chose en question ne tombe sous aucune de nos perceptions, à nous faire sur elle une opinion conforme à notre nature à nous *; si elle tombe sous l'une ou sous l'autre de nos perceptions, comme la question qui nous occupe, à rien du tout; si ce n'est, peut-être, a montrer, si nous savons bien, vous et moi, choisir et disposer nos idées, que nos maîtres, dans l'art de raisonner, ne nous ont pas dérobé notre argent, comme autrefois Garnéade le disait de Diogène en plaisantant quand, par hasard, il lui arrivait de mal raisonner 2. C'est qu'en effet, le

1 Ily a trois sortes de questions:— genfs, nous cherchons une solution

\° Les unes dont l'objet tombe sous approuvable par un être intelligent

notre perception : Dans ces questions et nous arrivons à la PRORAB1L1TE:

nous cherchons une solution con- Dans le premier cas, il y a PER-

forme à la nature des choses et nous CEPTION proprement dite; dans le

arrivons à la VÉRITÉ; — 2" Les second, INDUCTION; dans letroi-

autres dont l'objet ne tombe pas, il sième, devination pure,auspicatiou' ,

est vrai, sous notre perception, mais analogie.

ne sort pas du monde où notre per- M. Charma nous a donné dans le

ception s'exerce, en sorte qu'il rentre Dictionnaire des sciences philoso-

daus la catégorie des faits connus et phiques, à l'article Analogie, une

peut élre perçu indirectement : Dans théorie vraiment admirable et loul-

ces questions nous cherchons une à-fait nouvelle de l'analogie. D'après

solution conforme à une vérité déjà cette théorie nous arriverions ou

perçue et nous arrivons à la VRAI- nous pourrions arriver, dans l'arîa-

SEMBLANCE; — 3° Les troisièmes, logie comme dans l'induction, à la

enfin, dont l'objet, non-seulement ne VRAISEMBLANCE ; mais je ne puis

tombe pas sous notre perception, YÔir dans l'analogie de mon judicieux

mais encore sort complètement du maître qu'une forme particulière, un

monde où cette perception s'exerce, cas tout particulier de l'induction.

en sorte qu'il ne peut être perçu ni Dans cette forme, en effet, nous allovs

directement ni indirectement par toujours du mbhb au même, autrement

nous : Dans cette troisième espèce de dit, nous ne sortons pas du monde de

questions, il serait tout-à-fait inutile nos perceptions.

de chercher une solution conforme , (i Cum ,. id hujus modi ind.

a la nature des choses ; il ne le serai , d sic , d^ CarnJeades solebat;

pas moins d en chercher une qui fut ]

conforme à une vérité déjà connue ; . Auspicartt chercher dans le vol des oi-

nous cherchons une solution con- seaux la connaissance d'un fait qui n'en

forme à notre nature d'êtres intelli- dépend d'aucune manière.

42 HISTOIRE DE i/lNTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

meilleur de nos raisonnements ne prouve jamais autre chose. C'était aussi l'avis de Voltaire qui définissait le raisonnement : un art d'enfiler des chimères , et qui disait: « Raisonner, c'est enfiler des chimères; bien raisonner, c'est enfiler régulièrement des chimères '.»

Laissons aux hommes oisifs, aux indifférents, à ceux qui n'aiment rien et qui n'ont rien à dire , cet art frivole d'enfiler régulièrement des chimères; continuons à poser des faits certains, évidents, sans nous embarrasser des idées qui peuvent les admettre ou les contredire. Je le voudrais, mais cela tournerait sans doute contre notre proposition dont la vérité nous est chère. Résignons-nous donc à rentrer encore une fois dans ce monde des idées, non pour y établir nous -même quelque vérité, mais seulement pour servir de guide à ceux qui s'y hasardent sans posséder d'ailleurs une véritable lumière, sans s'être munis d'un talisman au moyen duquel ils puissent dissiper les illusions et conjurer les vaines apparences.

Impossible, dites-vous, et pourquoi? Parce que le moi, l'âme est simple, et que votre proposition le fait étendu, étendu, c'est-à-dire composé et divisible. Le moi est simple, cela est incontestable et je me hâte de le reconnaître; mais il y a deux manières de concevoir et de se représenter sa simplicité : l'on peut se représenter la simplicité du moi d'après celle de l'atome ou

Si recte conclus! , te teneo; sin ,» dialecticorum. » — (Cicero, A cad., vitiose, minam Diogenes rcddet. Hb. II, XXX.) Ab eoenim stoico dialecticam didi- ] Voyez son Dictionn. philosopha cerat: hœc aulcm merces erat article Conséquence,

du point mathématique; dans ce cas le moi n'est simple qu'à cause de sa petitesse et n'échappe à la division, pour ainsi dire, que par son néant : Ob incomprehensiôilem brevitatem sui in partes dividi non potest * . Ou bien, l'on peut se la représenter d'après la simplicité de l'espace qui, lui, est simple aussi malgré son immensité dans laquelle se trouvent renfermés tous les mondes 2 : dans ce cas la simplicité du moi n'exclut plus sa grandeur ; ce n'est plus la simplicité du néant, mais une simplicité merveilleuse, admirable, pouvant embrasser en elle et comprendre à la fois, sans rien perdre de son indivisibilité, cette multitude de résistances dont je parlais tout a l'heure : c'est la simplicité des esprits :

Spiritus intus alit, totamque infusa per artus Meus agitât molera et magno se corpore miscet 3.

Le moi devient alors, je l'avoue, une chose étendue,

1 Macrob., Somn. Scipion, lib. I", Vintell. irepart.,liv.II,ch.V,p.33:M ch. XVI.

3 Vibgile, sEneid.^ lib. VI, v. 726.

- « L'espace, dit Kant, est essen- — C'est l'opinion de Pythagore.

» tiellement un; le multiple en lui L,on t ajouter à cette citatio„

» par conséquent aussi le concept de yi jj des citations deCicéron.

. gênerai d espace, tient uniquement deMacrobe, de Saint-Thomas d'A

» a des limitations »- (Critique de . de BJssuet etc. qui prouvent

la raison pure, Esthétique, p. 43, ^ue jes philosophes n^nt pas tou-

dans la traduction de M. 1 issot.) j*ourg ^mr laFsimplicilé 5e l'âme

Rien n'est plus facile à démontrer cette idée rétrécie que l'on veut nous

que cette simplicité de l'espace, rien en donner aujourd'hui.

n'est plus nécessaire :« Pour conce- T „, , :„<•.„„ „„„ „„« ,

v voir l'espace composé de parties, L ' Tot^TL,ipS itP™«a„n : . il faudrait imaginer et supposer un » mens "S»4?*"10 lei?iret ï??"?" . autre espace dans lequel les parties ' corP^ "»f C^ff"1 De natur' » du premier espace seraient rap- x>eo? ., un. i, en. Ain.; » prochées et juxtaposées, par consé- II. « Anima simplicem sortita na- » quent deux espaces l'un dans l'autre » turam,.4uum seanilIlandoimmen- » ce qui est absurde ; et cette absur- » sitati universitatis infundat, nul- » dite une fois admise, l'on ne serait » lura init tamen cum sua unitate » pas plus avancé; l'espace serait » divortium. » — (Macrob., Somn. » toujours simple. » — (Hist. de Scipion., lib. I, ch. VI.)

44 HISTOIRE DE t' INTELLIGENCE. 1™ PERIODE.

du moins accidentellement ' ; mais ne dites pas composée de parties. Comment voulez-vous qu'il soit à la fois l'une et l'autre ? S'il est étendu, il peut renfermer en lui des parties, mais il n'en est pas composé, car cela seul peut être étendu qui est simple. Si nous disons des corps qu'ils sont étendus, c'est parce que nous concevons en eux, répandu dans toutes leurs parties, je ne sais quoi de simple qui, comprenant en lui, dans son indivisible unité, toute cette multitude matérielle, nous permet de la dire étendue: une forme substantielle, comme la nommaient les anciens , qui , dans notre pensée, pour un moment du moins, devient le corps lui-même 2. Réduisez les corps à n'être qu'un pur amas de molécules matérielles , sans rien de simple qui comprenne en lui toutes ces molécules et les unisse dans sa simplicité, et je vous défie de dire du corps ainsi compris qu'il est étendu. Qu'est-ce, dites-moi, qui serait étendu dans cet amas de parties rapprochées,

« Animœ sicut mundi, ita et homi- » nétrer tout le corps, elle est indi-

» nis unius , modo divisionis , repe- » visible, selon St Thomas, toute

» rientur iguarae, si divinae naturae » dans le tout et toute dans chaque

» simplicilas cogitetur; modo capa- » partie. » — iBossijet, De la conn.

» ces, quum illa per mundi, ha?c per de Dieu et de soi-même, chap. V,

» hoiniuis membra diffunditur. » — art. XIII.) (Id.,-iW<Z.,lib. I,ch.XII.)

III. « Anima ratiooalîs est tota in ' Voyez ci-dessus la 2* citation de » toto corpore, et tota in qualibet Macrobe.-De même que l espace, » parte corporis sui... est forma <Iul «* simple en lui-même, nous >» corporis, non forma accidentalis parait compose quand nous le consi- » sedsubstantiaIis.»-(THOM. Aomtv, derons par rapport au monde rnale- Summ.prima, Q. LXXVI, art. VIII rie! qu il .contient; de même lame - et tertia, Q. XLVI, art VIL) QU1 .e.st slIïlP,e en elle-même, nous

1V ' ' paraît composée quand nous la consi-

IV. « L'âme sensitive n'a point d'e- derons par rapport au monde des » tendue (Bossuet veut dire de par- résistances qu'elle soutient et porte » ties juxtaposées. TNous sommes tel- es, soj#

» lement habitués à croire ces deux

» manières de parler synonymes !), 2 La forme substantielle est une

» autrement elle ne pourrait pas pé- idée tellement nécessaire à notre

sans doute, et peut-être adhérentes, mais restées, malgré ce rapprochement d'une part et cette adhérence de l'autre , complètement étrangères les unes aux autres ? Ouest, dans cette multitude, cet être particulier, nécessairement un, que je dis étendu à toutes les parties ? L'étendue supposée d'une chose emporte avec elle la simplicité de cette chose tout aussi nécessairement que le changement supposé d'une chose qui change emporte avec lui la permanence, autrement dit, l'identité de cette chose, et si le moi est étendu, c'est qu'il est simple.

L'impossibilité dont vous parlez tient donc tout simplement à ce que vous voulez comprendre la juxtaposition en question au moyen d'une idée qui ne la comporte pas ; changez cette idée, prenez-en une autre et cette impossibilité disparaît. Oui, changez cette idée sous laquelle vous vous représentez l'âme humaine, non-seulement parce que cette idée est en opposition manifeste avec un fait évident, incontestable; autrement dit, parce qu'elle est fausse ; mais encore parce qu'elle est ridicule. Est-il rien de plus ridicule, en effet, que de faire de l'âme humaine un point mathématique vivant ! Si l'idée sous laquelle nous nous représentons le moi n'est pas plus vraie, elle est au moins plus grande et plus digne ; mais nous démontrerons tout-à-1'heure qu'elle

conception du corps qu'on ne eom- » parties, il y a encore une forme

prend pas du tout sous quelle illusion » substantiellèdistinguéedetoutceïa,

se trouvait l'auteur de la Logique de » croient ne rien dire que de certain,

Port-Royal, quand il écrivait ces » et cependant ils disent une chose

lignes: « Ceux qui disent que dans » queni eux ni personnen'ont jamais

» un morceau de bois, outre ses par- » comprise et ne comprendront ja-

» ties et leur situation, leur figure, » mais. » — [Logique de P.-R, édi-

» leur mouvement ou leur repos, et tion de L. Hachette, p. 307, 4e part.,

» les pores qui se trouvent entre ces ch. VI.)

46 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

est vraie ; que le moi , non-seulement ressemble à l'espace, non au point, mais qu'il est lui-même la réalité de l'espace ; je ne dis pas de cet espace imaginaire créé tout exprès par l'imagination pour être le séjour de ses créations ultérieures et tout aussi imaginaires, mais de l'idée d'après laquelle elle a conçu et pour ainsi dire réalisé l'espace dont je viens de parler.

Sous qu'elle forme maintenant cet ensemble de résistances se présente-t-il à la sensation? Ce n'est pas une chose facile à déterminer aujourd'hui sous la fausse image dont notre pensée depuis long-temps le revêt, et nous ne l'essaierons pas. Mais du moins pouvons-nous dire de cet ensemble une chose avec certitude : il n'est nulle part ; il n'est pas dans un lieu, il n'est pas dans l'espace : nul vide senti autour de lui comme en lui ; il n'a point de limites, point de figure ; il n'est pas immense, car je ne le compare à rien dans ma pensée 1 ;mais il est infini dans le vrai sens du mot, c'està-dire non fini, non terminé : non finitus 2, autrement dit, sans limites apperçues. C'est le corps-humain tel qu'il est pour la sensibilité toute seule, pour le tact tout seul. Nous pouvons l'appeler aussi le monde des résistances.

Quelle différence entre ce monde et le corps humain tel qu'il nous est donné par la pensée! Ici tout est

1 Immense (in-mensus) implique- 2 Non finitus qui n'a point de

rait une comparaison , par suite un borne, opposé à nonfinibilis, qui ne

terme de comparaison , par consé- peut en avoir. Voyez plus loin, la sy-

quent une idée : l'idée d'une gran- nonymie des mots : infini, indéfini,

deur déterminée : mensura ou men- immense, sus.

saisissable, rien n'échappe à la perception : plus de chair dans ce monde, plus d'os, plus de muscles, plus de nerfs, plus d'esprits *, plus de sang ; plus aucune de ces réalités imaginaires dont on peut dire : elles sont ou elles ne sont pas, selon l'opinion, sans jamais savoir si l'on se trompe ou si l'on dit vrai : vous n'y trouverez plus votre main, votre pied, votre bras, votre jambe, votre front, votre œil, votre nez, votre bouche, sous la forme où votre imagination se les représente aujourd'hui ; mais vous les y trouverez sous leur forme véritable et connue de la sensation seule : n'y cherchez pas davantage ces accidents mystérieux qu'on appelle des maladies : la rupture d'un nerf ou d'un vaisseau, l'engorgement de certains organes , les inflammations , l'irritation, l'étranglement des conduits, les coups, les meurtrissures, etc., tout cela s'y trouve remplacé par des faits complètement saisissables et facilement observables.

Si la pensée, disait Àristippe, savait demeurer dans ce monde des sensations internes et s'y retrancher comme dans un fort, elle y serait à l'abri des erreurs qui la trompent et des discussions qui la fatiguent et la tourmentent ; mais non, sa curiosité la pousse vers les choses extérieures; elle s'élance alors dans le monde intelligible et n'y trouve partout qu'obscurité, mystères inquiétants et combats perpétuels ! . Mais ne nous arrô-

s Spirifus animales : aujourd'hui restera le jouet des illusions que Baie fluide électrique ou magnétique ; con appelle idola tribus. car chez nous, dans la science, les

mots changent, mais les choses, les ' Emmenousa toïs pathesin hé

idées demeurent toujours les mêmes, doxa diatêrei to anamarlêton, ek-

II en sera ainsi tant que l'humanité bainousa de kai pohipraymonousa

48 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

tons pas sur ces considérations d'une espèce particulière et sur ces souvenirs historiques, continuons à déterrer notre état primitif.

J'apperçois à la fois toutes les résistances dont ce monde est formé, autrement dit, je les sens à la fois, mais passivement et involontairement, sans prendre part à cette apperception d'aucune manière ; je ne la veux pas, je ne la produis pas, je la subis. C'est un fait naturel qui a lieu de lui-même et sans que je m'en mêle, comme dit Jouffroy 1 . Mais, à cause de cela, l'apperception dont je parle n'est pas à l'une des résistances apperçues plus qu'aux autres, elle est à toutes de la même manière; elle n'a pas plus d'intensité ici que là, elle est la même partout, c'est-à-dire uniforme, par conséquent confuse et vague : je sens à la fois toutes ces résistances sans en distinguer sensitivement aucune, par conséquent sans en sentir aucune véritablement. J'appelle cette première forme de l'apperception apperception primitive, parce qu'elle est

tô krinein kai apophainesthai péri ' « Dès que mon œil est ouvert sur

ton ektos, autên te pollakis taras- » le monde, tous les objets qu'il em-

sei, kai machetai pros etérous apo » brasse se manifestent à moi en

ton hautôn enantia pathê kai dia- » même temps et sans que je m'en

phorous phantasias lambanonlas : » mêle; dans cette vue passive et

id est : opinio dum intra affectiones » totale est contenu tout ce que je

manet, a lapsu et errore sese tutam » puis connaître. » — Jouffroy, mél*

conservât; si vero exeat et curiose re- phil.) bus, quœ extra sunt, se îmmisceat,

illas judicatura, autde ipsis pronun- Cela peut se dire non-seulement de

tiatura, et sese ipsa multoties per- la vue, mais de tous les sens en géné-

turbat ac a tranquillitate excidit; et rai: du tact,de l'odorat, de l'ouïe,etc:

cum aliis certamina et contentiones tous nos sens sont d'abord indépen-

ioit, qui ab iisdem rébus contrarias dants de la volonté qui plus tard s'en

affectiones et phantasias accipiunt. empare, concentre leur apperception,

(Petbus Vàle.ntia, Acad., g VII, 77. comme il va être dit tout-à-1'heure ,

— Voyez aussi Pltjtarque contra et la dirige. Colotem.)

lu forme première de notre intelligence et le point de départ de notre histoire.

Ce n'est pas une connaissance à proprement parler que cette apperception , mais la condition préalable , rigoureusement nécessaire de toute connaissance. Avec elle, je ne sais rien sans doute, non je ne sais rien encore, mais je puis tout apprendre, et, sans elle, je ne puis rien savoir. Elle me livre le monde des résistances dans sa totalité ; à moi de l'étudier maintenant si je veux le connaître, la connaissance en dépend de moi désormais. Que faut-il pour qu'elle ait lieu, pour qu'elle se produise et vienne remplacer la simple apperception ? Bien peu de chose en vérité ; mais une chose qui dépend de moi seul, et qui ne saurait avoir lieu sans ma participation : rendre Tapperception dont je viens de parler, cette apperception qui est la même partout, qui est uniforme, comme je l'ai dit, la rendre plus intense, si vous aimez mieux, plus tendue, plus intime sur un point déterminé du monde apperçu, autrement dit, lui faire perdre son uniformité ; car alors, en effet, il y aura apperception distincte du point dont j'ai parlé, par conséquent connaissance ou, du moins, commencement de connaissance.

Pour mieux comprendre la nature de l' apperception primitive, considérons-la , si vous voulez , dans ses rapports avec cette dernière forme de l' apperception. Qu'estce que l' apperception distincte? en quoi consiste-t-elle précisément, et d'où résulte-t-elle? Tous les philosophes se sont posé cette question, tous ont cru la résoudre;

50 HISTOIRE DE l/lNTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

mais personne encore, que je sache, ne l'a véritablement résolue. L'on a bien dit que l'apperception distincte résulte de l'attention; que c'est la tension sur un objet déterminé de notre faculté de voir ou de sentir : mais cela n'explique pas sa distinction qui est la chose importante et la seule à expliquer ici. Toute distinction suppose une comparaison ; si toutes nos perceptions impliquent une distinction, c'est que, dans toutes, il y a comparaison de ce qui est perçu avec ce qui ne l'est pas, opposition de l'un à l'autre : de quelle nature est cette comparaison ? comment se produit dans toute perception l'opposition dont je viens de parler? La comparaison qui se trouve ici n'est pas la comparaison ordinaire qui suppose la perception préalable des termes qu'elle rapproche et qu'elle oppose, par conséquent la comparaison dont je veux parler. Cette comparaison n'est pas ultérieure, elle ne vient pas, après coup, s'ajouter à la perception , elle Taccompagne, se mêle à elle dès le principe, et, qui plus est, la constitue. Quelle en est donc la nature , et comment se produit-elle? Voilà, sur la perception distincte, la question véritablement importante, celle qui, je le répète, n'a pas encore été résolue : cette question , je crois pouvoir la résoudre.

Avant d'appercevoir distinctement telle ou telle chose, j'appercevais déjà le monde tout entier dans lequel cette ■ chose se trouve, V. G. le Plan-des-couleurs *, si la chose dont je parle est un objet donné : une maison dans l'éloignement, cette petite marguerite au milieu

1 Voyez Hist. de Vintellig., ire part.,liv.I, g IV, 2, la définition de ce mot.

du gazon ; le Corps-humain *, si c'est une résistance. Mais je l'appercevais passivement, partant, uniformément et, par suite, confusément. Cette première apperception ne devait pas durer toujours ; un moment vient où elle finit, disons plutôt, se transforme : le moi s'empare de sa faculté de voir ou de sentir , et , sans l'ôter à l'ensemble des faits apperçus ou sentis par elle, ce qui n'est jamais possible, il la ramasse cependant, si je puis m' exprimer de la sorte, et, pour ainsi dire, la concentre 2 sur un seul de ces faits. De cette manière, tout le reste demeurant comme auparavant , passivement et uniformément apperçu, le fait dont je parle se trouve apperçu d'une façon particulière, autrement dit, distinctement. Il est de plus comme appréhendé au milieu de tous les autres, et, pour ainsi dire, au moyen de 1* apperception uniforme et confuse de tous, par conséquent en opposition avec eux tous.

Voilà l' apperception distincte : elle suppose l' apperception passive , uniforme et confuse et n'est possible qu'avec elle et par elle. Otez la première de ces apperceptions, la seconde n'existe plus. Ne faut-il pas, pour

1 Voyez ci-dessus, p. 46, la défini- pour le traduire seront toujours assez lion de ce mot. bons. J'ai seulemeut voulu par ces

mots ramasser, concentrer, écarter

2 Ramasser l'apperception, la con- autantquepossibieiepréiugévulgaire centrer, la fixer, la tendre, ce sout qui viendrait ici tout changer, tout là autant d'images sous lesquelles, gâter : une image qui sauve la vérité pour le moment, j'aime à me repré- des faits décrits vaut toujours mieux, senter le phénomène dont je parle, pour un lecteur sérieux, quelque mais le lecteur ne doit pas s'en pré- étrange qu'elle soit, que celle qui' la occuper outre mesure; c'est le fait dénature ou la fausse. Quant à la lui-même qu'il doit chercher à at- bonté purement littéraire de la métateindre. Quand il l'aura, pour ainsi phore, je n'y songe même pas; ce dire, retrouvé sous toutes les illusions n'est pas là, dit St Augustin, l'affaire qui le couvrent aujourd'hui et nous le du philosophe, son œu\re tend plus dérobent, les mots dont je me sers haut et plus loin: « non vocabulorum

52 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. lre PÉHIODE.

qu'il y ait aperception distincte, qu'il y ait à la fois deux aperceptions, l'une d'une certaine nature, l'autre d'une nature différente ; et pouvez-vous concevoir l' aperception distincte sans cette dualité d' aperception qui la constitue et sans laquelle il n'y aurait jamais aperception distincte, mais simplement et toujours aperception, cette aperception fût-elle ou ne fût-elle pas attentive, car ce n'est pas de sa tension plus ou moins grande qu'il s'agit ici : si cette tension est la même partout, si elle est uniforme, il n'y a pas distinction; mais de son manque d'uniformité. N'oubliez pas que l'aperception distincte n'est pas distincte seulement parce que je la compare à d'autrès perceptions plus confuses, mais qu'elle est distincte en soi, et, pour ainsi dire, en naissant; que la perception la plus confuse qu'il soit possible de rencontrer,présente encore cette dictinction native sans laquelle elle ne serait pas du tout.

L'existence de l'aperception distincte prouve donc la réalité de l'apperception primitive, puisqu'elle n'est pas autre chose qu'une transformation ou modification de cette dernière, opérée par l'activité du moi. Tout se

» opificem, sed rerum inquisitorem » d'ailier l'exactitude avec des signes

» decet esse sapientem... » Le phi- -> aussi mal déterminés qu'ils le sont

losophe ne peut pas être obligé de » dans l'usage ordinaire; je n'en serai

mettre de la vérité et de la justesse » cependant que plus facile à entendre

dans ses idées en se servant d'une » pour ceux qui me liront avec atten-

langue qui confond toutes les nuances » tion. » Je dis la même chose, et consacre plus d'illusions qu'elle

n'exprime de vérités; il doit lui être Mais pourquoi s'arrêter devant la

permis ou d'être inexact bien sou- bizarrerie de certaines expressions

vent ou de parler un langage parti- si elles ont été mûrement délibé-

culier. « J'ai souvent été obligé (dit rées? ne vaudrait-il pas mieux s'atta-

» Condillac , Essai sur l'origine des cher à les comprendre? l'on y gagne-

» conn.hum.,)âeme faire un nouveau rait souvent une connaissance impor-

» langage; il ne m'était pas possible tante.

réunit donc pour démontrer cette première forme de l'aperception : l'observation la constate aisément, le raisonnement démontre sa nécessité, et la réflexion, quand elle vient analyser nos perceptions acquises , autrement dit, nos idées, la retrouve, à son tour, au fond de toutes ces perceptions, autrement dit, de toutes ces idées : c'est cette intuition particulière , passablement vague ellemême et tout aussi mystérieuse, de l'espace et du temps, dont nous ne savons pas les débarrasser et sans laquelle il nous est impossible de les concevoir. Si cette intuition est restée long-temps un fait inexplicable, c'est que les pbiiosopbes n'avaient pas reconnu cette première forme de l'aperception qui seule, en effet, peut l'expliquer, comme nous l'avons déjà fait voir ' et comme nous le montrerons de nouveau tout-à-l'beure et plus tard encore.

k©ta. J'écris par deux PP cette première forme de l'aperception pour la distinguer de la seconde , et pour avertir le lecteur, toutes les fois qu'il rencontrera sur son cbemin le mot apperception écrit de cette manière qu'il a affaire à une idée nouvelle, non à une idée déjà connue qui le tromperait perpétuellement.

Qu'est-ce maintenant en soi et dans sa réalité substantielle que cette apperception dont l'autre, l'apperception distincte , n'est qu'une légère transformation ? C'est le moi s'appercevant lui-même, par conséquent tel qu'il est. Ce n'est donc pas une faculté, à proprement parler, mais une manière d'être naturelle et primitive ;

1 Voyez Hist de Vintèllig., \™ part., surtout le chapitre IV du 2e livre

54 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

ni une opération mentale, mais l'instrument tout passif que réclame toute opération de ce genre. Mais en quoi consiste cette manière d'être ? Qu'est-ce qu'appercevoir? C'est voir, sentir, flairer, ouïr et goûter; ou plutôt, c'est la généralité qui se trouve à la fois au fond de tous ces faits, considérée en elle-même et avant l'effort qui vient s'y joindre et constituer avec elle l'opération du voir, du sentir, du flairer, de l'ouïr et du goûter.

Cela dit, quel rapport y a-t-il entre moi appercevant et le monde apperçu? Bornons, pour le moment, la question qui précède au Corps-humain seulement: Quel rapport y a-t-il entre moi appercevant le monde des résistances et le monde des résistances apperçu par moi? Ainsi réduite, cette question n'offre pas la moindre difficulté; toute illusion a disparu : personne assurément ne s'avisera de séparer ces deux choses ; elles se touchent de trop près, elles s'unissent d'une manière trop intime pour qu'on soit tenté de placer entre elles de l'espace et du vide. La sensation et son objet résistent à tout effort delà pensée qui veut les isoler : entre moi appercevant le monde des résistances et le monde des résistances apperçu par moi iî y a une intimité profonde, un contact analogue à celui du corps et de l'espace qui le contient 1 . Je puis rendre ce contact plus intime encore sur un point donné et produire ainsi sa perception distincte, autrement dit

1 L'espace n'est pas seulement à toute son étendue sans pourtant se

l'extérieur du corps, il est à Tinté- confondre avec lui. Voilà l'image du

rieur et jusque dans la molécule moi appercevant dans son rapport

atomique dont le corps est composé, avec le monde des résistances. il est partout, il pénètre le corps dans

son appréhension : voilà, d'une part, le moiappercevant, c'est-à-dire l'instrument de toute opération intellectuelle, dans son rapport avec son objet; de l'autre, l'opération intellectuelle elle-même.

Nous avons pourtant retrouvé notre état primitif, nous le tenons enfin tout entier : en lui-même et dans sa manière d'être relativement à nous. En lui-même, c'est un ensemble de résistances, sans vide à l'intérieur, sans limites apperçues à l'extérieur, autrement dit sans extérieur, et soutenu dans toute son étendue par le moi. Dans sa manière d'être relativement à nous, je l'apperçois purement et simplement sans en rien penser, sans en rien percevoir : c'est l'apperception pure. Nous pouvons partir de cet état primitif ainsi retrouvé comme nous partirions de notre état primitif lui-même s'il nous était donné d'y remonter, pour raconter la formation successive de notre intelligence ; autrement dit, pour faire l'histoire de notre intelligence.

La première question qui se présente au début de cette histoire est celle de savoir quand et comment nous sortons de l'apperception primitive pour entrer dans la phase de développement qui lui succède? à propos de quoi? Dans un travail préparatoire publié l'année dernière f , j'ai longuement examiné cette question 2 ; je suppose toute cette discussion connue du

1 J'écrivais ces lignes au mois de 2 Voyez JJist. de l'intelligence , janvier l'année dernière, c'est-à-dire 1" part., liv. II, en. I, g II. en 1!ui7. Déjà plus d'une fois je me suis

56 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

lecteur et je ne ferai qu'en rappeler ici, tout en marchant, les points principaux.

Si le monde apperçu restait constamment le même, si rien de nouveau ne s'y produisait, rien de nouveau ne se produirait non plus dans la manière dont je i'apperçois, nous ne sortirions jamais de l'apperseption primitive, et î'apperception primitive serait alors, sous le rapport intellectuel, notre seule manière d'être.

Il n'en devait pas être ainsi; un changement devait se produire dans le monde apperçu, il s'y produit. Ce changement peut affecter le monde apperçu tout entier, c'est-à-dire le Corps-humain; ou seulement une des parties qui composent ce monde, V. G.; mon front, ma main, mon pied: il peut être général ou local. Supposons le premier cas et examinons-le tout d'abord. Sa connaissance moins compliquée et plus facile nous aidera à comprendre le second qui nous importe davantage.

Je passe subitement dans toute l'étendue de mon corps du froid au chaud, si vous aimez mieux d'une température donnée, celle que je possède en ce moment, à une température sensiblement plus élevée. Deux états de moi-même se montrent alors en moi, l'un finissant en moi quand l'autre y commence. Ces deux états de moi-même tombent à la fois sous mon apperception passive, je les apperçois tous les deux en même temps,

permis de renvoyer le lecieur à ce ennuyeuses et difficiles. Mais je dois livre, et j'aurais l'occasion de l'y ren- l'avertir qu'une lecture suivie du voyer maintenant continuellement : livre dont je lui parle est une chose, je ne le ferai que quelques fois, à pour lui, avant tout nécessaire s'il propos de choses importantes, et pour veut me comprendre et me juger, lui faciliter des recherches toujours

LE TACT, HISTOIRE DE fON DÉVELOPPEMENT. 57

le premier finir et le second commencer. Je vous défie de concevoir et d'imaginer le contraire : ces deux états sont un instant simultanés sous mon apperceplion f, l'instant même du changement ; et, cet instant durant, ils constituent sous mon apperception un ensemble éminemment passager, sans limites apperçues, une synthèse particulière dont le premier terme n'est précédé par rien d'apperçu, dont le second n'est suivi par rien d'apperçu; mais dont la totalité synthétique tombe à la fois sous mon apperception ; un monde enfin, sinon pareil, du moins analogue au Corps-humain, et dans lequel l'apperception distincte est possible comme dans le Corps-humain. J'appelle cet ensemble sans limites apperçues, cette synthèse réelle , autrement dit , ce monde, le Moi-vivant ou la Vie, parce qu'en effet c'est la vie elle-même, la vie que nous vivons : vita qnam vivimus, JEvum, dans sa réalité perceptible.

Dans ce monde sans limites apperçues, les deux états dont je viens de parler, se limitent l'un l'autre, et, en se limitant, se déterminent réciproquement : l'un produit l'autre quant a la possibilité de sa perception dis—

1 Je dis sous mon apperception, je dans cette affirmation et dans cette

ne dis pas pour moi. Ces deux étals croyance une erreur, et une erreur

sont, en effet, simultanés sous mon qui a eu des conséquences déplo-

apperception, mais ils ne sont pas râbles*, car si les deux états dont

simultanés pour moi, puisqu'un seul,

celui qui commence, est appréhendé, * c,est sur cctte erreur qu'est bâti tout C'est-a-dire perçu. C'est la sans doute ]e système de Knnt. Renversez-la; la raison îa cause qui a l'ait dire et croire que pure a peut-être encore sa raison d'être, ces deux états n'étaient pas simul- comme je lai dit ailleurs, mais elle n'a plus tanés, parce qu'ils ne sont simultanés d.e base- .Ç'est cnc0l'° U'1C hypothèse ingénue nonr l'annercwlion nn'ik np Ip »'euse, si l'on veut, expliquant mieux que que poui Jappeiccpi on, qunsiKle la visjon en Dieu {Ie Malebrancbe ou la sont pas pour 1 appréhension, autre- réminiscence platonicienne certains caracment dit, pour Ja conscience, par tères de nos idées, ce n'est plus une nécesconséquent, pour moi. Mais il y a site.

58 HISTOIRE DK ININTELLIGENCE. Ire PÉRIODE.

tincte '. Je puis, ramassant sur l'état qui commence l'apperception uniformément répandue sur tous les deux, sur leur ensemble, et la concentrant sur cet état, le saisir apperceptivement au moyen de celui qui disparaît : qu'est-ce alors, et ainsi saisi au moyen de l'état qui disparaît, que l'état qui commence ?

Ce n'est pas cet état tout entier tel qu'il est en luimême et qu'il tombe sous l'apperception passive , mais seulement la différence particulière déterminée en lui par l'état qui disparaît 2. Tâchons de la bien déterminer, la chose en vaut la peine, sans nous laisser rebuter par les subtilités possibles et peut-être aussi les longueurs de cette détermination. Si nous sommes assez heureux pour y parvenir, nous aurons trouvé la réponse à la question qui précède et nous saurons tout ce que renferme en soi, tout ce que comprend la première de nos perceptions.

Avant l'apparition du chaud, par conséquent dans l'état qui finit, j'existais déjà ou j'existe d'une certaine manière ; toutes mes facultés se trouvaient à l'œuvre à à la fois et s'exerçaient simultanément d'une certaine façon: — Je sentais l'action sur moi du milieu qui m'entoure et des agents dont il est formé, de l'air, du

nous parlons ne sont pas simultanés 2° sa synthèse à posteriori avec la pour l'appréhension, pour la cons- réalité substantielle qui lui sert de cience, ils le sont en réalité et pour soutien, ainsi qu'à l'état qui disparaît, l'apperception, et cela suffit pour expliquer deux choses qui sans cela ' Voyez dans la I'e partie, liv. II, le seraient inexplicables et incompré- ch. Ier tout entier^t particulièrement hensibles, savoir: 1° la perception les gg I et III. distincte * de l'état qui commence ;

. . 2 Voyez Irc partie, même liv., même

* V. ci-dessus, p. 49ets.,en quoi consiste chap., $fc lit et IV. la perception distincte et d'où elle résulte.

calorique, de l'électricité, etc * ; — J'appercevais mon corps et toutes les parties qui le composent, ainsi que la manière dont il est modifié sur plusieurs points par les objets extérieurs; — J'agissais : je maintenais l'état dans lequel se trouvait mon apperception, celui dans lequel se trouvent mes membres, V. G., ma tête, mon bras, ma main, ma jambe, 2; — Je voulais: je voulais le double maintien dont je viens de parler ; comment eût-il pu être, si je ne l'avais pas voulu 3? Mais je sentais faiblement et d'une sensation partout la même , non

1 Voyez ci-dessus p. 20, note 2. ties de notre corps. Comment au-

rions-nous toujours conscience de ce

2 Savoir: ma tête droite, mon bras pouvoir, si ce pouvoir ne s'exerçait tendu, ma main appliquée sur l'écor- pas touiours ? J'ai continuellement cedu pin dont j'ai parlé, l'une de mes conscience de pouvoir disposer de jambes allongées sur le gazon et l'au- mon bras comme je veux, parce que tre pliée au genou, et ramassée sur toujours j'ai conscience de le tenir elle-même. Cet état de mes membres en ma puissance, j'ai concieuce de le n'est pas assurément sans quelqu'un maintenir ce qu'il est. Il en est de qui le produise et le maintienne. Qui même de mon apperception : rien en donc le produit et le maintient, si ce moi n'est sous l'influence de celle n'est moi? J'agis donc souvent quand force aveugle qu'on appelle la nature; je parais ne pas agir. — Le repos de tout y est sousl'empirede moi-même, mes membres, repositiomembrorum, tout y est perpétuellement soumis à est lui-même et toujours mon pro- mon action.

doit. Je le fais d'abord, puis je le

maintiens. Quelle est dans ce mo- 3 Je veus toujours puisque j'agis

ment-ci la position de votre corps , toujours ; mais telle est l'action, tel

celle de votre bras ou celle de votre est je vouloir: si je ne voulais pas

jambe ? Prenez, s'il vous plaît, la toujours, je ne commencerais jamais

peine de le remarquer, et dites-moi à vouloir. Ceux qui admettent un état

si cette position n'est pas votre ou- de non vouloir seraient bien embar-

vrage, et si c'est par un autre que raSsés,si on les pressait un peu. pour

vous qu'elle est et qu'elle dure ? — expliquer le passage de cet état à l'é-

L'hommedispose perpétuellement de tat voulant. Mais cela n'est pas vrai

ses membres : fiabet Ma, tenet tlla seulement de la volonté, cela est vrai

in potestate semper : arwpa s^et , de toutes nos facultés : si elles ne fai-

comme le disait Platon; c'est lui qui saient pas toujours ce qu'elles font de

leur donne et leur maintient la posi- temps en temps et d'une manière par-

tion qu'ils ont, tout en croyant seule- ticulière , elles ne commenceraient

ment la leur laisser. C'est là un fait jamais à le faire. Leibnitz s'est mo-

d'observation facile à constater et la que, et avec raison, de ces facultés

plus légère attention suffit pour cela, nues qui auraient la puissance et ne

Mais ce fait, une chose le démontre- l'exerceraient pas : une sensibilité

rait au besoin : c'est la conscience qui ne sentirait pas, une aperception

que nous avons continuellement de qui n'apercevrait pas, une volonté

notre pouvoir sur les différentes par- qui ne voudrait pas ; qu'est-ce que

60 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

déterminée, par conséquent, partant sans existence perceptible ; — J'appercevais, mais passivement, partant uniformément et par suite confusément, sans rien distinguer, sans rien apercevoir véritablement ; — J'agissais sans énergie, en laissant aux choses, c'est-à-dire à mes membres, d'une part, et à mon apperception, de l'autre, leur manière d'être, si je puis m'exprimer ainsi, plutôt qu'en la produisant moi-même ; — Je voulais, mais de ce vouloir languissant qui existe à peine et qui n'a pas conscience de lui-même ; je ne voulais pas de ce vouloir particulier , fortement et parfaitement constitué, si j'ose le dire, et que, pour cette raison, la langue a seul reconnu. Mais cette manière dont j'existais n'était point déterminée ; je Fappercevais sans pouvoir la saisir, par conséquent sans en avoir conscience ; elle existait en soi et pour F apperception, pour l'appréhension ; par conséquent pour moi elle n'existait pas.

Le chaud apparaît ; je passe alors avec toutes mes facultés sous ce phénomène. Dans ce passage, la substance qui soutient mes facultés n'éprouve aucun changement : transit, non mutatur. Elle est donc la même dans l'état qui commence et dans l'état qui finit, par conséquent indéterminée dans l'un comme dans l'autre, et, par suite, insaisissable partout. Avec quoi voulezvous que je la prenne? Elle remplit le Êloi-vlvant tout

cela en effet, sinon des imaginations tontes nos facultés : la sensibilité,

parfaitement ridicules? des contre- Yaperception, X 'activité, la volonté ,

sens qui révoltent la raison ? des iîlu- sont non de pures et nues facultés ,.

sions sorties de l'école et consacrées mais, pour ainsi dire, des opérations

par un long enseignement? Je dé- permanentes. montrerai bientôt, je l'espère, que

entier; je n'ai rien en dehors d'elle, rien à côté d'elle au moyen duquel je puisse l'appréhender, la saisir : elle reste un fait sans conscience , un fait simplement apperçu \ Il n'en est pas ainsi de mes facultés, elles acquièrent ou prennent simultanément, dans le passage dont je viens de parler, un développement particulier, et se trouvent par cela même dans l'état qui commence sous une forme nouvelle: — La sensibilité sent plus vivement; la volonté, fortement stimulée par le changement qui s'opère, inquiète du phénomène qui se produit, veut et veut énergiquement , quoique fatalement toujours, la reconnaissance de ce phénomène, par suite son appréhension dans le moi appercevant, autrement dit son aperception distincte ; mais vouloir pour elle c'est faire 2; à peine ce vœu est-il formé que déjà l'activité le réalise en ramassant , comme je l'ai dit , et concentrant sur l'état qui commence l'apperception uniformément répandue sur tout le Moi-vivant ; — Cette forme nouvelle sous laquelle toutes mes facultés se développent simultanément, sous laquelle toutes se montrent à la fois dans l'état qui commence, est déterminée en masse dans cet état par l'état particulier de ces mêmes facultés qui disparaît sous mon apperception. Je puis la saisir et je la saisis au moyen de cet état : quelle est-elle et quel nom porte-t-elle ?

Ce n'est ni la sensibilité, ni l'aperception, ni l'activité,

1 C'est notre élément B dans le 2 Voilà pourquoi tous les philoso-

monde apperçu formé par nos deux phes, M. Charma excepté, confon-

termes BîS et BP. Voyez Ire partie, dent encore aujourd'hui l'activité et

liv. II, chap. I, g III. 4. — Elle est la volonté. Mais pour se mêler inti-

partout dans le Moi-vivant, elle em- mement ces deux opérations sont

plit la Vie. profondément distinctes et leurcon-

62 HISTOIRE DE L INTELLIGENCE. Ite PÉRIODE.

ni la volonté prises séparément ; car ces facultés ne sont séparées ni dans l'état qui finit, ni dans l'état qui commence : ni dans le terme déterminant, ni dans le terme déterminé ; mais ce sont, pour ainsi dire, toutes ces facultés à la fois ; c'est du moins leur développement simultané, ou plutôt le résultat mélangé de ce développement, massivement saisi, si je puis parler ainsi: summatim appreliensus, dans l'état qui commence au moyen de l'état qui finit ; quelque chose, par conséquent, qui participe à la fois de toutes ces facultés sans être aucune d'elles : qui est sensible sans être la sensibilité ; apercevant sans être l'aperception ; actif ou agissant, sans être l'activité ; voulant sans être la volonté ; comme le vert qui participe à la fois du jaune et du bleu, qui est à la fois jaune et bleu, sans être ni l'un ni l'autre en réalité, mais quelque chose de tout différent ; ou comme la résultante d'un système de forces qui participe à la fois de toutes les forces du système, qui est à la fois adjectivement chacune d'elles, sans être aucune d'elles nominativement ; en un mot c'est le moi ou la vie : L'âme, anima. Qu'on veuille bien y réfléchir un moment ; qu'on essaie de donner un nom au fait parfaitement réel, parfaitement déterminé que je viens de montrer et l'on ne tardera pas à s'apercevoir qu'en effet, ce fait est le moi lui-même, et que le mot qui le nomme c'est moi.

fusion scientifique (car la langue vul- sens : vouloir n'est pas plus agir que gaire, et par conséquent l'humanité, parler n'est s'asseoir. Nous devons à lésa depuis long temps distinguées) M. (Jharma d'avoir sur ce point, sous les noms de volonté, d'activité, comme sur bien d'autres, ramené la d'activité volontaire ou de volonté philosophie à l'intelligence et à la effective, est tout simplement un non vérité.

Mais, ainsi défini, le moi n'est plus, dit-on, qu'un phénomène. — Au moment même où nous le saisissons dans le Moi-vivant, au moyen de son déterminant qui disparaît, le moi n'est, il est vrai, pour nous, comme toutes nos perceptions, qu'une simple différence *, par conséquent qu'un phénomène. Mais c'est une différence de degré, ne nous y trompons pas, non une différence de nature, et, une fois perçu : perçu dans sa totalité concrète, comme nous venons de le voir ; perçu dans les différentes facultés qui le composent, comme nous le verrons par la suite, en le cherchant au moyen des idées que nous en avons acquises, nous le retrouvons dans cet état particulier de la vie qui parait précéder son existence, ou du moins dans tous ceux qui lui ressemblent et d'après lesquels nous pouvons deviner la nature de ce premier état 2. Si donc le moi est un phénomène, ce n'est pas pour la perception qui trouve le moi partout, sous toutes les formes de la vie, sous celle-là même qui paraît précéder son existence, mais

1 Voyez 1re part., liv. II, ch. I, dans son deuxième état. L'âme et le notre théorie de l'appréhension, mais moi sont donc parfaitement identisurtout le \ III. ques quant au fond, et l'ancienne

philosophie qui ne séparait pas ces

2 Ces deux états de moi-même, deux choses était parfaitement dans celui dans lequel je me perçois et le vrai. Il y a pourtant unedistinction celui dans lequel je me retrouve ont à faire ici , mais cette distinction fait distinguer le moi de la vie, bien n'atteint pas le fond des choses : l'âme que ces deux choses soient absolument et le moi sont une seule et même identiques au fond et qu'il n'y ait chose; seulement, cette chose existe entr'elles qu'une différence de degré: à deux états: l'un dans lequel elle l'on a appelé fie le moi à sa deuxième existe à peine et n'a pas conscience puissance et au lieu de dire: le moi d'elle-même, l'autre dans lequel elle est la vie, l'on a dit : le moivit, le moi existe dans toute la plénitude, dans est vivant ; mais encore un coup, le toute la force de ses facultés et avec la moi et la vie c'est tout un: le moi, conscience entière d'elle-même; voic'est la vie à sa première puissance là, d'une part, le moi, de l'autre, la et dans son premier état ; la vie, c'est vie ou l'âme.

le moi à sa deuxième puissance et

64 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

pour l'imagination qui, après avoir trouvé, comme nous, le moi aperceptivement, aime à se le représenter comme le résultat phénoménal de je ne sais quel organisme matériel, fonctionnant à la manière de nos machines. Dieu nous garde de la suivre dans ces régions obscures, séjour du rêve et de l'illusion ; que l'opinion l'y accompagne, ces régions sont faites pour elle : la science n'y saurait rien établir ni rien détruire.

Par conséquent, l'état qui commence, saisi au moyen de l'état qui finit, c'est moi ; en le saisissant apperceptivement, je prends conscience l de moi-même; je dis,

1 Qu'est-ce que la conscience ?

Pour certains philosophes, la conscience c'est tout simplement la perception : d'après ces philosophes, j'ai conscience d'une chose par cela seul que je la perçois. — Pour d'autres, c'est plus que la perception, tout en restant la perception cependant: c'est la perception de la perception, autredit, la perception à son deuxième instant. par conséquent à son deuxième degré, et, pour ainsi dire , à sa deuxième puissance: d'après ces philosophes, j'ai conscience d'une chose quand je me perçois percevant cette chose. — D'autres philosophes, reconnaissant dans la conscience une sorte de parole intérieure par laquelle le moi se pose mentalement tout en posant sa perception, font de la conscience un concept à priori, une pensée transcendentale, un jugement qui précède toute perception dans notre esprit et vient se mêler à elle. Ces trois solutions sont vraies, mais il faut les comprendre.

Un fait simple ou multiple m'étant donné parfaitement déterminé, soit dans le Plan-des-couleurs, soit dans le Corps-humain, soit dans le Moivivant, je le saisis apperceptivement au moyen de son déterminant ; s'il est simple, au moyen d'une seule appré-

hension ; s'il est multiple, au moyen de plusieurs appréhensions (Voyez 1repart.,liv. II, ch. I et II), et, parla, je deviens certainement conscient de son existence, j'ai conscience de lui.

— Mais immédiatement après l'avoir perçu de cette manière, je puis me saisir moi-même percevant ce fait, et, par là, je deviens conscient de ma perception, je prends conscience de ma propre conscience. La conscience se trouve ainsi doublée et portée à sa plus haute puissance: je vous défie d'y rien ajouter de plus. — Mais si l'on examine les conditions de cette dernière perception, on verra qu'elle ne saurait avoir lieu apperceptivement, à posteriori, comme on dit, par la raison qu'elle n'est que l'analyse d'un fait accompli, savoir : delà perception qui vient d'avoir lieu ; que par conséquent elle suppose eu moi des idées acquises, et n'est tout d'abord qu'une combinaison mentale de l'imagination, une pensée: cogitatio*, par laquelle je pose d'abord un résultat pour le vérifier ensuite, puis un jugement, c'est-à-dire un assentiment volontaire par lequel je l'établis définitivement pour moi. — Longue peutêtre et laborieuse les premières fois qu'elle se produit, cette opération

* Cogitatio : cum ipsis idearum agitatio.

parlant clans mon verbe intérieur : moi ou je j . Mais c'est moi sous une manière d'être particulière que nous allons tâcher de déterminer, et sous une forme donnée que nous allons essayer de reconnaître.

Avant l'apparition du chaud, par conséquent dans l'état qui finit, tout mon corps se trouvait ou se trouve , quant a la chaleur, dans un certain état; il était ou il est modifié d'une certaine manière : le froid ; mais cette manière, dont il était modifié, n'était pas déterminée, je l'appercevais sans pouvoir la saisir ; elle existait en soi et pour l'apperception , pour l'appréhension elle

finit par s'exécuter avec une rapidité qui n'est plus mesurable ; elle se mêle alors a la perception d'une manière si prompte et si intime que nous "ne l'en distinguons plus. Ajoutons d'ailleurs qu'elle n'accompagne pas, loin delà, toutes nos jwreoptions, que le pins grand nombre s'en passe et se contente de la perception simple.

En résumé : la conscience c'est la perception (l'appréhension), rien de plus, rien de moins. Mais la perception a deux instants: celui où je perçois un fait et celui où je me perçois percevant ce fait. Dans le premier de ces instants la conscience est faible, elle existe à peine, et pourtant quelle différence entr'elle et Vapperception pure \ C'est donc seulement en la comparant à sa deuxième forme que nous trouvons cette conscience faible ; en soi et comparée à l'apperception primitive, elle ne l'est pas. Dans le second, la conscience a toute sa puissance, comme je l'ai dit, et je ne vois vraiment pas ce que l'on pourrait y ajouter encore.

Sous cette dernière forme, la conscience, je l'ai dit, suppose des idées et se produit à priori. Elle n'accompagne donc pas nos premières perceptions, mais ces prem ères perceptions lui fournissent très-vite les

idées dont elle a besoin pour se produire: elle n'est donc pas à priori dans le sens de Kant, elle n'est pas trauscendenlale.

En définissant, l'année dernière, la conscience, la notion du moi sous laquelle tombent nécessairement tous les faits qui ont le moi pour oriqi)te, j'étais sous l'influence d'une idée vraie sansdoute, mais étrangère à la nature delà conscience et se rapportant plutôt aux conditions internes, essentiellement mystérieuses, qui déterminent son avènement.

1 II existe en philosophie plusieurs définitions du moi; mais toutes ces définitions sont étroites et fausses. Au lieu de prendre le moi tout euticr et de nous le montrer dans sa totalité concrète et vivante, dans la résultante de toutes les facultés qui le constituent, dans son unité personnelle, en un mot, elles le morcellent, chacune à son point de vue: pour Condillac, le moi c'est la sensibilité; ponrKant, c'est l'apperception; pour M. Cousin, l'activité *; pour un plus grand nombre, la volonté. Toutes ces définitions de-

* Ce qui constitue le moi humain c'est l'activité (M. Cousis, Cours de 1818, 4e leçon).

66 HISTOIRE DE L'INTELLIGENCE. lPe PÉRIODE,

n'existait pas ; elle avait une existence réelle, elle n'en avait pas de perceptible ' .

Le chaud apparaît; mon corps tout entier passe sous ce phénomène; mais, dans ce passage, il n'éprouve aucun changement : transit, non mutattir. Il est done le même dans l'état qui commence et dans l'état qui finit ; pour cette raison, je ne saurais le saisir ni dans l'un ni dans l'autre, il reste insaisissable comme la substance qui soutient mes facultés ; je l'apperçois, mais je ne puis pas le saisir : saisir quoi ? il n'est pas déterminé ; où le prendre ? il est partout comme la substance dont je viens de parler , il emplit le Moivivant tout entier ; avec quoi le saisir ? je n'ai rien en dehors de lui, rien à côté de lui au moyen de quoi je puisse l'appréhender 2. Il n'en est pas ainsi du phénomène qui paraît , il n'est pas partout dans le monde apperçu, il n'embrasse pas tout le Moi-vivant, il n'est que dans l'état qui commence et, dans cet état, il se trouve déterminé par l'état qui finit ; je puis le saisir et je le saisis au moyen de cet état : quel est-il ? c'est le chaud ; mais le chaud sans étendue ni forme proprement dite (ces deux choses appartenant au Corpshumain qui n'est pas perçu), par conséquent quelque chose qui n'a point de rapport à l'espace.

valent sans doute se produire, mais le comprendre, à notre théorie de

la nôtre devait aussi, un jour ou l'au- l'appréhension publiée l'année der-

tre, venir les remplacer; elle corn- nière. plète, en les réunissant, toutes ces

définitions incomplètes. 2 C'est toujours notre élément B

dans le monde apperçu formé par

1 J'ai déjà dit cela plusieurs fois et nos deux termes BN et BP. Voyez

je prie le lecteur de se reporter, pour p. 61 , note I.

Par conséquent, au moment où je me saisis, où je prends conscience de moi-même, je me saisis sous une manière d'être particulière, je prends conscience de moi comme étant une chose déterminée : le chaud ! .

Maintenant, cette forme sous laquelle toutes mes facultés se développent simultanément , c'est-à-dire moimême, et cette manière d'être sous laquelle je me saisis, c'est-à-dire, le chaud, au moment même où je les saisis toutes les deux à la fois, partant confusément, au moyen de l'état qui finit, sont encore déterminées l'une et l'autre par cet état, ou, plutôt, par sa disparition, comme quelque chose qui commence : evenit, accidit , autrement dit, qui naît : c'est un événement, un accident, une naissance.

Par conséquent , au moment où je me saisis, où je prends conscience de moi-même, je me saisis encore sous une manière d'être pour ainsi dire extérieure, par conséquent sous une espèce de forme : je prends conscience de moi comme d'une chose qui naît, autrement dit qui commence.

Voilà donc quelle sera, quand l'heure en sera venue, la première de nos perceptions ; mais cette perception , comment va-t-elle se produire ? Pour qu'elle se produise, il faut que le moi intervienne au moyen de son activité, et que, ramassant, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, l'apperception passive, uniformément répandue sur tout le Moi-vivant, il la concentre sur l'état qui commence , de manière, pour ainsi dire, à l'appréhender au moyen

' Voilà le moi de Hume et Iq moi empirique deKant.

68 HISTOIRE DE l/lNTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

de l'état qui finit* Mais, pour cela, il faut d'abord que quelque chose le détermine à intervenir ; il faut, ensuite, qu'il ait quelque notion de ce qu'il doit faire \Qui va pouvoir le déterminer ? Le changement dont j'ai parlé, tout seul, en est-il capable? et cette notion dont il a besoin pour intervenir d'une manière efficace, où l'a~ t-il prise? Quand et comment l'a-t-il acquise? Voilà, sans nul doute , la difficulté. Je ne me flatte pas d'avoir résolu toutes ces questions, mais je les ai longuement discutées et je renvoie le lecteur à cette discussion. Quant à tout le reste, la première de nos perceptions n'a pas un mystère : c'est la chose du monde la plus facile à comprendre , la plus claire qui existe. Nous la connaissons déjà dans l'hypothèse d'un changement total ; nous allons maintenant la chercher dans l'hypothèse d'un changement local , et bientôt nous la connaîtrons dans tous les cas possibles.

Je passe subitement dans une partie déterminée de mon corps, mon front, je suppose, du froid au chaud. Deux états de mon front, c'est-à-dire, de moi sous mon

1 Impossible de comprendre un » doit le connaître, et savoir aussi de véritable agent agissant sans la no- » quelle manière il le faut produire, tion dont je parle. J'ai démontré cela » Cela n'est pas nécessaire quand on l'année dernière. Qu'il me soit per- » n'est que l'instrument de cette mis d'ajouter à cette démonstration » cause , ou le sujet passif de son une phrase de Bayle extrêmement re- » action ; mais l'on ne saurait concemarquable dont Bayle, il est vrai, n'a- » voirquecela ne soit point nécesvait pas le droit de se servir contre la » saire à un véritable agent. » liberté humaine, mais dont Leibnitz B faut voir dans Leibnitz comment a eu tort de ne pas comprendre a n réfu(e ceUe assertion de Bayle si justesse et la vente: ce n était pas la Yraie si évidente! Je ne sais rien, phrase elle-même qu il fallait mer , nullepan% de comparable à cette recelait 1 application qu en faisait Bay- fmation, pour la faiblesse et Fignole. Voici celte phrase : rance, si ce n'est les lignes qui dans

« Il est évident à tous ceux qui ap- Bayle suivent la phrase que uous ve- » profondisseiit les choses que la vé- nons de citer et où Bayle essaie de la » ritable cause efficiente d'un effet tourner contre la liberté. C'est à dé-

EE TACT, HISTOIRE DE SON DÊVELOrPEMLNT. 09

front ', se succèdent al ors dans mon front , s'y limitent un moment et s'y déterminent : l'un produit l'autre quant a la possibilité de son apperception distincte, autrement dit, de son appréhension. Ces deux étals tombent à la fois sous mon apperception passive du Corps-humain; je les apperçois tous les deux en même temps , le premier finir et le second commencer, vous ne sauriez comprendre ni imaginer le contraire: ces deux états de mon front sont un instant simultanés sous mon apperception , l'instant môme du changement, et, cet instant durant, ils constituent dans mon front et sous mon apperception un ensemble particulier : binarum rerum succcssio, sans limites apperçues. Voilà le Moi-vivant dont je parlais il va un moment, VjEvum déjà décrit. Mais il se produit ici au milieu de circonstances qui , sans en changer la nature dans ce qu'elle a d'essentiel , la modifie néanmoins quelque peu, en lui donnant, pour ainsi dire, des limites. Ces limites , il est vrai, ne sont pas les siennes : il n'en saurait avoir qui lui soient propres, ce sont celles de la partie du corps dans laquelle il se produit : ce sont celles de mon front. Mais ces limites, il les subit, pour ainsi dire, temporairement , et si, en lui-même , c'est toujours cette synthèse infinie dont j'ai parlé, sans rien d'apperçu qui la limite soit en avant, soit en arrière : mat cria lis successio non fini ta, comme cette synthèse ou celle succession se produit ici

goûter à (oui jamais du raisonne- (\ . Lvinxiï2,Thcod., 3e p., MY2 et s.). ment, si déjà la chose n'était laite ,

quand on voit des hommes aussi émi- ' De moi sous la manière d'être , nents s'en servir aussi mal, et lom- autrement dit sous la résistance parler, en s'en servant, dans des mé- tieulière qui , prise avec moi [me Ma prises qu'on jurerait impossibles sità-slantè), constitue mon front.

70 HISTOIRE DE l/lNTELLIGK&CE. Ire PÉRIODE.

dans une partie délimitée du corps, elle a tout naturellement pour limites les limites de la partie dans laquelle elle se produit : infinie en elle-même et comme succession, elle devient finie dans le Corps-humain et comme succession localisée.

II suit de là, qu'en ramassant sur l'état qui commence l'apperception passive, uniformément répandue partout le corps, et, en la concentrant sur cet état, je le saisis tout à la fois , dans le Moi-vivant, au moyen de l'état de mon front qui disparaît , et, dans le Corps-Immain, au moyen de toutes les résistances qui le composent, prises apperceptivement toutes à la fois. Nous le connaissons sous le premier rapport ; c'est itaoi sous une manière d'être passagère, le chaud, et sous une forme en quelque sorte extérieure, Y accident ou la naissance; il nous reste à le déterminer sous le second.

L'état qui commence étant une manière d'être de mon front et se produisant, par cela même et comme je viens de le dire, au milieu du Corps-humain, c'est-à-dire, au milieu d'un ensemble de résistances sans limites apperçues, s'y trouve à la fois déterminé par deux choses, et saisi tout à la fois, au moyen de ces deux choses , sous deux déterminations différentes. Il est d'abord déterminé par toutes les résistances dont je viens de parler et saisi au moyen de toutes ces résistances prises ensemble et confusément : c'est alors la résistance elle-même (autrement dit, la matière du corps), ^résistance en général, telle qu'elle est et telle que je la retrouverais, soit maintenant , soit toujours, dans toutes les parties de mon

TE TACT, H1ST01UE DE SON DÉY ELCPri MENT. 71

corps, saisies, coin me mon iront, au moyen de toutes les autres vaguement apperçues. Ensuite, il est déterminé par l'ensemble, saais limites apperçues, formé par toutes ces résistances et saisi au moyen de cet ensemble infini : c'est alors cette même résistance appréhendée sous une forme déterminée : le point \

Par conséquent , au moment où je me saisis, où je prends conscience de moi-même, je me saisis sous une manière d'être universelle et permanente : ^résistance; sous un phénomène passager : le chaud 2 ; je prends •conscience d^ moi comme d'un accident dans le temps €t d'un point dans l'espace.

Le temps et l'espace : l'intuition du temps et de l'espace se trouvent donc encore compris dans la première <Je nos perceptions; ils en font partie non pas intégrante, mais déterminante s, et représentent, la première, l'apperception passive du Moi-vivant ; la seconde, l'appereeption passive du Corps-humain, au moment où cette perception se produit, En effet, j'ai certainement conscience, au moment dont je parle, de deux choses : 1° de ma perception : perceptum conscio ; 2° de quelque

1 II y a un moment le corps lin- comme un point, c'est \& résistance

main : corpus aninu, n'était déter- point, autrement dit, c'est la rcsis-

miné ni quant à sa matière, ni quant tance sans étendue et pourtant limi-

à sa l'orme, autrement dit, sa figure $ tée (Voyez lrc part., liv. II, cli. III,

et, pour cette raison , nous n'avons 2«div., g II). pu le saisir, il est resté étranger -à

notre perception; nous n'avions, à sa 2 Oui le chaud ici, et dans l'hypo-

place, pour soutien de l'âme, si je thèse que nous avons laite, mais tout

puis parler ainsi, qu'un phénomène autre phénomène que l'on voudra, accideutel et passager : le chaud.

Ici, il est déterminé et quanta sa ma- 3 C'est l'objet A dans la représen-

tière et quant à sa forme, et nous le talion ou !a perception d'un t irepri-

saisissons à la fois sous ce double mé (Voyez lre part., liv. II, ch. IV,

rapport : c'est la insistance conçue \ III, p. 302 et 303).

72 IIISTOME DE l' INTELLIGENCE. Ire PERIODE.

chose d'extérieur à elle, d'infini, qui la détermine, dan& lequel elle commence ou se trouve circonscrite, et dans lequel enfin je la saisis , je l'appréhende apperceptivement, c'est-à-dire du Moi-vivant et du Corps-humain. J'ai conscience de l'une directement et par le fait même de l'appréhension dont je viens de parler ; j'ai conscience de l'autre indirectement, et, pour ainsi dire, par contrecoup. J'ai conscience de l'une d'une manière claire, nette, et comme de quelque chose de saisi ; j'ai conscience de l'autre d'une manière vague, un peu confuse , et comme de quelque chose de simplement apperçu. Voilà bien, si je ne me trompe, et je l'avoue, je n'en ai pas la moindre crainte, voilà bien les deux éléments de toute perception : i° la chose perçue, 2° le temps et l'espace qui la déterminent ! ; les voilà dès le point de départ et dans la première de nos perceptions, et les y voilà tous les deux aperceptivement, c'esl-à-dire à posteriori; bien plus les y voilà tous les deux sensitivement 2 avec le caractère particulier que la philosophie reconnaît à chacun d'eux, c'est-à-dire : le premier, avec sa borne

1 Le temps est ici tout ce qu'il sera » d'une nouvelle théorie sur les plus tard, la vue ni le toucher n'y » idées fondamenlales,chAX,p.\'è5, ajouteront pas un seul élément; mais » qui serait à la fois privé du toucher l'espace manque encore d'un élément » et de la vue, n'aurait aucune idée nécessaire que le toucher seul peut » de l'espace. » C'est une erreur : lui donner et lui donnera bientôt, cet homme, nous venons de le voir, Quand je dis le toucher, je veux dire en aurait à peu près la même idée 1-e toucher instruit par la vue; car tout que nous. L'idée de vide seule, autreseul, et avant l'éducation dont je ment dit, la notion claire et nette des parle, c'est le plus ignorant de nos trois dimensions, y manquerait, seus et le moins capable de nous ius- Quant au reste, sou idée serait la truire (Voyez le \ III). même que la nôtre et remplirait dansses perceptions le même rôle que

-Sensitivement, autrement dit, notre idée d'espace: seule, elle les

taotitenierit donnés. — « Un homme, déterminerait et les rendrait tout d'à-

a dit M. F. Peruos dans son Essai bord possibles.

essentielle; le second, avec son infinité nécessaire, son infinité d'intuition ou d'apperception dont il est impossible à la pensée de le débarrasser1 . Qui donc nous avait, pour ainsi dire, mis au défi de montrer à posteriori ces deux éléments de l'idée ? hélas ! ce sont toujours ces mêmes personnes, dont j'ai déjà parlé, qui méditent au lieu d'observer, qui creusent leurs idées au lieu d'étudier la réalité qui pose devant elles ! Génies profonds, sans contredit, sublimes intelligences, maiségarées dans une fausse voie et suivant une détestable méthode.

La perception qui précède forme comme le noyau de notre intelligence , c'est le centre lumineux autour duquel elle va se former. Nous allons voir cette perception, comme un centre vivant d'attraction, attirer à elle de nouvelles idées et se grossir peu à peu de nouvelles perceptions ; nous allons la voir s'étendre dans le Moivivant et dans le Corps-humain, sans jamais pouvoir arriver à comprendre le Moi-vivant tout entier ou le Corps-humain tout entier. En d'autres termes, nous allons voir le moi perçu se constituer dans le temps et dans l'espace sous la double forme que nous lui supposons aujourd'hui et sous laquelle l'homme de la nature se représente lui-même à lui-même.

' L'infini existe à la fois pourl'ap- non fùubite. Ce dernier infini sup-

perception et la pensée. Pour l'opper- pose évidemment le premier et n'est

eeption c'est l'infini proprement dit, possible que parce que l'autre est

l'infini philosophique, autrement dit, déjà donné. C'est donc bien à tort

le non fini, non fini (uni; pour la pen- que Locke et ses disciples oui voulu

sée, c'est l'impossibilité de finir ab- rameuer à cette forme l'infini pbilo-

solument n'importe quelle synthèse , sophique. Mais nous reviendrons aii-

t'ira possibilité de terminer uu nom- leurs sur cette distinction (Vo\ez

bre, une ligne-, c'est l'infini mathé- plus loin la fiu de ce paragraphe et

matique, autrement dit, PhidéGni : le la 26 période).

74 HISTOIRE DE ININTELLIGENCE. lre PÉRIODE.

En moi tout-à-l' heure saisi, par conséquent sous mon apperception tendue, autrement dit sous mon appréhension, le phénomène dont je viens de parler, le chaud, disparaît bientôt. Durant cette disparition en lui du phénomène qui prend fin, le moi saisi ne disparaît pas* , cela est évident si l'on a bien compris ce qui précède ; il demeure : stat ou manel ; Je l'aperçois demeurer ; non-seulement , mais je le prends aperceptivement , et cela de toute nécessité, au moyen du phénomène qui disparaît sous mon aperception, et par là, premièrement, je le distingue du phénomène qui disparaît 2; deuxièmement, je le saisis manens ou slans par opposition à ce même phénomène disparaissant, et je dis, continuant dans mon verbe intérieur la proposition commencée :

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