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DATES DES CONGRES. — NOMS DES DÉLÉGUÉS QUI Y PRIRENT PART

Nous avons raconté plus haut que les fondateurs de l’Internationale avaient résolu en 1864 de réunir l’année suivante à Bruxelles la première assemblée générale de la société, celle qui lui donnerait une existence régulière en sanctionnant les statuts provisoires arrêtés à Londres. On sait que ce projet ne put être mis ù. exécution et qu’il fallut retarder d’un an la convocation du premier congrès.

Ce fut à Genève qu’il s’ouvrit le 3 septembre 1866, dans la salle de la brasserie Treibcr, sous la prési-

dence de Jung, membre et délégué du conseil central de Londres. Le nombre total des délégués s’élevait à soixante.

Paris y était représenté par Murat, Yarlin, Bourdon, Tolain, Guillard, Malon, Perrachon, Camelinat, Cultin, Chémalé et Fribourg ; Rouen par Aubry, et Lyon par Scliettel, Richard, Secrctan et Bondy.

Le second congrès eut lieu à Lausanne en 1867. Il s’ouvrit le 2 septembre, dans la grande salle du Casino, sous la présidence d’Eugène Dupont, secrétaire de la brandie française au conseil général à Londres.

La section de Paris y fut représenté par Marly, Fribourg, Garbe, Pioley, Reymond, Chémalé, Murat, Tolain et de Beaumont ; celles de Caen et de Condésur-Noireau, par Charles Longuet, journaliste; celle de Rouen par Aubry. Les autres sections françaises qui y avaient envoyé des délégués étaient celles de Lyon, Neuville (Rhône), Yillefranche (idem), Bordeaux et Marseille.

11 y avait en somme pour toutes les contrées de l’Europe représentées à cette réunion soixante et onze délégués.

On en compta tout près de cent, l’année suivante, à Bruxelles, où se réunit le troisième congrès. Il s’ouvrit le 6 septembre sous la présidence de Jung, de Londres, dans la salle du théâtre national du Cirque. La dernière séance eut lieu le 13. Parmi les noms des délégués de la France nous remarquons ceux de MM. Tolain, Murat, Theisz, Roussel, Pindy, Flahaut,

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et Henry. Celui-ci est désigné comme mécanicien, président de la commission ouvrière de l’exposition et délègue de l’association des robincticrs. On ne donne pas son prénom. Nous ignorons s’il fut l’un des nombreux Henry qui eurent sous divers litres des commandements importants dans l’armée de la Commune.

C’est à Bàle que se tint en I8G9 le quatrième congrès. Il s’ouvrit le lundi G septembre. Quatre-vingts délégués y assistèrent. L’Amérique elle-même y prit part ; M. Cameron, délégué de la National Labor Union des États-Unis, et du congrès ouvrier de Philadelphie y représentait, dit-on, huit cent mille travailleurs du nouveau monde.

11 est assez vraisemblable que, parmi tous ces travailleurs d’outre-mer, il y en avait quelques milliers et même quelques centaines de mille qui ignoraient profondément l’existence de leur représentant et la mission qu’il prétendait avoir reçue d’eux.

Parmi les représentants des sections françaises nous signalerons Aubry, de Rouen, Varlin, Roussel, Flabaut, Dereure, Albert Richard, sans oublier les inévitables Murat, Pindy, Chomalé et Tolain. Un journaliste, aujourd’hui député de Paris, M. Langlois, y figurait comme délégué de la chambre syndicale des tourneurs sur métaux de Paris. Les ouvrières ovalistes de Lyon, qui venaient de faire parler d’elles à l’occasion de leur grève, avaient envoyé un communiste russe, M. Bakounine, publiciste.

Avant de se séparer les délégués avaient fixé leur

prochaine réunion au premier lundi de septembre 1870. Paris avait été désigné à l’unanimité comme lieu de rendez-vous. Les poursuites dirigées en France contrel’Internationale dans lespremiers mois de 1870, avaient déjà dû inspirer au conseil général l’idée de choisir une autre ville pour y convoquer le congrès lorsque la déclaration de guerre et les événements qui s’ensuivirent rendirent toute réunion impossible en quelque lieu que ce fût.

Aucun de ces quatre congrès n’a été la cause ou l’occasion de complications politiques d’une importance réelle. Nous parlerons dans un autre chapitre des pourpai’lers qui eurent lieu à la suite du pre • mier, entre les délégués français et un ministre de Napoléon III, qui n’avait pas encore renoncé à l’idée de gagner l’Internationale à la cause de l’empire.

Pour le moment nous ne nous occuperons que des problèmes discutés dans ces quatre congrès, et des solutions qu’ils y reçurent.

Un « positiviste français » a publié à Londres, pendant le règne même de la Commune d’intéressantes Notes politiques sur la situation présente en France (1). Il y résumait d’une manière très-exacte et très-fidèle les théories de l’Internationale, qui étaient, on le sait, celles de la grande majorité des membres de la prétendue assemblée communale installée à l’Hôtel de ville: «Leur philosophie, disait-il, est l’athéisme, le matérialisme, la négation de toute religion; leur

(1) Political notes or ihe présent situation in France.

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programme politique se résume dans la liberté individuelle absolue, obtenue parla suppression de tout gouvernement, et la division des nationalités en communes plus ou moins fédérées. Leur économie politique consiste essentiellement dans la dépossession, avec compensation, des capitalistes et l'attribution de leur argent, des instruments de travail et de la terre à des associations ouvrières. Leur théorie historique est que la noblesse et la bourgeoisie ont fait leur temps et que celui du prolétariat est venu. Ils excluent de la société tout ce qui est en dehors de la classe ouvrière. »

L’auteur de ces Notes ajoutait que si les membres de la Commune ne publiaient pas ce programme, c’est qu’ils sentaient que leurs doctrines étaient «trop fortes même pour le parti révolutionnaire » et « qu’ils préféraient attendre pour les imposer, le triomphe de l’insurrection » .

Toutes les idées exposées par le rédacteur des Political Notes sont bien réellement celles de l’Internationale, et se trouvent développées dans les rapports, les discours et les résolutions des congrès à grand renfort de néologismes et de formules abstraites qui indiquent des prétentions à la science.

Leurs journaux, surtout ceux qui se publient en Belgique et en Suisse, les reproduisent également dans chaque numéro depuis plusieurs années, mais en les débarrassant généralement de l’appareil prétentieux dont les avait entourées le pédantisme des Pères de l’église démagogique, et souvent en les

mettant sous la forme la plus violente et la plus grossière.

Mais ces doctrines ne se sont pas trouvées dès le premier jour développées dans toute leur laideur et toute leur brutalité au sein de cette partie des classes ouvrières qui s’affilie à l’Internationale. Il a fallu du temps pour que la pure doctrine du communisme populaire se dégageât de toutes les formules répandues dans les différents groupes ouvriers en quête d’une politique, d’une philosophie et d’une économie politique.

D’ailleurs, c’est une loi naturelle de toutes les assemblées et de toutes les sociétés, qu’aucune idée, aucune passion n’y peut subsister toujours égale à elle-même, sans s’amoindrir et sans se fortifier. Dans tout groupe d’hommes un peu longtemps unis par un lien commun, une certaine force se dégage, un certain mouvement se prononce, qui va d’ordinaire en s’accélérant ; sciemment ou à son insu chacun de ces corps organisés, assemblée ou association, se met en marche dans un certain sens et ne parvient plus à s’arrêter dans la route où il est entré.

Quelquefois le mouvement est bon et louable, et alors ce sont les méchants qui s’améliorent au contact des gens de bien, les sols dont l’esprit s’ouvre dans un milieu plus intelligent que celui où ils avaient d’abord vécu, les violents qui se calment, les fous qui deviennent sages ; d’autres fois c’est au contraire la masse des coquins, des fous et des égoïstes, qui entraîne le reste ; alors les gens sensés se découra-

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gent et perdent peu à peu leur bon sens, les honnêtes gens se dépouillent chaque jour un peu plus de leur honnêteté native ; les hommes qui sont arrivés avec un esprit net et clairvoyant se laissent prendre de plus en plus aux phrases, aux déclamations des rhéteurs et finissent par devenir incapables de distinguer le vrai du faux : on se laisse aller tout doucement d’abord sur une pente funeste ; le mouvement s’accélère bientôt, et l’on roule jusque dans l’abîme.

L'Internationale n’a pas échappé à cette loi : si l’on examine le chemin qu’elle a parcouru en quatre ou cinq ans dans la voie de l’erreur et du crime, on en reste épouvanté.

Entre le premier congrès, celui de Genève, et le dernier, celui de Bâle, il ne s’est écoulé que trois années. La différence entre les idées qui dominent dans le premier et celles qui triomphent dans le dernier, permettrait de supposer qu’il a fallu de longues années pour démoralisera ce point une masse si nombreuse.

LE CONGRÈS DE GENÈVE ET LE CONGRÈS DE LAUSANNE (18GG, 18G7). — PREMIÈRES ATTAQUES • CONTRE LE PRINCIPE DE LA Propriété.

Dans les premiers mois de l’année 18CG, le conseil général de Londres adressa à toutes les sections le

programme des questions que leurs délégués seraient invités à traiter au congrès de Genève.

L’intérêt historique qui s’attache à ce document nous engage à le reproduire ici textuellement.

Le voici tel que nous le trouvons dans l’une des publications officielles de l’Internationale :

I» Organisation de l'Association internationale, son but, ses moyens d’action ;

2° Sociétés ouvrières, leur passé, leur présent, leur avenir; du chômage, des grèves, moyens d’y remédier; de l’enseignement primaire et professionnel ;

3° Du travail des femmes et des enfants dans les fabriques, au point de vue moral et sanitaire ;

4° Réduction des heures de travail, but, portée, conséquences morales ; de l'obligation du travail pour tous ;

5° Association ; son principe, ses applications ; la coopération distinguée de l’association propre;

6® Des relations du capital et du travail. Concurrence étrangère; traités de commerce;

7° Impôts directs et indirects ;

8° Institutions internationales : crédit mutuel , papier monnaie, poids, mesures, monnaie et langue;

9° De la nécessité d’anéantir l’influence russe en Europe par l’application du principe du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, et la reconstitution d’une Pologne sur des bases démocratiques et sociales;

10° Des armées permanentes dans leurs rapports avec la production ;

H® Des idées religieuses, leur influence sur le mouyement social, politique et intellectuel ;

12® Établissement d’une société de secours mutuels. — Appui moral et matériel accordé aux orphelins de l’Association.

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Nous sommes loin de présenter ce programme comme excellent en lui-même, et plus loin encore d’approuver toutes les solutions données aux problèmes qu’il posait, surtout à ceux dont nous avons souligné les termes. 11 faut pourtant remarquer que la question de la propriété qui devait tenir tant de place dans les autres congrès n’a même pas été posée dans le premier, au moins d’une façon directe.

En outre, quant à la question des idées religieuses et de leur influence sur le mouvement social politique et industriel, bien que le congrès ait ordonné d’insérer dans le procès-verbal diverses opinions peu édifiantes émises sur ce sujet par un certain nombre de ses membres, il refusa du moins de se prononcer d’une manière formelle contre les religions et passa à l’ordre du jour.

On eut également la sagesse de ne pas céder aux exaltés qui voulaient pousser le congrès à flétrir « le despotisme russe en Europe » et à réclamer « la reconstitution d’une Pologne sur des bases démocratiques et sociales. »

L’espritfrançais, grand ami des généralisations, des synthèses et des systèmes de réforme universelle et radicale, obtint une victoire sur l’esprit plus pratique des Anglais toujours attachés à des buts plus modestes, mais possibles à atteindre ; on blâma les trade-unions de s’occuper trop exclusivement des luttes immédiates, et on les engagea à agir « contre le système capitaliste lui-même, et à viser au grand but, l’émancipation de la classe ouvrière. » Cela

certes n’était ni bon en soi ni habile même au point de vue où se plaçaient les membres du congrès ; mais le bon sens prit en partie sa revanche dans la délibération sur les sociétés coopératives, où quelquesuns des membres les plus importants de rassemblée combattirent énergiquement l’idée mise en avant de diriger le mouvement coopératif pour lui imposer une forme unique.

Au congrès de Lausanne, bien qu’une seule année se fût écoulée depuis que le congrès de Genève avait pris ces résolutions relativement modérées, on remarqua déjà une modification profonde et des plus regrettables dans l’esprit des décisions adoptées. Ainsi les sociétés coopératives auxquelles on reconnaissait, en 1800, le droit de se développer à leur gré, sont signalées, en 1807, comme « tendant à constituer un quatrième état ayant au-dessous de lui un cinquième état plus misérable encore. » En d’autres termes le sentiment qui triomphe dans cette question, c’est un sentiment de jalousie contre les ouvriers associés, qui, grâce à leur intelligence, à leur travail et à leur esprit d’ordre, parviennent à constituer à leur société et à chacun de ses membres un capital petit ou gros, qu’ils ne se soucient pus d'abandonner à des camarades moins intelligents, moins laborieux et moins économes. Le congrès obéissant à un instinct de basse envie contre ceux qui sont coupables de réussir par leur travail, déclare « que la transformation sociale ne pourra s’opérer d’une manière radicale et définitive que par des

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moyens agissant sur l'ensemble de la société , et conformes à la réciprocité et à la justice »; néanmoins, il admet qu’il faut encourager les efforts des associations ouvrières « sauf à faire disparaître autant que possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur la travail , c’est-à-dire à y faire entrer l’idée de mutualité et de fédération, » ce qui signifie en bon français, sauf à faire disparaître dans une association donnée toute différence entre ceux qui ont déjà longtemps et fructueusement travaillé et ceux qui commencent seulement à se mettre à l’œuvre, sauf à répartir entre les associations où régnent l'indiscipline, le désordre et la paresse, les bénéfices acquis par celles qui se soumettent à une règle, qui travaillent et qui économisent (1).

H) Le congrès des sections belges de l’Internationale qui s’est réuni à Bruxelles au mois do mai 18G9, est revenu sur cette question des sociétés coopératives. Nous extrayons du compte rendu sommaire publié par Y Internationale (numéro du 30 mai 1809) le passage suivant :

Hermans. « Nous voulons des sociétés de production autres que celles que nous voyous fonctionner à Liège; nous voulons arriver à une amélioration partielle de la classe ouvrière et pas seulement d’un groupe de quinze nouveaux concurrents, nouveaux patrons. Nous voulons la société de production basée sur les sociétés de résistance; celles-ci seules doivent en bénéficier , et non les ouvriers exploitant. » (Cette idée est approuvée par plusieurs orateurs.)

Ainsi les ouvriers associés donneront leur temps, leur travail, engageront leurs noms, tout ce qu’ils possèdent (n’oublions pas que du moment qu'ils travaillent en leur nom, & leur compte, une faillite leur fera tout perdre). S’ils échouent, c’est eux personnellement qui seront ruinés. S’ils réussissent, leur

HISTOIRE DE I/INTERNATIOXALE.

Le communisme qui n’avait pas eu scs entrées au premier congrès ou qui du moins n’avait pas trop osé y prendre la parole, a déjà le verbe haut dans le second. A Lausanne, en effet, après avoir réclamé la fédération entre les associations, c’est-à-dire l’abandon au profit des paresseux et des incapables de ce que les ouvriers laborieux et habiles auront gagné, il demande qu’on rende « l’État propriétaire des moyens de tx*ansport et de circulation, afin d anéantir le puissant monopole des grandes compagnies, qui en soumettant la classe ouvrière à leurs lois arbitraires, attaquent à la fois et la dignité de l’homme et la liberté individuelle. »

Cependant il n’a encore osé livrer bataille qu’aux sociétés ouvrières et aux grandes compagnies ; il n’a réclamé jusque-là que des propriétés en apparence collectives. La propriété individuelle a été respectée aux congrès de 1866 et de 1867, ou n’a du moins eu à repousser que des attaques d’avant-garde, les incursions de quelques uhlans du communisme.

A Bruxelles en 1868, elle subit un assaut général qui lui est livré par toutes les forces réunies de l’as-

argent servira à entretenir l'oisiveté volontaire des grévistes ! On peut se rappeler du reste à ce sujet un passage d’un intéressant article publié, en 1850, dans l'Atelier. On verra qu'à cette époque celles des associations fondées en 1848 qui avaient réussi ne se souciaient nullement de faire, comme on les y exhortait, cause et caisse communes avec celles que l’incapacité des gérants ou la paresse des associés faisait péricliter. Nous avons cité cet article, ch. ii, page 24.

LES CONGRÈS

sociation, sans en excepter même ceux qui croient de bonne foi marcher à sa défense.

Dans la séance de l’Assemblée nationale du 16 juin 1871, où fut votée la nomination d’une commission chargée d’ouvrir une enquête sur l’insurrection du 18 mars, M. Tolain prit, on se le rappelle, la défense de l’Internationale, dont il proposa même de nous conter toute l’histoire, si on voulait lui donner une séance entière pour faire ce récit. Selon lui l’association a traversé deux périodes très-différentes, l’une qui précède, l’autre qui suit les premières poursuites dirigées contrelebureau de Paris en 1868. Ses principes et ses agissements auraient été absolument irréprochables, jusqu’à ce malheureux procès, qui aurait eu seul le triste pouvoir de la faire « dévier de sa ligne de conduite et de sa ligne de départ. »

La comparaison que nous venons d’établir entre le premier et le deuxième congrès, tous deux antérieurs à ces poursuites prouve suffisamment qu’on ne vit à Bruxelles que le développement logique de principes en germe dès la fondation de l’association et de passions qui avaient déjà montré leur puissance à Lausanne après l’avoir seulement laissé deviner à Genève.

Nous ne doutons pas de la sincérité de M. Tolain, mais puisqu’il n’a pas combattu les résolutions votées en 1867 sur les sociétés ouvrières et sur les «moyens de transport et de circulation », il a eu beau défendre un an plus tard le principe de la pro-

priété individuelle, il est, quoi qu’il en dise et quoi qu’il en pense, parmi les adversaires de la propriété, laquelle est en réalité tout aussi complètement niée parles mutuellistes que par les collectivistes.

LE CONGRES DE BRUXELLES (18G8). — IL DÉCIDE LA CONFISCATION par l’état des mines, des carrières, des chemins de fer, DES FORÊTS ET DES TERRES LABOURABLES. — M. TOLAIN.

Avant d’aborder la discussion qui tenait sans doute le plus au cœur à la plupart de ses membres, le congrès de Bruxelles commença par examiner diverses autres questions.

11 reconnut la légitimité et la nécessité des grèves dans la situation actuelle de’ lutte entre le capital et le travail, déclara qu’il y avaitlieu «de les soumettre à certaines règles, à des conditions d’organisation et d’opportunité », et décida la création de conseils d'arbitrage chargés de surveiller l’application de ces règles. Il déclara aussi «que les machines comme tous les autres instruments de travail doivent appartenir aux travailleurs eux-mêmes et fonctionner à leur profit, » et il décida qu’on communiquerait à toutes les sections pour qu’elles eussent à l’étudier

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avec grand soin, un projet de statuts «sur la création d’une banque d’échange au prix de revient. »

Mais la plus importante des questions qu’il examina , celle qui donna lieu aux discussions les plus longues, et dans laquelle les idées folles, les préjugés absurdes et les passions envieuses se donnèrent le plus librement carrière, ce fut celle de la propriété.

Dans la seizième séance, Murat donna lecture des conclusions adoptées en séance administrative , c’est-àdire en comité secret. C est toute une théorie de la propriété, ou plutôt un code de la confiscation universelle (1).

D’après ces profonds réformateurs, « les carrières, houillères et autres mines, ainsi que les chemins de fer, appartiendront à la collectivité sociale, représentée par l’État, mais par l’État régénéré, » qui les concédera « non à des capitalistes, comme aujourd’hui, mais à des compagnies ouvrières. » L'évolution économique (pour employer l’euphémisme de ces messieurs), doit faire «de l’entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité sociale, » et « le sol sera concédé aux compagnies agricoles, comme les mines aux compagnies minières, les chemins de fer aux compagnies ouvrières. » Enfin les canaux, les routes, les voies télégraphiques et les forets doivent « rester à la propriété collective de la société. »

(1) On trouvera cos conclusions, ainsi que celles qui se rapportent à la question des machines, parmi les documents placés h la fln du volume.

On accompagne ces mesures radicales d’une foule de considérations où l'absurdité et la violence cherchent à se dissimuler de leur mieux derrière un vaste appareil de grands mots aux apparences scientifiques.

Ne serait-il pas plus simple de s’épargner la peine d’amasser tous ces beaux termes d 'évolution economique , de collectivité sociale ^'exploitation scientifique et rationnelle et de convenir tout bonnement qu’on veut prendre tous les biens de ce monde par cette bonne raison qu’on en a envie, et par cette autre raison bien meilleure encore, qu’on se croit assez fort pour s’en emparer? Ce serait moins long et plus franc.

Sur les quarante-neuf délégués présents au moment du vote sur ces belles conclusions, trente votèrent pour leur adoption, quatre seulement les repoussèrent, et quinze membres s’abstinrent.

M. Tolain expliqua cette abst ntion en donnant lecture de la déclaration suivante :

Considérant que, suivant nous, la question de la propriété n’a été mise à l’ordre du jour que dans la dernière séance ;

Quelle n’a été étudiée au point de vue général que d’une manière tout à fait insignifiante; au point de vue agronomique que d’une façon incomplèle;

Qu’en présence de l’affirmation d’un certain nombre de délégués qui déclarent n’êlre pas éclairés, il était naturel de remettre la question à un prochain congrès ;

Les délégués dont les noms suivent, qui se sont abstenus et qui ont voté contre, déclinent ainsi la responsabilité du vole. ( Suivent ks signatures.)

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C’est sur cette déclaration que M. Tolain s’appuyait pour dire, le 16 mars, à l’Assemblée nationale que « les fondateurs de l’Internationale, dans leur programme, dans le mémoire qu’ils avaient rédigé, avaient, au point de vue social, défendu la propriété individuelle. »

Nous ne doutons pas de la parfaite bonne foi de M. Tolain. Nous en doutons d’autant moins que, dans le compte rendu officiel de la 1 1" séance du congrès de Bruxelles, nous lisons un discours où le citoyen Coenen, d’Anvers, s’étonne « que certains membres de l’Internationale s’élèvent si fort contre le communisme », et déclare « que le compagnon Tolain est dans l’erreur lorsqu’il regarde la propriété individuelle du sol comme une condition de la liberté individuelle. »

Mais si M. Tolain est très-auto risé à s'imaginer qu’il a été à Bruxelles un véritable défenseur de la propriété, l’un de ses adversaires dans ce même congrès, le communiste belge de Paepe, était évidemment dans la vérité et dans la logique lorsqu’il lui répondait :

Nous lie faisons qu’étendre à la propriété agricole ce que Tolain et les autres adversaires de la propriété collective du sol, admettent fort bien pour les mines, les chemins de fer, les routes, canaux, etc., il n’y a donc point ici de partisans absolus de la propriété individuelle; nous sommes donc tous plus ou moins communistes, si tant est que les considérations de la commission puissent être regardées comme du communisme. En cllet, nous ne demandons pas que l’Ëlat

sc fasse cultivateur ou salarie des ouvriers agricoles, pas plus qu’on ne demande que l'État se fasse mineur et salarie les ouvriers des mines, mais nous voulons que le sol soit concédé à de grandes compagnies agricoles, comme les mines, les chemins de fer, etc., 5 de grandes compagnies ouvrières. Pourquoi agir différemment avec la mine ou champ de dessous, et avec le champ proprement dit, qui n’est qu’une mine à la superficie du sol, mine d’où l’on extrait des végétaux au lieu d'en extraire des pierres, du marbre, des minerais, du charbon ? Nous croyons être plus logiques que nos adversaires; le sol comme le sous-sol étant tous deux donnés gratuitement à l’humanité par la nature, nous en revendiquons la propriété pour l'humanité entière, et nous en demandons l’exploitation par des associations.

11 est incontestable que M. de Paepc et les communistes ont, dans leur discussion avec les inutuellistes la logique de leur côté; mais veut-on voir encore mieux quelles garanties présentent à la société les opinions défendues parM.Tolain et juger s’il a le droit de se dire le défenseur de la propriété individuelle?

On n’a qu’à ouvrir le compte rendu du congrès de Bâle, publié par M. Mollin, « délégué' du Cercle parisien des prolétaires positivistes. »

LES CONGRÈS

CONGRÈS DE UALE (1869). — ABOLITION DE LA PROPRIÉTÉ. — ENCORE M. TOLLAIN. — MUTUELLISTF.S ET COLLECTIVISTES. — DISCUSSION SUR LE DROIT ü' HÉRITAGE . — LA LIQUIDATION SO- CIALE.

Dans une séance du congrès de Bàle, un délégué, nommé Robin, avait avancé, dans un plaidoyer en faveur du collectivisme, c’est-à-dire du communisme, que les paysans n’y sont nullement hostiles comme le supposent les individualistes;., aussitôt M. Tolain, que désignait ce dernier mot, se hâte de déclarer « qu’il regarde cette qualification comme une injure et une calomnie , et dit que lui et ses amis sont mutuellisles. (1) »

Or, sans nous donner la peine de chercher le sens exact do ce nouveau mot de mutuelliste qui revient si souvent depuis quelques mois dans les discussions entre socialistes, nous trouvons dans le rapport même de M. Mollin le système proposé par cette école qui se prétend amie de la propriété individuelle.

C’estM. Tolain en personne qui, le vendredi 10 septembre, proposait au congrès de Bâle de déclarer

(1; Rapport sur le Congrès de Utile, par G. Molliu, p. 20.

que « pour réaliser l’émancipation des travailleurs,» il fallait transformer les baux, loyers, fermages, en un mot, tous les contrats de location en contrats de vente; qu’alors la propriété étant continuellement en circulation cesserait d’être abusive par ce fait même (1). »

Or les discussions précédentes monti’ent suffisamment ce que l’école mutuellistc entend par la transformation des contrats de loyer en contrats de vente. C’est tout simplement une application de la théorie chère à toute l’Internationale, qui condamne l’intérêt du capital. D’après le système de M. Tolain et de ses amis, tout intérêt ou loyer payé pour une somme d’argent due ou pour une maison ou une terre prise à louage, doit être porté en déduction du capital à rembourser ou du payement de l’immeuble occupé. De sorte que, si j’ai emprunté 1,000 francs, et que je paye chaque année 50 francs à mon créancier, au bout de vingt ans je l’aurai remboursé, et il n’aura plus rien à me réclamer; si j’occupe une maison d'une valeur de 100,000 francs, et que je paye chaque année 5,000 francs au propriétaire, au bout de cinq ans j’aurai acquis le quart de cet immeuble, la moitié au bout de dix ans et la totalité au bout de vingt ans, et j’en serai ainsi devenu Tunique et légitime propriétaire.

Telle est la théorie répandue dans le monde, sur-

(1) Voir à l'Appendice le texte même des conclusions de M. Tolain.

LES CONGRÈS

tout par P. -J. Proudhon, l’inventeur de la célèbre formule : la propriété , c'est le vol et adoptée par l’honorable député de Paris qui se prend naïvement pour un défenseur de la propriété.

Jugez un peu, s’il en était l’adversaire !

Ajoutons que M. Tolain affirmait que ses idées si favorables, selon lui, à la propriété individuelle étaient partagées par « l’immense majorité des ouvriers de Paris » et « qu’à Rouen également, dans les autres villes, partout, on avait adhéré à son mémoire qui défendait la propriété individuelle, la transmission de l’héritage et qui reconnaissait comme but de la société, la famille. «

Nous sommes certain que M. Tolain n’a pas cherché à surprendre la bonne foi de ses collègues de l’Assemblée, mais nous devons constater ou bien qu’il s’est trompé ou que les idées des ouvriers de Rouen, qui étaient déjà peu rassurantes en 1868, si elles étaient celles des mutuellistes , étaient entièrement rapprochées en 1869 de celles des collectivistes, puisque cette année-là, au congrès de Bâle, M. Aubry, qui depuis la fondation de l’Internationale est par droit de conquête ou par droit de naissance le représentant attitré et officiel des ouvriers du chef-lieu de la Seine-Inférieure, est venu demander « que la propriété foncière devienne collective et soit réglée par les communes organisées fédérativement. » Il a eu d’ailleurs grand soin de placer dans les conclusions qu’il a lues au congrès un paragraphe déclarant que ce n’était pas lui per-

sonncllcmenf, mais bien « le Cercle des études économiques de l’arrondissement de Rouen, composé de toutes les corporations ouvrières dudit arrondissement, » qui tenait à ne considérer la propriété du sol « qu’au point de vue collectif. »

On voit ce que valent les assertions de M. Tolain quand il cherche à nous rassurer sur les idées et les tendances de la société dont il est un des fondateurs.

Ainsi, en fait, l’unanimité du congrès de Bâle était acquise à la suppression de la propriété telle qu’elle a toujours existé dans toutes les nations civilisées, et les délégués, tous d’accord pour condamner ces infortunés propriétaires, n’étaient divisés que sur la question de savoir s’il fallait les manger à la sauce mutuellislc ou à la sauce collectiviste.

Une fois les mines, les carrières, les chemins de fer, les terres, les forêts, les maisons, les usines, les machines et les outils du travail confisqués sous l’une ou l’autre de ces deux formes rivales, et le capital, auquel on ne laisse d’ailleurs aucun moyen de se former, condamné à ne plus rapporter d’intérêls sous aucune forme, il semble que la question de l’héritage n’a plus une bien grande utilité pratique, comme le faisait, avec raison, remarquer un délégué français, M. Cheinalé.

Cependant le congrès de Bâle jugea bon de per* dre quelques heures à la discuter.

M. Eccarius était d’avis qu’en attendant la réalisation de la propriété collective, qui résoudra la

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question de l’héritage, « il faudrait adopter des mesures transitoires consistant dans la revendication d’une élévation considérable des droits de succession et l’application de la plus-value de l’impôt ainsi produite à des améliorations sociales. »

Plus pressée d’en finir, la commission demandait au congrès de reconnaître que « le droit d’héritage doit être complètement et radicalement aboli, et que cette abolition est une des conditions indispensables de raflïanchissement du travail (1). »

Un Belge que la bourgeoisie bruxelloise so soucie sans doute peu de voir à la tète d’un gouvernement provisoire, si la Belgique doit jamais supporter une révolution, M. de Paepe, étaitd’avis que « l’héritage en ligne dii'ecte, dépouillé de ses abus, est un excellentélémentde progrès pour l’humanité, et doit être maintenu comme encourageant l’épargne et le sentiment de la famille ; » mais il ne croyait pas à l'efficacité de l’abolition de l’héritage pour la liquidation sociale. Il n’attendait plus «de liquidation à l'amiable après les sentiments que la société bourgeoise professe à l’endroit des ouvriers. »

Enfin le délégué desovalistes de Lyon, Bakounine, le nihiliste russe, se prononça nettement contre le droit d’héritage : « Il veut bien, dit M. Mollin, que les habits des parents se transmettent aux enfants, mais c’est tout. »

Il paraît que ce tout-\h ne parut pas suffisant à ceux

(I) Voir ?i l’Appendice le texte même de ces résolutions.

1 3*î HISTOIRE DE L'INTERNATIONALE.

des délégués qui avaient des enfants et quelque autre petite chose qu’une blouse à leur laisser, car contre les trente-deux voix qui se prononcèrent pour l’abolition de l’héritage, il y eut vingt-trois voix qui en demandèrent le maintien et dix-sept délégués qu i s’abstinrent, n’osant sans doute ni voter des résolutions absolument contraires aux sentiments les plus profondément enracinés dans le cœur de l’homme, ni s’unira la réaction bourgeoise en les repoussant.

Un amendement proposé par le tailleur Eccarius membre né du conseil général, qui consistait à limiter d’une part le droit de tester, et à augmenter de l’autre les droits de succession sur l’hérédité directe, fut ensuite rejeté à une majorité très-forte; ainsi aucune conclusion ne fut donnée à cette discussion.

Nous avons rencontré dans le résumé du discours de M. de Paepe une expression qui a déjà fait beaucoup de bruit, il y a un ou deux ans, dans les clubs rouges de Paris, la liquidation sociale.

Le chef des communistes belges ne fut pas seul à s’en servir, et Bakounine l’employa aussi de son côté en en donnant ce commentaire que nous engageons nos lecteurs à lire avec soin :

J’entends par liquidation sociale l’expropriation, en droit, de tous les propriétaires actuels, par l’abolition de l’État politique et juridique qui est la sanction et la seule garantie de la propriété actuelle et de tout ce qui s’appelle le droit juridique; et l’expropriation, de fait, partoutet autant qu’elle sera possible et aussi vite qu’elle sera possible, par la force même des événements et des choses.

LES CONGRÈS

Voilà ce qui se pensait, ce qui se disait en 18G9 à Bâle, trois ans seulement après le congrès de Genève. Nos lecteurs ont pu suivre la gradation des idées et du langage, et voir avec quelle rapidité montait dans l’Internationale le flot des passions haineuses, et s’élevait le niveau de la folie générale.

Qu’auraient dit ces mêmes hommes, s’ils avaient pu, suivant leur premier projet, se réunir à Paris en 1870?

11 est facile de le deviner, car si le Congrès n’a pas eu lieu, le programme du moins en a été pu blié (I), et la façon dont les questions y étaient posées suffisait pour faire pressentir dans quel sens elles seraient résolues :

La première était ainsi conçue : De la nécessité d'abolir la dette publique. Discussion sur le droit d'indemnité à accorder.

La troisième était relative aux moyens pratiques pour convertir la propriété foncière en propriété sociale.

11 s’agissait dans la cinquième des conditions de la production coopérative sur une échelle nationale.

Enfin le conseil général belge proposait en son propre nom comme question additionnelle, la recherche des moyens pratiques à employer pour arriver à constituer des sections agricoles au sein de l Internationale (2).

Ainsi : Abolition de la dette publique, confiscation la plus prompte possible de la propriété territoriale,

(1) Notamment dans l’Èijalité du G août 1870.

(2) Voir &. l’Appendice le texte entier de ce programme.

suppression dos sociétés ouvrières qui sont parvenues à se développer et à prospérer grâce à leur énergie et à leur esprit d’ordre, et en attendant, propagande active pour répandre immédiatement dans les campagnes la gangrène dont les villes sont déjà infectées.

Voilà les résolutions qui auraient certainement été prises par le congrès de 1870, si les événements n'avaient rendu la réunion impossible.

Ajoutons d’ailleurs que ce congrès ne fut en réalité retardé que de quelques mois. 11 devait primitivement se réunir cà Paris en septembre 1870. Il s’y est ouvert en mars 1871, à l’IIôtcl de ville, en prenant celte fois le nom de Commune de Paris.

Il a délibéré pendant les derniers jours de mars, tout le mois d’avril et les vingt premiers jours do mai.

Il a mis, autant qu’il l’a pu, ses théories en pratique depuis le 23 jusqu’au 28 mai, et s’est consolé de ne pouvoir confisquer toutes les maisons de Paris en en détruisant un grand nombre.

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