LES ASSOCIATIONS OUVRIERES SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE
On n’avait vu qu’un petit nombre de sociétés ouvrières se fonder sous le règne de Louis-Philippe; mais les théories qui faisaient de l’association le remède à tous les maux des classes laborieuses et la force destinée à régénérer le monde était plus en faveur que jamais au moment où la République triompha pour la seconde fois en France. Dès le 25 février l’association était inscrite dans un décret de l’Hôtel de ville, à côté de la garantie du travail. L’Assemblée constituante ne laissa pas protester sur ce point la signature du gouvernement provisoire, et, le 25 juillet 1848, sur un rapport présenté par M. Corbon, le collaborateur de l Atelier, elle votait une loi ouvrant un crédit de trois millions destiné à fournir des avances aux ouvriers qui voudraient s’associer. En même temps on instituait un Conseil d’encourage-
ment pour examiner les demandes et régler les conditions du prêt. Dix jours plus tard, l’Assemblée faisait un nouveau pas dans la même voie : les ouvriers qui s’associeraient dans certaines conditions déterminées, étaient admis à l’adjudication ou même à la concession directe de travaux publics; on allait jusqu’à les dispenser du cautionnement exigé des entrepreneurs. Parmi les associations qui profitèrent du bénéfice de cette seconde loi, une seule, celle des paveurs, eut un véritable succès, et parvint à réaliser des bénéfices notables tout en procurant une économie à la ville de Paris (1 ).
Le Conseil d’ençouragement institué par la loi du 5 juillet s’était mis à l’œuvre et avait publié une instruction où l’on retrouvait encore plus les idées des rédacteurs de VA telier que celles de la majorité de la Constituante, car on y parlait du devoir imposé à l’Assemblée « de concourir par les moyens dont elle peut disposer, à faire passer les travailleurs de l’état do salariés à celui d’associés volontaires. » Comme on peut aisément le penser, les clients ne manquèrent pas. Le Conseil reçut plus de cinq cents demandes en 1848, et plus de cent en 1849 ; il aurait fallu non pas trois millions, mais trente et plus pour satisfaire tous ceux qui se présentaient. « La caisse était ouverte, dit M. Levasseur, dans son excellente Histoire des classes ouvrières : beaucoup s’imaginèrent qu’ils n’avaient
(1) Levasseur, Histoire des classes ouvrières- en France, depuis 1789 jusqu’à nos jours, liv. V, ch. iv.
qu'à y puiser. Des ouvriers s’associaient, sans autre but déterminé que de toucher une subvention, ou avec des prétentions irréalisables et de vagues aspirations. Des patrons dont les affaires étaient embarrassées s’associaient leurs ouvriers pour avoir droit à un prêt du Trésor. » On fit ce qu’on put pour éliminer les parasites, et après un choix assez difficile à faire, on finit par admettre trente-deux associations à Paris et vingt-neuf dans les départements pour un total de 2,949,500 fr., c’est-à-dire, à peu près pour la totalité du crédit ; des abandons et des radiations réduisirent ces sommes effectivement prêtées à 2,390,500 fr. répartis entre cinquante-six associations.
Au mois de mars 4850, l’Atelier appréciait l’esprit dont s’inspiraient ces sociétés, dans un article où nous trouvons d’intéressants renseignements.
Au moment où éclata la révolution de Février, il y avait, d’après ce journal, dans le parti socialiste, quatre groupes bien distincts. Celui des communistes purs, qui avait pour organes le Populaire, de Cabet, et la Fraternité , de MM. Adam , cambreur, Mallarmct, monteur en bronze, Savary, etc., condamnait formellement l’association ; les trois autres s’entendaient au contraire pour y voir le grand instrument de la régénération sociale ; seulement ils voulaient l’organiser l’un d’après les principes de l’école phalanstérienne, le second d’après ceux de M. Louis Blanc, le troisième enfin d’après la conception des rédacteurs de l'Atelier.
S’il faut en croire l’article que nous analysons, la plupart des ouvriers communistes abjurèrent, après février, leur méfiance contre l’association et ne songèrent plus qu’à changer leur condition de salariés en celle d’associés volontaires.
Malgré le mouvement imprimé à tous les esprits par la révolution qui venait de s’accomplir, une seule association voulut se régler sur les lois du phalanstère. Projetée dès 1847, elle tenta en 1848 de se fonder sur un domaine situé à quelques lieues de Paris et elle échoua. « Le socialisme de Fourier, dit le rédacteur de V Atelier, ne se propage guère que parmi la jeunesse lettrée; l’élément populaire socialiste est resté à peu près étranger à cette doctrine. En sorte que des trois éléments constitutifs du phalanstère, l’école n’en a encore trouvé qu’un seul, le talent. Le capital et le travail lui ont fait défaut pour expérimenter complètement la théorie de l’association intégrale. »
Le système de M. Louis Blanc était, au contraire, très-populaire dans les classes ouvrières ; la plupart des associations avaient bonne envie de s’y conformer ; beaucoup même s’imaginaient de la meilleure foi du monde qu’elles en suivaient religieusement les lois ; mais P Atelier n’a pas de peine à démontrer qu’elles se trompaient :
« M. Louis Blanc ne conçoit l’association que comme un moyen de tuer la concurrence. Nous l’avons vu combattre de toute son énergie et avec
toute son éloquence la pensée d’associations distinctes, divisées d’intérêts, surtout lorsqu’il s’agissait d’une même profession.
« Ce que voudrait M. Louis Blanc, ce serait une association unique et tendant à devenir universelle. Il n’admet que la division matérielle du travail des ateliers et des localités. Mais il veut que tous les travailleurs fondent absolument leur intérêt particulier dans l’intérêt commun, et qu’ils se conforment à la loi de la plus complète solidarité.
«D’après la doctrine de M. Louis Blanc, il y aurait, partout où besoin serait, des ateliers sociaux : ici des menuisiers, là des tailleurs ou des maçons : en fait, il D’y aurait qu’une seule et même association qui serait le noyau de l’association universelle.
« Quant au principe de la répartition, il serait celui de la plus sti*icte égalité.
« Ainsi destruction de la concurrence par la communauté d’intérêt entre tous les ateliers sociaux, et égalité des salaires, telles sont les deux grandes conditions du système de M. Louis Blanc. Otez ces deux conditions, ou l’une seulement, et tout le système tombe à plat.
« Or, les cent quatre-vingts sociétés ouvrières qui se sont fondées à Paris, sous le symbole du niveau (1),
(1) Le chiffre de 180 sociétés donné par l 'Atelier, rapproché du chiffre de 32 associations, admis pour Paris à prendre part aux 3 millions votés par l’Assemblée, prouve que le nombre des sociétés qui se créèrent sans l'aide du Gouvernement fut infiniment plus considérable qu’on ne le croit généralement;
ne sont-elles que les divers ateliers d’une seule et même association?
« Non. A part trois ou quatre associations qui ont une ou deux succursales, ou trois au plus, chaque groupe associé forme un groupe parfaitement distinct et parfaitement séparé des autres groupes.
« Des efforts ont été faits et renouvelés pour solidariser les associations ouvrières; ces efforts ont échoué. Les établissements qui ont eu le courage et la persévérance de surmonter toutes les difficultés de la fondation ne se montrent pas le moins du monde disposés à faire cause et caisse commune avec d’autres établissements plus ou moins bien organisés.
« Quant au salaire, la plupart des associations à leur origine le voulaient égal, conformément à la théorie de M. Louis Blanc. Elles ont dû y renoncer presque toutes.
«Ainsi les deux conditions fondamentales de M. Louis Blanc, celles qui caractérisent seules le système qu’il a fait sien, c’est à-dire l’unité d’intérêt et l’égalité du salaire, ont fléchi complètement dans la pratique.
« La concurrence pour laquelle M. Louis Blanc a une horreur que partagent tous ses adhérents, la concurrence se pratique entre les associations.
« Elle se pratique même au sein de l’association ; car le salaire proportionnel au travail, comme quantité et comme qualité , c’est encore la concurrence.
« Nous sommes donc parfaitement fondés à dire que la transformation qui commence à s’opérer au moyen de l’association ne procède pas plus de la théorie de M. Louis Blanc que de celle des phalanstériens. »
Cependant les collaborateurs de l'Atelier , tout en montrant que la victoire restait à leurs propres idées, reconnaissaient à l’auteur de l Organisation du travail le mérite d’avoir énergiquement poussé les ouvriers dans la voie de l’association. Si ses théories personnelles échouaient, c’est que la force des choses et la nature humaine elle-même les condamnaient. Nous voyons par les aveux de M. Corbon, dans le Secret du peuple de Paris , que les rédacteurs de l'Atelier qui ne partageaient plus en 1848 les erreurs de M. Louis Blanc, leur avaient du moins payé jadis leur tribut; s’ils en étaient guéris quand M. Louis Blanc y croyait encore, c’est qu'ils s’étaient lancés dans la pratique, tandis que le célèbre publiciste était toujours resté dans le domaine des théories.
Cependant M. Corbon et ses amis se berçaient eux-mêmes en 1850 de bien des illusions, et au moment où ils parlaient avec orgueil de la transformation qui commençait à s’opérer au moyen de l’association, ces sociétés sur lesquelles ils fondaient tant d’espérances étaient presque toutes à la veille de périr.
De cruels mécomptes ne tardèrent pas en effet à refroidir le bel enthousiasme des premiers jours. L’incompatibilité d’humeur entre les associés, la mo-
bilité des caractères, le défaut d’entente, l’absence d’une discipline volontaire pour remplacer la discipline obligatoire des ateliers ordinaires, enfin, par-dessus tout, l’incapacité de la plupart des gérants et l’improbité de quelques-uns amenèrent dans les sociétés qui venaient de se fonder, de nombreuses révolutions et causèrent beaucoup de ruines. En 1852, sur les cinquante-six associations créées au moyen des fonds votés par la Constituante , on en comptait trente (l)'qui avaient déjà sombré en engloutissant ensemble près d’un million. En 1858, il ne restait plus à Paris que neuf des trente-deux associations qui avaient profité de la commandite de l'État, et sur ces neuf sociétés quatre seulement prospéraient. Sur les cent quatre-vingts associations citées avec orgueil par l’Atelier en 1850, il n’en subsistait que dix en 1867. M. Levasseur, à qui nous empruntons ces chiffres, ajoute :
« La statistique n’accuse guère que quinze cents ouvriers, ayant tenté, avec ou sans secours public de s’associer, que trois cents à peine ayant persisté au delà de 1852, et elle indique que le capital accumulé par les associations, en six ans, est resté bien inférieur à la subvention fournie en 1848 par l’État.
« C’est en somme un mince résultat. Que sont quelques centaines de mille francs gagnés par quinze ou vingt groupes de dix à vingt personnes, à côté des
(1) 18 à Paris et 12 dans les départements. Elles avaient reçu 954,000 francs de prêt.
fortunes réalisées, dans ce même laps de temps, par d’anciens ouvriers devenus fabricants ou entrepreneurs? S’il était possible de dresser la liste des salariés de 1848 qui, dans une période de dix ans, ont changé de conditions, et de mettre en comparaison les profits amassés par eux sous le régime de l’activité individuelle et sous le régime de la coopération, la part de ce dernier paraîtrait assurément peu digne de fixer l’attention de l’histoire. »