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CHAPITRE IX

L'Internationale et l’Empire.

LES PARTIS EN 1864 .— I.E PARTI RÉVOLUTIONNAIRE : LES JACOBINS ET LES SOCIALISTES. — LES FONDATEURS DE L’INTERNATIONALE DÉCIDENT QUE L’ASSOCIATION RESTERA ÉTRANGÈRE A LA POLI- TIQUE.

Au moment où se fondait l'Internationale, l’empire était encore dans toute sa force, et bien que la fatale guerre du Mexique lui créât déjà de très-sérieuses difficultés, il n’était guère possible de prévoir alors à quelle chute profonde et irrémédiable l’entraînerait, au bout de peu d’années, le poids de ses fautes.

Aucun des partis qui le combattaient ne semblait à ce moment avoir des chances sérieuses de succès ; aucun d’eux surtout ne partageait les passions et les aspirations des fondateurs de la nouvelle société.

Le parti légitimiste, composé presque exclusivement de grands propriétaires, également dévoués" aux intérêts de l’Église et à ceux de la monarchie, presque aussi hostiles à la démocratie qu’à la démagogie, était naturellement plus antipathique encore que les bonapartistes eux-mêmes aux convives du banquet de Saint-Martin’s-lîall et aux délégués réunis à Genève.

Les orléanistes avaient sans doute fort peu de goût pour l’empire qui les regardait, non sans raison, comme ses plus dangereux adversaires; mais, s’ils étaient amis de la plupart des libertés que le socialisme réclame bien haut en temps ordinaire, sauf à les supprimer dès qu’il se croit le plus fort, ils tenaient aussi très-énergiquement à l’ordre; ils étaient très-décidés à ne jamais sacrifier aucun des grands principes sans lesquels les sociétés modernes ne sauraient exister. D'ailleurs, ils appartenaient à peu près tous à l’élite des professions libérales, à la bourgeoisie la plus éclairée, la plus active, la plus laborieuse et la plus riche, à ce qu’il y avait de plus honorable et de plus intelligent dans le monde industriel et dans le monde financier, c’est-à- dire à toutes les catégories sociales que l’association naissante regardait avec le plus d’envie et le plus de haine.

Enfin, il existait bien un parti qui pouvait paraître au premier abord un allié naturel de l’Internationale, le parti républicain, mais les deux fractions très-différentes dont il se composait n’avaient guère pour elle plus d’attrait l’une que l’autre.

Les républicains modérés, ceux que les plus avancés appellent les républicains formalistes, c’està-dire ceux qui s’entendent à merveille avec le parti conservateur libéral, une fois qu’on a substitué dans le titrée du gouvernement le mot de république au mot de monarchie, excitaient tout naturellement chez les socialistes pratiques de la nouvelle société les mêmes défiances ou plutôt les mêmes aversions que les orléanistes.

Les républicains extrêmes, au contraire, jacobins, montagnards, hébertistes et babouvistes, les radicaux, éternellement irréconciliables, qu’aucun changement ne satisfait, qui ont besoin de conspirer pour vivre,’ qui aiment la révolution pour la révolution, comme les romantiques de 1830 aimaient «l'art pour l’art; » ces sempiternels furibonds qui n’avaient pas pu s’accommoder plus aisément du gouvernement provisoire du 21 février que de Charles X ou de Louis-Philippe, qui exécraient la Constituante de 1848 à l’égal de la Chambre introuvable de 1810, et voyaient dans le général Cavaignac un continuateur direct de « Polignac; » ceux-là auraient dû, à ce qu’il semble, être chers à l’Internationale; et personne ne se serait étonné de voir ces deux partis conclure une alliance intime pour donner l’assaut à la société, sauf à se brouiller au lendemain de la victoire. Cependant, cette union, qui semblait f.iite avant d’étre seulement proposée, était au contraire presque impossible grâce aux difficultés de caractère communes aux deux partis appelés à la former.

L’essence môme de l’esprit démagogique, c’est la méfiance. M. About, dans une de ses plus jolies nouvelles, montrait un vieux militaire, mort depuis cinquante ans, qu’un savant ressuscitait par un procédé de son invention. La première idée de ce brave officier en revenant à la vie était de réclamer Y Annuaire. Si P Homme « l'oreille cassée eût été un bon révolutionnaire, un vrai pur , son premier cri aurait été : « Nous sommes trahis ! » Les internationaux sont quelque peu Jacobins à cet égard; cette disposition commune aux deux partis rendait déjà un accord assez difficile entre eux.

Cependant ils étaient encore séparés par une autre barrière : presque tous les jacobins sont des épaves des classes moyennes, et le parfum de démagogie qu’ils exhalent est gâté pour le nez d’un véritable international par je ne sais quelle senteur de bourgeoisie. Les vrais socialistes vouent à la même exécration Louis XVI et Robespierre, l’un comme chef de l’aristocratie, et l’autre comme meneur de la « réaction boui’geoise ».

il est vrai que les jacobins, les purs , ne peuvent ni dire aux autres, ni s’avouer à eux-mêmes, qu’ils ne conspirent que pour l’amour de la conspiration, qu’ils élèvent des barricades pour le plaisir que leur cause la vue des pavés amoncelés, et qu’ils font appel à la guerre civile à cause de la vive satisfaction qu’ils éprouvent à entendre les roulements du tambour et les crépitements de la fusillade. En conséquence, ils sont obligés d’adopter et d’afficher un

programme, et leur programme ne diffère pas sensiblement, au moins pour l’œil d’un bourgeois, du programme d’un membre de l’Internationale. Ce n’est pas assez pour eux de demander la république, ils la veulent démocratique , cela va sans dire, et sociale par-dessus le marché, ce qui fait qu’ils se disent socialistes tout comme les autres; mais les autres sentent bien que ce n’est là qu’une concession à l’opinion, et que ce socialisme n’est pas à toute épreuve.

L’organe de l’Internationale à Genève, l’ Egalité, ne s’y trompe pas :

La propagande intéressée et au plus haut point corruptrice des prêtres, des gouvernements et de tous les partis politiques bourgeois, sans en excepter les plus rouges, a répandu une foule de fausses idées dans les niasses ouvrières, et ces masses aveuglées se passionnent malheureusement encore trop souvent pour des mensonges qui n’ont d’autre but que de les faire servir volontairement et stupidement, au détriment de leurs intérêts propres, ceux des classes privilégiées...

....L’esclavage et la misère du peuple resteront toujours les mêmes tant que les masses populaires continueront de servir d'instrument à la politique bourgeoise, que celle pQlitique s’appelle conservatrice, libérale, progressive, radicale, et lors même quelle se donnerait les allures les plus révolutionnaires du monde. Car toute politique bourgeoise, quels que soient sa couleur et son nom, ne peut avoir au fond qu’un seul but : le maintien de la domination bourgeoise; et la domination bourgeoise, c'est l'esclavage du pro- Ictanat.

Ainsi, tous les partis qu’elle trouvait organisés

étaient également suspects ou odieux à l’Internationale, et il lui était aussi difficile de se décider à s’allier aux uns qu'aux autres.

C’étaient là des motifs assez sérieux pour engager l’association à s’abstenir de s'immiscer dans les questions politiques. D’autres considérations, qu’ils ne pouvaient pas développer dans leurs journaux ou dans leurs meetings, durent encore pousser les chefs à conseiller et même à imposer pendant les premiers temps cette prudente abstention.

Comme nous venons de le rappeler, l’empire était ou plutôt semblait encore très-fort. Sans la connivence ou au moins la tolérance du gouvernement impérial, il était à peu près impossible à l’association de se développer sérieusement en France. Or, l’empereur avait été acclamé, il est vrai, par peur du socialisme, et si l’on avait permis à l’auteur du 2 décembre de supprimer toute liberté, c’est qu’il avait promis de profiter de cette autorité sans limites pour écraser le socialisme ; mais il avait manqué aussi complètement à cet engagement qu’à tous ceux qu’il avait pris envers le roi Louis-Philippe et envers la République. Le décret du 17 février qui soumettait la presse à l’arbitraire le plus complet, ne servait qu’à protéger les intérêts personnels des membres de la famille impériale et des principaux personnages de l’État en même temps que les intérêts financière des agioteurs les plus haut placés et des spéculateurs les moins scrupuleux ; mais on ne songeait que fort peu à défendre la société qu’on avait

juré de sauver, et l’empereur, qui affichait un grand amour de toutes les innovations, ne se défendait pas d’un certain penchant pour les réformes sociales.

Dans de telles conditions, aller dès le premier jour s’attirer son inimitié alors toute-puissante en se déclarant nettement amis de la République, eût été do la part des fondateurs de l’association la plus insigne folie. D’autre part, chercher sa protection et ses faveurs au prix d’une adhésion officielle à l’empire, ou même plus simplement, au moyen de quelques flatteries plus ou moins délicates ou de quelques complaisances électorales, il n’y fallait pas songer, car tous les adhérents, fanatiquement hostiles à l’empire, parce qu’il était le gouvernement établi , auraient déserté en masse la société nouvelle dès le premier pas fait dans cette voie par ses chefs.

Dès lors, une seule chose était possible : poser en principe la prééminence des questions sociales sur les questions politiques et déclarer qu’on se tiendrait absolument ù. l’écart de toute politique : c’est ce qui fut fait, et l’on resta même si bien fidèle à ce programme pendant les premiers temps, que les ministres de l’empire, espérant toujours se rallier par quelques faveurs cett,e force naissante, eurent la naïveté de la laisser se développer en toute liberté pendant la péx’iodc où il leur aurait été possible de l’étouffer.

Les hommes d’État de l’empire dédaignaient comme preuve d’étroitesse d’esprit une politique droite et loyale et la fidélité aux engagements. lisse

sont crus de bien profonds politiques, quand ils ont mis la Prusse aux prises avec l’Autriche pour s’emparer des provinces Rhénanes une fois que les deux adversaires seraient épuisés ; ils se sont regardés comme de petits Machiavel quand ils se sont décidés

laisser grandir l’Internationale pour s’en servir contre la bourgeoisie toujours éprise de liberté et do contrôle. L’empereur a pu apprécier le 2 septembre à Sedan, et l’impératrice le 4 septembre à Paris, l’habileté de cette grande politique, si dédaigneuse des préceptes de la petite honnêteté bourgeoise.

Mais revenons à notre sujet actuel, à l’histoire des rapports de l’Internationale avec l’empire, et avec les diverses fractions du parti révolutionnaire.

PREMIERS RAPPORTS ENTRE L’iNTERNATIONALE ET LE GOUVERNE- MENT IMPÉRIAL. — M. ROCHER SOLLICITE UNE ENTREVUE. — IL DEMANDE DES COMPLIMENTS POUR L’EMPEREUR. — L’iNTER- NATIO.NALE SE RAPPROCHE DES JACOBINS. — PREMIÈRES HOS- TILITÉS. — MANIFESTATION DU BOULEVARD MONTMARTRE.— RUP- TURE AVEC LES DÉPUTÉS DE LA SEINE. —PREMIER ET DEUXIÈME PROCÈS DE L’INTERNATIONALE.

Une fois le plan de l’association arrêté à Londres en 1864, les organisateurs s’empressèrent d’ouvrir à Paris, comme nous l’avons dit plus haut, un « bu-

reau de correspondance » et d’inviter « les travailleurs » h adhérer aux statuts provisoires. Mais, dit M. Murat dans sa défense devant la Cour impériale de Paris (audience du 22 avril), « les correspondants parisiens, membres du conseil général siégeant il Londres, ne se crurent point obligés de demander une autorisation ; ils ne créaient point une association à l’intérieur, ils demandaient des adhésions h une Association internationale, ayant son siège à l’étranger; ils firent donc simplement, — et pour bien attester qu’ils entendaient néanmoins conserver toute la responsabilité des actes de cette association à Paris, — une déclaration au préfet de police et une «nu ministre de l’intérieur, de l’ouverture du bureau ; ils y joignirent un exemplaire des statuts provisoires arrêtés au meeting de Londres. »

Le préfet et le ministre reçurent la déclaration et n’y répondirent ni par une interdiction formelle ni par une autorisation en règle : « Si, continue M. Murat, si, après les déclarations faites aux autorités administratives et de la police, les correspondants avaient reçu avis, comme cela a eu lieu dans d'autres cas, que ce n’était pas suffisant ; qu’il fallait, comme dit le jugement, une autorisation expresse , ils auraient avisé à une autre manière d’agir ; mais, nous le disons hautement, ils n’auraient jamais pu leur venir à l’idée de se soumettre à l’humiliation de l’autorisation. »

Le gouvernement, de son côté, allégua les considérations de l’ordre le plus élevé pour expliquer

m HISTOIRE DE L’INTERNATIONALE.

l’attitude expectante qu’il avait d’abord prise vis-à-vis de la société naissante, puis les mesures rigoureuses auxquelles il se décidait enfin à recourir.

Nous avons le droit de chercher , aujoui'd’hui, sous les grandes phrases des deux partis, le motif réel de leur conduite; il n’est pas difficile à découvrir, et nous l’avons déjà exposé. L’empire espérait ou trouver dans l’association fondée à Saint-Martin’s Hall un appui contre la bourgeoisie, ou s’en servir comme d’un épouvantail pour refréner les aspirations libérales qui commençaient déjà à éclater de toute part dans les classes moyennes ; les chefs de l’Internationale devinaient peut-être cette politique, voyaient en tout cas les bonnes dispositions dont on était, pour un motif ou pour un autre, animé envers eux, et se hâtaient d’en profiter, heureux d’éviter, au moment où ils étaient encore faibles et isolés, une lutte où leur société pouvait périr.

Cependant, il était impossible de rester ainsi éternellement en observation. « Le pouvoir croissant de l’Internationale qui se manifestait (dit le rapport du conseil général au congrès de Bruxelles) dans les grèves de Itoubaix, Amiens, Paris, Genève, etc., mettait le gouvernement dans la nécessité de l englober ou de ledétruire. L’empire voulait bien, pour le commencement, se contenter de peu de chose. Le manifeste des Parisiens lu au congrès de Genève, ayant été arrêté à la frontière française, notre bureau de Paris demanda au ministre de l’intérieur les motifs de cette saisie. M. Iiouher sollicita une entrevue dans laquelle

il consentit a autoriser l’entrée du manifeste. » Mais il mettait pour condition qu’on y fit quelques modifications; sur le refus des membres parisiens, il ajouta:

« Pourtant, si vous faisiez entrer quelques rcmercie- « monts à l’adresse de l’empereur qui a tant fait pour «les classes ouvrières, on pourrait voir. » Ces paroles excitèrent dans le congrès, au dire du rédacteur du compte rendu que nous avons sous les yeux, une «hilarité générale ». M. Eugène Dupont, le rapporteur, ajoute aussitôt : « Le sous-empereur, M. Rou- « her, en fut pour sa demande » et cette phrase est accueillie par des « applaudissements prolongés ».

Malgré la prudence des deux adversaires, la guerro était devenue inévitable. Certains incidents ne tardèrent pas à la faire éclater. Le vieux parti révolutionnaire, celui dont Mazzini, Garibaldi, Blanqui etLedru- Rollin, étaient les dieux, avait vu avec méfiance la fondation de l’Internationale; il s’était tout naturellement avisé que les nouveaux venus étaient des traîtres. Quand il les entendit déclarer qu’ils s’abstiendraient de toucher à la politique proprement dite, il cria encore plus haut à la trahison, et ces cris n’étaient pas sans inquiéter un assez grand nombre des adhérents de l’Internationale, partagés entre leurs instincts révolutionnaires et leurs instincts socialistes. La prudence des chefs qui les préservait des persécutions d’en haut, les exposait à tous les soupçons d’en bas. On leur reprochait avec violence les subventions officielles qui avaient facilité leur voyage à Londres en 1802 ; on remarquait avec aigreur qu’au-

cun d’eux n'avait été compromis dans l’affaire du café de la Henaissance qui avait envoyé en prison pour plusieurs mois Protot, Tridon, Landowski, Villeneuve , Jeunesse et toute la fine fleur de la démagogie jacobine (janvier 1867); aussi toute la masse des adhérents de l’Internationale commençait à s’inquiéter, et exerçait sur ses chefs une pression de plus en plus forte pour les pousser à affirmer les principes démocratiques de l’association.

En 1807, le congrès de Lausanne venait de voter des résolutions énergiques contre la guerre. Or, en ce moment même, à Genève,’ c’est-à-dire à quelques lieues seulement de la ville où l’Internationale tenait ses assises, l’autre fraction du parti démagogique, sous prétexte de former un congrès de la paix , déclarait la guerre à tous les tyrans, à tous les oppresseurs du peuple , et grâce aux exploits des orateurs peu d’accord entre eux, le palais électoral où se tenaient ses séances, devenait chaque jour de plus en plus digne de son pittoresque surnom de boîte aux gifles.

Malgré des soupçons réciproques, les membres des deux congrès étaient faits pour se comprendre ; ils finirent par se réunir dan3 la ville que M. Rouher appelait la citèjdes lacs. Là, Gustave Chaudey, la future victime de bandits dont quelques-uns esquissaient alors avec lui des projets de paix perpétuelle, rappela le vote du congrès de Lausanne, et proposa du haut de la tribune un pacte d’alliance en vertu duquel les travailleurs devaient aider les bourgeois

à reconquérir les libertés politiques, tandis qu’en retour la bourgeoisie coopérerait à l’affranchissement économique du prolétariat.

Le congrès de la paix finit, aux éclats de rire de toute l’Europe, par une mêlée générale et par un échange homérique de gourmades internationales.

Cependant, malgré ces coups de poing, ou bien, peut-être, grâce à eux, un rapprochement s’était opéré entre la démagogie bourgeoise et la démagogie ouvrière, et s’il faut en croire M. Fribourg, ce fut en vertu de ce pacte que l’Internationale prit part à deux manifestations révolutionnaires , qui eurent lieu environ six semaines plus tard, l’une le 2 novembre au tombeau de Manin, dans le cimetière Montmartre, et l’autre le surlendemain sur le boulevard Montmartre pour protester contre l’occupation de Rome par les troupes françaises.

M. Fribourg se fait illusion s’il suppose que ses amis et lui auraient pu empêcher la masse de leur armée de prendre part à ces tumultes ; en s’y opposant, ils n’auraient fait que perdre toute leur autorité sur elle ; c’est toujours l’application du mot fameux : comme ils étaient ses chefs, ils ont dû la suivre.

Les députés de la Seine, bien qu’une grande partie de leurs électeurs appartînt à ces deux fractions du parti révolutionnaire, s’abstinrent d’aller à ce que M. Fribourg appelle « le rendez-vous donné par la démocratie militante». Leur absence excita une indignation profonde dans les rangs des manifestants.

Les membres de l’Internationale rédigèrent une sorte d’ultimatum à ces honorables députés, dont ils prétendaient faire leurs pantins, et les sommèrent de donner leur démission afin, disaient-ils, de mettre les électeurs parisiens à même de se prononcer énergiquement contre la question romaine.

Les députés curent assez le respect d’eux-mêmes et de leurs électeurs pour ne pas obéir à cette insolente et absurde sommation, et sans doute plus d’un des chefs du parti démagogique qui leur faisaient publiquement les gros yeux, conviaient au fond de leur cœur cette indépendance qui leur était interdite à eux-mêmes.

Les organisateurs de l’association avaient donc été entraînés, peut-être malgré eux, à déclarer la guerre à l’empire. Le gouvernement se décida à relever le gant. Des visites domiciliaires furent faites chez quelques-uns des chefs, mais on ne trouva chez aucun d’eux de preuves établissant leur participation à des intrigues politiques ou à des conspirations. On renonça donc à traiter l’Internationale comme une société secrète, et on se contenta de poursuivre les membres de la commission du bureau de Paris comme ayant fait partie d’une société non autorisée.

Les prévenus étaient au nombre de quinze :

Cuemalé (Félix-Eugène), âgé de vingt-neuf ans, architecte ;

Tolain (Henri-Louis), trente-neuf ans, ouvrier ciseleur;

Hkugon (Jean-Pierre), trente-quatre ans, imprimeur sur papiers peints;

Camélinat (Rémy-Zéphyrin), vingt-sept ans, monteur en bronze;

Murat (André-Pierre), trente-cinq ans, ouvrier mécanicien;

Perraciion (Joseph-Étienne), trente-neuf ans, mon teur en bronze ;

Fournaise (Joseph), quarante ans, ouvrier en instruments de précision;

Gauthier (Pierre-Michel), quarante et un ans, ouvrier bijoutier ;

Dauthier (Onésime-Irénée), trente ans, sellier;

Bellamy (Jean-Victor), trente-cinq ans, tourneurrobinettier;

Gérardin (François-Eugène), quarante ans, peintre en bâtiments;

Bastien (Jean -Pierre), quarante-cinq ans, corsetier;

Guyard (Victor-François), trente -huit ans, monteur en bronze ;

DelahÀye (Pierre-Louis), quarante-huit ans, mécanicien ;

Delorme (Jean), trente-six ans, cordonnier.

L’afTairc, appelée devant la sixième chambre, occupa deux audiences, celles du 6 et du 20 mars 1868.

On apporta dans ces poursuites les plus grands ménagements, et bien qu’on eût trouvé dans les papiers

intimes des membres poursuivis des menaces sinistres à l’adresse des fonctionnaires dont ils croyaient avoir à se plaindre (1), on réserva aux ennemis de l’ordre social des égards qu’on était loin de témoigner aux écrivains soupçonnés de préférer h l’empire une république modérée ou une monarchie constitutionnelle. L’avocat impérial commença par déclarer, dans le plus insinuant des exordes, que « sa parole toujours impartiale n’aurait cette fois aucun effort à faire pour rester calme, j’allais dire bienveillante», envers les prévenus. Tolain défendit ses camarades et lui-même avec une certaine modération. Le tribunal, présidé par le célèbre M. Delesvaux, se montra aussi « bienveillant » que le parquet, et, tout en déclarant dissoute « l’Association internationale des Travailleurs établie à Paris sous le nom de Bureau de Paris», il se contenta d’infliger à chacun des prévenus une amende de 400 francs.

Ce jugement, attaqué par les condamnés, fut confirmé le 22 avril par la cour impériale après un long discours de Murat qui présenta lui-même sa défense et celle de ses camarades. Leur pourvoi en cassation fut rejeté le 42 novembre.

(1) « Tant qu’aux carnets, règlements, statuts que vous m’avez adressés, je n’ai rien reçu. Vatidal aura sans douteagi en celle circonstance, car c'est de lit le rapport du ministre. Nous prendrons notre revanche. Vandal, sois-cn sîlr, nous ne t’oublierons pas! » (Extrait d’une lettre d'un nommé Lécluze il Chcmalé, l’un des prévenus; pièce citée dans le réquisitoire.)

L’Association n’avait attendu ni l’arrêt de la cour suprême ni celui de la cour impériale ni même le jugement de première instance pour prendre le parti de tenir comme non avenue la condamnation absolument certaine qui l’attendait. Dès le 8 mars, une seconde commission était nommée, dans laquelle, dit M. Fribourg, « les adhérents furent contraints de faire entrer une assez forte partie de communistes libéraux » et qui « crut devoir accentuer la tendance politique des ouvriers parisiens. »

Nous ne savons pas ce que les communistes dont parle M. Fribourg avaient de libéral; toujours est-il qu’ils ne tardèrent pas à être à leur tour l’objet des poursuites du parquet. Le 22 mai, M. Delesvaux voyait venir devant lui la deuxième commission, environ deux mois après qu'il avait condamné la première.

Les prévenus étaient au nombre de neuf. C’étaient Varlin, Malon, Humbert, Granjon, Bourdon, Charbonneau, Combault, Landrin et Mollin. Comme leurs prédécesseurs, ils tinrent à se défendre eux-ihêmes, seulement ils le firent avec beaucoup plus de violence et se déclarèrent très-hautement républicains et communistes. Ce fut Varlin qui joua dans ce second procès devant la police correctionnelle le rôle que Tolain avait joué dans le premier ; seulement il se montra qussi passionné et aussi révolutionnaire que le défenseur de l’association dans la première affaire s’était montré calme et sensé. M. Fribourg dit que l’Internationale s’était crue dans

la nécessité de donner des gages aux politiques jacobins. Il nous semble qu’elle subissait tout simplement la loi fatale qui entraîne invinciblement la démagogie : l’influence échappait aux modérés, c’étaient les plus violents et les plus fous qui en héritaient. Chacun des neuf prévenus fut condamné non plus à une simple amende, mais à trois mois de prison.

« La détention frappe le second groupe, dit à ce sujet M. Fribourg, et met en contact journalier les pseudo-communistes de l’Internationale et les blanquistes de l’affaire de la Renaissance. Ce qui se produisit, on le devine sans grande peine : privés de leur liberté et sacrés hommes politiques par leur condamnation, les détenus prêtèrent l’oreille aux suggestions du parti autoritaire qui, gangrenant l’esprit des travailleurs, s’assura des auxiliaires de plus. »

Quelques mois plus tard, le conseil général, parlant de ces deux procès dans son rapport au congrès de Bruxelles, se félicitait de l’eflet qu’ils avaient produit : « Les tracasseries gouvernementales, écrivaitil, loin de tuer l’Internationale, lui ont donné un nouvel essor en coupant court aux coquetteries malsaines de l’empire avec la classe ouvrière. »

Cependant il est permis de se demander si sa satisfaction était bien sincère.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la première condamnation avait effrayé un certain nombre d’adhé- * rents. Une lettre, citée dans le réquisitoire lors du second procès, montre l’effet réel qu’elle avait pro-

duit sur ceux-là. Un brave graveur, nommé Mathon, écrivait à Chemalé le 25 mars, en rougissant un peu et en s’excusant beaucoup, que lui et un certain nombre de ses amis s’abstiendraient d’aller à une réunion indiquée pour le lendemain. Il avoue trèsfranchement et sans phrases que ce qui le retient, c’est que maintenant il ne s’agirait plus d’une amende, mais d’une peine cori’ectionnelle :

Nous n’avons pas les moyens de passer six mois en prison, parce qu’il fout que nos enfants vivent en notre absence. Comme vous voyez, et nous sommes francs, ce n’est pas tant la privation de la liberté que le besoin de travail qui nous arrête et nous force à rester chez nous. Au surplus, nous croyons avoir fait notre devoir d'honnêtes gens et de sociétaires dévoués, en signant la protestation du 6 mars contre la poursuite dirigée contre la commission, protestation qui nous compromettait presque autant que la commission elle-même.

Quand on a vu 1848 et ses représailles, puis 1852, on a moins d’illusions ! 1 !

L’Internationale est dissoute, et bien dissoute, pour quant à présent, en attendant d’autres circonstances plus favorables ou d’autres sociétés qui puissent continuer.

Un dernier mot pour terminer : ne croyez pas que ce soit indifférence ou couardise ; c’est la raison qui parle et le besoin de son travail. Agréez nos remerciements pour le zèle et l’intelligence dont vous avez fait preuve comme membre de notre commission.

LA BRANCHE FRANÇAISE SE DÉGUISE EN FÉDÉRATION DES SOCIÉTÉS OUVRIÈRES. — HAINE DES CHEFS DE L’ASSOCIATION CONTRE LES RÉPUBLICAINS BOURGEOIS. — ILS LES INJURIENT ET s’EN SER- VENT. — ESPOIR D’UN TRIOMPHE PROCHAIN.

« L’Internationale est dissoute et bien dissoute ! » C’était là un arrêt qu'elle était parfaitement décidée à ne pas accepter. On ne sc demanda pas un instant s’il fallait se résigner à cesser d’être, on ne songea qu’à chercher des moyens de dissimuler légalement son existence. Il y avait un grand nombre de sociétés ouvrières de tout genre, sociétés de résistance, syndicats, etc., qui étaient ou autorisées ou tout au moins tolérées. On résolut de les relier au moyen d’une chambre fédérale et d’organiser ainsi une fédération qui ne serait pas autre chose, en réalité, que l’Internationale elle-même avec toute son organisation et tous ses moyens d’action.

L’administration pouvait d’autant moins ignorer ce mouvement que pour l’accomplir il fallait tenir un grand nombre de réunions, presque toutes très-nombreuses, qu’il était impossible d’ouvrir sans autorisation préalable. Un y rendait compte des grèves ; on y recueillait des fonds pour les entretenir ; rien, en un mot, ne distinguait une assemblée

fédérale d’une assemblée internationale. Le gouvernement se décida à interdire ces réunions vers le mois de septembre 18G9.

Aussitôt la société se hâta de protester contre ces entraves apportées à la liberté. Les signataires de la protestation se déclaraient décidés à poursuivre par tous les moyens dont ils pouvaient disposer la discussion des projets de statuts de leur fédération.

L’un des usages les plus constants des chefs de l’association à ce moment, c’était de faire présenter au public et au Corps législatif toutes leurs réclamations par des journaux qu'ils tâchaient en même temps de tuer et par des députés de l’extrême gauche, pour lesquels ils se vantaient de professer le plus souverain mépris.

La protestation dont nous venons de parler avait été insérée dans le Siècle du 12 septembre 1869. A la même époque, le Travail , un journal fondé par les amis de l’Internationale, engageait tous les démocrates à s’abstenir d’entrer dans les cafés, gargotes, cabarets et restaurants qui avaient l’audace de persister à recevoir le Siècle , mis au ban de la démocratie.

Le 25 décembre de la même année, Varlin écrivait à Aubry :

Le Siècle est peut-être aussi à Rouen le journal des marchands de vins et traiteurs. Vous pourriez organiser conlre lui la campagne que l’on fait à Paris et dont vous avez lu quelques traits dans le Travail.

Il faut combattre nos Ennemis par tous les moyens possibles, et, au point où nous en sommes, nos plus sérieux ennemis, ce sont les républicains modérés, les libéraux de toutes sortes.

Rien n’est plus curieux que le mépris profond qu’ils manifestent dans leurs lettres intimes pourtous les grands hommes du parti des irréconciliables , qu’ils obligent à prendre leur défense en public et qu’ils abreuvent d’humiliations en particulier.

Le 2 février 1870, Bastelica, écrivant de Marseille à Varlin, lui apprend comment il se fait que MM. Gambetta et Esquiros ont adressé des interpellations au gouvernement sur la grève du Creuzot : « Ce que vous ignorez sans doute, c’est que Gambetta et Esquiros ont interpellé sur notre sommation » . La soumission dont font preuve ces héros de l’opposition implacable, fait lever les épaules au citoyen Bastelica, qui ajoute d’un ton de pitié : « Nos radicaux baissent, baissent. La marée basse de l’opinion va bientôt mettre à nu la quille délabrée de ces vieilles pataches. »

Le jour où les chefs de l’Internationale virent les vieilles pataches remises à flot par une révolution, leur fureur ne connut plus de bornes. Dupont écrivait de Londres, le 7 septembre, à Albert Richard, à Lyon :

« La piteuse fin du Soulouque impérial nous amène au pouvoir les Favre, les Gambetta; Rien n’est changé et la puissance est toujours à lu bour-

geoisie. Dans ccs circonstances, le rôle des ouvriers, ou plutôt leur devoir, est de laisser cette vermine bourgeoise faire la paix avec les Prussiens. »

Cotte haine n’était pas secrète ; les initiés ne s’attachaient pas à la cacher à tous les yeux ; ils tenaient, au contraire, à afficher leur mépris pour les journaux par lesquels ils se faisaient défendre et pour les députés pantins dont ils tiraient les fils. Ainsi, le 8 janvier 18G9, à la veille des élections générales, Varlin écrivait à Aubry: « Nous entrerons dans la lice électorale concurremment avec les républicains bourgeois de toutes nuances pour bien affirmer la scission du peuple avec la bourgeoisie. »

L’Internationale en agit du reste avec les républicains des sociétés secrètes et des barricades comme avec la fraction parlementaire des irréconciliables ; elle les méprise ; elle ne le leur cache pas, et en même temps elle se sert d’eux. C’est ainsi que Malon écrit à Combault, qui allait à Cosne, de s’y recommander de Gambon ; en même temps, il le remercie d’avoir « purgé l'Internationale des calomnies des blanquistes » . Dans le procès de 187U, l’avocat impérial avait avancé que Blanqui, Tridon et Miot avaient assisté aux séances du congrès de Bruxelles. Cette assertion paraît à Theisz, non pas compromettante au point de vue judiciaire, mais blessante au point de vue politique ; il la relève avec une certaine aigreur : « Cela, dit-il, ne nous regarde pas plus que ce qui précède; mais, dans l’intérêt de la vérité, je dois dire que ces citoyens, que nous avons

lieu de croire médiocrement sympathiques à l’Internationale, n’en sont point membres; qu’un seul est venu deux ou trois fois à la section bruxelloise, que les autres n’y ont jamais mis les pieds. »

A ce moment où, malgré les procès et les condamnations qu’elle avait eu à subir à Paris, l’Internationale faisait partout, même en France, d’énormes

progrès, ses chefs en étaient arrivés à la conviction qu’ils n’avaient plus besoin de l’appui d’aucun parti, que l’association allait être dans quelques années, peut-être dans quelques mois, assez forte pour renverser à elle seule tout ce qui s’opposerait à son triomphe, pour étouffer tout ce qui voudrait lui résister, que sa victoire serait si irrésistible qu’elle s’accomplirait sans lutte.

Cette idée revient sous toutes les formes pendant les deux dernières années de l’empire, dans les discours de ses orateurs, dans les écrits de ses publicistes :

L’Internationale, lisons-nous dans un discours prononcé au congrès de Bàle (1809), est et doit être un État dans les États; qu’elle laisse ceux-ci marcher ù leur guise jusqu'à ce que noire État soit le plus fort. Alors, sur les ruines de ceux-là, nous mettrons le nôtre tout préparé, tout fuit, tel qu’il existe dans chaque section : Ote toi de là que je m'y mette, telle sera la question. ( Compte rendu du congrès de Bàle, page 7. )

Écoutez maintenant comment parle / 'Internationale, dans son numéro du 2 mai 1809 :

La Révolution demande à être préparée; or, quand cette préparation, qui consiste dans l’élaboration d un programme commun de rénovation sociale et dans le groupement du prolétariat de tous les pays, sera faite, il ne faudra pas d’émeute pour opérer la Révolution : elle se fera aisément, par l'entente unanime de tous les prolétaires, c'est-à-dire des neuf dixièmes de la population... Et si alors quelques hauts barons du capital et leurs séides de la classe bourgeoise voulaient s’opposer à la transformation sociale, le prolétariat n’étoufferait-i! pas facilement les aboiements de ces roquets sous sa puissante étreinte, dans son immense embrassement?

Ce programme est également celui que le conseil général exposa vers la même époque à l’occasion des événements de Seraing, dans le manifeste que nousavons cité plus haut (1).

Quelquefois on se dit bien que les choses pourraient, à la rigueur, ne pas aller aussi facilement qu’on s’en flatte, et que la vieille société aura peut-être le mauvais goût de ne pas se laisser dévorer de bonne grâce ; mais on ne s’effraye pas de cette résistance, et on conseille charitablement aux bourgeois de ne pas la tenter.

C’est ainsi que parle une aimable correspondante lyonnaise de l’ Internationale, madame ou mademoiselle ou plutôt la citoyenne Virginie Barbet :

Quant à la guerre civile, ni nous ne la voulons, ni nous ne la provoquons ; toutefois, nous n’hésitons pas à déclarer

(1) Voir page 180.

avec notre franchise habituelle que, pour l’éviter, nous ne voulons plus faire de ces lâches transactions qui compliquent les situations au lieu de les débrouiller;.... si nous sommes appelés à voir les horreurs de la guerre civile, ce ne sont point les classe; laborieuses qui l’auront voulu, mais bien les classes possédantes; que ces dernières se rendent à la première sommation de ceux qu’elles ont si indignement exploités , qu elles consentent sagement à leur faire une restitution justement exigée, et cette grande transformation sociale s'accomplira sans qu’on ait à constater d’acles regrettables.

L’organe de l’association en Autriche, le Volkstimme, exprime ces mêmes idées sous une forme plus brève et plus frappante : « Pour nous, dit-il, lu drapeau rouge est le symbole de l'amour humain universel. Que nos ennemis songent à ne pas le transformer contre eux mimes en drapeau de la terreur. »

LES DERNIERS MOTS DF L’EMPIRE. — LF MINISTÈRE DU 2 JANVIER. ENTERREMENT DE VICTOR NOIR. — M. ROCIIEFORTJ HISTOIRE DE I.A MARSEILLAISE. — GRÈVE DU CREUZOT. — CLUSERET ANNONCE L’INTENTION DE RRULER PARIS. — l’internationale commence a CRAINDRE LES PRINCES D’ORLÉANS.

Telles étaient les dispositions des membres de l’Internationale au début de l’an dernier, au moment où

le régime autoritaire établi par le coup d’État s’écroulait sous le mécontentement et le mépris des classes moyennes, et où quelques hommes bien intentionnés, mais trop faibles de caractère, essayaient de substituer à la dictature un gouvernement constitutionnel qui puiserait sa force dans l’union de tous les partis modérés réconciliés avec l'empire par la liberté.

Cette généreuse et sage tentative fut, on se le rappelle, traversée dès ses débuts par une série de crises dont les unes tenaient «à des hasards qu’aucune sagesse ne pouvait ni prévoir ni éviter, dont les autres étaient causées autant par les fautes des ministres que par celles de leurs adversaires. Les événements qui déterminèrent ces crises successives furent, on se le rappelle assez, le meurtre et l'enterrement de Victor Noir, la grève du Crcuzot, l’arrestation de Kochefort l’agitation soulevée par le plébiscite, l’affaire des bombes Orsini, enfin la candidature du prince de llohenzollern au trône d’Espagne et la déclaration de guerre qu’elle détermina. Il faut avouer que rien n’était plus propre que de telles secousses à favoriser en même temps que les vœux des adversaires de l’empire ceux des ennemis de là société.

Le premier de ces événements, que rien ne pouvait faire prévoir, surprit aussi profondément l’Internationale et le parti jacobin que le gouvernement : mais, contrairement «à ce qui se passe d’ordinaire en France dans les jours d’irritation populaire, le gouvernement montra plus d’habileté dans la défensive

que ses ennemis n’en déployèrent dans l’offensive. Les lettres saisies chez les principaux chefs de l’association et citées dans le troisième procès montrent jusqu’à l’évidence que le parti révolutionnaire, incertain, divisé, bien qu'il eût eu, entre la mort de Noir et ses funérailles, plusieurs jours pour prendre un parti, resta toute la journée sans plan et sans direction, ne pouvant pas plus se décider à profiter d’une si magnifique occasion de désordre que se résigner à la laisser échapper.

Les délégués de la chambre fédérale (dit Varliu dans une lettre adressée à Aubry, le 19 janvier) ne s'étaient ni réunis ni concertés à l’avance, tous se sont rencontrés avec la plupart des membres des sociétés ouvrières à l’enterrement de Noir; je puis vous affirmer que la majeure partie d’enlre eux étaient disposés à agir, si Rochefort avait dit : A Paris!

Rocbefort était maître du mouvement. Il a été assez intelligent et raisonnable pour ne pas donner un ordre funes'e et envoyer au massacre les meilleurs soldats de la révolution.

C’est à lui seul que nous devons savoir gré du dénoùment de la journée. Quant au peuple, s'il n’a pas pris l'offensive de lui-même, c'est que d'abord il manquait d’armes, et que, de plus, il comprenait que la position stratégique était des plus mauvaises.

Pendant que Vurlin louait ainsi Rochefort, Bastelica, à Marseille, le condamnait sans hésiter : « Rochefort est coupable (écrivait-il à Varlin) ; je suis sévère, mais juste... On ne doit pas jouer comme

cela à la glissade dans le sang du peuple. » Pour le citoyen Bastelica , le héros des faubourgs de Paris est déjà en février 1870 un homme usé :

Pourquoi Rochefort ne démissionne-t-il pas? Cet homme (que je tiens en haute estime), a eu, comme les hommes qui servent la révolution, son jour, son heure, sa latitude. Aujourd’hui, le niveau populaire l’a surpassé : qu’il regagne la rive, s’il ne veut pas cire noyé. A un autre !...

La démagogie brise vite ses jouets!

Et pourtant c’était un jouet bien commode que ce vaudevilliste égaré dans la politique. Quel admirable pantin pour l’Internationale qui en tient les fils, ainsi que Malon l’explique à un ouvrier de Saint- Étienne. « La Marseillaise , lui dit-il, est un journal socialiste révolutionnaire qui est tout à fait à notre disposition, et qui insérera avec empressement toutes les communications qui lui viendront do l’Internationale. »

Varlin, dans une lettre à Aubry, nous fait entrer intimement dans le secret de la fondation de la Marseillaise. Le Travail venait de mourir. Le parti socialiste voulait depuis longtemps avoir son journal à lui, pour ne .plus en être réduit à se faire défendre par les journaux de la république bourgeoise. Maison ne pur.cnait pas à réunir les capitaux nécessaires, lorsque Rochefort fut nommé député à Paris :

Avec scs propres ressources (dit Varlin), il est évident que le parli socialiste n’aurait pas pu se créer un organe, mais avec Rochefort la difficulté se trouvait levée, non par sa fortune, il n’en a pas, mais par son nom.

Un journal fait par Rochefort est Assuré du succès. En France, la masse s’attache avant tout à ce qui brille, et comme l’assurance d’un succès donne confiance aux capitaux, Rochefort a pu trouver des prêteurs. La question financière se trouvant levée, le reste devenait plus facile.

Les socialistes les plus dévoués, et surtout les membres des sociétés ouvrières, se sont réunis en réunion privée et ont discuté les conditions dans lesquelles se ferait le journal. Minière, nommé directeur, est en même temps et surtout chargé de la ligne socialiste du journal.

Celle ligne est celle af.irmée par la presque unanimité des délégués de l’Internationale au congrès de Bûle, c'est-à-dire le socialisme collectiviste ou communisme non autoritaire.

Pauvre Rochefort ! Quand il écrivait scs amusants Mystères de l' hôtel des ventes , quand il faisait jouer ses gais vaudevilles l' Homme du Sud et la Vieillesse de Hrididi , qui donc aurait pu prévoir que nous ie verrions un jour descendre jusqu’à faire la parade pour les saltimbanques du communisme, et à devenir le queue-rouge de la démagogie !

L’Internationale, qui avait son journal, la Marseillaise, depuis la fin de 1809, ne s’en était pas moins trouvée prise à l’improviste le jour des funérailles de Victor Noir; on comprit qu’il ne fallait plus s’exposer à se retrouver une seconde fois dans des circonstances graves sans unité de direction. La recherche de moyens pratiques pour arr iver rapi-

dûment à s’entendre et à. s’unir en vue de la même action fut mise à l’ordre du jour de toutes les fédérations; on s’en préoccupa aussi vivement à Marseille et à Lyon qu’à Paris, et il paraît qu’on parvint à résoudre le problème, puisque, par deux fois, le 4 septembre et le 31 octobre, les désastres de la patrie ont servi de prétexte à une levée de boucliers de la démagogie, qui se produisit le même jour, à la même heure, avec l’ensemble le plus parfait, dans la plupart de nos grandes villes.

Au mois de février 1870, la France n’était pas encore assez malade; les corbeaux de l’Internationale ne jugèrent pas le moment venu de s’abattre sur elle; ils se tinrent à l’écart des émeutes auxquelles donna lieu l’arrestation de leur pitre. Pendant que les jacobins, les républicains bourgeois, barricadaient le boulevard du Temple, et que Flourens faisait son illustre expédition à la conquête des sabres de bois et des pistolets de fer-blanc du théâtre de Belleville, Varlin, Malon et Combault lancèrent une proclamation signée de leurs noms, où les violences du style ne servaient qu’à rendre acceptable aux impatients la détermination pacifique qu’ils se décidaient à prendre. « Ce qu’il importe avant tout, disaient-ils, c’est d’assurer le succès de la révolution; et tout en ayant conscience de notre force, nous nous recueillons. La coupe est pleine. Elle ne tardera pas à déborder. A la révolution de choisir son heure ! »

Pendant ce temps, l’émotion que le crime d’Auteuil avait causée dans tous les rangs de la popula*

lion était entretenue et augmentée clans la classe ouvrière par les grèves qu’on organisait un peu partout.

La plus célèbre de celles qui éclatèrent à cette époque est celle du Creuzot qui fut excitée par un homme alors inconnu, dont le nom est aujourd’hui devenu trop fameux, l’ouvrier mécanicien Assi. Quel fut le motif réel de la grève? L’Internatiouale, qui excitait partout depuis quelque temps les ouvriers à débarrasser leurs caisses de secours de la direction ou de la surveillance des patrons, avait-elle tout spécialement convoité l’opulente caisse du Creuzot? Faut-il croire ce qui s’est dit alors, et voir dans Assi l’instrument volontaire ou inconscient d’une intrigue politique ourdie dans les rangs du parti bonapartiste autoritaire qui venait d’être renversé parle ministère du 2 janvier? Ce n’est là qu’une supposition, et aucune preuve n’a jusqu’à présent été donnée pour la soutenir. Ce qu’il y a de certain, c’est que, quel que fût le mobile d’Assi, cette grève et les déclamations furibondes auxquelles elle servait de prétexte indisposaient les masses populaires contre le directeur du Creuzot, et qu’elles faisaient au moins autant de mal à l’homme politique qu’au grand industriel. Mais en même temps qu’elles blessaient M. Schneider personnellement, elles devaient contribuer à déconsidérer en lui le chef d’un des grands corps de l’État, et, par ricochet, l’Assemblée même qu’il présidait ; elles attisaient encore les passions déjà si ardentes des classes ouvrières contre l’empire et contre la bourgeoisie.

Les meneurs des oppositions extrêmes se rendaient un compte assez exact des résultats considérables qu’ils avaient produits en minant l’empire dans toutes ses fondations à la fois. Tous voyaient que l’édifice du 2 décembre risquait de crouler au moment même où il recevait son couronnement. Seulement, pendant que les moins intelligents croyaient que la chute de la monarchie impériale ne pouvait profiter qu’au socialisme, les plus perspicaces commençaient à entrevoir, que les Bonapartes une fois renversés un autre ennemi plus sérieux pourrait bien disputer leurs dépouilles aux vainqueurs.

Un ancien officier chassé de l’armée française pour des faits de nature à entacher son honneur, le soidisant général Gluseret, avait fait à Sainte-Pélagie, où il se trouvait en qualité de détenu politique, la connaissance des membres de la seconde commission de l’Internationale (1). 11 avait senti là une force sérieuse; il avait vu des hommes décidés à parvenir et peu scrupuleux sur le choix des alliés qui pourraientles aider à terrasser la société; il s’était joint à eux, comptant bien arriver par leur appui, décidé à tout faire pour réussir, comme à ne reculer devant aucun crime pour se maintenir quand il serait au

(I) Je vous envoie ci-joint un programme (pour un journal dont nous a saisi Gluseret notre codétenu à Sainte-Pélagie. 11 l’a fait sur la demande qui lui a été adressée par une profession assez importante.

(Lettre de Varlin à Aubry, 8 janvier 1869, citée dans le troisième procès.)

pouvoir, ou pour se venger le jour où il se verrait vaincu.

Aussitôt qu’il fut sorti de prison, comme en se faisant naturaliser citoyen américain il avait perdu le titre et les droits de citoyen français, le gouvernement s’était hâté de l’inviter à quitter la France. 11 était retourné en Amérique, cette fois pour le compte de l’Internationale. Il avait songé un instant à fonder un journal pour prêcher les doctrines déclarées orthodoxes dans les congrès de l’association, et surtout pour recruter des adhérents.

En apprenant au mois de février les événements de Paris et les troubles dont la mort de Victor Noir et l’arrestation de Rochefort avaient fourni le prétexte, il renonça à son projet, jugeant que le temps n’était plus à la parole mais à l’action.

Une lettre qu’il adressait de New-York à Varlin, à la date du 17 février 1870, mérite d’être citée tout entière, car elle prouve que cet homme, sans doute étranger aux passions et aux préjugés qui aveuglaient les autres membres de l’Internationale, et poussé par l’ambition seule à se joindre à eux, était singulièrement clairvoyant; elle prouve en même temps que tous les crimes dont il vient de se rendre coupable étaient depuis longtemps prémédités, et

qu’il était résolu de longue date à ne pas périr sans entraîner Paris dans sa chute :

N. Y., 17 février.

Mon cher Vurlin,

Je viens de recevoir votre bonne lettre du 2. Elle m’ex-

plique le retard apporté à la solution de ma demande ; inutile de vous dire que j'accepte et vais me mettre à l’œuvre pour tâcher d’être utile à mes frères en misère et travail.

Le journal dont je vous ai parlé ne s’est pas fondé, et je n’ai pas cru devoir renouveler la tentative en présence des derniers événements de France, ainsi que les lettres de mes amis, unanimes à me rappeler en Europe.

Selon toute probabilité, j’y serai pour l’été prochain; mais, d’ici là, j’aurai organisé les relations internationales entre les différents groupes français et américains, et désigné pour me remplacer (au choix du comité français) une ou plusieurs personnes zélées et capables.

Comme vous le dites, nous triompherons sûrement, infailliblement, si nous persistons à demander à l’organisation le succès.

Mais ne perdons pas de vue que l’organisation a pour but de solidariser pour l’action le plus grand nombre.

Donc, soyons coulants, arrondissons les angles, soyons réellement frères en action et non en parole ; que les paroles de doctrine et d’individualité ne séparent pas ceux qu’une commune souffrance, c’est-à-dire un commun intérêt, a réunis ; nous sommes tout et tous ; il faut avouer que si nous sommes battus, nous méritons bien de l’être.

Je n’ai pas vu ligurer les nôtres dans les derniers troubles. Quelle a été l’attitude des sociétés ouvrières et quelles sont leurs dispositions actuelles ?

Certes, il ne faut pas sacrifier nos idées à la politique, mais il serait désastreux qu’elles nous en détachent, même momentanément.

Pour moi, tout ce qui vient de se passer signifie que les d’Orléans se faufilent petit à petit au pouvoir, rognant les ongles à L. N. de manière à n’avoir plus qu’à se substituer à lui un beau malin.

Or, ce jour-là nous devons être prêts physiquement et moralement. Ce jour-là, nous ou le néant ! Jusque-là je resterai tranquille probablement; mais ce jovr-là, je vous l’af-

firme , et je ne dis jamais oui pour non, Paris sera à nous ou Paris n'existera plus. Ce sera le moment décisif pour l’avénement du peuple.

A vous.

Cl.... (I)

« Ce jour-là, nous ou le néant! Ce jour-là, Paris sera à nous, ou Paris n’existera plus! » Les événements ont trop prouvé que ce n’était pas là une sinistre fanfaronnade, mais un projet mûrement arrêté. D’autres faits, révélés aussi au public, malheureusement incrédule, par l’avocat impérial dans son réquisitoire du 22 juin 1870, — onze mois avant l’incendie de Paris, — fourniraient au besoin un supplément de preuves.

Chez l’un des affiliés de l’Internationale, on avait découvert un dictionnaire spécial, qui donnait la clef de leurs correspondances chiffrées. Les noms propres ou les noms communs qu’ils employaient 'le plus souvent étaient traduits chacun par un signe particulier. Or, nous trouvons parmi ces mots courants de leur langue usuelle non pas seulement armes , poudre , munitions , mais aussi nitro-glycérine et picrate dépotasse. Si l’on n’y rencontre pas le mot de pétrole , cela tient sans doute uniquement à ce que les Prussiens n’avaient pas encore à cette époque enseigné à ces grands citoyens la méthode la plus sûre pour brûler nos villes.

Chez l’un d’eux, chez Pindy, que nous avons pour

(1) Cette lettre si curieuse fut citée dans le réquisitoire dè l’avocat impérial, lors du troisième procès.

L'INTERNATIONALE ET L’EMPIRE. 22t

notre malheur retrouvé cette année à Paris, on avait saisi quoique chose de plus compromettant encore que ce dictionnaire spécial enrichi de tels termes. On avait découvert la recette de la fabrication de la nitro-glycérine, celle d’une composition au sulfure de carbone, et celle d’une poudre au chlorate et au prussiate de potasse. Certaines de ces recettes étaient suivies de cette indication : « A jeter par les fenêtres »; d’autres de cette note : « A jeter dans les égouts. »

Pindy, en plaidant lui-même sa propre cause, prétendait que, s il avait copié ces dangereuses formules et cos indications inquiétantes, c’était uniquement pour satisfaire un sentiment de curiosité. «L’accusation fait de moi, disait-il, un homme dangereux, et si le tribunal tirait des conclusions logiques des paroles de l’avocat impérial, je serais envoyé à Cayenne. Et pourtant il est bien difficile de trouver en moi le caractère d’un farouche conspirateur ne rêvant que pillage et assassinat. Assurément je reconnais que, pour le besoin de l’accusation, il 'était bien de faire renaître contre l’Internationale quelques-unes des formules du passé : les passions subversives, les doctrines malsaines, les engins barbares et sauvages, en un mot tous les accessoires qui servent à effrayer et à ameuter contre le socialisme tous les Joseph Prudhomme de la bourgeoisie.» Hélas ! Joseph Prudhomme n’était pas suffisamment effrayé le 18 mars : il a payé cher au mois de mai son excès de confiance !

Le passage relatif à l’éventualité de la destruction de Paris n’était sans doute pas* dans la lettre de Cluseret, ce qu’il y avait de plus nouveau pour Varlin. Il dut être beaucoup plus frappé par cette idée que la révolution qui s’avançait pourrait bien, en somme, profiter non pas aux socialistes, qui se seraient donné la peine de la faire, mais aux princes d’Orléans, qui s’en seraient tenus à l’écart. Cette lettre, écrite le 17 février, dut lui arriver dans les premiers jours de mars. Le 8 de ce même mois, c’esbîi-dire probablement trois ou quatre jours après l’avoir reçue, il écrivait à Aubry :

.... Vous avez tort de croire un seul instant que je néglige le mouvement socialiste pour le mouvement politique. Non, ce n'est qu’au point de vue vraiment socialiste que je poursuis l’œuvre révolutionnaire, mais vous devez bien comprendre que nous ne pouvons rien faire, comme réforme sociale, si le vieil état politique n’est pas anéanti ! N’oublions pas qu’en ce moment l’empire n’existe plus que de nom et que le gouvernement est l’injure des partis. Si, dans ces circonstances graves, le parti socialiste se laissait endormir par la théorie abstraite de la science sociologique, nous pourrions bien nous réveiller un beau matin sous de nouveaux maîtres plus dangereux pour nous que ceux que nous subissons en ce moment, parce qu'ils seraient plus jeunes et, conséquemment, plus vigoureux et plus puissants.

A Paris comme à New-York, dès le début de l’année 1870, plus de quatre mois avant la déclaration de guerre, six mois avant la chute de l’empire, les

hommes les plus acharnés contre l’ordre social tremblaient à l’idée que les princes d’Orléans, s’ils arrivaient au pouvoir, auraient la force qui manquait aux Bonaparte, qu’ils sauraient et qu’ils voudraient protéger efficacement tout ce que l’Internationale s’était promis d’abattre. •

I.E PLÉBISCITE. — L’AFFAIRE DES BOMBES. — LE TROISIÈME PROCÈS DE L’INTERNATIONALE.

Cependant, le ministère du 2 janvier avait commis la faute de se décider à provoquer un plébiscite à l’occasion des excellentes réformes qu’il était en train de faire voter par le Sénat. On se rappelle encore, même après les terribles événements qui viennent de s’accomplir, l’agitation que cette décision, malencontreuse et impolitique à tous les points de vue, répandit dans le pays.

L’Internationale ne pouvait manquer d’en profiter. Dès le II avril, la section fédérale de la branche française publiait une adresse très-courte, datée de Londres, qui se terminait ainsi : « Nous ne pouvons voler ni pour l’empire parlementaire ni pour l’empire autoritaire. Nous voterons tous pour la Répu-

blique en déposant des billets blancs dans l’urne. Pas d’abstention. Des billets blancs. »

On sait que bientôt le mot d’ordre fut changé, et que tous les révolutionnaires, à quelque fraction du parti qu’ils appartinssent, firent une propagande active pour grossir, par tous les moyens possibles, le nombre de non, ce qui décida beaucoup de libéraux à voter oui malgré leur répugnance pour l’empire.

Le plébiscite fut tantôt le prétexte et tantôt le véritable motif d’une foule de réunions publiques, convoquées souvent par des membres de l’Internationale parlant officiellement en son nom, et plus souvent encore par des meneurs de l’association, mais sans caractère officiel.

La plupart de ces réunions débutaient par déférer la présidence honoraire à un fanatique du parti jacobin, nommé Mégy, qui venait de se rendre cher aux démagogues en tuant d’un coup de pistolet l’agent Mourot, chargé de son arrestation. Quelques-unes se donnaient jusqu’à trois présidents honoraires à la fois ; alors le nom de Mégy apparaissait précédé ou suivi de ceux de Garibaldi et de Rochefort. Ce fut dans une de ces assemblées, où s’étaient réunis quinze cents ou deux mille « travailleurs » qu’on vota le contrat de fédération des sociétés ouvrières parisiennes. On y nomma également un comité chargé de préparer un projet de manifeste antiplébiscitaire au nom de l’Internationale. Combault et Johannard en faisaient partie.

Nos exploiteurs se sont partagé les rôles, dit Varlin dans cette réunion, aujourd'hui tout cela doit changer. Déjà l’Internationale a vaincu les préjugés de peuple à peuple. Nous savons à quoi nous en tenir sur la Providence qui a toujours penché du côté des millions : le bon Dieu a fait son temps... En voilà assez... Nous faisons appel à tous ceux qui souffrent et qui luttent. Nous sommes la force et le droit, nous devons nous suffire à nous-mêmes... C'est contre l’ordre juridique, économique et religieux que nous devons tendre ms efforts.

Combault se montra plus violent encore

Jamais, s’écria-t-il, la classe ouvrière n’a voulu accepter quoi que ce soit du vainqueur de la France, qu’elle a toujours regardé comme son plus cruel ennemi... L'Internationale a subi les dures lois de la nécessité; elle s’est tue jusqu'au jour où elle a pu dire : Nous ne voulons pas de l’empire ; et depuis plusieurs années, c’est son cri le plus aigu... Nous devons nous occuper de politique, puisque le travail est soumis à la politique. Il faut dire tout haut, une fois pour toutes, que nous voulons la République sociale avec toutes ses conséquences...

Le ministère du 2 janvier ne put tolérer de telles attaqués. M. Émile Ollivier ordonna à tous les procureurs généraux de surveiller de près l’Internationale et d’arrêter ses chefs.

« A-t-on saisi (écrivait-il, par exemple, au procureur général d’Aix) l’Internationale à Marseille? Elle y existe certainement. On me dit que les réunions de Marseille sont intolérables par leur violence.

N’hésitez pas à faire un exemple, et surtout frappez à la tête. »

En même temps, on surveillait de près le groupe des républicains jacobins, grands amis, comme on sait, des conspirations et fort admirateurs d’Armodius et d’Aristogiton. Ce fut alors qu’on découvrit, quelques jours seulement avant l’ouverture du scrutin plébiscitaire, le fameux complot des bombes, et que le Journal officiel publia le rapport de M. Grandperret, procureur général, au ministre de la justice, sur les menées et les projets des révolutionnaires.

Toutes les nuances du parti républicain se trouvèrent unanimes à déclarer que ce complot était une invention de la police, une manœuvre électorale ourdie par le gouvernement lui-même, désireux d’effrayer les électeurs pour les empêcher de voter contre lui. Une pareille thèse n’est plus soutenable aujourd’hui, à moins qu’on ne veuille admettre que le 18 mars lui-même et la Commune de Paris furent aussi des inventions de la police. Car les hommes dénoncés par M. G randperret, et poursuivis plus tard devant la haute cour de Blois, étaient précisément tous ceux des héros du 18 mars et de la Commune qui n’appartenaient pas à l’Internationalè, tels que Villeneuve, Flourcns, Guérin, Fontaine, Tony Moilin, Mégy, Cournet, Tridon, Rigault, Jaclard, etc.

Mais il est vrai que l’Internationale n’avait pris aucune part à l’affaire des bombes, et son langage était conforme à la fois à la vérité des faits et à ses

pensées intimes quand elle lançait, le 5 mai, la protestation suivante :

Le conseil fédéral parisien de l’Association internationale des travailleurs donne un démenti formel aux accusations et aux insinuations des journaux officiel et officieux.

Il est faux que Y Internationale soit pour quelque chose dans le nouveau complot qui n’a, sans doute, pas plus de réalité que les inventions précédentes de môme genre.

L 'Internationale sait trop bien que les souffrances do toutes sortes qu’endure le prolétariat, tiennent bien plus à l’état économique actuel qu’au despotisme accidentel de quelques faiseurs de coups d’État, pour perdre son temps à rêver la suppression de l’un d’eux.

L’Association internationale des travailleurs, conspiration permanente de tous les opprimés et de tous les exploités, existera malgré d’impuissantes persécutions contre les soidisant chefs, tant que n’auront pas disparu tous les exploiteurs , capitalistes, prêtres et aventuriei s politiques.

2 mai 1870.

Pour le conseil fédéral, les membres présents :

Ansel, Berthemieu, Bertin, Boyer, Chaillou, Chalain , Chaudey , Cirode, Combault, Dambrun, Delacour , Dupont , Durand, Durieux, Duval, Fournaise, Franke (1), Franquin, Giot,Haake, Langavin, Malézieux, Mongold, Marlet, Ménard, Pagnerre, Portalier, Reynier, Rivière, Robin, Rochat.

Ce manifeste était une déclaration de guerre nonseulement aux hommes de l’empire, clairement dé-

(1) Ce nom est ainsi écrit dans le journal où nous prenons ce document. N’est-ce pas une faute d’impression, et ne faut-il pas plutôt lire Frankel?

signés par ces mots : les aventuriers politiques , mais aussi à la bourgeoisie, au clergé et à tout homme qui avait un intérêt quelconque au maintien de l’ordre social .

Personne en dehors de l’Internationale elle-même, ne fut donc surpris ou scandalisé d’apprendre que les chefs de cette fameuse société étaient pour la troisième fois l’objet de poursuites judiciaires.

Ce troisième procès, qui remplit plusieurs longues audiences , aurait mérité d’exciter au plus haut point l’intérêt du public par les documents authentiques et innombrables saisis chez les prévenus, dans lesquels les projets réels, les espérances intimes des partisans du bouleversement social étaient révélés de la façon la plus complète. La lecture d’un excellent réquisitoire où l’histoire de l’association était habilement et patiemment écrite, non pas avec des hypothèses et des hyperboles, mais avec des faits certains, avec des lettres des prévenus eux-mêmes, occupa toute l’audience du 22 juin.

Le 29, l’avocat impérial abandonnant le terrain général, où il s’était tenu à l’audience précédente, aborda la question de droit qui se trouvait engagée dans le procès et chercha à établir que, si l’Internationale ne cachait ni son existence, ni le nom de ses membres, ni le lieu et l’heure de ses réunions, elle n’en tombait pas moins sous le coup de la loi contre les sociétés secrètes, parce que, derrière le but patent qu’elle affichait, elle en poursuivait un autre plus mystérieux, qu’elle dissimulait avec soin. Cette thèse,

plus ingénieuse que solide, fut développée avec talent, mais il nous paraîtrait difficile et dangereux de l’admettre. Enfin, l’orateur aborda les charges qui pesaient en particulier sur chacun des trente-huit inculpés. Ils étaient divisés par l’accusation en deux catégories égales en nombre.

Les dix-neuf premiers étaient accusés d’avoir, depuis moins de trois ans, à Paris, fait partie d’une société secrète, comme chefs ou fondateurs ; les dixneuf autres étaient accusés d’en avoir fait partie comme simples membres.

Il est indispensable de reproduire ici ces deux listes ; on y retrouvera en effet, la majeure partie des noms des membres du Comité central et de la Commune:

Les inculpés de la première série étaient :

MM. Louis-Eugène Varlin, trente et un ans, relieur;

Benoist Malon, vingtrhuitans, garçon de librairie;

André-Pierre Murat, trente-sept ans, ouvrier mécanicien ;

Jules Johannard, vingt-sept ans, feuillagiste ;

Louis-Jean Pindy, trente ans, menuisier;

Amédée-Benjamin Combault, trente-deux ans, ouvrier bijoutier ;

Jean-Pierre Héligon, trente-six ans, courtier en librairie ;

Augustin Avrial, vingt-neuf ans, ouvrier mécanicien ;

Pierre Sabourdy, trente-six ans, employé au journal la Marseillaise ;

Jules Colmia, dit Franquin, trente-deux ans, imprimeur lithographe ;

Auguste-Jules Passedouet, trente-deux ans, journaliste ;

Marie-Antoine Rocher, trente-six «ans, publiciste ;

Adolphe-Alphonse Assi, vingt-neuf «ans, mécanicien ;

Camille- Pierre Langevin, vingt-sept ans, tourneur sur métaux ;

Félix Pagnerre, quarante-six ans, feuillagiste ;

Charles-Louis-Paul Robin, trente-trois ans, professeur;

Albert-Félix Leblanc, vingt-six «ans, ingénieur civil ;

Paul- Jean Carle, trente-deux ans, professeur;

Camille -Félix Allard, vingt ans, étudiant en droit.

Les dix-neuf autres étaient :

MM. Albert Theisz, trente et un ans, ouvrier ciseleur ;

Adolphe Collot, trente-deux ans, menuisier;

Eugène-François-Germain Casse, trente-deux ans, journaliste ;

Jean-Désiré Ducauqqie, trente ans, ajusteur;

Émile-Amour Flahact , trente-trois ans , marbrier ;

Bernard Landeck, trente-huit ans, joaillier ;

Louis Chalain, vingt-cinq ans, tourneur en cuivre;

Bernard-Gabriel Ansel, vingt-neuf ans , peintre sur porcelaine ;

Frédéric Bertin, trente-deux ans, mouleur en fer;

Vincent Boyer, vingt-neuf ans, tailleur de pierre;

Barthélemy Cirode, trente-deux ans, sculpteur;

Alphonse Delacour, trente ans, relieur;

Gustave-Émile Durand, trente-cinq ans, ouvrier bijoutier ;

Émile-Victor Duval, vingt-neuf ans, fondeur en fer ;

Joseph Fournaise, quarante-deux ans, ouvrier en instruments de précision ;

Léo Frankel, vingt-six ans, ouvrier bijoutier ;

Giot, vingt et un ans, ouvrier peintre ;

Malzieux, quarante-deux ans, forgeron.

En ajoutant à la liste des trente-huit prévenus du troisième procès de l’Internationale celle des accusés qui comparaissaient, quelques jours plus tard, à Blois, devant la haute cour de justice, pour y répondre du complot jacobin des bombes Orsini, on aura la liste à peu près complète des membres du Comité central de la garde nationale et de ceux de la Commune de Paris.

La révolution du 18 mars a été préparée et opérée de compte à demi par les internationaux et les républicains bourgeois. Nous avons déjà, dit à plu-

sieurs reprises quels sentiments de méfiance et d’aversion ces deux partis révolutionnaires nourrissaient à l’égard l’un de l’autre. Il est donc facile de comprendre les haines violentes qui divisaient entre eux les maîtres éphémères de l’Hôtel de ville, et qui ne leur auraient pas permis de garder longtemps le pouvoir, alors même quo Flourens, Duval et Bergeret lui-même seraient parvenus à s’emparer de Versailles et à disperser les « ruraux » .

Un grand nombre des faits que nous avons exposés dans le cours de ce livre et des documents sur lesquels nous nous sommes appuyé pour justifier nos assertions, sont, comme on l’a vu, empruntés à ce procès, qui est jusqu’à présent avec les comptes rendus officiels des congrès, la source la plus riche et la plus sûre à laquelle doivent puiser les historiens de l’Internationale. Nous ne pourrions que répéter ce que nous avons déjà dit ailleurs si nous voulions suivre pas à pas les interrogatoires et la défense de chaque prévenu. Nous nous bornerons donc à donner le résultat du procès en disant que Assi, Ducaucquie, Flahaut et Landeck furent acquittés, parce qu’il n’était pas «suffisamment établi », qu’ils fissent partie de l’Internationale; qucVarlin, Malon, Murat, Johannard, Pindy, Combault çt Héligon, reconnus coupables d’avoir fait partie d’une société secrète, furent condamnés à un an de prison et cent francs d’amende ; enfin, que tous les autres furent acquittés sur le chef de société secrète, mais que, considérés comme ayant fait partie d’une association de plus de

vingt personnes non autorisée, ils furent condamnés à deux mois de prison et à vingt-cinq francs d’amende (I).

Nous disions que ce procès aurait dû attirer l’attention du public ; par malheur, les esprits étaient tournés d’un autre côté; bien peu de lecteurs se donnèrent la peine de parcourir d’un œil distrait, dans leur journal les comptes rendus très-sommaires des premières audiences ; quant aux dernières, au moment où les journaux en apportaient l’analyse, la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne venait d’être révélée; la question d’une guerre entre la Prusse et la France était posée, et fermait les esprits à toute autre préoccupation politique.

Personne ne se douta, le 9 juillet 1870, que les noms obscurs de ces ouvriers, condamnés comme affiliés à une société secrète ou à une association non autorisée, seraient bientôt liés aux plus horribles désastres de la France, et que ces hommes, que la police correctionnelle venait de condamner à des peines légères, comparaîtraient au bout d’un an devant des conseils de guerre après avoir promené pendant deux mois et demi dans Paris terrifié le pillage, l’assassinat et l’incendie.

(1) Voir à Y Appendice le texte même de ce jugement. Il est très-longuement motivé, et plusieurs des considérants ont reçu > des derniers événements uu intérêt tout nouveau.

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