‹ Histoire de l'Internationale (volume 2)Chapitre 22 sur 115 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'Internationale et la Gnerre.

l’internationale condamne les guerres NATIONALES. — ELLE n’admet QUE LA GUERRE SOCIALE.

De toutes les questions que l’Internationale a abordées dans ses congrès généraux ou fédéraux et dans ses organes officiels ou officieux, celle sur laquelle elle a le moins varié, Celle qu’elle a toujours le plus énergiquement résolue dans le même sens, en allant dès le premier jour jusqu’au bout de sa doctrine, et jusqu’aux conséquences les plus extrêmes de ses principes, c’est la question delà guerre.

Elle condamne la guerre à la fois en théorie et dans la pratique ; elle veut enlever aux gouverne-

raents les moyens de la faire en détruisant les armées permanentes, et quand elle cherche à nous prouver la nécessité urgente d’une révolution sociale opérée simultanément dans tous les États de l’Europe , l’argument sur lequel elle insiste le plus vivement, c’est que les gouvernements actuels ne peuvent pas vivre sans armées et que les armées qu’ils possèdent les entraînent fatalement à se faire la guerre entre eux.

La théorie que les Pères de la nouvelle église démagogique ont cent fois exposée dans leurs discours ou dans leurs écrits peut se résumer à peu près ainsi :

Les causes des guerres dans l’état actuel de l’Europe sont de deux natures principales : les unes tiennent à C anarchie économique, les autres à l’ambition personnelle des souverains et des princes, aux intérêts égoïstes des classes gouvernantes.

Les résultats de toute guerre sont au moins aussi funestes pour le vainqueur que pour le vaincu, car le peuple qui triomphe perd généralement une partie de ses libertés parce que ses gouvernants profitent de l’éclat et de la force que leur donnent leurs victoires, soit pour restreindre les libertés déjà existantes, soit pour retarder les concessions qu’ils allaient être obligés de faire.

Les « travailleurs » tout particulièrement sur lesquels la guerre pèse plus lourdement que sur les autres classes, et par les augmentations de taxes de tout genre qu’elle entraîne, et par l’aggravation de

l’impôt du sang, payé presque exclusivement par eux, n’ont jamais aucun avantage à retirer de ces luttes sanglantes, dont tout le profit revient aux classes privilégiées.

Même chez les vainqueurs, les ouvriers souffrent directement et indirectement de la guerre la plus heureusement conduite et la plus heureusement terminée, tandis qu’ils ne tirent aucune espèce de profit des plus brillantes victoires.

Même chez les vaincus (c’est toujours la théorie de l’Internationale que nous exposons) les classes bourgeoises profitent de la guerre la plus malheureuse. En effet, elles y gagnent tout au moins ceci que les questions politiques, replacées au premier plan, éloignent pour quelque temps l’étude et la solution des problèmes sociaux ; d’ailleurs la défaite de leur pays , en renouvelant des haines nationales prêtes à s’éteindre rend plus difficile l’entente entre les travailleurs de toute l’Europe sans laquelle la révolution sociale est à peu près impossible.

Tel est le résumé aussi fidèle et aussi exact que nous avons pu le faire, des doctrines exposées à tout instant et sous toutes les formes dans les journaux et dans les réunions de l’Internationale.

A côté de beaucoup d’erreurs et d’illusions, cette théorie renferme, à ce qu’il nous semble, une assez forte part de vérité.

La guerre de Crimée en permettant à Napoléon III d’asseoir solidement son despotisme, grâce au prestige dont elle relevait son pouvoir issu d’un attentat

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nocturne, a retardé de dix ans le réveil des idées libérales en France.

. Les Russes vaincus ont, au contraire, dû à leur défaite des réformes politiques d’une haute importance et la prompte construction de leur réseau de chemins de fer.

Vaincue en 1859 à Magenta et à Solférino, l’Autriche s’est trouvée lancée par la défaite dans la voie des plus utiles réformes, tandis que l’empereur des Français vainqueur ne faisait que de faibles concessions aux idées libérales, et, gardant la réalité de son pouvoir absolu, continuait à ne voir dans la liberté qu’un simple «article d’exportation», suivant l’heureuse expression de Prévost-Paradol.

La France écrasée en 1870 et 1871, par les armées de toute l’Allemagne, gagne au moins à sa défaite la chute des malfaiteurs qui avaient volé le pouvoir dans la sombre nuit du 2 décembre, et reconquiert la libre disposition d’elle-même. Les Allemands vainqueurs deviennent par le fait même de leur victoire les humbles sujets de la Prusse et perdent en liberté et en autonomie plus qu’ils ne gagnent en prestige.

Il est hors de doute que les guerres que nous venons de rappeler n’ont nullement profité aux classes ouvrières des pays qui remportaient de grandes victoires, et que les Allemands, notamment, ont perdu au triomphe du César germanique tout espoir d’être de longtemps employés dans nos ateliers, dans nos magasins et dans nos bureaux, où ils trouvaient des positions à la fois plus agréables et plus lucratives

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que celles que peuvent leur offrir aujourd’hui les Prussiens vainqueurs.

On voit que nous n’avons pas de parti pris et que nous rendons justice à l’Internationale elle-même quand nous parvenons à découvrir dans les torrents d’erreurs et de folies qu’elle a lancés sur le monde quelques idées justes et sages.

Mais 11 ne faut pas non plus exagérer l’éloge.

L’Internationale tient moins à détruire la guerre qu’à la déplacer.

On s’est jusqu’à présent haï et combattu de peuple à peuple, mais en recommandant la concorde et l’affection mutuelle aux enfants de la même patrie.

L’Internationale change tout cela. Elle ne connaît plus les distinctions de nationalités : « le travail ditelle, n’a pas de frontières ; » mais elle excite les travailleurs de tous les pays à haïr, à combattre, à dépouiller et à opprimer ce qu’elle appelle les bourgeois , les capitalistes , les exploiteurs , les monopoleurs , les parasites , c’est-à-dire les classes qui vivent non d’un travail manuel, mais d’un travail intellectuel, ou des fruits épargnés d’un travail quelconque.

Elle abolit les guerres nationales, mais pour les remplacer par la guerre sociale.

Le conseil général de Londres ne s’en cache nuL lement, et dans son manifeste sur la guerre civile en France (I), il dit sans ambages ni circonlocutions que la seule guerre qui puisse se justifier dans

(i)V oir dans l’Appendice ce long etcurieux factum.

toute l’histoire, c’est celle des esclaves contre leurs maîtres (1).

C’est afin de remporter plus aisément la victoire dans cette guerre que l’Internationale, et avec elle toutes les fractions du parti démagogique, réclament si énergiquement la suppression des armées permanentes, qui ont le tort de gêner quelque peu la réalisation de leurs plans de régénération sociale, et de retarder « le retour de la propriété terrienne à la collectivité sociale. »

Le congrès de Genève en 1860 avait approuvé un rapport concluant à la condamnation des armées permanentes, à l’armement général du peuple et à son instruction dans le maniement des armes.

En 1867, le congrès de Lausanne décida à l’unanimité « d’adhérer pleinement et entièrement au congrès de la Paix, de le soutenir énergiquement et de participer à tout ce qu’il pourrait entreprendre pour réaliser l’abolition des armées permanentes et le maintien de la paix dans le but d’arriver le plus promptement possible à l’émancipation de la classe ouvrière et à son affranchissement du pouvoir et de l’influence du capital, ainsi qu’à la formation d’une confédération d’Ètats libres dans toute l’Europe. » Le congrès de Bruxelles enfin débattit longuement la question même de la paix et de la guerre, et chercha un moyen pratique qui permît aux « trait) ... in the war of the enslaved against their cnslavers, the only justifiable war in history.

(The civil war in France, p. 31.)

vailleurs » de rendre désormais les guerres impossibles.

M. Depaepe, de Bruxelles, en proposa deux : le premier était « le refus du service militaire, ou, ajoutait-il, ce qui revient au même, puisque les armées ont besoin de consommer, le refus du travail. » Le second était « de résoudre la question sociale elle-même, » c’est-à-dire d’opérer la révolution sociale européenne. C’est, ajoutait-il, la méthode que le développement continu de l’Internationale doit finir par faire triompher.

Un autre orateur, également Belge, nommé Spehl, proposa de « provoquer contre la guerre la conjuration du peuple travailleur tout entier. »

Le congrès, dans sa dernière séance, écoula la lecture d'un projet de résolution présenté par Becker, « au nom du groupe de la section de la langue allemande, » dans lequel, au milieu des déclamations habituelles sur le militarisme , les classes régnantes , etc., se trouvait cette phrase prophétique :

« Considérant... que toute guerre européenne et notamment une guerre entre la France et l’Allemagne doit être regardée aujourd’hui comme une guerre civile, profilant tout au plus à la Russie , dont l’état social n’est pas encore à la hauteur de la civilisation moderne »

Cependant les résolutions qu’on adopta « en séance administrative, » c'est-à-dire en séance secrète, ne furent pas celles du groupe de langue allemande,

mais à peu près celles qu’avait présentées le groupe français, par l’organe de M. Tolain. Le congrès y protestait contre la guerre « avec la plus grande énergie, » invitait toutes les sections de l’association à agir « avec la plus grande activité » dans leurs pays respectifs, pour empêcher a une guerre de peuple à peuple, qui aujourd’hui ne pourrait être considérée que comme une guerre civile. » Enfin, ajoutant aux idées de Tolain le projet peu pratique de Depaepe, il recommandait aux travailleurs « de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs; » et il terminait en engageant tous les travailleurs à soutenir « cette guerre des peuples contre la guerre » (1).

protestation de l’internationale contre la GUERRE DE 1870.

Telles étaient les dispositions des adhérents de l’Internationale, lorsque survint le [conflit entre la France et la Prusse.

Trois jours avant que la guerre fût déclarée, le (1) Voir à l’Appendice le texte de ces résolutions.

Réveil , dans son numéro du 12 juillet, publiait un manifeste des membres" parisiens de l’association « aux travailleurs de tous pays » .

Des choses très-justes s’y mêlaient aux déclamations et aux banalités inévitables.

« En réponse, y lisait-on, aux acclamations belliqueuses de ceux qui s’exonèrent de l’impôt du sang ou qui trouvent dans les malheurs publics une source de spéculations nouvelles, nous protestons,

nous qui voulons la paix, le travail et la liberté

La guerre, c’est le moyen détourné des gouvernements pour étouffer les libertés publiques. »

Les signataires s’adressaient tout particulièrement à leurs frères d’ Allemagne , pour les engager à ne pas écouter « les voix stipendiées ou serviles qui chercheraient à les tromper sur le véritable esprit de la France, » et à leurs frères d'Espagne , pour leur recommander de ne pas se laisser ravir les conquêtes de leur plus récente révolution.

Cette adresse portait un nombre très-considérable de signatures. Nous y remarquons entre autres celles de MM. Tolain, Murat, Avrial, Pindy, Theisz, Fournaise, Avoine fils, Camelinat, Yarlin, Langevin, Johannard, Assi, Mégy, Bertin, Cyrille, Rousseau, Delaunay, Levy, Dupont, Pothier, Chalain, etc., qui devaient quelques mois plus tard siéger à l’Hôtel de ville comme membres, soit du Comité central, soit de la Commune. Les jours suivants, un grand nombre de sections de l’Internationale envoyèrent leur adhésion à ce manifeste.

Le 23 juillet, le Conseil général s’adressant à son tour « aux membres de l’Association internationale des travailleurs de l’Europe et des États-Unis, r faisait à sa façon l’histoire de la France depuis vingt ans, et celle de la Prusse depuis dix ans. Il flétrissait avec la même énergie « Louis Bonaparte » et « Bismark, » et trouvait au milieu de beaucoup de violences, d’injures et de calomnies, quelques mots et quelques idées véritablement justes dans leur brutalité :

Le complot de guerre de juillet 1870 n’est qu’un nouveau coup d'Ëtat de décembre 1851 revu et corrigé... Quelle que soit l’issue de cette guerre, le glas funèbre du second empire a déjà résonné dans Paris... Du côté de l’Allemagne la guerre est défensive, mais qui est-ce qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre?. .. C’est Bismark qui a conspiré avec Louis Bonaparte dans le but d’étouffer l’opposition populaire chez lui, à l’intérieur, et d’amener l’Allemagne à la dynastie des Hohenzollern. Si au lieu d’avoir été gagnée, la bataille de Sadowa avait été perdue, les bataillons français auraient débordé sur l’Allemagne comme alliés de la Prusse. Après sa victoire, la Prusse a-t-elle pensé un instant à opposer une Allemagne libre à la France esclave? Bien au contraire... Le régime bonapartiste, qui n'avait fleuri jusqu’à présent que d’un côté du Rhin, a aujourd’hui son pendant de l’autre. De cet état de choses que pouvait-il résulter, sinon la guerre ?

Les auteurs du manifeste ne manquaient ni de mémoire ni de perspicacité :

Si les classes ouvrières de l’Allemagne permettent à la

guerre actuelle de perdre son caractère strictement défensif, et de dégénérer en guerre offensive contre le peuple français, une victoire ou une défaite seront également désastreuses. Toutes les misères qui désolèrent l’Allemagne après sa guerre pour l'indépendance se raviveront avec une intensité accumulée.

Le Conseil général rappelait alors plusieurs manifestes votés par diverses sections allemandes de l’Internationale, en réponse à l’adresse des travailleurs français. Quelques-unes de ces citations sont de sages invitations à la concorde. D’autres au contraire ne sont qu’un appel à la guerre sociale. C’est ainsi qu’à Chemnitz, une réunion de délégués représentant, nous dit le Conseil général, 30,000 ouvriers saxons, après avoir déclaré qu’à ses yeux, la guerre qui vient d’éclater est purement dynastique, ajoute : a Nous n’oublierons jamais que les travailleurs de tous les pays sont nos amis, et les despotes de toutes les nations nos ennemis. »

Pour l’Internationale, les despotes ce sont tous les hommes qui ne gagnent pas leur vie par un travail manuel; c’est ce qu’il ne faut pas oublier pour juger le vrai sens de cette phrase.

Après la première série de nos désastres et la chute de l’empire, un mouvement de sympathie en faveur de la France républicaine se produisit dans les sections de l’Internationale non-seulement en Angleterre, mais même en Allemagne.

Nous ne citerons pas à l’appui de ce fait tous les

documents officiels que nous trouvons dans les journaux de l’Association. Mais nous tenons au moins à faire connaître un manifeste très-honorable pour le parti socialiste d’outre-Rhin, qui fut publié dans le duché de Brunswick, à Wolfcnbüttel, aussitôt qu’on y eut appris la révolution du 4 septembre :

Aussi longtemps, y est-il dit, que les armées de Napoléon menaçaient l’Allemagne, il était de notre devoir à nous. Allemands, de mener à bout la guerre de défense, la guerre au nom de l’in dépendance de l’Allemagne. Mais en présence d’une victoire si glorieuse, il est plus que jamais de notre devoir de ne pas nous en laisser enivrer, mais de nous demander avec calme ce que nous avons à faire... Le gouvernement démocratique actuel (celui de Paris) sera pénétré du sentiment que le peuple français et le peuple allemand sont frères, que tous deux ont les mêmes intérêts, le même devoir de s’unir dans l’esprit des temps modernes, pour rivaliser dans les arts de la paix. 11 cherchera à débarrasser la France de l’ennemi par la paix. Mais ii faut que cette paix lui soit facilitée, c’est-à-dire qu’il faut lui offrir une paix honorable. . . Il est de l’intérêt de l’Allemagne de conclure une paix honorable avec la France ; car une paix honteuse ne serait qu’une trêve qui durerait jusqu’au moment où la France se sentirait assez forte pour secouer cette honte. . . Il appartient aux travailleurs allemands de déclarer que, dans l’intérêt de la France et de l’Allemagne, ils sont décidés à ne pas tolérer une injure faite au peuple français, après qu’il s’est débarrassé à jamais de l’infâme qui troublait la paix. . . C'est au nom du parti démocratique socialiste des travailleurs, que nous protestons contre l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Et nous sommes solidaires de tous les travailleurs allemands. Les travailleurs allemands, dans

l’intérêt de la France et de l’Allemagne, de la paix et de la liberté, dans l'intérêt de la civilisation occidentale opposée à la barbarie cosaque, ne souffriront pas l’annexion des provinces françaises.

Les rédacteurs de cette déclaration allaient jusqu’à citer un mot aussi dur que juste d’une lettre d’un de leurs amis de Londres : « Que l’Allemagne commence par ne trouver son unité que dans la caserne prussienne, c’est un châtiment qu’elle a bien mérité. » Mais comme il faut que, dans tout ce qui émane de l’Internationale, les meilleures choses (quand par hasard on en trouve de bonnes dans de tels documents) soient gâtées et détruites par les plus déplorables idées, ce manifeste si sage se termine par un cri en faveur de « la lutte internationale du prolétariat; » or nous avons établi par des preuves nombreuses que la lutte prônée et rêvée par l’association dont nous traçons l’histoire, n’est et ne peut être que la plus violente et la plus implacable des guerres sociales.

Dès que ce document eut paru, le général Vogel von Falkenstein fit arrêter les membres du comité ouvrier démocratique socialiste, et les fit conduire enchaînés au chemin de fer qui les transporta à Kœnigsberg. Tel est du moins le récit que nous trouvons dans l'Egalité du 22 septembre 1870, avec la signature des deux plus célèbres chefs du parti socialiste d’outre-Rhin, MM. Bebel et Liebknecht.

Nous ne pousserons pas plus loin ces citations de

manifestes que la guerre dont le premier acte vient de finir, fit éclore à peu près dans toutes les sections de l’Internationale. Il nous reste à voir comment les membres français de l’association se conduisirent au milieu de ces terribles événements.

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