CHAPITRE XI
L'Internationale et les révolutions.
LE 4 SEPTEMBRE A PARIS ET EN PROVINCE. — LE SIÈGE DE PARIS. — LA CAPITULATION. — DÉSORGANISATION DE LA PARTIE SAINE DE LA GARDE NATIONALE DE PARIS. — ORGANISATION DU COMITÉ CENTRAL. — LE 18 MARS.
Nous avons vu que les membres allemands de l’Internationale, tout en protestant contre la guerre de 1870, reconnaissaient hautement la nécessité de défendre le territoire germanique contre l’agression de la France. Ils ne la condamnèrent, d’une manière absolue, que quand elle eut changé de caractère et fut devenue, de la part de la Prusse, une guerre de conquête. Encore leur protestation n’eut-clle d’autre effet que d’amener l’arrestation de ceux qui l’avaient écrite, et nous n’avons jamais entendu dire qu’un
seul soldat de l’armée régulière ou de la landwehr, eût déserté ou refusé de se battre pour rester fidèle aux théories de l’association sur les guerres de peuple à peuple.
Il n’en a pas été de même chez nous, et les affiliés français de l’Internationale n’ont montré de courage et de résolution que pour la guerre civile.
Nous regrettons de ne pouvoir presque plus, dans cette dernière partie de notre travail, nous appuyer, comme nous l’avons fait constamment jusqu’ici, sur des pièces officielles, sur des témoignages irrécusables. C’est une histoire trop récente ; les documents qui serviront à l’écrire sont encore entre les mains des conseils de guerre et des juges d’instruction. Nous espérons pourtant qu’on voudra bien ajouter foi à nos assertions, parce que toutes se rapportent h des faits pour lesquels la notoriété publique peut, jusqu’à un certain point , remplacer les preuves écrites.
Tout le monde se souvient de la stupeur et de l’indignation qu’excita partout en France l’annonce de nos premiers désastres, de cette effroyable journée du 6 août, dans laquelle nous avions perdu deux grandes batailles.
Le premier cri de tous les Français fut alors pour emander des armes. On se jurait .à soi-même de braver tous les périls pour repousser l’ennemi qui souillait de sa présence le sol sacré de la patrie.
Au milieu de cet élan général, le parti démagogique se distinguait par son ardeur à l'éelamer des
fusils ; mais ce n’était pas contre l’étranger qu’il se proposait de les tourner. On put déjà deviner ses sinistres projets le jour où des misérables assassinèrent les pompiers de la Villette. N’oublions pas que ce jour-là, tout près du lieu même où le crime fut commis, devait se tenir une réunion de l’Internationale, qui fut interdite au dernier moment, et que les membres de l’association, venus à ce rendezvous, encombraient la rue à l’heure où le poste des pompiers fut attaqué (1). Rappelons-nous égule-
(1) Un écrivain dévoué à la cause de la démagogie, madame André Léo, adressait à divers journaux de Paris, quelques jours après cet assassinat, une lettre où, se conformant aux traditions de son parti, elle accusait la police d’avoir fait égorger les malheureux pompiers de la Villette afin de pouvoir accuser l’Internationale de leur mort. Les faits qu’elle rapporte ne se tournent-ils pas contre ses clients? C’est ce que le lecteur décidera lui-même. Nous laissons la parole à madame André Léo.
a Dimanche dernier une réunion de l’Internationale devait avoir lieu rue de Flandres à deux heures (ce qui veut dire trois généralement). Les menaces du commissaire de police au concierge de la salle empêchèrent cette réunion au dernier moment, en sorte qu’un grand nombre de personnes venues pour y assister, se trouvaient de trois à quatre heures sur le boulevard à l’issue de la rue de Flandres. C'étaient des groupes paisibles. On s’y entretenait des malheurs publics. De quel autre sujet parler ?
« Je quittai ce point vers trois heures et demie, peu avant l’événement, que j’appris seulement le soir par plusieurs amis. Us en éprouvaient comme moi, une stupéfaction douloureuse. Us en avaient été témoins, puisque les nôtres à cette heure remplissaient le boulevard. Cette coïncidence nous frappa ; nous pensâmes qu’on avait voulu compromettre l’Internationale.
nient que l’un des assassins, Eudes, condamné à mort pour sa participation à ce crime, et mis en liberté quelques jours plus tard, le 4 septembre, comme condamné politique, fut, après le 18 mars, l’un des généraux de la Commune.
Le samedi, 3 septembre, on apprit dans la soirée le désastre de Sedan. Le lendemain, à la même heure, Lyon, Marseille, Toulouse, Paris proclamèrent la République. Les badauds s'extasiaient sur la simultanéité de ces mouvements, et y trouvaient la preuve qu’ils étaient entièrement spontanés. Nous nous permettrons de rappeler aux hommes qui raisonnaient ainsi qu’après l’affaire manquée de l’enterrement de Victor Noir, Varlin .et Bastelica échangeaient des lettres où. ils parlaient de la nécessité d’une organisation, d’une entente qui mît désormais, dans une circonstance grave, leurs amis à même d’obéir, dans toute la France, à un seul et même
Qui ? Nous ne savions ; mais nous nous rappelâmes le dicton A qui la chose doit-elle profiter?
« Mardi on lit dans le Petit Moniteur : « Le chef de l’attaque paraît être un nommé Périn, un des chefs de l’Internalionale.» L’Internationale n’a pas de chefs et Périn ne figure nullement sur la liste des gens arrêtés.
« Et maintenant la Gazette des Tribunaux vient de nous apprendre l’existence de poignards dits de l’Internationale, donnant ainsi 1 apparence d’un fait constaté à une invention infâme. L’Internationale n’a pas de poignards. Elie n’a pas pris part à 1 attaque de la Villette. Elle a cru seulement y reconnaître Guérin échappé de Blois. »
Nous empruntons cette lettre à V Égalité de Genève, du 27 août 1870.
mot d’ordre. Il n’est pas défendu de croire que l’entente s’était établie pendant les quelques mois qui séparèrent le drame d’Auteuil de la tragédie de Sedan.
A Paris, il est vrai, les chefs de l’Internationale ne s’emparèrent, le 4 septembre, que de positions relativement secondaires : comités de tous genres (de surveillance, de vigilance, d’armement, etc.), établis dans les mairies, commandements dans la garde nationale, etc. Nous avons déjà cité nous-même la lettre où Dupont se plaint si amèrement à Varlin de voir « les Jules Favre, les Gambetta » au pouvoir, et conseille de laisser cette vermine bourgeoise se perdre en signant la paix honteuse que la Prusse va nous imposer. Cependant, il faut remarquer que si la notoriété des députés de l’extrême gauche les avait en quelque sorte imposés à Paxis comme membres du gouvernement provisoire, le pouvoir était tombé à Marseille et à Lyon aux mains de la plus basse démagogie.
La Commune , qui s’était installée à Lyon, avait débuté par arborer le drapeau rouge, qui est, comme on sait, le drapeau de l’Internationale. A Marseille, il en avait été de même, et si le préfet, nommé par la commission municipale provisoire, M. Labadié, n’appartenait pas plus à l’association que M. Challemel-Lacour, le préfet envoyé à Lyon par le gouvernement de la défense nationale, ces deux fonctionnaires du nouveau pouvoir n’en étaient pas moins dominés par un ramassis de gens sans aveu
qui leur imposaient toutes leurs volontés. On sait quel rôle jouèrent à Marseille les gardes civiques et à Lyon les clubistes de la Rotonde ; or, les mesures violentes que ces gens, écume de la population des deux villes, prenaient et exécutaient d’eux-mêmes ou qu’ils imposaient à M. Challemel-Lacour et à M. Esquiros, appartenaient à peu près toutes à celles que préconisaient depuis deux ans les publicistes et les orateurs de l’Internationale.
La Fédération des communes, décrétée à Lyon par les hommes d’État de la Rotonde, est la base de l’organisation politique réclamée par l’association. La Ligue du Midi , qui a fait tant de bruit dans les départements du bassin de la Méditerranée, était, à quelques variantes près, la même chose que cette fameuse fédération. Les partisans de la Fédération et les adhérents de la Ligue du Midi se signalaient à l’envi par leur haine contre les armées régulières, ainsi que par leur empressement à faire arrêter les généraux et à leur prodiguer les mauvais traitements et les insultes. Toutes deux armaient à force les hommes qui s’enrôlaient sous leur loque rouge ; ni l’une ni l’autre ne les a jamais conduits contre les Prussiens ; toutes deux les ont plus tard lancés dans la guerre civile ; toutes deux enfin ont essayé d’utiliser les services du fameux citoyen général Cluseret, le grand tacticien de l’Internationale, et toutes deux, grâce à Dieu, ont échoué successivement dans toutes leurs prises d’armes. Mais si nous ne pouvons pas encore, faute de renseignements suffisants sur les
faits et les personnes établir quelle est dans les troubles du Rhône et des Bouches-du-Rhône la part respective de chacune des fractions du parti démagogique , il est pourtant évident que les hommes et les idées de l’Internationale y ont joué un grand rôle (I).
A Paris, on ne put deviner dans les premiers temps du siège quel était le plan de la trop fameuse association. Ses amis et ses orateurs attitrés ne parlaient plus dans les clubs de la suppression des frontières et semblaient animés, à l’égard des Prussiens, de sentiments analogues à ceux que nous éprouvions tous. On put même, si nos souvenirs ne nous trompent pas, compter plusieurs d’entre eux parmi les partisans de la guerre à outrance et de la sortie en masse. Mais ce qui était surtout remarquable, c’était l’ardeur avec laquelle les bataillons dévoués à la cause de la révolution sociale s’approvisionnaient de chassepots et de cartouches.
Il était permis de croire que ces intrépides guerriers allaient faire passer de terribles moments aux sujets du roi de Prusse. Cependant, lorsque les bataillons de marche furent envoyés aux avant-postes, on s’aperçut que c’étaient ceux des arrondissements les plus internationaux qui mettaient le plus d’empressement à « se replier en bon ordre » ou même à fuir en
(1) Le successeur de M. Labadié à la préfecture de Marseille, M. Delpech, teneur de livres le 4 septembre, et général au mois de novembre, par la grâce de M. Gambetta, était un membre de l’Internationale.
désordre à la première attaque, à la première alarme, et le général Clément Thomas signala ce fait instructif aux lecteurs du Journal officiel.
D’autre part, pendant toute la durée du siège, le personnel des manifestations révolutionnaires et des tentatives de coup de main appartenait à peu près exclusivement au parti jacobin ; les internationaux s’abstinrent en masse aussi bien le 31 octobre que le 22 janvier.
Que faisaient- ils donc? Ils se tenaient sur la réserve, ne voulant ni exposer contre les Prussiens leur précieuse santé, ni s’épuiser contre le pouvoir en escarmouches inutiles, ni s’emparer sottement de l’Hôtel de ville tout juste pour avoir la honte d’ouvrir à l’ennemi les portes de Paris allumé. En attendant, ils se recrutaient, se comptaient, s’organisaient, et augmentaient chaque jour de garde leurs provisions de cartouches — sans parler de ceux qui, dans l’artillerie de la garde nationale, étudiaient à leurs moments de loisir l’art de charger les canons et de manœuvrer les mitrailleuses.
Enfin Paris affamé fut réduit à capituler, et les Parisiens purent sortir de ces murailles entre lesquelles ils étaient enfermés depuis quatre mois et demi. La plupart de ceux qui profitèrent de cette permission étaient des bourgeois pressés d’aller revoir leurs propriétés en province, ou sauvegarder des intérêts plus ou moins gravement compromis par l’interruption des communications entre les départements etla capitale. C’étaient des chefs d’industrie, des gens
• L’INTERNATIONALE ET LES RÉVOLUTIONS. 257 de loisir, des capitalistes, des hommes d’ordre. Un grand nombre portaient des épaulettes d’officiers ou des galons de sous-officiers dans la garde nationale ; leur absence prolongée désorganisait plus ou moins complètement les bataillons des quartiers du centre. Pendant ce temps, ceux des quartiers excentriques n’avant plus à craindre les balles prussiennes, s’organisaient en vue de la guerre sociale. La fédération des bataillons du désordre s’accomplissait à petit bruit sur le plan des fédérations des sociétés ouvrières. La garde nationale commençait à posséder, sans s’en douter, un Comité central qui s’augmentait chaque jour de quelques-unes des célébrités de l’Internationale.
Quand arriva le jour fixé pour l’entrée de quelques régiments prussiens dans un quartier de Paris, l’occasion fut jugée bonne par les chefs de l’association, frappés du désarroi de ce qui restait du gouvernement à Paris. Nous n’avons pas besoin de rappeler ici comment les canons épars dans diverses parties de la ville furent tout à coup enlevés par les affidés du Comité central sous prétexte de les empêcher de tomber aux mains de l’ennemi et conduits sur les points culminants des arrondissements excentriques acquis à la cause de la révolution sociale. Nous ne raconterons pas davantage ces dix-huit journées de désordre moral et d’anarchie intellectuelle pendant lesquelles le gouvernement désorienté et désorganisé laissait l’écume de la population parisienne noyer des malheureux soupçonnés d’avoir appartenu à la po-
lice, et planter le drapeau rouge au sommet de la colonne de Juillet.
Un matin, cette agonie des pouvoirs réguliers se termina par l’échec de la tentative faite pour reprendre les canons de Montmartre. Ce jour-là le Comité central inaugura son pouvoir sanglant par l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas.
L’Internationale triomphait enfin ; heureusement son règne fut court.
Nous n’avons que faire de retracer ici le tableau de ces orgies sanglantes et de ces folies criminelles qui ont terrifié l’Europe. Tout le monde les connaît, et le but que nous nous sommes proposé n’est pas de refaire une fois de plus cette histoire déjà si souvent écrite, bien que le jour où on pourra l’écrire utilement ne soit pas encore venu. Nous avons seulement voulu montrer par quelle série d’idées folles, par quel entraînement de passions déréglées les hommes qui s’associaient, il y a sept ans, pour amener par des grèves la hausse des salaires, ont ôté conduits d’abord à croire que l’empire du monde allait leur appartenir, puis à se souiller des plus épouvantables forfaits le jour où ils ont vu leurs chimères s’évanouir devant la lugubre réalité de la défaite et du châtiment.
Notre œuvre serait terminée s’il ne nous restait à prouver que non-seulement l’Internationale est bien réellement responsable de tous les crimes de la Commune de Paris, mais encore qu’elle accepte ou plutôt qu’elle revendique cette responsabilité comme un titre d’honneur,