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CHAPITRE XII

L’Internationale depuis la chute de la Commune

Pendant les derniers jours de la terrible lutte qui rendit Paris à la France, quand on apprit la nouvelle des premiers incendies allumés par les soldats de la Commune battant en retraite, les journaux du parti démagogique en province restant fidèles au mot d’ordre donné par la Commune elle-même à propos de l’explosion de la poudrière de l’avenue Rapp, commencèrent à accuser les Versciillais d’avoir mis eux-mêmes le feu à nos maisons et à nos palais, pour flétrir la mémoire des vaincus, auxquels on imputerait un tel crime.

Il était difficile de soutenir ce système jusqu’au bout, et de prétendre que M. Thiers avait également

fait assassiner les otages pour accroître l’indignation publique contre les innocents auxquels il imputerait ce massacre.

Tout le monde supposait que les amis politiques des hommes qui venaient de disparaître dans ces flots de sang et de fumée, tiendraient soit à décharger par nous ne savons quels mensonges leurs mémoires de ces crimes, soit à les désavouer entiè rement et à leur laisser à eux seuls l’entière responsabilité de tant de forfaits.

On vit bientôt qu’on se trompait.

Des flammes s’élevaient encore des ruines de l’Hôtel de ville, que déjà dans toute l’Europe beaucoup de sections de l’Internationale, et le plus grand nombre de ses journaux, proclamaient publiquement leur admiration et leur reconnaissance pour les incendiaires.

A Zurich, le 4 juin, une réunion de membres de l’Internationale de cette ville déclarait, à l’unanimité, que « le combat soutenu par la Commune de Paris est juste et digne, qu’il est en solidarité avec les idées d’un meilleur temps à venir, et que tous les hommes qui réfléchissent doivent combattre avec elle. »

A Bruxelles, la section belge de l’Internationale, dans une réunion tenue le 5 juin, adoptait, également à l’unanimité, une protestation contre l’intention annoncée par M. Dumortier de livrer comme des malfaiteurs de droit commun les. assassins et les incendiaires de Paris.

Voici le texte complet et authentique de cette protestation. On ne saurait donner trop de publicité à un tel acte, car c’est le meilleur moyen d’en flétrir les auteurs.

Considérant que M. Dumortier a jugé à propos, dans la séance de la Chambre du 25 de ce mois, de provoquer une mesure extrême et extra-légale contre les défenseurs des principes proclamés par la Commune de Paris;

Que , dans une intention évidemment provocatrice et injurieuse à l’égard des Belges qui partagent la manière de voir et qui approuvent les procédés de la Commune de Paris, ledit sieur Dumortier a assimilé ces glorieux défenseurs des libertés et des droits humains et communaux à des assassins, à des voleurs, en un mot, à des gens hors du droit commun et n’étant pas dignes d’être considérés comme hommes politiques;

Attendu que les actes posés par la Commune de Paris depuis son avènement jusqu’au dernier jour où elle a pu se soutenir, ont été des actes éminemment politiques et sociaux, ayant pour but ou de détruire les iniquités préexistantes ou d’inaugurer l’ère de la justice dans l’organisation politique et sociale ;

Que si, pour détruire ces iniquités et faire prévaloir le droit, la Commune de Paris en appelle à la force, c'est parce que les adversaires éternels du droit et de la justice avaient eux-mêmes amené la lutte sur le terrain de la force et que, du reste, après les démarches infructueuses faites à diverses reprises auprès du pouvoir assaillant, il n’est douteux pour personne que la force seule aurait obligé la réaction à céder devant les justes prétentions de la Commune de Paris ;

Considérant que, dans ces circonstances, il est manifeste que les assassins ne sont pas du côté de ceux qui défendent le droit, les principes, la justice et les libertés, mais bien du côté de ceux qui n’hésitent pas à employer les moyens

les plus infâmes et les plus extrêmes pour étouffer à jamais les tentatives de revendication ;

Le congrès de l’Association internationale des travailleurs proteste de la manière la plus énergique contre les imputations calomnieuses et les excitations mauvaises émanant de M. Dumortier; acclame solennellement la Commune de Paris, vaincue momentanément ; reconnaît qu’elle a bien mérité de l’humanité entière, et que ceux qui ont combattu pour elle ont droit au respect et aux sympathies de tous les hommes de cœur.

À Genève, deux jours avant l’entrée des troupes de Versailles dans Paris, une réunion de l’Internationale avait voté une adresse à la Commune de Paris, où l’on déclarait que cette assemblée exprimait « les aspirations économiques des classes travailleuses, » et que, a lorsque les travailleurs sont unis par une organisation aussi vaste que celle de l’Internationale, le triomphe de leur cause est assuré. » :

Une fois Paris repris, l’organe des hommes qui avaient voté cette adresse, l 'Égalité, ne dissimula pas l’admiration que lui causaient les crimes par lesquels ses amis avaient couronné leur œuvre. Ce journal loue «le peuple» qui, en brûlant nos palais, a « anéanti les monuments de la barbarie et les tabernacles de la prostitution monarchique. »

Ici encore des citations un peu longues sont de toute nécessité pour montrer de quels accès de folle rage a été saisi le parti démagogique lorsqu’il a vu lui échapper la victoire qu’il croyait déjà tenir:

Au moment où nos frères et sœurs périssent au milieu

des flammes, forcés de se défendre contre les brigands de Versailles et de tenir leur promesse de s’ensevelir sous les ruines de leur liberté plutôt que de se laisser assassiner par les Chouans ; au moment où périssent ceux qui nous sont les plus chers dans ce monde, ceux qui furent les pionniers de notre grande œuvre, ceux qui à jamais laisseront un vide irréparable dans notre famille internationale, nous n’avons pas le cœur de nous amuser à combattre les infamies de la presse réactionnaire : l'avenir nous réserve un autre combat. ..

Quant à nous, nous émettons un seul vœu : que cet incendie puisse enfin éclairer le peuple des provinces ; que cet incendie allume la vengeance dans le cœur du peuple, vengeance contre les misérables brigands qui ne peuvent sauver leur ordre monarchique qu’en forçant le peuple de se brûler sous les décombres de la cité martyre.

Le même journal se montre plus violent encore dans son numéro du 10 juin :

Nos ennemis peuvent nous menacer d’extradition aux bourreaux de Versailles, d’expulsion de tous les coins du monde civilisé , d’une chasse féroce contre nous tous, qui osons proclamer notre adhésion à la cause de la Commune, mais nos sympathies et notre concours n’en resteront pas moins actifs, et si le monde civilisé ne peut nous tolérer, qu’il se débarrasse alors de nous au moyen du massacre et de l’assassinat, car ni d’une manière, ni d’une autre, nous ne pactiserons jamais avec lui, et si quelques cadavres de plus sont nécessaires au régne de l’ordre, qu’ils les aient, ces cadavres, le monde civilisé n’en croulera que plus vite. . .

Massacrez et persécutez le peuple travailleur, notre Association n’en persévérera pas moins dans son œuvre de revendication et ne déposera ses armes que lorsqu’elle aura triomphé de votre scélératesse.

Que les marquis de Galhfet demandent à nos vieillards

s’ils se souviennent des journées de Juin ! Nous avons la foi que ceux d’entre nous qui survivront à leurs assassinais, seront encore jeunes et vigoureux, lorsqu’ils leur diront : Nous nous souvenons aussi des journées de Mai, des massacres des hommes, des femmes et des enfants, et nous nous rappelons aussi du cri : Vive la Commune ! Vive la Solidarité internationale des travailleurs et des travailleuses !

Ineptes et impotents, qu’apportez-vous, assassins de Versailles, à la France, pour lui faire oublier vos boucheries? Rien que les fusillades, la destruction, les déportations, les conspirations ténébreuses pour le rétablissement d’une monarchie, et en perspective la lutte entre les imbéciles prétendants, et de nouveaux massacres, au nom de l’ordre, — l’ordre du cimetière. Non, ce n’est pas cela qui peut pacifier le monde. L'œuvre de pacification nous fut apportée par la Commune, les Chouans l’ont entravée dès le premier moment, ils ont barré le chemin aux réformes sociales, en forçant toute la population à ne s’occuper que d’organisation militaire; — n’importe, — nous savions ce que la Commune nous apportait, nous l’avons dit dans nos précédents numéros , et nous y reviendrons encore et toujours jusqu’au triomphe définitif de la Révolution internationale des travailleurs.

Les adhérents allemands de Flnternationale se sont également, dans leurs journaux et dans leurs réunions, déclarés en complète communauté d’idées avec leurs « frères » de Paris. Une feuille socialiste publiée à Leipsick sous les auspices de deux membres du Reichstag, MM. Liebnecht et Bebel, n’a pas hésité à imprimer ceci : « Nous sommes et nous nous déclarons solidaires de la Commune de Paris, et nous sommes prêts à soutenir ses actes à tout instant et contre chacun. » M. Bebel lui-même vient, à

ce que nous lisons dans divers journaux, de publier une brochure où il affirme aux ((travailleurs de toutes les nations» que l’Association n’est pas accablée sous le poids des événements de Paris, et qu’elle n’a rien perdu de ses. moyens d’action. A Barmen, ville du cercle de Dusseldorf, une assemblée convoquée par le comité démocratique socialiste a salué «les travailleurs de Paris» comme «les champions du prolétariat européen», en affirmant que les cruautés qu’on leur reprochait avaient été nécessitées parla défense, et que le gouvernement de Versailles en était seul responsable.

L’Internationale italienne a tenu à faire sa partie dans ce concert, et le 18 juin, une réunion des sec ; tions milanaises à laquelle assistaient, dit-on, 2,540 membres de l’association a voté une adresse qui se terminait ainsi :

Au capital qui leur disait : Tu mourras de faim, ils ont répondu : Nous vivrons de notre travail.

Au despotisme, ils ont répondu : Nous sommes libres !

Aux canons et aux chassepots des réactionnaires conjurés, ils ont opposé leurs poitrines découvertes.

Ils sont tombés, mais tombés en héros.

Aujourd’hui, la réaction les appelle bandits, les met au ban du genre humain.

Devons-nous le permettre ? — Non !

Travailleurs !

Au moment où nos frères de Paris sont vaincus, traqués comme des bêtes fauves, tombent par centaines sous les coups de leurs assassins, disons -leur : Venez à nous, nous

sommes là ; nos maisons vous sont ouvertes, nous vous protégerons, jusqu’au jour prochain de la revanche.

Travailleurs!

Les principes de la Commune de Paris sont les nôtres ; nous acceptons la responsabilité de ses actes.

Vive la République sociale!

M aluni, Giovachini, Dcpont Léon.

A Londres, les internationaux se sont sentis trop peu nombreux pour témoigner dans une manifestation publique leur adhésion aux crimes de leurs amis de Paris; mais dans des réunions particulières ils ont exprimé leurs sympathies pour les communistes parisiens et leur*exécration à l’égard des troupes de Versailles. L’un d’entre eux a même, à ce que rapporte un journal anglais, montré «le bon moment» comme prochain. «Bientôt, a-t-il dit, on pourra détrôner la monarchie anglaise, convertir le palais de Buckingham en atelier, et renverser la colonne du duc d’York, comme le noble peuple français a renversé la colonne Vendôme. »

L’incendie des Tuileries et la destruction de la colonne Vendôme ont tout particulièrement excité l’admiration et stimulé le zèle des internationaux de Londres. Voici comment un journal anglais résume le discours prononcé par un M. Johnson dans un meeting tenu à Sussex Hall, vers le milieu du mois de juin :

Les ouvriers qui, depuis la chute de la Commune, rougissent d’elle, sont à blâmer. La Commune avait parfaite-

ment le droit de faire exécuter les otages. La vie d'un archevêque ne vaut pas un atome de plus que celle de tout autre homme. En ce qui touche la destruction de la colonne de la place Vendôme, ajoute l'orateur, j’espère bien mettre moi-même la main au renversement de certains monuments qui font la honte du West-End de Londres. Je ne détruirai pas le palais, non ; mais je voudrais le convertir en logements pour les pauvres. 11 y a plus, je convertirai les églises en clubs démocratiques et sociaux.

Ces lugubres forfanteries sont prises au sérieux par quelques feuilles anglaises. Écoutez, par exemple, YEventng Standard :

Nous ne devons pas nous étonner d’entendre dire que Londres sera désormais le centre contre lequel seront dirigées les attaques du parti socialiste... Il n’y a point ici d’armée pour réprimer par la force brutale les apôtres de la nouvelle religion. C’e*t à Londres, on peut raisonnablement s’y attendre, que le vaisseau de la Commune, battu par les flots, trouvera un port de refuge... Les philosophes qui contemplent avec calme les ruines de Paris se montreront peut-être moins accommodants quand ils verront un Comité de salut public installé à Leicester square. Et qui pourrait dire que ce soit là un événement impossible? Au pas dont nous allons dans la voie de la régénération sociale, nous pouvons vivre encore assez pour en être témoins.

Toutes les citations que nous venons de faire suffiront pour montrer avec la dernière évidence la pensée vraie, intime de l’Internationale sur la Commune de Paris et sur les crimes par lesquels son règne s’est ouvert et s’est terminé. Cependant on pourrait objecter que telle ou telle section n’a pas le

droit d’engager l’association tout entière ; qu’à plus forte raison les rédacteurs de Y Egalité ont seuls la responsabilité de ce qu’ils impriment dans leur journal et qu'on ne saurait sans une suprême injustice rendre toute une société de plusieurs millions de membres responsable des discours tenus dans des meetings par quelques orateurs qui ne sont après tout, pour reprendre le mot célèbre de M. Rouher, que des individualités sans mandat.

Par malheur pour l’Internationale elle ne peut pas invoquer des arguments de ce genre, car scs représentants légitimes, les membres du conseil général de Londres élus, comme on sait, par les délégués de toutes les sections représentées au congrès ont cru devoir faire connaître dans un écrit collectif leur opinion officielle sur les événements de Paris.

Or, eux aussi, ils admirent l’incendie des palais, ils justifient le massacre des otages :

Le Paris des ouvriers, dans l’acte de son propre holocauste, a enveloppé dans ses flammes ses monuments et ses édifices, afin que ses vainqueurs, qui ont déchiré le corps vivant du prolétariat, ne puissent plus espérer rentrer triomphalement dans l'architecture intacte de leurs demeures .. Si les actes des ouvriers de Paris ont été du vandalisme, ce fut le vandalisme du désespoir, et non celui du triomphe, non celui que les chrétiens ont commis sur les trésors sans prix de l’antiquité païenne.

Le véritable meurtrier de l’archevêque Darboy est M. Thiers. La Commune avait maintes et maintes fois offert d’échanger l’archevêque et une quantité de prêtres par-dessus

le marché, contre le seul Blanqui, qui était entre les mains de Thiers. Thiers s’y est obstinément refusé.

Cet interminable factum où l’on reprend une à une pour les justifier et les glorifier chacune des pensées, des paroles et des actions de la Commune se termine par une véritable apothéose des hommes du 18 mars :

Le Paris des ouvriers et sa Commune seront à jamais regardés comme les précurseurs d’une nouvelle société. Ses martyrs sont placés sur l’autel du grand cœur des classes ouvrières. L’histoire a déjà cloué ses exterminateurs à ce pilori éternel d’où toutes les prières de leurs prêtres ne réussiront pas à les arracher (1 ).

Nous devons dire cependant que quelques-uns des hommes qui passaient aux yeux du public pour les chefs les plus autorisés de l’Internationale ont tenu ù dégager leur responsabilité, ou même à condamner les crimes glorifiés par leurs anciens amis.

Nous avons rappelé dans un chapitre précédent ce que M. Tolain avait dit à la tribune de l’Assemblée nationale au sujet des théories communistes prêchées dans ces congrès. Le fait seul de n’avoir pas quitté l’assemblée quand ses collègues de la députation parisienne déposaient leurs mandats était du reste une protestation contre les crimes de l’association qui le comptait parmi ses fondateurs.

(t) On trouvera à l’Appendice une traduction entière de cette apologie de la Commune, écrite et signée par les représentants légitimes de l’Internationale.

M. Fribourg dont nous avons également eu l’occasion de parler à plusieurs reprises, a de son côté adressé au Soir une lettre où, non content de condamner énergiquement les forfaits de la Commune, il explique à sa façon la marche de plus en plus criminelle de l’Internationale dont il fut aussi l’un des premiers membres :

Monsieur le rédacteur.

Un sentiment de réserve, que vos lecteurs ont dû apprécier nous avait fait ajourner la suite de notre travail sur l’Internationale.

Au lendemain de la crise terrible que nous venons de traverser, il nous paraissait convenable d’attendre et d’observer « la trêve des partis. »

Mais, puisque M. le ministre des affaires étrangères, dans sa circulaire aux agents diplomatiques, paraît confondre dans une même réprobation tous les membres de l’Internationale, et que, par ignorance sans doute, il rend les fondateurs de l’Association solidaires des crimes commis dans Paris par une poignée de misérable*, rebut de tous les partis, notre devoir est de continuer notre récit.

Nous tenons à ce qu’on sache bien que jamais un esprit honnête n’a pu concevoir la pensée de donner naissance à une société « de guerre et de haine, » et que l’histoire de l’Internationale se divise en deux parties : à la première période, que nous appelons parisienne, correspondent la fondation et les deux premiers congrès de Genève, 66, et Lausanne, 67. Pendant ce temps, l’Association est mutuellistc, c’est-à-dire ne demandant à la collectivité que la garantie d’exécution des contrats librement discutés, librement consentis.

A la suite des procès intentés par l’empire, la direction morale échappe forcémenlaux mains des travailleurs français,

passe à la Belgique, et dans cette seconde période, dite russoallemande, l’Internationale devient communiste, c’est-à-dire autoritaire.

Dès lors il était facile de prévoir la marche des événements : l’invasion fatale de tous les fruits secs du monde au sein de l’Internationale, la possibilité de groupement de toutes les ambitions inavouables et l’avénement prochain du babouvisme.

C’est contre toute idée de complicité avec celte secte qu'ils ont toujours combattue, que nous protestons en notre qualité de membres fondateurs de l’Internationale, et, tout en restant profondément dévoués à l’émancipation du prolétariat, nous avons le droit de nous écrier, en rappelant un mot de Proudhon : « Nous sommes purs de toutes ces lupercales populacières ! »

Fbibodro.

Nous avons déjà répondu dans d’autres chapitres à la théorie de M. Fribourg comme à celle de M. Tolain, et nous croyons avoir prouvé, pièces en mains, que la marche de l’Internationale dans la voie du faux et de l’odieux a été constante, et même parfaitement régulière; qu’elle ne tient nullement comme le croient ces messieurs à un accident, à un hasard, aux poursuites dirigées contre le premier bureau de la commission des sections parisiennes, mais qu’elle devait fatalement résulter de la composition de la société et des idées déjà absolument fausses et singulièrement funestes qui avaient inspiré ses premiers fondateurs. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet, et nous nous contenterons de donner acte ici à M. Tolain de son discours, et à M. Fribourg de sa lettre.

Des protestations moins nettes que celles de ces deux messieurs se sont produites tout récemment en Angleterre.

Le manifeste du conseil général, dont nous avons parlé tout à l’heure avait paru avec les signatures de tous les membres de ce conseil et de tous les secrétaires correspondants. Il y avait déjà quelque temps qu’il était livré à la publicité lorsque parurent dans le Daily News deux lettres où il était critiqué et désavoué. Ce qu’il y avait de curieux c’est que l’auteur de l’une de ces deux lettres, M.Lucraft, était précisément l’un des signataires du manifeste. Mais il expliquait qu’il n’avait pas assisté à la séance où il avait été adopté et qu’on avait disposé de sa signature sans le consulter. Le secrétaire général du conseil, M. John Haies, répondit assez vivement, par la voie du même journal.

Après avoir lancé contre le premier des deux réclamants, M. Holyoake, des insinuations assez mystérieuses, il disait que, dans la séance du 23 mal, M. Lucraft avait été prévenu que l’adresse sur la guerre civile en France serait lue dans la prochaine réunion ordinaire du conseil, le 30 mai. Il n’avait donc tenu qu’à lui de décider s’il assisterait ou non à cette réunion. D’ailleurs il savait (notons en passant ce détail important qui nous est révélé par hasard), il savait que la règle du conseil est de faire figurer tous ses membres comme signataires de ses documents publics, sans s’inquiéter s’ils sont présents ou absents, et M. Lucraft, loin de condamner cette

règle, avait énergiquement insisté dans d’autres circonstances, pour empêcher qu’on n’y contrevînt. Dans cette même séance du 23 mai, il avait spontanément déclaré que « son entière sympathie était acquise à la Commune de Paris. » Enfin, dans la séance du 20 juin, il avait été forcé de convenir qu'il n’avait pas même lu la lettre-adresse contre laquelle

protestait, et que ce qui lepoussaità la désavouer, c était simplement ce qu’il avait lu sur cette affaire dans divers journaux.

‘ M. Odger avait également blâmé le manifeste, bien que son nom figurât aussi parmi ceux des signataires; il avait en outre déclaré comme M. Lucraft qu’il cessait de faire partie du conseil.

M. Haies termine sa lettre au Baily-Ncws, en déclarant que ces deux démissions ont été acceptées à l’unanimité.

De nouveaux incidents se sont encore produits dans cette affaire du désaveu de l’adresse par quelques-uns de ses prétendus auteurs, et de nouvelles explications, généralement assez confuses, ont été livrées au public par la voie des journaux. Nous n’y insisterons pas, et nous retiendrons seulement de ce curieux incident les deux faits qui paraissent s’en dégager.

Les chefs suprêmes de l'Internationale ont évidemment adhéré de leur plein gré, spontanément, nous avons même le droit de dire passionnément, aux doctrines de la Commune de Paris. Ils ont approuvé ses actes et ses crimes ; ils ont jugé utile pour leur

cause de manifester, par un document public, cette adhésion de leur vaste Association; puis en voyant quel profond dégoût inspirait à l’immense majorité du public l’abominable factum où ils exaltaient les incendiaires et glorifiaient les assassins, plusieurs d’entre eux ont regretté d’avoir cédé à leur premier mouvement, et ont cherché un moyen de se séparer d’une société sans doute nombreuse et puissante, mais désormais vouée à l’exécration générale.

CONCLUSION

FORCE RÉELLE DE L’INTERNATIONALE. — COMMENT PEUT-ON LA COMBATTRE? — LES LOIS DE COMPRESSION J ELLES FERAIENT PLUS DE MAL QUE DE BIEN. — ORGANISATION D’UNE RÉSIS- TANCE INTERNATIONALE A LA CONSPIRATION INTERNATIONALE DE LA DÉMAGOGIE.

Nous avons exposé le plus fidèlement et le plus clairement que nous avons pu, les principes, l’organisation et les actes de la fameuse association qui a la prétention d’opérer bientôt en un jour, par un seul coup de force irrésistible, la révolution la plus proi fonde et la plus radicale qui ait jusqu’ici bouleversé l’Europe.

Maintenant que nous avons montré le danger sérieux qui menace la société, on nous demandera peut-être d’indiquer le remède.

Ce serait une tentative au-dessus de nos forces ; nous ne nous risquerons pas à l’entreprendre, mais nous nous permettrons du moins de présenter en guise de conclusion quelques observations.

Nous croyons d’abord que, si grand que soit le mal, il ne faut pas s’exagérer les périls qu’il nous fait courir.

A la guerre, la force de l’ennemi ne résulte pas uniquement du nombre des hommes qu’il met en ligne ; cette question de nombre est même relativement secondaire. Ce qui fait principalement la puissance d’une armée, c’est la qualité des soldats dont elle se compose, c’est surtout l’habileté, l’intelligence et la science des chefs qui la commandent.

Or, les soldats de l’Internationale ne valent pas grand’chose. Ceux des ouvriers qui ne se contentent pas d’adhérer aux statuts de la société pour se débarrasser d’obsessions fatigantes, pour éviter d’être mal vus de leurs camarades, mais qui embrassent ses principes avec passion, et qui comptent sur leur triomphe comme Moïse comptait sur la terre promise, ceux-là sont généralement les moins laborieux, les moins durs à la peine, les moins économes, les moins sobres. Les fanatiques de la société, ceux qui devraient faire sa principale force, sont fournis non par l’élite, mais par le rebut de la classe ouvrière. C’est déjà là une cause de faiblesse.

Leschefsserecrutentpeut-être plusmal encore. Ceux qui étaient les plus intelligents et les plus honnêtes parmi les premiers fondateurs, se sont- peu à peu dé-

CONCLUSION

goûtés et retirés. Que valent les autres?Nous les avons vus à l’œuvre pour notre malheur : quelle preuve de talent ou d’intelligence ont-ils donnée? (Juand se sont-ils montrés capables de commander? Ils se sont déchirés entre eux, et le bruit de leurs discordes a souvent couvert à certains moments le bruit de la canonnade ; mais ils n’ont su organiser ni leur gouvernement ni même un seul de leurs bataillons. Ils ont passé les deux mois de leur règne à défaire le soir ce qu’ils avaient fait le matin, et à rendre des décrets auxquels personne n’obéissait. La véritable formule de leur gouvernement était l'anarchie dans le despotisme. Ils obtenaient moins de soumission avec leur comité de salut public, leurs cours martiales et leurs fusillades, que le plus médiocre des gouvernements ordinaires n’en obtient avec le tricorne d’un sergent de ville inoffensif. Ce qui devait le plus les humilier, s’ils s’en rendaient compte, c’est que le sentiment qu’ils inspiraient le plus unanimement à tout le monde, et d’abord à leurs propres amis, c’était le mépris. Et ce mépris avait précisément pour cause leur profonde ignorance de toutes choses et leur incurable incapacité qui perçait dans chacun de leurs actes. Voilà en vérité d’habiles généraux pour conquérir le monde !

Une école socialiste reconnaissait la nécessité du concours de trois éléments dans toute entreprise.: le travail, le capital et le talent. L’Internationale se recrute surtout parmi les travailleurs peu amis du travail ; elle déclare le capital infâme et le frappe

d’excommunication ; quant au talent, elle a montré que ses chefs en étaient complètement dépourvus. Elle pourra donc encore peut-être nous livrer quelque bataille sanglante, mais nous n’avons guère à redouter qu’elle puisse jamais remporter en quelque lien du globe que ce soit, une victoire sérieuse et durable.

Cependant si nous n’avons pas à craindre de la voir triompher, il est certain que nous avons à nous mettre en garde contre le mal qu’elle peut et qu’elle veut nous faire.

Comment devons-nous nous y prendre pour lui résister?

Le moyen qui semble au premier abord le plus simple, c’est de recourir comme toujours à la répression. Plaise à Dieu qu’on ne nous entraîne pas dans cette voie si commode en apparence, si funeste en réalité. Retrait de la loi des coalitions et rétablissement des articles du Code qui condamnaient les grèves, proscription absolue du droit de réunion et du droit d’association, lois sévères contre la presse, telles sont les seules barrières que bien des gens songent aujourd’hui à opposer aux progrès des ennemis de l’ordre social. Hélas 1 nous les avons déjà dressées contre eux, ces prétendues barrières : elles ont singulièrement gêné les mouvements des honnêtes gens, scrupuleux observateurs des lois, et les ont empêchés de faire de bonnes choses; elles n’ont pas arrêté un instant les autres, qui se soucient peu de la légalité et n’ont guère peur de la prison.

CONCLUSION

D’un côté on s’est abstenu par égard pour la loi de tenir des réunions où l’on aurait discuté utilement des questions sérieuses relatives aux arts,, au commerce, à l’industrie ; de l’autre on a bien su, au mépris de la loi, tenir des conciliabules secrets où l’on organisait la guerre contre la société.

La loi nous a empêchés de nous associer, pour réclamer, sous le second empire, de larges libertés et de prudentes réformes qui auraient pu prévenir nos derniers désastres; elle n’a pas empêché les fondateurs de l’Internationale de réunir par centaines de mille dans leur association les gens décidés à tout risquer pour établir le règne du communisme.

Le décret organique du 17*février 1852 soumettait la presse politique au régime des autorisations préalables et de la juridiction administrative, sous prétexte que c’était le seul moyen de sauverla société en péril. Les fonctionnaires de l’empire ont appliqué cette loi de salut avec une merveilleuse intelligence. Abandonnant en pâture aux discussions de la presse tous les principes fondamentaux sur lesquels reposent les sociétés, ils ont réservé les avertissements et les suspensions aux journaux coupables de chagriner les préfets ou d’inquiéter les ministres. Certains hommes d’État du second empire croyaient donner une preuve de leur génie politique en protégeant contre les rigueurs des tribunaux la feuille ultra-socialiste de M. Yermorel qui prêchait la guerre sociale, au moment même où ils défendaient à d’honnêtes coq-

servateurs libéraux de fonder un journal qui aurait pu prendre une teinte orléaniste.

Tel sera infailliblement toujours et partout l’effet des lois de compression. Nous en avons fait depuis le 2 décembre une épreuve trop longue, trop douloureuse et trop décisive pour que nous puissions songer à la recommencer.

Ce n’est donc pas à l’État qu’il faut demander de nous protéger contre l’Internationale ; c’est nousmêmes qui devons aviser aux moyens de nous défendre tout seuls.

Le pays où elle a fait le plus de mal est celui qui ne jouissait à peu près d’aucune liberté au moment où elle s’est fondée, c’est-à-dire la France. Dans les États où règne une libéï’té presque absolue, comme la Suisse, la Belgique, l’Angleterre, elle a dû se borner à organiser des grèves qui ont souvent réussi, mais qui parfois aussi ont échoué.

Imitons les Belges, les Anglais et les Suisses. Combattons l’erreur en lui opposant la vérité ; mais surtout organisons-nous pour la lutte.

Les ouvriers s’unissent pour se soutenir dans leurs grèves. Que les patrons s’unissent pour résister à ces coalitions. Le jour où ils seront bien décidés à se soutenir aussi énergiquement entre eux que le font les ouvriers, ils seront les plus forts. En Angleterre, depuis que les chefs d’industrie sont parvenus à opposer par les look out leurs coalitions à celles des ouvriers, les grèves sont devenues beaucoup moins nombreuses. A Genève l’an dernier, les patrons do

CONCLUSION

l’industrie du bâtiment ont adopté le même système, et ont tous arrêté leurs travaux, dès qu’a éclaté la grève des plombiers organisée de longue main. Dès lors les plombiers ne pouvaient plus compter sur les subsides que leur avaient promis leurs camarades puisque ceux-ci avaient besoin d’en recevoir euxmêmes; les plans des meneurs se sont trouvés dérangés ; malgré tous les efforts de l’Internationale les grévistes ont dû céder et revenir, mécontents sans doute mais battus, dans les ateliers où ils s’étaient flattés de ne rentrer que vainqueurs.

L’association qui attaque les patrons est internationale. Que celle qu’ils formeront pour se défendre le soit également. Le jour où tous les capitaux, — puisque c’est à eux qu’on en veut, — se seront associés d’un bout de l’Europe à l’autre pour se défendre, ils n’auront plus à céder devant aucune coalition, et au lieu de redouter leur défaite, il ne nous restera qu’à les exhorter à ne pas abuser de leur victoire.

Le jour où ils auront triomphé, leur premier soin devra être de se montrer généreux et bienveillants pour les vaincus, auxquels ils devront s’efforcer de rendre supportable l’amertume de la défaite. Ils devront 'surtout s’attacher à bien faire comprendre à leurs ouvriers que cette guerre entre le travail et le capital est plus insensée encore que coupable, que les intérêts de ces deux prétendus adversaires sont identiques, que le patron serait aussi fou de chercher à affamer ses ouvriers que l’ouvrier de vouloir

ruiner ses patrons, que ce sont les mêmes qualités qui sont nécessaires aux uns et aux autres , que l’ordre, l’économie, l’activité et l’intelligence ont bien souvent transformé un simple ouvrier en bourgeois, en capitaliste, comme le désordre, la paresse et la prodigalité font souvent retomber une famille des rangs de la bourgeoisie dans ceux des prolétaires.

Il est vrai que ces vérités, et toutes celles du même genre, sont difficiles à faire entrer dans des esprits prévenus, d’ailleurs peu éclairés et surtout aigris par une lutte récente. Mais il faut joindre à ces prédications philosophiques et économiques des preuves évidentes et irréfutables de l’esprit d’équité bienveillante dont on est animé. Il y a beaucoup d’ouvriers laborieux, actifs, intelligents auxquels les réclamations mises en avant dans toutes les grèves, par les meneurs de l’Internationale, sont très-préjudiciables parce qu’elles tendent à substituer le travail à la journée, avantageux seulement pour les ouvriers paresseux ou maladroits, au travail aux pièces, favorable au bon et habile travailleur. Dans cette élite, où déjà se recrute la bourgeoisie, n’y aurait-il pas moyen de trouver un grand nombre d’honnêtes gens qui pourraient et voudraient servir d’intermédiaires loyaux et respectés entre leurs camarades et leurs patrons? Ne pourrait-on organiser ainsi des arbitres officieux qui, dégagés de tout parti pris, feraient comprendre un jour au capital les justes réclamations du travail, et le lendemain au travail les nécessités imposées au capital ?

CONCLUSION

La classe ouvrière n’a guère consenti jusqu’à présent à écouter que les hommes qui lui prêchaient la guerre et la haine. Y a-t-il vraiment de l’ignorance ou de la naïveté à s’imaginer qu’il puisse en être autrement à l’avenir, et qu’instruite, d’un côté, par de douloureuses et trop nombreuses expériences, calmée de l’autre par les satisfactions que la loi a déjà données, et par colles qu’elle pourra encore accorder à ses plus justes réclamations, elle voudra bien prêter aussi maintenant une oreille attentive aux hommes de bonne volonté qui lui recommanderont l’oubli des haines de classes, la réconciliation sociale, la recherche légale et pacifique des moyens d’améliorer son sort ?

Telles sont les questions que nous soumettons modestement à nos lecteurs à quelque degré de l’échelle sociale que le hasard de la naissance ou leur travail les ait placés. 11 n’y a pas de problèmes plus intéressants ; il n’y en a pas non plus qu’il soit plus urgent de résoudre.

Les ennemis acharnés de toutes les idées sur lesquelles repose la civilisation moderne ne sont sans doute pas aussi forts qu’ils s’en vantent, ou surtout qu’ils le croyaient naguère; mais ils sont encore puissants et redoutables. La maladie mentale à laquelle une partie de la population parisienne est en proie sévit également dans toute l’Europe, et si nous n’avons pas à craindre le triomphe définitif de la révolution sociale, toutes les grandes villes peuvent du moins devenir un jour ou l’autre le théâtre d’évé-

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nements aussi tragiques que ceux qui ont failli causer la ruine totale de Paris. C’est là un péril sur lequel on ne saurait trop appeler l’attention publique. La guerre est déclarée à la civilisation sur tous les points de notre vieux monde. Partout les barbares sont à nos portes. Il faut nous mettre en mesure de repousser leur assaut, en quelque endroit qu’il soit donné. Mais souvenons-nous que toute atteinte portée à la liberté, loin d’affaiblir les ennemis de l’ordre social, ne ferait que les fortifier, en leur permettant de se déguiser en défenseurs de ces droits sacrés dont ils viennent au contraire de se montrer les plus cruels et les plus implacables adversaires.

APPENDICE

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