CHAPITRE VII ORGANISATIONS INTERNATIONALES
§ 1. COOPÉRATION TECHNIQUE
Une caractéristique marquante de l'internationalisme au cours de la seconde moitié du 19^ siècle, ce sont les nombreuses conventions et organisations qui virent le jour dans toute une série de domaines différents, techniques, économiques, politiques, humanitaires, artistiques et scientifiques.
La cause de cette évolution est évidente : les grands progrès techniques, notamment en ce qui concerne les communications, et le développement rapide du commerce mondial. Dans certains secteurs, les nouveaux moyens techniques eux-mêmes demandaient pour ainsi dire une coopération internationale. C'était avant tout le cas pour la télégraphie. Le territoire d'Europe où il était le plus nécessaire et le plus pressant d'établir des accords dans ce domaine, c'était la Confédération germanique. En 1851 fut établi un traité entre les Etats membres. Il décidait que les lignes interétatiques seraient installées sans solution de continuité, de façon à éviter dorénavant la remise du texte du télégramme à chaque frontière. En outre, l'appareil Morse fut reconnu appareil officiel, les conditions de paiement furent réglées par une division en zones et les tarifs calculés d'après la distance en ligne droite entre lieu d'expédition et lieu de destination. Après quelques aimées seulement, des accords analogues furent signés par plusieurs Etats. Les accords de Bruxelles en 1858 permirent ainsi à 11 Etats du continent
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européen de signer des accords mutuels, et à une conférence à Paris en 1865 se trouvaient représentés 20 pays. La Grande-Bretagne participa pour la première fois en 1871 — 1872 lors de la Conférence de Rome, car, à cette époque seulement, ses services télégraphiques étaient passés aux mains de l'Etat. La conférence de Paris confirma l'approbation de l'appareil Morse reconnu comme le seul valable et stipula que le franc-or serait l'unité de monnaie utilisée lors de l'établissement des tarifs internationaux et des règlements entre pays. Elle établit ensuite le droit général pour chacun d'utiliser les lignes internationales. Les gouvernements des différents pays se virent confier le soin de veiller aux télégrammes à longue distance. Chaque Etat signataire de l'accord avait le droit d'utiliser codes et chiffres dans les télégrammes de l'Etat et des services publics. En outre, les Etats membres pouvaient librement employer leur propre langue dans la nouvelle association qui fut appelée U Union télégraphique internationale, la première grande administration internationale que nous connaissions.
L'organisation se développa rapidement. A la conférence de Vienne en 1868, les deux premiers pays non-européens étaient représentés, à savoir les Indes Britanniques et la Perse. A cette conférence, on décida de créer un bureau télégraphique international permanent. Le gouvernement suisse fut chargé de mettre sur pied le nouvel organe central, le Bureau de Berne.
A la conférence de Rome en 1871 — 1872 fut discutée une question importante de droit international, à savoir la neutralisation des câbles télégraphiques en temps de guerre. (La même question sera étudiée plus tard par l'Institut de droit international). Deux Américains avaient envoyé des observations au sujet de cette question. L'un d'eux était Samuel F. B. Morse qui, dans sa lettre, souligna surtout le rôle du télégraphe comme facteur de paix : „ In the interest of the welfare of humanity, of that „ Peace on Earth " that the angels proclaimed at the coming of the Savior .... I hope that the Conférence will not adjourn without adopting a resolution asking the universal protection of ail nations for this powerful agent of civilization ". La conférence jugea cependant que cette question était d'ordre politique et se contenta en conséquence d'émettre une „ opinion ", en attirant l'attention des gouvernements sur les points de vue exprimés dans les deux lettres.
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Le gouvernement italien fut ensuite prié de faire parvenir cette „ opinion " aux gouvernements intéressés.^
Ce fut également la Confédération germanique qui prit l'initiative d'accords interétatiques concernant les services postaux. L'Autriche commença en simplifiant en 1842 son système postal d'après le modèle britannique. La même année, elle signa une convention postale avec la Bavière, le duché de Bade et la Saxe, et l'année suivante avec la dynastie Thurn und Taxis qui, de longue date, avait le monopole du trafic postal dans de grandes parties du territoire proprement allemand. Ainsi l'Allemagne centrale et celle du Sud furent-elles rattachées au système postal autrichien; en 1844, un accord fut également signé avec la Prusse. En 1850, l'union postale germano-autrichienne vit le jour, et l'année suivante, la première conférence postale allemande fut tenue à Berlin. On y adopta le libre transit pour les pays membres, et on uniformisa l'évaluation des distances, les échelles de poids ainsi que l'unité de monnaie. Pour la première fois était ainsi créée une union fondée sur la fusion de plusieurs Etats autonomes en une seule zone postale; pendant les négociations, certains délégués déclarèrent que l'objectif qu'on devait se proposer, c'était une association de tous les pays d'Europe. Mais l'initiative dans ce sens fut prise par un pays situé hors d'Europe: les Etats-Unis. Ceux-ci souffraient en effet beaucoup de ce que les relations postales avec l'Europe étaient grevées d'une série de taxes dont le décompte était extrêmement détaillé et minutieux. Un projet américain visant à réformer cet état de choses résulta en une conférence à Paris en 1863 ; 20 pays y étaient représentés. Dans son discours de bienvenue, le directeur des Postes françaises souligna que la conférence était une manifestation naturelle de la tendance internationale de l'époque, celle qui faisait notamment qu'aucune nation ne se sentait inférieure en s 'instruisant de l'exemple d'autres nations. Pour sa part, il constatait que sa fierté nationale ne souffrait pas d'avoir à reconnaître que, dans le domaine postal, la France s'était inspirée de la réforme postale anglaise et de la taxe postale uniforme;
^ Georg Arthur Colding Jr., The International Télécommunication Union. An experiment in International Coopération, Leiden 1952, p. 27.
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à l'Allemagne et aux Pays-Bas elle avait emprunté le système des lettres à valeur déclarée, à la Belgique, les boîtes postales à colonne et le système des bureaux de poste ambulants. Sans doute des rapprochements internationaux ne pouvaient-ils abolir la guerre — ajoutat-il — car on ne pouvait éliminer les passions humaines, mais ils la retarderaient et établiraient des bases de paix. De nouvelles guerres entravèrent toutefois bientôt la réalisation des principes de coopération postale adoptés par la conférence de Paris. Il s'agissait notamment d'un projet allemand d'union postale mondiale de 1868 dont la discussion dut être reportée à cause de la guerre franco-allemande de 1870 — 1871. En 1874 seulement, le congrès prévu put se réunir à Berne où étaient représentés 22 pays. On y adopta des accords d'importance capitale pour le développement des services postaux modernes, notamment en ce qui concerne la taxe postale uniforme. Pour veiller à l'application des décisions dans la pratique, le congrès créa un bureau international ayant son siège à Berne. L'association avait d'abord été appelée „ L'Union générale des postes ". A partir de 1876, elle reçut un nom plus conforme et plus grandiose: l'Union postale universelle.
Dans le domaine économique, on adopta un grand nombre de conventions. Citons les accords monétaires comme l'Union latine de 1865, la Convention Scandinave de 1875 ainsi que la création du Bureau international pour la protection de la propriété industrielle en 1883.
Dans le domaine de la vie intellectuelle, on procéda à la conclusion d'accords de grande portée. Les lois relatives à la protection de la propriété littéraire, adoptées dans certains pays européens — avant tout en France — au lendemain de la Révolution française, sont à l'origine de ces accords. Durant les années 1870, on travailla à assurer une base internationale à la protection des œuvres de l'esprit. Ces efforts aboutirent à la convocation d'un congrès à Paris en 1878, où l'on décida de créer une organisation, l'Association littéraire internationale. Victor Hugo fut élu comme son premier président, et il souligna qu'il ne s'agissait pas simplement ici d'une communauté professionnelle, mais d'une inspiration pleine de promesses quant au développement d'une compréhension internationale : „ L'Association littéraire internationale vivra. L'union de tous les esprits a été le rêve constant de ma vie. La race des littérateurs, race rare, marchera devant ; les peuples la suivront. La paix
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universelle sortira de cette immense fraternité spirituelle. J'ai toujours pensé que de l'alliance des lettres surgirait la pacification des âmes! "*
La convention internationale de Berne de 1886 pour la protection des œuvres littéraires et artistiques permit à cet esprit international de trouver son expression juridique concrète. Le principe fondamental de cette convention était en effet que les œuvres de l'esprit d'origine étrangère doivent, en principe, être traitées par la loi comme si elles étaient des œuvres nationales.
La coopération internationale scientifique se développa également avec rapidité. C'était surtout le cas pour les sciences naturelles où les prévisions météorologiques et les recherches sur le magnétisme terrestre rendaient une telle coopération absolument nécessaire. En 1853 se tint à Bruxelles un congrès international de météorologie où étaient représentés plusieurs pays européens et les Etats-Unis.
L'étape suivante dans cette coopération scientifique fut la fondation de l'Association internationale de géodésie en 1864 et, en 1874, du Bureau international des poids et mesures, intimement lié à cette branche de recherches. L'année suivante fut présenté un projet de collaboration dans les régions arctiques avec observations simultanées portant notamment sur le temps et le magnétisme terrestre. Après que ce projet eut été discuté au cours de plusieurs conférences internationales, il fut décidé d'établir une „ Année polaire " en 1892, avec, au total, 14 stations d'observation. Dans plusieurs milieux, cette entreprise fut saluée comme un triomphe également pour la cause de la paix. On entrevoyait la possibilité de créer une fédération scientifique des nations avant d'en fonder une poUtique, cette dernière serait sans doute à son tour le fruit de l'union réalisée par les savants en vue de résoudre des tâches communes, union qui représentait un effort pour cultiver chez les hommes la volonté de collaboration et l'esprit de justice.^
§ 2. ACTIVITÉ HUMANITAIRE: LA CROIX-ROUGE
L'idée d'une conduite autant que possible humaine en temps de guerre tire son origine de la doctrine de la charité chrétienne et du
• Arnold R.î:stad, La convention de Berne, Paris 1931, p. 9.
* Les Etats-L'nis de l'Europe, 1882, no. 9.
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courant d'humanisme éthique qui s'était développé au cours du 18« siècle. Dans le „ Contrat Social " (1762), Rousseau précisa cette idée de la manière suivante: „ La guerre n'est donc point une relation d'homme à homme, mais une relation d'état à état, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes ni même comme citoyens, mais comme soldats . . . La fin de la guerre étant la destruction de l'état ennemi, on a le droit d'en tuer les défenseurs tant qu'ils ont des armes à la main; mais sitôt qu'ils les posent ou se rendent, cessant d'être ennemis ou instruments de l'ennemi, ils redeviennent simplement hommes; et l'on n'a plus le droit sur leur vie ".*
L'idée d'„ humaniser la guerre " ne devait cependant pas être réalisée de sitôt. L'action de Florence Nightingale pendant la guerre de Crimée devait constituer une inspiration décisive dans ce domaine. Parmi ceux qui conservèrent une impression inoubliable de cette œuvre se trouvait le jeune Suisse Henri Dunant (1828 — 1910). Il écrivit plus tard qu'à part sa mère, trois Anglo-Saxonnes avaient eu la plus grande importance pour son activité humanitaire, à savoir Harriet Beecher- Stowe, Florence Nightingale et Elisabeth Fry.
Les objectifs de Florence Nightingale et d'Henri Dunant étaient d'ailleurs fort différents. Le souci essentiel de la première était de parer au plus pressé, d'arriver à faire réaliser des améliorations dans son entourage immédiat, c'est-à-dire dans l'armée britannique, alors que Dunant, après avoir assisté en 1859 à l'enfer qu'était le champ de bataille de Solférino, envisageait les problèmes sous un angle international. Florence Nightingale considérait d'ailleurs avec scepticisme le projet de Dunant qui voulait créer des sociétés de secours nationales pour les services de santé dans chaque pays, comme il l'esquissa dans son livre „ Un souvenir de Solférino " paru en 1862. Elle soutenait qu'en fondant de telles organisations, on déchargerait les gouvernements d'une tâche qu'il était par ailleurs de leur simple devoir d'assumer. Ainsi il leur serait plus facile de commencer une nouvelle guerre.^
Selon Dunant, en revanche, tout ce qui était fait pour adoucir les horreurs de la guerre mettrait — à longue échéance — fin à la guerre,
* Contrat Social, livre I, chap. IV.
• Revue internationale de la Croix-Rouge, 1954, p. 184.
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car l'idée de fraternité, sur laquelle se fondait l'œuvre de secours, ne cesserait de grandir en force et en puissance.
Dans „ Un souvenir de Solférino ", Dunant se contentait de signaler une chose qu'il fallait faire: „ fonder des sociétés bénévoles". Mais il avait, dès cette époque, deux idées qui furent de la plus grande importance. H avait envisagé tout d'abord de faire adopter un drapeau international pour ambulances et hôpitaux,* ensuite il espérait pouvoir faire signer une convention internationale pouvant servir de base ferme aux sociétés nationales.' C'est ce dernier projet qui aboutit, peu à peu, à l'idée de faire déclarer neutres tous les blessés et ceux qui les soignent.
Le livre de Dunant suscita un intérêt énorme. Le 9 février 1863, une institution humanitaire „ La société genevoise d'utilité publique " désigna un comité de cinq membres avec Dunant comme secrétaire en vue de réaliser ses idées sur le plan pratique. Il s'agissait tout d'abord de gagner les sympathies du public et surtout celles des gouvernements. Dunant se chargea de ce travail de propagande dont il assuma luimême tous les frais. Le but était de faire discuter la question à un congrès international de philanthropie à Berlin en automne 1863. Celui-ci ayant été annulé, Dunant et un autre membre du comité — Gustave Moynier — prirent l'initiative de convoquer une conférence internationale à Genève. Lors d'un congrès international de statisticiens à Berlin en septembre, Dunant déploya une immense activité d'information afin de renseigner sur la conférence. Parmi ceux qu'il gagna à son idée se trouvait le ministre prussien de la guerre, von Roon. Grâce à sa collaboration, on mit aussi à l'ordre du jour de la conférence le projet de donner, par voie d'accord diplomatique international, un statut de neutres aux blessés et aux services de santé.
A la conférence de Genève en octobre 1863, où le plus grand nombre des Etats européens était représenté, les principes fondamentaux suivants furent adoptés : dans chaque pays seraient créés des comités qui, en temps de guerre, aideraient les services de santé de l'armée nationale. Les comités pourraient s'organiser librement d'après les besoins locaux et par ailleurs travailler en contact intime avec le gouvernement du
* Rudolf Mûller, Entstehungsgeschichte des Roten Kjeuzes, Stuttgart 1897, p. 13.
' Ibid., p. 69.
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pays. Il ne devait pas y avoir plus d'un comité dans chaque pays. En temps de paix, les comités se prépareraient à leurs tâches lors d'une guerre éventuelle; leur matériel et leur personnel seraient alors placés sous direction militaire. Comme signe distinctif, les infirmiers bénévoles de tous les pays auraient un brassard blanc avec une croix rouge. Le comité de Genève fut chargé, jusqu'à nouvel ordre, d'établir les liaisons entre les différents comités. Outre ces décisions de principe, la conférence émit quelques vœux, dont le principal était qu'en temps de guerre, les ambulances et les hôpitaux fussent déclarés neutres par les puissances belligérantes. Ces vœux sont à la base de la Convention de Genève du 22 août 1864. La Convention était le résultat des négociations d'une assemblée purement diplomatique, où étaient représentés 16 Etats. Les points essentiels de la Convention établissaient que tout le matériel et tout le personnel sanitaires seraient — outre les blessés — considérés comme neutres. Il en était de même pour les habitants du pays qui secouraient les blessés, secours qui devait être octroyé sans considération de nationalité. Une croix rouge sur fond blanc serait l'emblème des services de santé de tous les pays.
Au fur et à mesure, tous les Etats européens signèrent la convention. S'y joignirent plus tard des Etats non-européens, de sorte que la Convention entra pratiquement en vigueur dans tout le monde civilisé. (Dans quelques pays, l'emblème de la Croix-Rouge fut modifié, conformément aux traditions spéciales du pays en question).
Sur l'importance qu'ont eue la Croix-Rouge et la Convention de Genève pour le mouvement pacifiste, les avis sont partagés. Certains (dont Frédéric Passy) ont soutenu que l'organisation eut réellement une influence pacificatrice, comme Dunant l'avait espéré, tandis que d'autres, comme Bertha von Suttner, soulignaient que même si l'idée était grandiose et précieuse, le principe de „ l'humanisation de la guerre " équivalait, en pratique et d'un point de vue militaire, à une guerre plus efficace. (Ces derniers pouvaient d'ailleurs en référer à l'initiative de von Roon dans cette affaire et faire observer que les dirigeants militaires allemands constituaient le meilleur soutien de l'organisation après que celle-ci fut devenue une réalité). Pour Dunant, la chose était claire. Il considérait la Croix-Rouge comme partie intégrante de l'action menée pour promouvoir la solidarité humaine à l'échelle universelle,
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mais se rendait en même temps compte que l'organisation tirait son origine du fait que la guerre était toujours une horrible réalité dans les relations humaines. C'est cette constatation dont s'inspire son rapport sur la question des prisonniers de guerre qu'il présenta à la première conférence internationale des Sociétés de la Croix-Rouge en 1867. Il y proposa d'établir le principe de l'inviolabilité des prisonniers de guerre, au même titre que pour les blessés et les malades. Il fit observer les conditions misérables dans lesquelles vivaient souvent les prisonniers de guerre et souligna que l'épi'euve à laquelle ils étaient soumis ne faisait que devenir plus terrible au fur et à mesure que se poursuivait la guerre. A ce propos, il souligna qu'il ne fallait pas se laisser tromper par le fait que les dernières guerres avaient été assez brèves : „ Et encore, ne parlons-nous pas de ces courtes et meurtrières campagnes dont les dernières années nous ont donné le spectacle: les guerres d'Italie et d'Allemagne n'ont duré que quelques semaines; mais, qui nous assure qu'à l'avenir aucune guerre ne durera plus longtemps? Les nouvelles armes et la nouvelle tactique ne nous le garantissent point; les causes de durée des guerres sont bien plus profondes ".®
Dunant s'efforça plus tard d'obtenir un statut satisfaisant pour les prisonniers de guerre. La question fut d'ailleurs discutée à la conférence de Bruxelles de 1874 dont le tzar russe Alexandre III avait pris l'initiative et qui, d'après les plans, devait résulter en une convention sur le droit même de la guerre. Cette conférence n'aboutit pas à des résultats positifs, mais l'idée même de Dunant devait plus tard exercer une influence décisive sur les accords internationaux dans ce domaine.
En même temps, Dunant œuvrait en vue d'arriver à établir une collaboration internationale efficace pour l'accomplissement de tâches humanitaires dans l'acception la plus large du terme. Ainsi, en 1870 — pendant la guerre franco-allemande — il fonda une société ayant un tel but, r„ Association de prévoyance", qui, après 1871, fut appelée r„ Alliance universelle de l'ordre et de la civilisation ". Elle eut des sections non seulement en France, mais en Angleterre, en Belgique, en Bavière et aux Etats-Unis. Parmi les objectifs que se proposait la société, il convient de mentionner l'activité en faveur de la création d'un tribunal
* Revue Internationale de la Croix-Rouge, 1953, p. 283.
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d'arbitrage international. En 1872, l'alliance organisa à Paris une réunion, où Frédéric Passy fit une conférence sur la question de l'arbitrage. La section française fut cependant fort handicapée par des luttes politiques internes. Les résultats de la section anglaise furent plus positifs, et lors d'un séjour à Londres en 1874 — 1877, Dunant y déploya une activité remarquable. Il participa notamment à la campagne contre la traite des noirs qui florissait encore en beaucoup d'endroits du monde, surtout en Afrique. Il fut aussi secrétaire d'un comité qui travaillait à résoudre „ la question d'Orient ". Dès 1866, Dunant avait proposé, dans une brochure, une colonisation européenne pacifique du Proche-Orient. Le sultan turc continuerait à exercer la souverainteté formelle, mais, par ailleurs, les territoires coloniaux seraient placés sous l'autorité d'une commission internationale. En outre, ils seraient déclarés neutres conformément à des règles analogues à celles que la Convention de Genève avait fixées pour les services sanitaires. Une telle neutrahsation contribuerait, dans une large mesure, à assurer la paix, notamment en ce qui concerne la Palestine. Dunant estimait que l'activité de la commission du Danube prouvait qu'une commission internationale de cette nature était capable d'exercer une autorité.
Après qu'il eut été tiré de l'oubli au cours des années 1890, Dunant participa à la campagne en faveur de la paix, en publiant notamment des articles dans la revue de Bertha von Suttner ,, Die Waffen nieder ". Durant ces années, on remarque aussi aisément le sens développé qu'avait Dunant de la valeiir d'une propagande efficace. A cet égard une lettre qu'il adressa à la princesse Wisznievska, à l'occasion de la création de sa ligue „ L'Alliance des Femmes", est très caractéristique. Dans cette lettre, Dunant critique un membre de l'organisation parce que, dans une lettre publiée dans un journal, cette personne avait mentionné le nombre peu élevé des adhérents de la société. „ Cela est toujours fâcheux, puisque les masses auxquelles vous faites appel aiment le nombre et la force ".^
Au cours des années, on a quelquefois essayé de réduire la part prise par Dunant à la création de la Croix-Rouge pour en faire revenir
• Cette lettre, qui est datée du 14 mars 1898, se trouve dans les archives de l'Institut Nobel norvégien.
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l'honneur aux autres membres du comité de Genève, et surtout à Gustave Moynier. Ces tentatives sont pour le moins déplacées. Car il ne saurait y avoir de doute: la Croix-Rouge est bien le résultat de l'activité inspirée et inspiratrice de Dunant. Mais il n'y a toutefois pas lieu de créer autour de lui une légende de sainteté. Son destin fut certes tragique, mais fut vraisemblablement aussi bien déterminé par son propre manque d'harmonie intérieure que par la méchanceté et la mesquinerie manifestes de son entourage. Pour réaliser ses idées, sa vision, et pour établir l'organisation structurelle de la Croix-Rouge, il fallait d'autres personnalités à l'objectivité plus marquée. C'est ici que se place l'œuvre de Moynier. Il établit, dans leurs grandes lignes, les principes qui devaient régir l'activité des différentes organisations, et précisa leur caractère national aussi bien au point de vue structure qu'au point de vue fonctions. En même temps, ces organisations furent cependant imprégnées par un esprit de solidarité internationale qui a pu contribuer à la conception erronée de la Croix-Rouge comme organisation internationale unitaire: „ Elles (c.-à-d. les sociétés nationales) ont donc une sorte de vie collective, qu'on prendrait aisément pour celle d'une association internationale, si l'on ne savait qu'elle n'émane que d'une agglomération de sociétés indépendantes, mais rapprochées par une communauté de sentiments et d'aspirations, unies fraternellement, mais non liées entre elles par un engagement formel ".^^
La première conférence internationale de ces sociétés nationales se tint à Paris en 1867. La conférence a été caractérisée comme „ une conférence d'essai ", car sa principale résolution, exigeant que la Convention de Genève soit étendue à la guerre navale aussi, resta pendant bien des années un simple vœu. En outre, le nombre des délégués gouvernementaux était très restreint, et le cadre de la conférence n'avait rien de véritablement officiel. A cet égard, la conférence suivante à Berlin eut un tout autre caractère. D'abord le nombre des délégués gouvernementaux était passé de 9 à 17, ensuite la conférence bénéficia de l'appui actif des autorités prussiennes, ce que prouvèrent notamment les délibérations qui eurent lieu dans la maison de la Diète.
" Qu8TAVE Moynier, Notions essentielles stir la Croix-Rouge, Genève, 1896, p. 30.
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Après la conférence de Berlin, il y eut un long „ interrègne ", l'Autriche, qui s'était chargée de l'organisation de la conférence suivante, ayant dû y renoncer jusqu'à nouvel ordre à la suite de certains problèmes intérieurs. Les préparatifs furent alors confiés au comité suisse qui, depuis la fin de 1863, s'intitulait „ Le Comité international ". En 1884, une nouvelle conférence eut enfin lieu à Genève. Y participèrent 20 gouvernements et 20 sociétés nationales de la Croix-Rouge. Alors que les conférences antérieures étaient désignées comme „ Conférences des Sociétés de secours aux militaires blessés ", elles furent à partir de cette date appelées „ Conférences des Sociétés de la Croix-Rouge". A la conférence suivante, qui eut lieu à Karlsruhe en 1887, on adopta une résolution qui consolidait l'autorité du comité international en lui donnant pleins pouvoirs pour contrôler que les nouvelles Sociétés nationales de la Croix-Rouge remplissaient les conditions nécessaires, sans que le principe de „ l'autonomie nationale " en fût le moins du monde atteint.
Aux conférences de Genève et de Karlsruhe, on procéda aussi à quelques modifications des règles de vote, car on trouvait fâcheux de recourir à des décisions majoritaires dans toutes les questions. On créa alors une „ Commission des délégués " avec des représentants des comités nationaux qui devaient chacun avoir une voix. Seule cette commission avait le droit de trancher toutes les questions de principe, tandis que ce qu'on appelait „ simples opinions " pouvait faire l'objet de décisions prises à la simple majorité des membres de la conférence. Cette pratique fut plus tard officiellement établie à la conférence de Vienne en 1897.^^
S'il y a eu un certain désaccord sur l'importance de la Croix-Rouge pour la cause de la paix, on n'a jamais élevé de doutes sur l'influence inspiratrice qu'a eue cette institution sur le développement des organes internationaux de coopération. La Convention de Genève est le premier exemple que nous ayons d'Etats ayant conclu des accords de nature purement humanitaire. Elle servit de modèle à des conventions analogues, notamment en ce qui concerne la traite des Noirs. Elle invita également à la conclusion des accords de nature technique dont nous avons déjà parlé.
^^ Sur les différentes conférences, voir pour plus de détails, Gustave Moynier, Les conférences internationales de la Croix-Rouge, Genève, 190L