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CHAPITRE VI

L'IMPERIALISME

L 'année 1871 marque la fin de la période qui, au point de vue politique, est caractérisée par la formation des nouveaux Etats nationaux que sont l'Italie et l'Allemagne ainsi que par la consolidation des Etats- Unis après la guerre de Sécession. Au point de vue économique, elle est — en tout cas en ce qui concerne l'Europe — caractérisée par l'expansion du libre-échange qui dans le traité de commerce de 1860 entre la Grande-Bretagne et la France ou „ traité de Cobden " voit l'exemple classique à suivre.

Après 1871, le rapport des grandes puissances est marqué par la suprématie allemande en Europe, la vie économique par un déclin graduel du libre-échangisme au profit du protectionnisme, évolution que la crise de 1873 ne fera qu'accélérer. Les nouveaux courants se manifestent par la formation de cartels et de trusts et par l'application de droits protecteurs. Le tarif douanier allemand de 1879 favorisant particulièrement les intérêts de l'agriculture symbolise d'une façon caractéristique l'évolution qui a eu lieu. Peu à peu, pratiquement tous les Etats du continent européen utilisèrent des taxes douanières protectionnistes et, dans la plupart des cas, ceUes-ci s'appliquaient aussi bien à l'agriculture qu'à l'industrie.

La nouvelle politique douanière fut souvent cause de tensions dans les rapports entre Etats, et surtout entre la France et l'Italie. De 1887

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à 1890, il y eut une véritable guerre douanière entre les deux pays, et ce ne fut qu'en 1899 que leurs relations redevinrent normales grâce à la signature d'un traité de commerce. La politique douanière troubla également les rapports entre la France et la Suisse. Quant à la Russie, elle ne voyait pas du tout d'un bon œil le protectionnisme agraire de l'Allemagne; de son côté, elle irritait d'ailleurs les industriels allemands en appliquant des droits de protection sur les produits industriels. Parmi les pays nordiques, le Danemark, à l'instar de la Grande-Bretagne, resta fidèle au libre-échange, tandis que la Suède et la Norvège furent entraînées par le courant protectionniste. Cette nouvelle direction fut marquée par l'abrogation en 1895 de la loi bilatérale de 1874 par laquelle les deux pays s'étaient réciproquement accordé des conditions particulièrement avantageuses.

Les effets des différends commerciaux furent souvent très nuisibles parce qu'ils venaient renforcer des divergences d'ordre politique. Ce fut surtout le cas pour les relations entre la France et l'Italie qui devinrent très tendues après l'occupation de la Tunisie par les Français et l'adhésion consécutive de l'Italie à l'alliance germano-autrichienne. Pour ce qui est des rapports entre l'Allemagne et la Russie, le protectionnisme venait jeter de grandes ombres sur la politique traditionnellement russophile de Bismarck, et, dans les pays nordiques, l'abrogation de la loi de 1874 eut lieu en même temps que s'aggravait le conflit unionnel entre la Suède et la Norvège.

Parmi les grandes puissances, l'Angleterre fut la seule à rester fidèle aux principes fondamentaux du libre-échange. En revanche, le mouvement protectionniste sur le continent favorisait les tendances impérialistes de la politique britannique. Des courants analogues s'étaient indubitablement aussi manifestés à l'époque classique du libre-échange, ce qui s'exprima nettement et cyniquement dans la manière dont on força littéralement la Chine à adopter le libre-échange. Avant l'essor du protectionnisme sur le continent, le gouvernement de Disraeli (1874 — 1880) avait d'ailleurs aussi mené une politique impérialiste très marquée, puisque caractérisée par l'achat des actions de Suez, la proclamation de l'empire des Indes, l'acquisition de l'île de Chypre et le rôle dominant joué par les Britanniques au Congrès de Berlin en 1878. On se rendit compte combien les objectifs impérialistes étaient déjà bien ancrés dans

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la politique britannique, lorsque le gouvernement de Gladstone se vit obligé de procéder à une intervention militaire auprès de l'Egypte pour sauvegarder les intérêts britanniques, action qui fut suivie d'une expansion coloniale britannique en Afrique.

Ce ne fut cependant qu'au cours des années 1880 que l'impérialisme se vit doter d'une idéologie clairement définie. Les Britanniques y apportèrent les plus importantes contributions, mais dans d'autres pays également apparurent des avocats de cette tendance tout bourrés d'arguments plus ou moins valables. Les différents Etats se servaient de raisonnements presque analogues lorsqu'ils se lançaient dans l'expansion coloniale. De cette manière, l'idéologie impérialiste eut un champ de résonance international tout comme les principes libre-échangistes et l'idée de nationalité. Les arguments essentiels consistaient le plus souvent à avancer que les Etats industriels avaient toujours besoin de nouveaux débouchés pour pouvoir écouler leur surproduction, et maintenant que les Etats européens, dans l'ensemble, étaient passés au protectionnisme, il fallait de préférence chercher ces nouveaux marchés dans les colonies. Aussi s'agissait-il d'étendre son empire colonial, et les Etats qui n'avaient pas de colonies furent fermement décidés à s'en procurer. Les colonies étaient appelées à jouer un rôle essentiel non seulement comme débouchés pour les produits manufacturés, mais aussi comme fournisseurs de matières premières comme le coton par exemple, ou le caoutchouc, ou les phosphates ou le pétrole. Pour assurer les relations avec les territoires d'outre-mer, il fallait une puissante flotte de guerre, et pour que celle-ci pût, à tout moment, fonctioimer d'une manière efficace, il fallait des ports ravitailleurs en charbon répartis en différents points du globe. Des considérations stratégiques de cette nature ont d'ailleurs toujours joué un rôle de premier plan dans la politique coloniale, mais elles furent maintenant accentuées davantage dans un cadre plus vaste, comme éléments d'un „ programme culturel ". Plus qu'auparavant, on se proposait apparemment d'éduquer „les races inférieures", ou, pour reprendre la formule française, de „ mener à bien une mission civihsatrice ", ou bien encore, selon l'appel de Kipling, de „ take up the white man's burden ".

Pour obtenir l'adhésion des masses à leur programme, les champions de l'impériaUsme cherchaient à exploiter les possibilités de propagande efficace qu'offrait la démocratisation croissante de la vie pubhque. Leur

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programme conquérait d'ailleurs facilement les masses, car il en appelait à l'orgueil national, à l'esprit de hardiesse et de témérité et provoquait une sorte d'extase grâce aux immenses nouvelles perspectives que la politique coloniale permettait d'entrevoir et qui étaient bien faites pour mettre un peu d'animation et de couleurs dans la grise monotonie de la vie quotidienne. Les impérialistes faisaient d'ailleurs aussi miroiter des avantages plus concrets sous forme d'un niveau de vie plus élevé garanti par un gouvernement stable et une puissance militaire efficace. Mais les impérialistes se heurtaient cependant à une vive opposition venant de plusieurs côtés. En Angleterre, cette opposition était caractérisée par des idées libérales, tandis que sur le continent d'autres éléments entraient souvent dans sa composition.

C'était notamment le cas de l'Allemagne où Bismarck, se fondant sur des considérations d'ordre politique et stratégique, s'opposa longtemps à une politique coloniale active, et aussi celui de la France où l'opposition à la politique coloniale de Jules Ferry était dictée par la crainte que cette dispersion des forces de la nation ne diminue les chances de reconquérir l 'Alsace-Lorraine. Dans aucun des cas cependant, l'opposition n'arriva à arrêter les progrès de l'impérialisme qui s'affirmait avec une force croissante au sein des grandes puissances. Il se manifesta sous forme d'annexions de contrées lointaines comme pour l'Angleterre, la France et l'Allemagne, ou sous forme d'expansion à partir de son propre territoire national, comme c'était le cas pour la Russie (vieille tradition tzariste) ou comme tentative de dominer les Etats voisins, comme le reflétait la politique de l'Autriche dans les Balkans.

En Allemagne, l'impérialisme eut son véritable essor sous Guillaume II et apparut sous les traits caractéristiques du pangermanisme, — mouvement qui remontait aux guerres de libération contre Napoléon, — qui s'était consolidé pendant la lutte menée pour la formation de l'unité allemande et acquit encore plus de force grâce aux théories racistes de Gobineau et de Chamberlain et à la philosophie de force de von Treitschke.

En 1891 fut fondé le „ Alldeutscher Verband ", association qui se proposait de sauvegarder le génie allemand, le „ Volkstum " en deçà et au-delà des frontières, de travailler à consolider un „ Etat national " allemand où la population germanophone des Etats voisins — Autriche, Suisse et Pays-Bas — aurait sa place et, en dernier lieu, à contribuer à

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favoriser la domination allemande dans d'autres parties du monde. Dans la circulaire diffusée à l'occasion de la fondation de cette association, ce dernier point était commenté de la façon suivante: „ tJher See muss in Zukunft der Blick des deutschen Biirgers — wie der der Hansa — gerichtet sein, als „Weltburger" soll der Deutsche sich fûhlen, nicht im Sinne desjenigen, der sich iiberall in ailes schickt, sondern im Sinne der Briten, der sich in jedem Kontinent zu Hause fuhlt".^ „ Die AUdeutschen " se fondaient sur la thèse de la disparité fondamentale des races. Contrairement aux „ pantheutons ", ils ne voulaient pas inclure dans une „ Grande Germanie " des pays comme le Danemark ou la Suède. Les Allemands appartenaient d'une façon indubitable à une race supérieure. Dans leur propagande, „die Alldeutschen " utilisaient, dans une grande mesure, des arguments antisémitiques, mais en appelaient par ailleurs le plus à la crainte d'une hégémonie slave en Europe.

Pour consolider la situation de l'Allemagne, ils élaboraient des projets relatifs à un territoire douanier d'un seul tenant, une „ Mitteleuropa " où l'Allemagne et l 'Autriche-Hongrie joueraient un rôle prépondérant .^ Ce grand „ marché commun " servirait à contrebalancer l'empire britannique, le grand empire russe et la „ Pan-Amérique ". „ Die Alldeutschen " s'inquiétaient de l'émigration croissante vers ces derniers territoires. Les émigrants allemands risquaient manifestement de perdre leur génie allemand, leur „ Volkstum ". Aussi s'agissait-il de maintenir les contacts grâce à la propagande et à un travail d'organisation. Mais

* AxFRED Kkuch, Geschichte des Alldeutschen Verbandes, 1890 — 1939. Wiesbaden 1954, p. 8.

* L'idée de la ,, Mitteleiiropa " se hevirtait d'ailleurs dans une certaine mesure à celle du ,, pangermanisme ". Friedrich Naumann, qui lança l'idée au cours de la première guerre mondiale, déclare à ce sujet: ,, Und ûber das ailes, ûber deutsche, franzôsische, dânische, polnische Reichsdeutsche, ûber magyarische, deutsche, rvunânische, slovakische, kroatische, serbische Ungaren, ûber deutsche, tschekische, slowakische, polnische, sûdslawische Ôsterreicher denken wir uns nochmals den Oberbegriff Mitteleuropa. Mitteleuropa wird im Kern deutsch sein, wird von selbst die deutsche Welt- und Vermittlungssprache gebrauchen, muss aber vom ersten Tage an Nachgiebigkeit und Biegsamkeit gegenûber allen mitbeteiligten Nachsprachen zeigen, weil nur so die grosse Harmonie emporwachsen kann, die fur einen allzeitig umkàmpften und umdrângten Gross-staat nôtig ist." Mitteleuropa, Berlin 1915, pp. 100 — 101.

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le plus pressé, c'était d'imprimer un autre cours au flot d'émigrants et de veiller à ce que la plupart d'entre eux fussent dirigés vers les colonies allemandes.

En dehors de l'Europe, l'impérialisme se manifesta peu à peu d'une façon très nette aux Etats-Unis. En apparence, c'était là rompre d'une façon manifeste avec „ la tradition américaine " qui enseignait que l'Etat avait des fonctions nettement délimitées dans la vie de la nation, que les Etats-Unis étaient, pour ainsi dire par nature, tenus à ne pas se mêler des affaires d'autres pays, sauf dans les cas où il s'agissait de défendre les intérêts vitaux de l'hémisphère occidental. A ce propos, on a cependant fait valoir que l 'expansion nord-américaine du siècle dernier portait elle-même en son sein plusieurs des éléments fondamentaux de l'impérialisme, ce qui s'était manifesté sous forme de pressions économiques et politiques et, si nécessaire, par le recours aux moyens militaires — comme dans les guerres contre les Indiens ou contre le Mexique. Bien des étapes décisives de cette expansion furent ainsi parcourues grâce aux efforts d'un pouvoir central puissant. Que ces efforts politiques et militaires se manifestaient si peu, était dû à ce que les adversaires étaient faibles et pouvaient être vaincus sans trop de forces militaires.^

Après la guerre de Sécession et la fin de „ l'expansion naturelle " marquée par l'achat de l'Alaska en 1867, les bases étaient jetées qui devaient permettre aux Etats-Unis d'étendre éventuellement leur influence à d'autres pays. Cette tendance se manifesta dans les efforts entrepris pour faire de la doctrine de Monroe, à l'origine pur programme politique de défense, le fondement naturel d'une „ aide collective américaine " sous la conduite des Etats-Unis. Celui qui, le premier, se fit l'avocat de cette tendance, ce fut James Blaine, ministre des Affaires Etrangères de 1880 à 1881 et de 1889 à 1892. Cette tendance fut soulignée encore davantage par la politique de Théodore Roosevelt. Il concevait la doctrine de Monroe comme un article de foi, et, comme c'est souvent le cas en matière de foi, il lui donna sa propre interprétation. A son avis, la doctrine de Monroe ne chargeait pas seulement les Etats-Unis de défendre l'intégrité de l'hémisphère occidental, mais aussi de veiller à ce que les conditions politiques et sociales dans les différents Etats

3 Erich Mabcks, Die imperialistische Idée der Gegenwart, Dresden 1903, p. 23.

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américains fussent de nature à ne pas pouvoir provoquer d'intervention militaire de la part d'Etats étrangers. Voici que se dessinait l'idée que les Etats-Unis devraient jouer le rôle d'une sorte de force de police internationale. La pensée d'acquérir des colonies n'était pas non plus étrangère à Théodore Roosevelt. Il se déclara d'accord avec ceux qui estimaient qu'on devait soumettre les peuples barbares pour les amener à la civilisation — dans ce travail le missionnaire, le commerçant et l'officier avaient tous un rôle évident à jouer.* Le développement de relations pacifiques n'avait lieu qu'au sein des peuples civilisés. Dans cet ordre d'idées, il se déclarait en profond désaccord avec les pacifistes, car ceux-ci ne comprenaient pas qu'ils demandaient des choses réciproquement inconciliables lorsqu'ils exigeaient la paix à tout prix et en même temps le droit et la justice.^

Sa conception foncièrement impérialiste avait amené Théodore Roosevelt à faire tout ce qu'il pouvait pour accroître la puissance navale des Etats-Unis alors qu'il était ministre de la marine (1897 à 1898). Ce qui le rendait sans cesse soucieux, c'était que, depuis la guerre de Sécession, le „ f ighting spirit " des Américains ne s 'était manifesté que dans le domaine économique. La formation de monopoles à capital privé qui était en grande partie due à cette rivalisation, avait accentué les oppositions de classes et affaibli la puissance de la nation. La politique étrangère était en conséquence devenue hésitante et, soulignait Roosevelt, on assistait à ce phénomène étrange et dangereux de capitalistes et de pacifistes qui, mus par des motifs fort différents, s'opposaient à la constitution d'une force défensive efficace. Aussi là guerre contre l'Espagne en 1898 (à laquelle Roosevelt participa en qualité de colonel dans un corps de cavalerie composé de volontaires „ The Rough Riders ") dévoila-t-elle des faiblesses et des défauts essentiels. Dans son autobiographie, Roosevelt souligne combien les Américains ont dû payer cher ce manque de préparation, car ils n'apprennent que par les catastrophes et non par l'expérience. Comme président à partir de 1901, Roosevelt réalisa ses buts impérialistes en réglant la question des rapports avec Cuba et les Philippines et en organisant plus tard en Colombie la révo-

« The strenuous Life, New York 1902, pp. 293—294. • An Autobiography, London 1913, p. 578.

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lution qui aboutit à la proclamation de la république du Panama ; celle- ci céda la zone du canal aux Etats-Unis. L'occupation des îles achevèrent de faire des Etats-Unis une puissance du Pacifique. Grâce à sa médiation entre la Russie et le Japon, Roosevelt parvint à obtenir un équilibre des puissances satisfaisant en Extrême-Orient et une garantie contre un morcellement de la Chine.

Les répercussions de la guerre en Extrême-Orient sur la politique des grandes puissances européennes, et notamment le rôle joué par cette guerre en tant que toile de fond de la démonstration allemande à Tanger, retinrent également l'attention de Roosevelt, ce qui montre bien de quel œil perspicace il entrevoyait le caractère „ global " de l'équUibre des puissances. En 1911, il s'exprimait ainsi à ce sujet : „ As long as England succeeds in keeping up the balance of power in Europe, not only on principle, but in reality, well and good; should she, however, for some reason or other fail in doing so, the U.S. would be obliged to step in, at least temporarily, in order to re-establish the balance of power in Europe, never mind against which country or groups of countries our efforts hâve to be directed. In fact, we ourselves are becoming, owing to our strength and geopolitical situation, more and more the balance of power of the whole globe ".^

Il va de soi que la théorie impérialiste joua un rôle très limité dans le développement des idées internationalistes. Le processus d'internationalisation, prévu par les champions de l'impérialisme, consistait plutôt en un accroissement continu et en une consolidation des grandes puissances et représentait donc juste le contraire de l'évolution vers une décentralisation où les petits Etats devaient être des éléments de stimulation et dont le but serait une fédération mondiale démocratique, évolution qu'avaient prévu Rousseau et plusieurs prophètes sociaux et nationaux du 19e siècle. Et, contrairement aux partisans du libreéchangisme, les impérialistes soulignaient que la réalisation de leurs idées ne permettrait pas un désarmement général, mais qu'elle aboutirait au contraire nécessairement à un accroissement des armements. Ils trouvèrent le fondement théorique de leur point de vue à ce sujet dans la

* Tyxer Dennett, Roosevelt and the Russo-Japanese War, Baltimore 1924, p. 1.

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thèse du droit naturel du plus fort, thèse inspirant des courants d'idées que nous étudierons de plus près dans le chapitre suivant. Cela ne revient pas à dire que la doctrine impérialiste prît un caractère aggressif en toutes circonstances. L'impérialisme britaimique soulignait par exemple que l'idée d'une „ plus grande Bretagne" signifiait que devait se poursuivre le développement organique de l'esprit de collaboration, du respect volontaire de certaines normes communes qui avaient créé la vie politique et sociale si particulière aux Britanniques. Ces idées relatives à une confédération de la Grande-Bretagne et de ses colonies, lancées au cours des années 1880 par Sir Charles Dilke, James A. Froude et John R. Seeley, devaient plus tard être prônées avec force par une personnalité marquante, Joseph Chamberlain.' L'idée d'une si vaste communauté entre les peuples anglo-saxons (certains y incluaient aussi les Etats-Unis) était cependant strictement limitée aux Blancs. Une future confédération serait fondée sur la communauté de race, de langue, de religion et d'intérêts. Dans la pratique, le dernier facteur se révéla très faible ; ce fut le manque de communauté dans ce domaine qui rendit manifeste l'insuffisance des autres formes de communauté et donna un caractère utopique à l'idée de confédération. Ce ne fut qu'après la consécration de principe de l'indépendance politique des „ dominions " qu'il fut possible d'aboutir à une certaine coordination des intérêts économiques et à une forme toute spécifique de solidarité „ supranationale ".

L'impérialisme, la course aux armements, les situations critiques provoquées dans les zones de conflits d'intérêts entre les grandes puissances (Maroc, Balkan) mettaient le mouvement pacifiste en face de plusieurs nouvelles et lourdes tâches. Malgré le climat rude qui caractérisait l'atmosphère internationale, les pacifistes pouvaient en tout cas constater avec satisfaction que les antagonismes et les différends n'aboutissaient pas à la guerre entre les grandes puissances européennes et qu'il n'y avait pas d'autres guerres non plus en Europe. Mais la dangereuse tension qui régnait toujours engageait à faire de nouveaux efforts pour éviter la catastrophe et, si possible, limiter les conflits armés au cas où ils éclateraient. Le mouvement pacifiste s'orienta donc de plus

* Jacques Gazeaxj, L'impérialisme anglais, Paris 1903, p. 169.

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en plus vers la solution de problèmes concrets; c'était là un objectif qu'illustrait le travail accompli en faveur de la question d'arbitrage. La démocratisation de la vie publique que l'impérialisme essayait d'exploiter pour atteindre ses buts agressifs, les dirigeants du mouvement pacifiste, eux, essayaient de la cultiver comme un appui essentiel dans des questions de cette nature.

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