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LE PROBLÈME DE LA PAIX DANS LES SCIENCES ET LA LITTÉRATURE

Dans la discussion générale autour du problème de la paix, le darwinisme joua un rôle essentiel.

Dans sa jeunesse, Chaules Darwin (1809 — 1882) avait été fortement inspiré par le livre de Malthus sur le problème de la population. La thèse selon laquelle l'humanité est exposée à des malheurs comme la famine, la maladie et la guerre avec une régularité qui s'apparente à celle d'une loi de la nature, l'impressionna d'une façon profonde et durable. Dans son hvre „The Voyage of the Beagle " (1839), il constata que l'avance des Européens entraîne la mort des aborigènes, phénomène certes apte à éveiller l'horreur et la pitié mais manifestation évidente d'une loi de la nature. „ Wherever the European has trod, death seems to pursue the aboriginal, We may look to the wide extent of the Americas, Polynesia, the Cape of Good Hope, and we find the same resuit. Nor is it the white man alone that thus acts as the destroyer; the Polynesian of Malay extraction has in parts of the East Indian archipelago, thus driven before him the dark-coloured native. The varieties of man seem to act on each other in the same way as différent species of animais — the stronger al way s extirpating the weaker ".^

^ Charles Darwin, Journal of Researches. . . Every Man's Library, London 1906, pp. 416—417.

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Cependant il fait déjà ici quelques réserves pour qu'on ne prenne pas ces expressions trop au pied de la lettre. Il souligne qu'il les emploie dans un sens général, comme métaphores, pour mettre en relief la façon dont les êtres vivants dépendent des conditions de vie. Ce n'est pas seulement, et ce n'est peut-être pas avant tout, à la lutte physique qu'il songe.2 Dans son ouvrage ultérieur „ The Descent of Man " (1871), Darwin insiste d'ailleurs davantage sur ce que représente la collaboration, aussi bien dans la vie animale que dans la société humaine. Bien que plusieurs observations basées sur des faits réels puissent, dans le système de Darwin, engendrer une conception pessimiste de l'évolution de la vie animale et humaine, Darwin est lui-même optimiste. „ La sélection naturelle " entraînerait la survie des éléments les plus valables et, de plus, il en arriva à conclure qu'il y avait aussi évolution dans le domaine des facultés intellectuelles et morales. Il y voyait les manifestations naturelles de ce qu'il appelait „ les instincts sociaux " et qui se révèlent dans des qualités telles que l'amour et la sympathie. Estimant justement que c'était là l'expression organique d'une loi de la nature, Darwin ne pouvait accepter la dure doctrine de Malthus selon laquelle toute aide apportée aux faibles était condamnable, parce que contraire à l'ordre même de la nature. Il y avait donc bien des choses dans les idées mêmes de Darwin — surtout ultérieurement — qui pouvaient servir d'arguments en faveur d'une œuvre de réformes sociales et d'un mouvement pacifiste. Et, pourtant, ce furent les militaristes qui firent l'usage le plus efficace des théories de Darwin, et cela grâce au mouvement appelé le darwinisme social. Les causes en sont évidentes. La thèse de la „ struggle for life " et de la „ survival of the fittest " était tout à fait conforme aux doctrines des libéralistes qui prônaient la concurrence effrénée — avec le moins possible d'intervention de l'Etat dans la vie économique. Et, en ce qui concerne les relations internationales, elle s'accordait bien avec la philosophie de la force telle qu'elle se manitestait dans la conception de l'Etat exprimée par Heinrich von Treitschke, dans la politique pratique menée par Bismarck et dans la conception stratégique que von Moltke se faisait de l'homme. La même philosophie s'affirmait aussi dans d'autres pays, notamment lorsqu'il s'agissait

» Origin of Species, London 1860, pp. 62 — 63.

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d'argumenter en faveur d'une politique coloniale agressive. Un trait caractéristique du darwinisme social, c'est la manière dont il applique directement les termes scientifiques à la vie sociale et aux relations internationales. Le résultat de „ la sélection naturelle " en ce qui concerne la vie sociale, ce sera alors l'hégémonie d'une classe dirigeante aristocratique ; dans le domaine des relations internationales, ce sera une influence sans cesse croissante des grandes puissances impérialistes (les champions du darwinisme social parlaient d'ailleurs volontiers à ce sujet de la grande puissance impérialiste, à savoir celle à laquelle ils appartenaient eux-mêmes). L'Etat se fonde toujours sur le groupe — ou „ race " — qui est physiologiquement le plus fort. Il y a tension constante entre des races physiologiquement différentes et, de ce fait, hostiles l'une envers l'autre. La „ race " victorieuse — en tant que résultat de la sélection naturelle — représentera toujours un bien éthique, tandis que le „mal " se rattache à ceux qui sont vaincus dans la lutte pour la vie. Un des représentants les plus marquants de cette école, le sociologue austro -polonais Ludwig Gumplowicz (1838 — 1909), caractérise l'état des choses de la façon suivante dans un écrit de 1875 : „ Wir bemerkten es fast in allen Staaten, dass die Erobererrasse, die sich als herrschende Adelsklasse in den eroberten Gebieten niederlâsst, die geistig entwickeltere, intelligentere, mit einem Worte die moralisch tiberlegene ist. Als solche bleibt sie auch uberall Siegerin und Herrscherin; sie besitzt die Macht und schafft sich das Becht, und zwar schafft sie sich das Recht nôtigenfalls auch mit Gewalt, behauptet aber ihr Recht und ihre Vorrechte jedenfalls kraft ihrer moralischen Ueberlegenheit ".^

En utilisant les théories de Darwin, les champions du darwinisme social négligeaient un point tout à fait essentiel, à savoir la doctrine de l'évolution. Ils affirmaient que l'homme reste toujours le même; l'antagonisme entre différents groupes ou „ races" est à tout moment le résultat des mêmes lois invariables. Aussi la lutte était-elle toujours menée d'une façon aussi impitoyable et par tous les moyens imaginables — qu'il s'agît de hordes sauvages ou d'Etats civilisés. La conviction qu'il existait une évolution dans le domaine moral était dénuée de tout fondement. La seule forme de „ progrès " imaginable, c'était que la „ race "

• Rasse und Staat. Réimprimé dans Der Rassenkampf, Innsbruck 1909, p. 375.

elle-même pouvait être améliorée en favorisant le plus possible le développement de l'homme fort — aux dépens du faible. Dans cet ordre d'idées, il allait de soi que toute forme d'activité philanthropique ou d'efforts pacifistes devait être re jetée et condamnée.

Le philosophe le plus marquant de la doctrine évolutionniste, Herbert Spencer (1820 — ^1903), s'inspirait dans une grande mesure de penseurs dont l'œuvre avait été réalisée avant „ Origin of Species ", notamment de Comte et de son positivisme. Il se fondait, bien plus que Darwin, sur la vieille idée du progrès et de la perfectibilité de la nature humaine. Un élément essentiel de son éthique était l'idée d'une intuition de la conscience qui était, à son tour, le fruit de l'expérience accumulée de l'humanité: la morale se développe suivant les lois qui déterminent l'individualisation et l'adaptation de chaque individu à son milieu. La loi qui régit les phénomènes est la même que celle qui décide du comportement. Aussi bien dans le développement des idées morales que dans les conditions sociales existantes, on peut déceler une nette tendance au progrès, et il n'est guère douteux que les préceptes de la morale seront réalisés à tel point que la morale, dans l'acception littérale du terme, deviendra superflue. Pour ce qui est des conditions sociales, leur évolution va du type „ militaire " au tjrpe „ industriel ". (Cette pensée. Spencer l'a naturellement trouvée chez Saint-Simon et Comte). Tant que dominera le type de société „ militaire ", la guerre sera la méthode naturelle d'adaptation au milieu. Les avantages entraînés par la guerre à ce stade sont manifestes. Elle a éliminé les races les moins aptes à survivre, faibles, ignorantes et n'ayant aucun esprit de collaboration et, d'autre part, sauvegardé les groupes de peuples dynamiques et vitaux. Par ailleurs, la guerre a joué un grand rôle dans le développement de la technique. Sans l'impulsion stimulante apportée par la production d'armes, la fabrication d'outils n'aurait progressé qu'avec une extrême lenteur. De plus, la guerre a amené la formation de grandes sociétés avec l'apport positif que cela représente pour l'industrie. Au fur et à mesure que les guerres se firent moins fréquentes, ces sociétés eurent tant de temps pour se consolider que les conséquences d'une guerre ne furent pas directement catastrophiques pour elles *

* Voir Ragnvald Moe, Le prix Nobel de la Paix I, Oslo 1932, pp. 226—227.

Peu à peu, les effets néfastes de la guerre devinrent cependant directement manifestes. Alors que dans les sociétés primitives toute la population mâle prend part à la guerre et qu'il s'opère de ce fait une sélection naturelle (les plus forts survivent), c'est seulement une partie de cette population, à savoir les jeunes et les plus forts, qui, dans les sociétés plus avancées, est chargée de faire la guerre. Or, toute décimation de ceux-ci représente une diminution des possibilités de développement ultérieur du peuple en question. En outre sont mobilisées au profit de la guerre des forces et des aptitudes qui, autrement, auraient pu servir dans l'industrie. Nous sommes témoins d'un processus analogue dans le domaine moral. A un stade primitif, la guerre a en effet ici aussi un résultat positif, à savoir celui de forcer à la collaboration, alors que, dans des sociétés plus évoluées, elle permettra à des tendances d'agression de se donner libre cours, tendances pouvant contribuer à détruire le système industriel lui-même. L'impulsion dont a besoin ce système, il la recevra au contraire par l'intermédiaire de la concurrence financière qui veille d'une façon efficace à ce que prévaille le principe de „ the survival of the fittest ". La guerre avait aussi comme lourde conséquence d'augmenter la puissance de l'Etat, de faire revivre des lois et des règlements que le développement moral et social avait rendus superflus. A ce propos, Spencer constatait que dans la société où il vivait, il n'y avait pas encore eu d'équilibre idéal, ni quant aux concepts moraux, ni quant aux institutions sociales. L'époque était — dans les deux domaines — caractérisée par l'esprit de compromis — on soutenait encore les principes de paix et de guerre dans une confusion et un mélange troublants. Parmi les phénomènes de l'époque qui intéressaient Spencer, il convient de citer le bonapartisme (le Second Empire), l'impérialisme britannique et le socialisme allemand, — dans ce dernier mouvement, il voyait une tentative ayant pour but de faire passer les individus sous le joug de l'Etat. Cette „ phase de compromis ", Spencer la considérait cependant comme un état passager, car la tendance fondamentale visait malgré tout à la formation d'unités toujours plus grandes. Au cours des âges, les tribus avaient formé des peuplades et les peuplades des nations. Il était à peu près certain que, dans une phase ultérieure, l'évolution aboutirait à des confédérations d'Etats. Malgré tout son impérialisme, l'Angleterre était, en tant que société industrielle, beaucoup moins militariste que les Etats

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du continent; au fur et à mesure que s'y développerait l'industrie, il s'y accomplirait un nivellement des normes, ce qui favoriserait les facteurs générateurs d'une paix durable.

Au premier rang de ceux qui, à partir de leurs convictions pacifistes, attaquèrent le „ darwinisme social ", se trouvait le sociologue russe Jacques Novicow (1849 — 1912). Il combattit l'idée même selon laquelle la guerre avait été un facteur essentiel de progrès. Ce n'était même pas le cas sur le plan purement biologique : — „ même sur le terrain biologique, le progrès n'est nullement en fonction de l'intensité de la lutte, puisque cette lutte peut aussi bien amener le triomphe des plus mauvais que le triomphe des meilleurs ".^

Dans ses considérations sur l'évolution de la société humaine, Spencer commettait, selon Novicow, deux graves erreurs. Premièrement, il comparait les luttes d'individus d'espèces différentes avec les luttes d'individus de même espèce. Ensuite il comparait les luttes entre individus aux luttes entre collectivités.^ On ne pouvait, en outre, identifier les rapports qui s'établissent entre unités naturellement antagonistes (différentes espèces animales) avec les rapports qui s'établissent entre unités naturellement associables (sociétés humaines). Au sein de la société humaine, les normes d'actions sont déterminées par un but prévu, — fait qui se manifeste notamment dans le domaine politique, qu'il s'agisse de politique intérieure ou internationale. Il en résulte que les institutions qui ont été établies peu à peu, ne sont pas le fruit de luttes (homicide) mais „ de mouvements cérébraux, de représentations mentales ". La tendance à former des sociétés qui caractérise les rapports entre les hommes, a augmenté la force vitale elle-même — non pas dans une progression arithmétique, mais dans une progression géométrique, de sorte que, par exemple, „ dix hommes, associés et organisés, ne produisent pas dix fois plus de besogne que dix hommes séparés, ils en produisent cent fois plus et même davantage ".

Par rapport à cet instinct d'association créateur, la guerre représente une dissociation qui, pareille à une maladie corporelle, trouble l'équilibre du corps social. Si certains prétendent que la guerre est un instrument

* La critique du darwinisme social, Paris 1910, p. 25. « Ibid., p. 43.

' Ibid., p. 89.

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de sélection naturelle, ils ont certes raison, mais d'une manière négative, car ce sont les hommes sains et forts qui ont le plus de chances d'être tués. Novicow ne nie pas que la lutte soit une réalité dans la société humaine aussi, mais il fait observer qu'elle se manifeste sous des formes toujours nouvelles qui ne sont pas nécessairement celles d'une lutte physique. „ La sociologie nous montre que la lutte est éternelle entre les êtres vivants, mais qu'elle se fait entre les unités toujours plus grandes et par le procédé le plus parfait. Imaginer que le jeu des forces biologiques s'arrêtera jamais est une pure folie. Non, le groupe de civilisation se formera, comme s'est formé le tissu, l'organe, le corps animal, la famille, la bande, la tribu, l'état, la nationalité ".^

Mais même si l'instinct d'association était le ressort même des sociétés humaines, Novicow se rendait compte que plusieurs facteurs pouvaient avoir un effet de perturbation et entraver le développement de cet instinct. Après 1871, la question d'Alsace-Lorraine avait par exemple empoisonné l'atmosphère internationale; et le fait même que la philosophie de la force avait gagné du terrain à la fois en Allemagne et en France, rendait encore plus difficile une solution raisonnable et rationnelle.

Il ne fallait pas non plus attacher trop d'espoirs à „ l'interdépendance " matérielle qui ne cessait de croître entre les nations. Avant la révolution industrielle, lorsque cette „ interdépendance " était indubitablement moins développée, il y avait cependant en Europe un sentiment beaucoup plus fort d'unité spirituelle qu'à la fin du 19^ siècle, où le terme d'„ ennemi héréditaire " était devenu une horrible réalité, surtout dans les rapports entre l'Allemagne et la France. Selon Novicow, une paix durable ne pourrait être obtenue qu'au moyen d'un changement de mentahté au sein des „ classes dirigeantes " des grandes puissances mondiales, changement qui les persuaderait que l'anarchie internationale existante était en fait contraire à leurs propres intérêts. Novicow lui-même ne nourrissait aucune illusion en ce qui concernait la rapidité de ce processus, ce qui ne l'empêchait toutefois pas de participer d'une façon très active au travail en faveur de la paix et d'élaborer aussi des projets détaillés pour une organisation internationale future.

La politique internationale, Paris 1886, p. 365.

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Chez le littérateur norvégien Christen Collin (1875 — 1926), on trouve aussi une critique à caractère sociologique du darwinisme social." Il estimait que ce qu'on peut appeler la science de la vie — fondée sur la théorie moderne de l'évolution — avait parcouru trois étapes distinctes. Il considérait la première étape comme étant celle de la période romantique de l'évolutionnisme. Elle se basait sur les résultats des recherches de Lamarck, de Buffon et d'Erasmus Darwin et était empreinte de la foi dans le progrès. Ce qui rendait cette époque „ romantique ", c'était que cette foi avait été acquise au prix de dures luttes pour surmonter de grandes difficultés soit de caractère spirituel comme chez les écrivains et les philosophes, soit de caractère historique comme le furent les événements violents que représentaient alors la Révolution française et les guerres napoléoniennes. A cette époque, la nature était conçue comme quelque chose de divin (la Nature) et, dans le domaine social, dominait l'idée de fraternité — d'abord comme force spirituelle, puis (grâce à Cobden et Bright) comme force économique.

L'étape suivante est caractérisée par l'œuvre de Charles Darwin. Son interprétation de l'évolutionnisme semblait donner un fondement scientifique à une conception militariste de la vie. Pour elle, la nature n'était pas une institution divine à laquelle les hommes revenaient pour pouvoir y satisfaire leur désir d'unité et d'harmonie, mais un champ de bataille où la lutte physique et la concurrence effrénée paraissaient être les conséquences nécessaires des lois impitoyables de la vie elle-même. Un grand nombre des plus éminents biologistes et sociologues soutinrent de leur autorité cette doctrine qui devint un instrument utile dans les mains de certains chefs militaires et politiques au caractère machiavélique.

Au cours de la troisième étape qui commence à la fin du 19^ siècle, la science de la vie entre encore une fois dans une nouvelle phase. Les naturalistes en viennent à douter de la vérité de l'assertion selon laquelle la lutte serait le facteur essentiel de la vie animale. En se fondant sur le résultat de nouvelles recherches, on commence à se douter que d'autres facteurs sont peut-être plus importants, comme, par

* Les principales publications de Collin ayant trait au problème de la paix sont: Léo Tolstoi og nutidens kulturkrise, Kristiania 1910, Brorskapets religion og den nye livsvitenskap, Kristiania 1912, et Den hvite mands sidste chanse, Kristiania 1922.

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exemple, le jeu et l'union dans le travail et la lutte. A ce point de vue, l'évolution de Darwin lui-même est d'ailleurs caractéristique.

Au point de vue idéologique, ces courants d'idées trouvèrent leur expression la plus marquante dans l'ouvrage de Peter Kropotkine „ Aide mutuelle ". L'idée conductrice en est que la „ sélection naturelle " favorise les groupes d'animaux et de gens qui réussissent le mieux à éviter la concurrence en accomplissant les tâches en commun, d'après le principe de la division du travaO. Si la politique de violence dominait toujours et si les armements toujours plus élevés ne rencontraient apparemment guère d'opposition dans la masse du peuple, c'était, selon Collin, que les objectifs existants étaient considérés comme les seuls conformes aux lois de la nature et, partant, les seuls nécessaires et justes. Peu à peu, „la nouvelle science de la vie" saperait les fondements de cette doctrine pour faire place à de nouvelles orientations politiques fondées sur la collaboration au lieu de la concurrence, — sur des accords pacifiques au lieu de guerres. Une évolution dans cette direction n'était pas seulement souhaitable, mais aussi nécessaire, si les „ Blancs " désiraient consolider et étendre leur hégémonie culturelle. La conquête de colonies implique en effet un double danger: d'abord parce qu'elle accentue les divergences entre les puissances coloniales, ensuite parce que — plus tard — elle est susceptible de provoquer une opposition violente de la part des peuples „ de couleur ". (Collin cite surtout la Chine à ce propos). Pour orienter l'évolution dans une voie plus propice, il faut extirper la racine même du mal, à savoir la concurrence économique effrénée. La thèse de Cobden et de Bright selon laquelle le libre-échange était un facteur générateur de paix s'était révélée être une illusion, car elle avait dévoilé que l'Angleterre exerçait en fait un monopole, ce qui suscita des contremesures protectionnistes dans d'autres pays et amena l'Angleterre à étendre ses débouchés par la conquête brutale de colonies. La concentration économique en cartels et trusts ne cessait de se développer et n'avait pas modéré la concurrence destructive, mais au contraire aggravé ses conséquences néfastes, car la rivalité entre les grands groupes de puissances eut des conséquences politiques encore plus considérables. Sécurité et prospérité durables ne pouvaient être assurées que par voie de collaboration. Collin — qui, lui-même, n'était pas socialiste — voyait dans la coopération et le mouvement ouvrier organisé des tendances promet-

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teuses dans ce domaine. La devise de la nouvelle époque serait réciprocité, — dans les rapports entre homme et femme, entre parents et enfants, entre ouvriers et patrons, entre Etats, et enfin, ce qui n'est pas le moins important, entre blancs et peuples de couleur.

Pour ce qui est de l'idée même de la sélection, „ the survival of the fittest ", Friedrich Nietzsche (1844 — 1900) adoptait le même point de vue que les champions du darwinisme. Mais, par ailleurs, il s'écartait foncièrement d'eux dans ses considérations. Il affirmait qu'ils commettaient une erreur fondamentale en mettant l'espèce en relief. L'élément essentiel de l'évolution, c'étaient les individus forts („ stàrker auszuwirkende Individuen ") pour lesquels les nombreux autres n'étaient qu'un moyen. La vie ne consiste pas en ce que les dispositions intérieures s'adaptent aux conditions extérieures, mais dans l'épanouissement de „ la volonté de puissance ", celle qui soumet toujours de plus en plus de „ l'extérieur " à son autorité et l'absorbe. Les darwinistes fondaient leur doctrine sur des bases erronées, car leurs théories ne faisaient en réalité que prolonger les normes morales traditionnelles selon lesquelles l'altruisme avait, par exemple, une très grande valeur, tandis que l'esprit de domination, la guerre, la hiérarchie étaient condamnables et que „ l'inutile " était ignoré.^"

La conception que Nietzsche se faisait de la guerre était en premier lieu déterminée par ses idées sur une régénération au moyen d'un „ renversement des valeurs ", par sa lutte fanatique contre „ l'esprit du siècle " qui, selon lui, empêchait le type humain supérieur — „ le surhomme " de s'épanouir et de réaliser les nouveaux idéaux destinés à remplacer le christianisme préconisant une vie étriquée et la morale conventionnelle. La guerre était parfois nécessaire comme une sorte d'injection ayant pour but de maintenir une culture en vie. Dans les sociétés où dépérissait l'instinct belliqueux, il était remplacé par d'autres manières de satisfaire le goût de l'aventure, de l'émotion, de l'excitation — chez les Romains, c'étaient les combats de gladiateurs et les persécutions de chrétiens, de nos jours, l'alpinisme, les voyages d'exploration etc. Mais ces succédanés ne pouvaient à la longue empêcher le penseur d'en arriver à la constatation fatale „ dass eine solche hooh

" Der Wille ziir Macht, aphorisrae 681.

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cultivierte und daher nothwendig matte Menschheit, wie die jetzige Europa's, nicht nur der Kriege, sondern der grossten und furchtbarsten Kriege — also zeitweiliger Rûckfàlle in die Barbarei — bedarf , um nicht an den Mittehi der Cultur ihre Cultur und ihr Daseinselber einzubussen ".^^

La façon dont Nietzsche envisageait la guerre en tant que phénomène n'était cependant pas uniquement positive. Il soulignait notamment quelle sélection „ négative " se produit lors de guerres menées à l'aide d'armées du peuple. Les plus braves, ceux qui obéissent à une ambition plus élevée, seront inéluctablement les plus exposés à l'anéantissement. De même que Proudhon, Nietzsche condamnait le gaspillage de vies humaines que représentait une guerre menée de telle façon. A l'instar du penseur français, Nietzsche faisait avant tout l'éloge de la guerre en tant qu'idée. Ainsi, dans un de ses aphorismes, il affirmait que si seulement la volonté d'une expansion vitale intense et pleine de risques existait, point n'était besoin de guerre.^^ Cette affirmation et d'autres analogues ont amené bien des commentateurs à soutenir qu'au fond Nietzsche n'employait le terme de „ guerre " qu'au sens figuré, de même que sa conception du „ surhomme " était de nature essentiellement éthique.^'

Après le nazisme et la seconde guerre mondiale, on a eu tendance à ne voir dans de tels jugements que la manifestation du désir généreux du libéralisme classique de chercher un renouveau, même dans les idées dirigées contre le libéralisme lui-même. On soutient que même s'il est manifeste que les dirigeants nazis à la fois simplifiaient et comprenaient de travers le message de Nietzsche, U n'en demeure pas moins que celui-ci annonçait la poussée victorieuse de courants destructifs et anti-culturels.i* Il est en tout cas certain que même si on ne peut considérer la doctrine de Nietzsche comme un appui apporté à la politique de force actuelle à son époque, il était par ailleurs très difficile de s'en servir comme argumentation en faveur d'une paix durable. Aucun Etat ne pouvait, selon Nietzsche, devenir un bien en soi, s'il ne permettait

" Menschliches, Allziiraenschliches, I, aphorisme 477. . ^* Der Wanderer und sein Schatten, aphorisme 187.

" Voir surtout l'intéressante analyse de Ragnvald Moe, op. cit., pp. 279 — 292. " Pour plus de précisions, voir Thomas Mann, Nietzsches Philosophie im Lichte vmserer Erfahrung, Frankfurt am Main 1948.

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l'expansion vitale souveraine des individus supérieurs. Cette conception fondamentale dicta également l'attitude de Nietzsche en face du problème de l'internationalisme.

Ses considérations initiales étaient identiques à celles de la plupart des internationalistes de tendance démocratique. Il s'élevait notamment avec force contre le nationalisme qui opposait des obstacles inutiles et vains au processus pour ainsi dire physiologique qui était en train d'aboutir à la création d'un type humain nomade et supra-national, processus qui rendrait les peuples indépendants du milieu local et jetterait les bases d'une Europe unie. Mais Nietzsche se distinguait nettement des autres internationalistes par sa conception de la structure sociale résultant de ce processus. Alors que ceux-ci avaient considéré la formation de l'unité européenne comme devant être en partie un résultat de la „ démocratisation " au sein des différents Etats et en partie un encouragement à cette même „ démocratisation ", Nietzsche utilisait le même terme dans une acception pour ainsi dire toute teclinique afin de désigner le processus en cours. Ce qui caractériserait „ l'homme européen" serait avant tout une faculté d'adaptation extraordinaire, et tout portait à croire que cette faculté mènerait les grandes masses à se soumettre aux grands esprits dominateurs : „ — wàhrend der Gesamt- Eindruck solcher zukûnftigen Europàer wahrscheinlich der von vielfachen geschwâtzigen wHlensarmen und àusserst anstellbaren Arbeitern sein wird, die des Herrn, des Befehlenden bedûrfen wie des tâglichen Brotes ; wàhrend also die Demokratisierung Europas auf die Erzeugung eines zur Sklaverei im feinsten Sinne vorbereiteten Typus hinauslâuft, wird, im Einzel - und Ausnahmefall, der starke Mensch stàrker und reicher gerathen miissen, als er vielleicht jemals bisher gerathen ist, — Dank der Vorurtheilslosigkeit seiner Schulung, Dank der ungeheuren Vielfàltigkeit von Ûbung, Kunst und Maske. Ich wollte sagen: die Demokratisierung Europas ist zugleich eine unfreiwillige Veranstaltung zur Zûchtung von Tyrannen, — das Wort in jedem Sinne verstanden, auch im geistigsten ".^^

Tout comme Nietzsche, Léon Tolstoï (1828 — 1910) s'attaqua aux fondements mêmes de la culture dans sa forme actuelle. Ils communiaient

^^ Jenseits von Gut und Bôse, aphorisme 242.

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dans une même ardeur à détruire les conceptions morales et religieuses habituelles. Tous deux souhaitaient „ faire table rase ". Mais l'aspect constructif de leurs œuvres témoignait en revanche de deux points de vue diamétralement opposés. Nietzsche se faisait le champion d'une morale dominatrice de caractère aristocratique et fondée sur la doctrine de la nécessité de la guerre et du triomphe du surhomme. Tolstoï proclamait l'idéal de fraternité chrétienne, la poussée victorieuse de la paix et la force libératrice de l'humilité.

La façon dont Tolstoï envisageait le problème de la paix était dictée par une violente crise intérieure qui, chez lui, créa une tout autre attitude vis-à-vis des problèmes sociaux à l'échelle nationale ou internationale. Désormais il considéra tous les phénomènes à la lumière du christianisme originel. Cela a conduit nombre de personnes à voir dans la crise de Tolstoï une conversion religieuse. Ce n'est guère exact. La conception globale de Tolstoï et le message qu'il fit entendre après la crise ont, en fait, peu de points communs avec ce qui, d'habitude, caractérise de grandes personnalités après une bouleversante crise religieuse. Avant tout, il s'intéressait bien davantage au christianisme comme doctrine morale que comme révélation, c'est-à-dire comme engagement spirituel absolu. Il interprétait toujours le christianisme d'une façon subjective. Selon lui, la doctrine du Christ c'est la raison humaine pratique dans son plus sublime épanouissement. Elle est commandée par la loi de l'amour qui élimine les antagonismes et les luttes entre les hommes. Elle ne permet à personne — ni à l'individu, ni à l'Etat — de s'opposer au mal par la violence. Cela ressort clairement de ce qui est dit dans le Sermon sur la Montagne. Si cette loi n'a pas encore réussi à pénétrer le cœur des hommes, c'est que l'Etat la considère à juste titre comme une menace contre sa propre puissance, puissance qu'il sait s'assurer d'une manière extrêmement ingénieuse et efficace. D'abord on paralyse la pensée des grandes masses populaires en leur inculquant des conceptions basées sur la superstition et en leur faisant adopter une attitude passive devant la vie. C'est là un processus qui est très efficacement soutenu et favorisé par la religion officielle. En second lieu, la sujétion est assurée à l'aide de moyens économiques. Le peuple est frustré de ses économies au moyen d'impôts utilisés pour le maintien d'une administration tentaculaire et servile, dont la première tâche est de tenir le

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peuple en respect. Dans ce but, on a recours à une intimidation systématique en vue de persuader au peuple que les conditions doivent être telles qu'elles sont, sinon tout tomberait dans le chaos. De cette façon, l'Etat force des gens naïfs à entrer dans son instrument de puissance le plus brutal et le plus efficace, à savoir l'armée, oîi les scrupules de conscience de chaque individu en face de la violence et du meurtre sont éliminés du fait qu'on s'en réfère toujours aux „ valeurs suprêmes " représentées par la patrie. ^^

Aux yeux de Tolstoï, le patriotisme était un produit artificiel que l'école, la religion et une presse subventionnée maintenaient en vie. Ce sentiment, produit de l'état, se voit souvent administrer quelques injections supplémentaires sous forme de parades militaires, de visites navales réciproques etc., phénomènes qui, tous, provoquent un apparent enthousiasme populaire. Jadis, quand religion et patrie ne faisaient qu'un, le patriotisme pouvait sans doute être une vertu. De nos jours, en revanche, il n'est qu'un vice, car, par sa nature même, il s'oppose à l'idée de fraternité chrétienne et aux relations humaines qui prennent manifestement un caractère de plus en plus international (dans leur travail quotidien beaucoup d'ouvriers, d'hommes d'affaires, de savants et d'artistes se sentent en fait plus attachés au pays voisin qu'à leur propre pays). Tolstoï estimait que cet état de choses ne pouvait être transformé que par une profonde révolution. Sa doctrine d'un Etat instrument aux mains des classes dominantes s 'apparentait certes au marxisme, mais, par ailleurs, il soulignait que l'Etat ne devait pas être conquis, mais éliminé, et non pas par la violence ou des moyens de coercition politiques, mais par un renouveau spirituel. Celui-ci devait supprimer la puissance comme facteur jouant un rôle dans les relations humaines, — y compris le droit de propriété qui rendait en fait la plupart des hommes esclaves. Production et distribution devaient s'accomplir selon la loi de l'amour, tous devaient travailler pour tous. Lorsque l'Etat et d'autres institutions détentrices de pouvoir auront été supprimés, la paix sera assurée aussi bien entre les individus qu'entre les nations. Il n'y avait pas d'autre prix pour la paix. L'idée d'améliorer l'état des choses à l'aide d'initia-

^* Parmi les écrits de Tolstoï relatifs au problème de la paix, citons : La guerre et le service obligatoire, Bruxelles, 1896; Patriotismus und Christentum, Berlin 1894; Patriotismus und Frieden, Berlin 1903.

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tives comme une législation ouvrière et un arbitrage international n'avait aucun fondement dans la réalité. De telles réformes dépendaient en effet en dernier lieu de la volonté des gouvernements, et celle-ci n'était forcément déterminée que par de pures considérations de force. A notre époque, les intérêts de l'Etat sont encore plus grands et plus forts qu'auparavant, car ils ne sont plus limités aux princes et à leurs conseillers les plus intimes, mais ont leur fondement dans la classe des propriétaires terriens et des capitalistes, dans les milieux politiques, scientifiques et artistiques, — et surtout dans le journalisme. Des accords de désarmement et d'arbitrage entre Etats n'étaient pas seulement futiles, mais directement nuisibles, car ils contribuaient à camoufler les purs intérêts de puissance qui, en tout temps, déterminent la politique des gouvernements .

Une détente internationale ne pouvait être obtenue que par im seul moyen : le pacifisme intransigeant de chaque individu, et Tolstoï ne recula pas devant les conséquences extrêmes que comportait ce point de vue. Une fois qu'on lui demandait s'il ne devait pas être permis de tuer au cas où c'était le seul moyen d'empêcher un enfant innocent d'être tué par un criminel, Tolstoï répondit que si le sauveteur éventuel n'était pas chrétien, il devait se demander si la vie de l'enfant ou celle de l'agresseur avait le plus de prix pour lui-même ou pour la société. Et puisque personne ne pouvait savoir comment l'enfant ou l'agresseur évoluerait après l'épisode supposé, il n'y avait pas de motif rationnel pour tuer l'agresseur. Si le témoin était un chrétien, la chose était encore plus claire. Son devoir était alors de supplier l'agresseur de renoncer à son entreprise, ou, si nécessaire, de se placer entre lui et l'enfant. En aucun cas, il ne pouvait enfreindre l'interdiction formelle du christianisme de commettre un meurtre.^'

La conception de Tolstoï ne constituait qu'une reprise et un prolongement des idées fondamentales des différentes sectes religieuses. Mais il la défendit avec encore plus de force et de fanatisme. Sa personnalité et son message apportèrent certainement un puissant encouragement au mouvement de la paix, notamment parce qu'il prouvait la force de l'esprit dans la lutte contre l'injustice et la violence. Même ses attaques

" Lee rayons de l'aube, Paris 1901, pp. 50 — 51.

LE PROBLEME DE LA PAIX

les plus violentes contre les institutions existantes (il attaqua notamment les autorités à cause de leur persécution de la secte pacifiste des dukobores) ne provoquèrent pas d'actions de police de la part des autorités du tzar, ce qui montre clairement le respect de la force spirituelle qu'éprouvaient malgré tout les dirigeants politiques de l'époque.

Si on examine les idées de Tolstoï par rapport au développement de l'internationalisme, on les juge inéluctablement d'une façon un peu moins positive. Tout d'abord, le programme de Tolstoï était fondé sur l'hypothèse douteuse que „ la loi de l'amour " pouvait immédiatement remplacer les institutions existantes en ce qui concerne l'élaboration des relations humaines. Même les chrétiens de l'antiquité s'étaient montrés prudents pour ce qui était de tirer cette conclusion de leur foi. Au contraire, ils faisaient preuve de loyalisme vis-à-vis de l'Etat païen, dans la mesure oîi cela était compatible avec leur conscience religieuse. Les quakers ont d'ailleurs eux aussi été réservés, lorsqu'il s'agissait d'attaquer les grands principes sociaux traditionnels.

Les points de vue de Tolstoï sur la société étaient tout naturellement fortement influencés par les conditions de vie russes. Aussi lui était-il difficile de comprendre que „ l'Etat " soit également soumis à la loi du changement, que ses tâches et son action puissent être influencées par de nouvelles forces sociales qui se manifestent et qu'en outre, un Etat solidement ancré dans la nation ait aussi la mission positive de garantir la vie et les possibilités de développement de chaque individu. La plupart des champions de l'internationalisme se sont toujours fondés sur le fait que quelque chose d'analogue se manifesterait dans les relations entre nations. Lors de la première guerre mondiale, l'archevêque suédois Nathan Sôderblom caractérisa par exemple le pacifisme extrême de la façon suivante: „ Qui veut supprimer la guerre et les autres maux en affaiblissant l'Etat constitutionnel et le caractère sacré de la loi, est pareil à qui veut exorciser les démons à l'aide de Belzébuth ".

Un autre aspect du message de Tolstoï qui contribuerait à rendre difficile la réalisation des idées de l'internationahsme, c'était son „ tout ou rien " ainsi que l'orientation anti- culturelle et l'intolérance que cela imprimait à son esprit. Cela frappa la pacifiste américaine Jane Addams lors d'une visite qu'elle fit au grand écrivain. Cette intolérance comportait, selon elle, un danger manifeste: même sa condamnation absolue

LE PROBLÈME DE LA PAIX

de toute violence physique pouvait conduire les gens dans une nouvelle et peut-être pire tyrannie. Elle estimait que Tolstoï „ made too great a distinction between the use of physical force and that moral energy which can override another's différences andscruples with equal ruthless-

ness

Dans la littérature de l'Europe occidentale et surtout dans la littérature française, plusieurs grands écrivains de l'école naturaliste se firent les champions de l'idée pacifiste. Leurs descriptions et leurs considérations donnèrent lieu à maints commentaires dans les revues pacifistes. A première vue, cela peut paraître assez étrange. Le programme du naturalisme était en effet avant tout de décrire d'une façon complète, objective, sans illusions et sans tendances moralisatrices, les passions et les instincts des hommes. Il n'était guère vraisemblable que le mouvement pacifiste pût recevoir quelque inspiration de cette école littéraire. Mais les écrivains naturalistes n'allaient en réalité pas se conformer strictement à leur programme. Cela était notamment dû à ce que l'œuvre littéraire ne peut jamais être objective. Les écrivains naturalistes allaient participer à la vie des personnages qu'ils créaient. La reconnaissance même de l'impitoyable réalité — où la force brutale l'emporte souvent sur la faiblesse délicate et sensible, l'hypocrisie sur l'amour de la vérité, l'injustice sur la justice — n'engendrait pas chez eux (comme chez les soi-disant „ décadents ") un cynisme à bon marché prônant „ l'inmioralisme ", mais au contraire une ferme volonté de réformes en vue d'éliminer les conditions de vie indignes qu'ils avaient analysées et vécues. Ce réformisme amena également les écrivains naturalistes à adopter une attitude positive à l'égard de la cause pacifiste.

Chez certains — et notamment chez Gustave Flaubert,- cette aversion de la guerre devait provoquer un sombre pessimisme ne laissant guère de place à l'espoir de réformes. Dans une lettre adressée à Georges Sand au lendemain de la déclaration de guerre en 1870, Flaubert écrit notamment : „ Moi, je suis écœuré, navré par la bêtise de mes compatriotes. L'irrémédiable barbarie de l'humanité m'emplit d'une tristesse noire. Cet enthousiasme qui n'a pour mobile aucune idée me donne envie de crever pour ne plus le voir ... Je pleure les ponts coupés, les tunnels

" Jane Addams, Twenty Years at Hull-House, with Autobiographical Notes, New York 1920, p. 273.

LE PROBLÈME DE LA PALX

défoncés, tout ce travail humain perdu, enfin une négation si radicale. Le congrès de paix a tort pour le moment. La civilisation me paraît loin. Hobbes avait raison: „ Homo homini lupus ".^^

Au milieu de ces transports pessimistes, Flaubert explique en aristocrate de l'esprit pourquoi la sauvagerie de la nature humaine se manifeste dans une société apparemment aussi éclairée: „ Ah! lettrés que nous sommes, l'humanité est loin de notre idéal! et notre erreur funeste, c'est de la croire pareille à nous et de vouloir la traiter en conséquence, — ".2"

A ce propos, il attaque violemment le suffrage universel et soutient que si la France avait eu un gouvernement de mandarins au lieu du gouvernement des masses et que si, au lieu d'instruire les classes inférieures, elle avait cultivé les classes supérieures, on aurait évité ces manifestations effrayantes des instincts d'agression.

Mais la plupart des écrivains du naturalisme dirigèrent leurs critiques contre le Second Empire. Ils affirmaient que les masses avaient été trompées par de faux idéals et qu'il s'agissait de les libérer de ces idées fausses et erronées. Dans son livre „ Sur l'eau ", Guy de Maupassant attaque notamment le feld-maréchal von Moltke qui célébrait la guerre comme une institution divine qui, grâce aux impulsions inspiratrices qu'elle donnait, empêchait l'humanité de s'enfoncer dans le matérialisme le plus sordide. Réfutant cette assertion, Maupassant soutient que c'est précisément la guerre qui précipite les hommes dans cet état — en temps de paix au moyen d'exercices militaires abrutissants, en temps de guerre en donnant libre cours aux meurtres, pillages et viols.

L'élément social formait aussi le point central des considérations d 'Emile Zola sur le problème de la guerre. Dans „ La Débâcle ", il montra les conséquences néfastes de la guerre, dans „ Le Travail ", les fruits féconds et bienfaisants de la paix. Dans un article paru en 1900, il combattit la conception selon laquelle la guerre engendre une civilisation supérieure.21 A ce propos, il rappela comment l'Empire Romain, fondé sur des conquêtes, fut à son tour renversé par les Barbares. Comme Flaubert, Zola estimait que l'instinct belliqueux était encore profondé-

^' Gustave Flaubert, Correspondance, Quatrième série pp. 29 — 32.

«» Ibid.

" ,, War " dans North American Review, avril 1900.

ment ancré dans le cœur des hommes. C'était cet atavisme guerrier qui amenait tant de gens à acclamer le grand conquérant — aux dépens du sentiment de justice. D'ailleurs la guerre exerçait encore un attrait romantique, ce qui se manifesta dans la sympathie générale dont les Boers furent l'objet lors de leur lutte. En outre, des tendances militaristes se manifestaient toujours, qui étaient dangereuses. En France même, Zola avait appris à les connaître lors de l'affaire Dreyfus, en Angleterre, l'impérialisme était devenu l'objet d'un culte littéraire (Kjpling) et les mêmes courants se précisaient aux Etats-Unis, après la guerre contre l'Espagne en 1898.

Malgré tout, Zola restait optimiste. En ce qui concernait le danger de guerre imminent qu'impliquait la course aux armements, il espérait (tout comme Alfred Nobel) que l'efficacité accrue des moyens de destruction pourrait représenter une garantie de paix. A longue échéance, il comptait sur la transformation des conditions sociales. Une lente révolution était déjà en train de s'opérer, processus aussi important que le passage de l'esclavage au travail libre rémunéré. La lutte actuelle entre le capital et le travail serait suivie d'une nouvelle ère, caractérisée par ime rémunération plus équitable du travaO, une répartition plus juste des biens sociaux, une plus large propagation de l'esprit de solidarité. Ces nouvelles conditions sociales ne donneraient plus place à la guerre.

Chez Anatole France également qui, d'un point de vue littéraire, représentait un tout autre mouvement que celui de Zola, on constate ime attitude pacifiste très nette. Dans son œuvre, il soutient les faibles contre les forts, les enfants contre la tyrannie des grandes personnes, le simple citoyen contre la tyrannie des autorités religieuses, politiques et militaires. Il se plaça aussi aux côtés de Zola dans l'affaire Dreyfus. La guerre, en tant que phénomène, pouvait s'expliquer et même être partiellement excusable dans les temps barbares, mais, depuis, elle a montré, d'une façon toujours plus sinistre, son absurdité et sa perversion ; „ La faim instruisit les barbares au meurtre, les poussa aux guerres, aux invasions. Les peuples civilisés sont comme les chiens de chasse. Un instinct corrompu les excite à détruire sans profit, ni raison. La déraison des guerres modernes se nomme intérêt dynastique, nationalités, équilibre européen, honneur '' P-

" L'orme du mail, p. 282.

Abordant l'examen des relations internationales de son époque, Anatole France était d'accord pour déclarer qu'un régime parlementaire diminuait dans une certaine mesure le danger de guerre. De sa façon si caractéristique, il expose, en tournures pittoresques, ses considérations : „ Les ministres du bonhomme Démos, sans cesse talonnés, bousculés, humiliés, bourrés, culbutés et plus assaillis de pommes cuites et d'œufs durs que le pire arlequin de la foire, n'auront point de loisir pour préparer politiquement dans la paix et le secret du cabinet, sur le tapis vert, des carnages, en considération de ce qu'on appelle l'équilibre européen et qui n'est que la fortune des diplomates ".^^

Il ne fallait cependant pas croire que ce système était en soi capable d'assurer une paix durable. L'amour de la paix qui animait les grands parlementaires était dicté par de mesquins intérêts personnels, et le système social auquel ils étaient attachés — le système capitaliste — était, de par sa nature, aussi belliciste que le système féodal. Ceci se manifestait nettement dans la manière dont ces milieux réagissaient devant l'activité proprement pacifiste: „ — Nous sommes pacifiques: ce n'est pas un tort. Tout le monde ou presque tout le monde est pacifique en France. Le tort n'est point de l'être, c'est de le dire, ou du moins de le dire simplement, d'une parole sans voiles, sans ornements et nue.

Car, soyons juste: on peut s'avouer pacifique, même en France, si l'on sait prendre le ton convenable, un ton menaçant, un accent épouvantable et farouche. Nos grands hommes d'Etat, nos ministres n'y manquent jamais: les plus doux, les agricoles eux-mêmes, ne font jamais de vœux pour la continuation de la paix sans y mêler les louanges des vertus guerrières. Et les députés devant leurs électeurs, ne vantent jamais qu'une paix martiale ".^

Malgré cette orientation générale à tendance militariste qui se manifestait encore plus nettement dans les discours de l'empereur d'Allemagne, Anatole France estimait que l'industrialisation progressive constituait une garantie contre une grande guerre entre les puissances européennes (l'expansion du capitalisme se traduisait surtout d'une façon

" Les opinions de M. Jérôme Coignard, p. 127.

** Discours prononcé à la grande soirée pacifiste organisée par un groupe d'artistes le 12 février 1905. Publié dans la collection Vers les temps meilleurs, Paris 1906, Tome III, pp. 27—33.

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belliqueuse par la conquête de colonies), et notamment parce que l'industrialisation augmentait l'influence de la classe ouvrière organisée.

En Italie, l 'historien Guglielmo Ferrero (1871 — ^1942)a procédé à une analyse minutieuse du problème du militarisme. ^^ Il commence par étudier la guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne et soutient qu'elle illustre bien le fait que, dans une guerre moderne, les pays jouissant de la plus grande liberté politique se révéleront également être les plus forts. Tout Etat dominé par une oligarchie mesquine et égoïste court un risque extrêmement dangereux en déclarant une guerre. En revanche, un Etat doté d'institutions libérales pourra s'appuyer sur un peuple loyal et sûr de lui-même qui, d'avance, connaît les risques et les sacrifices qu'implique une guerre, et qui, partant, fera preuve de plus de résistance au cas où elle éclaterait. Dans ces faits, Ferrero voyait une sérieuse garantie de paix. La guerre hispano-américaine éclata parce que l'Espagne se refusait à mettre en œuvre un programme nécessaire de réformes pohtiques à Cuba. Le but de la guerre menée par les Etats-Unis était très limité, et rien ne semblait indiquer que la victoire allait marquer l'avènement d'une politique d'expansion américaine réalisée à l'aide de moyens militaires.

Pour Ferrero, une garantie essentielle contre le développement du militarisme aux Etats-Unis résidait dans le fait qu'on y manquait de tout ce qu'on peut appeler „ protection de l'état " et qui se traduit par une bureaucratie abrutissante et ivre de puissance : „ Thanks to the almost complète lack of intellectual protectionism — that is, of academical degrees which ensure the monopoly of certain professions — thanks, in conséquence, to the lack of a government curriculum of unprofitable and obligatory studies, America is except from an intellectual prolétariat and from the déclassés, the chronic disease of the middle classes in Europe ".2«

L'absence de cette „ protection de l'état" a favorisé l'esprit d'initiative et d'entreprise dans tous les domaines. De telles conditions sociales laissent peu de place au militarisme et aux rêves d'exploits guerriers. Les exploits sont réalisés dans le domaine économique.

*' Il militarismo, Milano 1898. Edition anglaise en 1902. Notre exposé se fonde sur cette dernière édition.

" Militarism, p. 19.

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Ferrero étudia ensuite l'état des choses au sein des grandes puissances de l'Europe occidentale et en arriva aux conclusions suivantes : en France, il existe toujours un assez puissant militarisme et césarisme, malgré le régime républicain. Cela s'explique par le fait qu'en France domine „ l'Etat jacobin ", Contrairement à oe qui est le cas aux Etats- Unis, le peuple — et surtout la classe moyenne — dépend de l'Etat. Les milieux dominant l'administration de l'Etat sont très étroits et même le suffrage universel ne représente aucune menace grave contre ce monopole. Les intrigues et la corruption sont des moyens efficaces aux mains de la caste dominante qui a d'ailleurs en réserve une grande force armée pour réprimer d'éventuels essais de révoltes ou pour „ usage externe", au cas oii il deviendrait nécessaire de soutenir le prestige du régime.

En Italie, on trouve également le même phénomène. L'unification en 1860 représentait au fond la continuation d'une tradition séculaire. Le peuple — et surtout la classe moyenne — avait été habitué à vivre sous la protection de l'Etat ou de l'Eglise. Dans le nouvel Etat national centralisé, „ la mentalité de fonctionnaire " devint donc presque quelque chose qui allait de soi. Contrairement à ce qui fut le cas pour l'Etat français, les efforts de l'Etat „ jacobin " italien en vue de renforcer son prestige à l'aide d'un militarisme fortement implanté furent assez peu réussis. Selon Ferrero, cela s'expliquait par le fait que les traditions du militarisme français remontaient aux conquêtes de Napoléon, alors que l'Italie n'avait pas une tradition militaire ayant le même caractère agressif. La lutte pour la libération de l'Italie avait été menée avant tout au nom de la justice internationale. A cela s'ajoutait un facteur d'ordre plus nettement matériel — l'Italie manquait des ressources nécessaires pour maintenir une puissance militaire qui fût égale à celle de la France.

Le mécontentement que provoquait en lui l'état des choses dans son propre pays amena Ferrero — comme tant d'autres de ses contemporains — à chercher son inspiration dans d'autres pays. Il la trouva surtout en Allemagne, en Angleterre et dans les pays nordiques. Il était plein d'admiration pour le niveau technique élevé des peuples „ germaniques ", pour leur discipline sociale et leur habileté individuelle. Ce sont des impressions de cette nature qui expliquent en partie le jugement qu'il porte sur le rôle du militarisme en Allemagne et en Angleterre. Il

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constate notamment que la France est un pays guerrier tandis que l'Allemagne est un pays militaire. Si l'on excepte le corps des officiers et que l'on étudie l'état d'esprit des classes cultivées, on se rendra compte que les Allemands sont moins belliqueux que les Français — même dans la Prusse militariste. Ainsi, Bismarck, par exemple, dut mener ses compatriotes à la guerre, contre leur gré. Et même après la victoire de 1871, il eut beaucoup de difficultés à faire accepter le budget militaire. Les militaires constituent sans aucun doute une caste ayant une grande influence, mais le pouvoir de cette caste est plus sévèrement contrôlée par l'opinion publique qu'en France.

Comme dans tant d'autres domaines, l'Angleterre occupe aussi une place à part lorsqu'il s'agit de militarisme. D'une part, on peut constater que le budget militaire est très élevé et que les traditions militaires y sont très respectées — il n'y a guère de capitale à avoir autant de monuments de guerre que Londres. D'autre part, le militarisme comme facteur social est réduit à un minimum. Selon Ferrero, cela est avant tout dû à ce que les militaires anglais n'ont pas un code d'honneur qui leur soit propre. Un officier britannique est tout simplement un fonctionnaire comme un employé du ministère ou un inspecteur de l'enseignement — avec un code d'honneur purement civil, ce qui se traduit notamment par le fait que les duels appartiennent déjà au passé, et cela aussi en ce qui concerne les militaires.

Ferrero envisageait l'avenir avec beaucoup d'optimisme et se référait à ce propos avant tout au développement économique. Dans la société féodale, paysans et artisans travaillaient pour une classe dirigeante dont les membres, très peu nombreux, essayaient d'augmenter leur richesse au moyen de guerres, — le capital en lui-même étant peu apte à fructifier. Dans la société moderne, il y avait certes toujours de grandes différences de classes, mais, malgré tout, il y avait une tendance au nivellement et à la collaboration. Sans doute l'expansion du capital était-elle accompagnée de tendances fortement agressives qui se traduisaient par les conquêtes de colonies, mais celles-ci n'entraînaient manifestement pas des conflits armés entre les grandes puissances. L'une de celles-ci — à savoir la Russie — était certes encore en dehors du „ trend " économique et social affaiblissant l'influence du militarisme. En revanche, la Russie, Etat nettement débiteur, avait des difficultés

à suivre les dépenses d'armements qui ne cessaient de croître. Cela affaiblissait d'éventuelles tendances d'agression (ce n'est d'ailleurs pas par hasard que ce fut précisément le tzar russe qui prit l'initiative de la première conférence à La Haye en 1899).

Le raisonnement de Ferrero était conduit d'une façon logique ; ses points de vue et ses digressions invitaient à formuler de nouvelles idées sur bien des points. Mais, en même temps, les faiblesses en étaient manifestes. Son analyse de la guerre hispano-américaine, par exemple, était forcément assez erronée, car il ne tenait pas compte du rôle des facteurs économiques dans ce conflit. En ce qui concerne la France, il alla jusqu'à affirmer que la répression de la Commune n 'était pas due à son caractère révolutionnaire, mais à la décentralisation qu'elle avait à son programme. Le jugement porté par Ferrero sur le militarisme en Allemagne et en Angleterre était aussi assez partial. On pouvait faire les mêmes reproches à ses considérations sur la politique coloniale. La valeur de l'analyse de Ferrero résidait peut-être avant tout dans le fait que, plus que la plupart des autres écrivains à tendance pacifiste, il discutait d'une manière féconde des problèmes politiques et sociaux ayant caractère d'actualité.

L'œuvre du journaliste anglais Norman Angell (1875 — ) traitait encore davantage de la situation du moment. Au cours d'un séjour de plusieurs années aux Etats-Unis, U avait été frappé par l'animosité qui, dans bien des milieux, avait été créée contre l'Angleterre. Il se posa alors la question suivante: si on peut créer une telle ambiance entre des peuples aussi apparentés, combien plus facile et plus dangereuse une telle activité ne sera-t-elle pas lorsqu'il s'agit des rapports entre nations étrangères les unes aux autres, rapports peut-être influencés par des facteurs réels de conflit dans le domaine de la politique de puissance? Norman Angell se proposa à partir de ce moment de rendre „ the public opinion ", dans son propre pays et dans les autres, plus imperméable à l'influence nationaliste en soumettant les phénomènes à une analyse claire et logique qui pourrait contribuer à favoriser le développement d'un climat d'objectivité. Son idée maîtresse était en effet que les phénomènes, en eux-mêmes, n'avaient aucune importance décisive, mais bien l'opinion que s'en formaient les gens. A partir de 1905, il travailla à Paris comme rédacteur en chef de l'édition continentale

du Daily Mail et, en 1909, il publia un opuscule " Europe 's optical Illusion " refondu et complété dans un livre intitulé „ The Great Illusion " qui parut en 1910 et qui, en peu de temps, eut plusieurs éditions et fut traduit en plusieurs langues. Dans ce livre, Norman AngeU pose la question de l'utilité de la guerre. Pour partir d'un exemple concret, il étudia la possibilité d'une guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne. Conformément à la conception habituelle, l'objectif d'une telle guerre devait être que l'une des parties détruisît ou paralysât l'économie de l'autre partie. Mais — soutenait Norman Angell — c'était là une illusion. Car même de grandes défaites ne pouvaient briser une nation. La France par exemple se releva étonnamment vite après 1871, alors que l'Allemagne victorieuse, à laquelle furent versés de grands dommages de guerre, fut secouée peu de temps après par une grande crise économique. De même, il serait impossible d'anéantir le commerce de l'Angleterre, et même si c'était possible, cela équivaudrait pour le vainqueur à un suicide économique. Malgré tous les éléments de concurrence, il était en effet de l'intérêt de l'Allemagne, comme des autres pays, que prospérât le commerce de l'Angleterre. Norman Angell discute ensuite la question de l'annexion directe et soutient que la conquête des Pays-Bas par l'Allemagne, par exemple, ne présenterait aucun avantage pour le vainqueur. Celui-ci ne pourrait en effet pas tuer tous les industriels et commerçants hollandais (les pays „ civilisés " ne pratiquaient pas à cette époque les déportations en masse ou le génocide) qui continueraient donc à faire concurrence aux commerçants allemands, à l'abri des barrières douanières allemandes. „ L'illusion optique " de l'Europe, c'était de croire qu'une nation peut accroître sa prospérité en agrandissant son territoire.

C'est s'abandonner à une autre illusion que de prétendre que la nature humaine est immuable. Ce que nous appelons „ la nature humaine" n'est en effet pas un facteur constant, elle change avec l'évolution de la société et la transformation des conventions générales. Pour ce qui est du problème de la paix, on s'en rend le mieux compte en constatant que les guerres à motifs religieux appartiennent au domaine du passé ou que des conventions comme le duel ou la vendetta ont disparu dans les pays civilisés. Un important facteur éliminateur de guerre était, selon Norman Angell, l'interdépendance croissante des

nations et le fait que, de nos jours, ce n'étaient plus les frontières des nations qui constituaient les lignes de démarcation, mais bien celles des classes. Et pourtant Norman Angell n'a jamais nié la possibilité ni même la probabilité d'une guerre. Ce n'est pas en parlant de la probabilité d'une guerre qu'on trompe le peuple, dit-il, mais bien en lui faisant miroiter ses avantages.

De plusieurs côtés, on fit des objections en partie justifiées à l'argumentation de Norman Angell. Quelque jugement qu'on portât sur les faits eux-mêmes, on ne pouvait par exemple ignorer que la conquête de l 'Alsace-Lorraine avait procuré à l'Allemagne d'importants avantages économiques, ni, d'une façon générale, que les guerres de l'Allemagne au 19e siècle avaient consolidé la puissance économique totale du pays. On pouvait sans doute faire valoir des points de vue analogues au sujet de l'exemple hypothétique d'une conquête des Pays-Bas par les Allemands. Une annexion des Pays-Bas par l'Allemagne résulterait certes en une concurrence accrue pour beaucoup d'industriels et commerçants allemands, mais cela n'empêcherait guère que l'expansion du territoire et des ressources ne contribue au total à la consolidation de l'économie de l'empire allemand.

D'un point de vue économique, la théorie de Norman Angell sur les dommages de guerre était plus solidement fondée. Cela apparut clairement lorsqu'il fut question du problème des réparations de guerre après la première guerre mondiale. Fait caractéristique, Norman Angell se livra en 1919 à une sévère critique du traité de Versailles et établit à peu près les mêmes prévisions pour ses décisions économiques que John Maynard Keynes.

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