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PERSONNALITÉS ET IDÉES

§ 1. ANGLETERRE

En Angleterre, Henry Richard continua à jouer, jusqu'à sa mort en 1888, un rôle prépondérant aussi bien au sein de la Peace Society que comme membre du parlement. Il était actif partout, — dans le travail d'organisation, dans l'information et dans la propagande orale ou écrite. Sur le plan de la politique étrangère, c'étaient surtout les relations entre la Grande-Bretagne et la Russie qui retenaient l'attention durant les années 1871 ; comme par le passé, Richard continuait d'affirmer qu'on servait mieux la paix en essayant de comprendre l'orientation et les intentions de la Russie plutôt que de la caractériser, d'une façon sommaire, comme une puissance agressive. C'est en se fondant sur cette conception que Richard protesta contre les nombreuses voix qui réclamaient des mesures draconiennes, lorsque la Russie en 1870 profita de la guerre franco-allemande pour rompre la clause du traité de Paris relative à la neutralisation de la Mer Noire. Richard estimait que cette clause avait été, en fait, profondément injuste, car elle interdisait à la Russie d'avoir des bâtiments de guerre dans la Mer Noire, alors que la Turquie était autorisée à avoir une flotte dans les Dardanelles et le Bosphore, outre qu'elle pouvait, le cas échéant, donner accès à des bâtiments de guerre français et britanniques. La violation du traité était naturellement en elle-même regrettable, mais ne valait certes pas une guerre. Et, tout comme lorsqu'il s'était agi de l'insurrection polonaise en

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1863, Richard rappelle que l'Angleterre avait pourtant toléré bien des violations de traité auparavant en ce qui concernait les décisions du traité de Vienne.^ En 1876 également — à l'occasion du soulèvement dans les Balkans — , Richard combattit le climat anti-russe, en même temps qu'Elihu Burritt publia un violent article dans le Herald of Peace, où il donna son entière adhésion au programme de la Russie qui voulait „ libérer les peuples balkaniques "? Après le congrès de Berlin en 1878, Richard souligna que, d'un point de vue politique réaliste, il devait également être bien préférable d'aller à la rencontre de la Russie avec confiance plutôt qu'avec une méfiance empreinte de panique. Car qu'on le veuille ou non, l'Empire russe avec ses 80 millions d'habitants représente un fait indéniable, et il doit manifestement valoir mieux l'avoir comme ami que comme ennemi.'

L'opposition de Richard à la politique étrangère officielle continua aussi après que Disraeli eut été remplacé par Gladstone (1880). Sans doute celui-ci était-il par principe opposé à une politique impérialiste, mais sa volonté de faire respecter ce qu'il appelait „ the public law of Europe " l'avait, dès la guerre de Crimée, manifestement opposé à la politique de non-intervention préconisée par Cobden.* Et, dans le domaine de la politique coloniale, il apparut que le nouveau gouvernement de Gladstone adoptait de bien des manières une attitude impérialiste, d'abord lors du règlement avec le Transvaal en 1881 (l'accord signé l'année suivante fut d'ailleurs dans ce cas assez modéré), puis lors de l'occupation de l'Egypte en 1882. La même année, Richard avait participé, en compagnie notamment d'Herbert Spencer et de John Morley, à la fondation de The Anti-Aggression League dont le but était d'examiner la politique étrangère britannique, d'arriver à accroître l'influence du parlement sur la politique coloniale et étrangère et de faire disparaître

1 The Herald of Peace, 1870, pp. 146—148.

* ,, Again Russia approaches to help them and again England confronta her with her sharp-biting dogs of war. To them in their longing to be free, theee En^lish dogs are what the slaveholder's trained bloodhounds were at the heels of the slave, running for life and body ". The Herald of Peace, 1876, p. 201.

» The Herald of Peace, 1879, pp. 342—343.

* A. J. P. Taylor, The Trouble Makers, London 1957, p. 71.

la doctrine selon laquelle le gouvernement britannique était tenu de défendre tout citoyen britannique où qu'il se trouvât dans le monde." Aux environs de 1880, deux nouvelles organisations pacifistes avaient d'ailleurs vu le jour en Angleterre. La première, la International Arbitration League fut fondée en 1870 par William Randal Cremee (1828 — 1908). Avec lui, un représentant de la classe ouvrière britannique se plaçait au premier rang du mouvement de paix organisé. Après une enfance pauvre, il était devenu menuisier en bâtiments. Le bâtiment appartenait à cette époque aux groupes dirigeants du syndicalisme naissant, et Cremer participa très tôt au travail d'organisation. Nous avons déjà montré comment un sentiment de solidarité internationale s'était développé de bonne heure au sein de la classe ouvrière britannique, non pas seulement à l'égard de la classe elle-même, mais aussi — et peutêtre même davantage — à l'égard des mouvements de libération nationale: l'insurrection polonaise, la lutte pour la formation de l'unité italienne, l'affranchissement des nègres aux Etats-Unis, — tout cela exerçait un incontestable appel, bien que l'attitude des ouvriers dans cette dernière question fût contraire à leurs propres intérêts matériels. En 1863, Cremer participa à l'organisation d'une réunion de protestation contre 1',, Alabama ". John Bright, qui présidait la réunion, termina son discours par ces mots : „ Impartial history will tell that when your statesmen were hostile or coldly neutral, when many of your rich men were corrupt, when your Press, that should hâve instructed and defended, wrote mainly to betray the fate of the Continent, and its vast populations being in péril, you clung to freedom with an infaltering trust that God in his mercy will yet make it the héritage of aU His children ".' Peu de temps après, Cremer reçut une lettre de Bright, où celui-ci soulignait que l'espoir d'un milieu politique plus libéral ne pouvait être réalisé que par l'extension du droit de vote, et Bright était convaincu que Cremer et les autres dirigeants ouvriers ne failliraient pas à cette tâche. Dès l'année suivante — en 1864 — , Cremer prit part à la fondation de la „Reform League", organisation qui contribua largement à fêter Garibaldi lors de son séjour en Grande-Bretagne. Cremer participa en même temps à la création de l'Association internationale des

* A. CF. Beales, History of Peace, London 1931, pp. 166 — 167.

* Howard Evans, Sir Randal Cremer, London 1909, p. 27.

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Travailleurs, mais rompit bientôt avec Marx et les autres dirigeants du continent à cause de leur attitude révolutionnaire dogmatique.

Politiquement Cremer ne fut donc pas socialiste dans la vraie acception du terme. Il estimait que la libération de la classe ouvrière pouvait être réalisée grâce à des réformes sociales et politiques, — aussi fit-il partie de la fraction radicale du parti libéral.

L'organisation International Arbitration League était issue d'un groupe „ Workmen's Peace Association " que Cremer réunissait chez lui après que la guerre franco-allemande eut éclaté en 1870. Tout comme la Peace Society, cette organisation avait pour but d'empêcher la participation de la Grande-Bretagne à la guerre. L'activisme belliqueux britannique passa à cette époque par deux phases différentes. Dans la première phase, elle avait surtout des adhérents au sein de l'aristocratie. Ces milieux travaillaient pour que la Grande-Bretagne s'alliât à l'Allemagne contre la France. Au cours de la seconde phase — après la chute du Second Empire — certains dirigeants démocratiques exhortaient les Anglais à courir au secours de la nouvelle république française. Dans aucune de ces phases, l'activisme n'exerça une très grande influence. La situation changea lors de la guerre russo-turque de 1877 — 1878, lorsque le „ jingoïsme " était beaucoup plus conforme aux intérêts politiques traditionnels de la Grande-Bretagne. Comme Henry Richard et d'autres, Cremer travailla à maintenir son pays en dehors de la guerre et, comme eux, il éprouva que ce n'est pas une tâche très agréable que de combattre un climat d'excitation nationaliste dans son propre pays.

En même temps, il travaillait à faire passer l'idée d'arbitrage au stade de la politique pratique. Dans ce domaine, de nouvelles possibilités s'ouvrirent à lui après qu'il fut devenu membre de la Chambre des Communes en 1885. Comme Henry Richard et Frédéric Passy en France, il eut maintenant l'occasion d'influencer par des contacts personnels les milieux politiques dirigeants. C'est ainsi qu'il eut l'idée de créer une organisation internationale de parlementaires. En 1888, il séjourna à Paris pour orienter le ministre des Affaires Etrangères français, Goblet, sur le développement de la question d'arbitrage en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. 11 proposa en même temps à Frédéric Passy d'organiser une rencontre entre parlementaires britanniques et français. EUe eut lieu la même année et, en 1889, l'Union interparlementaire devint réalité

grâce à la première conférence vraiment internationale qui se tint lors de l'Exposition universelle à Paris.

Quant à la question de l'arbitrage, Cremer y déploya son activité la plus importante dans le domaine des relations avec les Etats-Unis. En 1885, il fit signer à 234 membres de la Chambre des Communes une invitation au président et au congrès américains à faire établir une convention d'arbitrage américo-britannique. En 1893, l'essai fut tenté une seconde fois et fut encore mieux accueilli. Cremer partit lui-même pour l'Amérique plusieurs fois afin d'y influencer l'opinion. Du côté américain, on se montra favorablement disposé; le président Cleveland prit lui-même l'initiative dans cette affaire. Son successeur, MacKinley, suivit la même ligne de conduite. Le projet d'un traité d'arbitrage fut accepté par la majorité du sénat, qui n'était cependant pas assez forte pour le faire ratifier. Ce ne fut que plusieurs années plus tard que l'affaire fut menée à bonne fin, mais, cela ne faisait de doute pour personne, c'était Cremer qui avait frayé la voie.

Avec HoDGSON Pratt (1824 — 1907), c'est encore un nouvel élément qui s'introduit dans le mouvement pacifiste anglais. Jeune homme, il avait travaillé dans les services britanniques du Bengale, aux Indes, et s'était efforcé d'y procurer aux Hindous de plus grandes possibilités de développement culturel, notamment en y créant des écoles. Après son retour en Angleterre, il continua ce travail en agitant pour que les Hindous puissent avoir l'occasion d'étudier en Angleterre afin de pouvoir plus tard entrer dans l'administration de leur pays. Hodgson Pratt se consacra aussi durant une longue vie à une activité d'information au sein de la classe ouvrière ; un fait caractérise bien son orientation internationale: en 1867, il réussit à procurer assez d'argent pour permettre à 3000 ouvriers britanniques de visiter l'Exposition universelle à Paris. Sa véritable œuvre pacifiste commença lorsqu'il fonda en 1880 International Arhitration and Peace Association. L'idée qui avait présidé à la fondation de cette organisation, c'était que l'on avait besoin d'une assemblée pour discuter et promouvoir les mesures concrètes qui pouvaient être prises pour affaiblir et, par la suite, éliminer les facteurs générateurs de tension internationale et de guerre. Selon Pratt, les ligues pacifistes traditionnelles avaient eu peu de succès dans ce travail, notamment parce que leurs sévères conceptions religieuses les avaient rendues

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si absolues dans leurs exigences. Dans un travail de réforme international aussi, il faut partir du monde tel qu'il est, non pas du monde tel qu'il devrait être. Selon Pratt, on ne pouvait se fonder sur l'espoir d'un changement de mentalité général ou bien remplacer les forces armées des nations par un système de sécurité juridico-moral qui n'était pas encore une réalité. La tâche du mouvement pacifiste devait donc être de combattre ce qu'il appelait les guerres inutiles, concept qui, de nos jours, se rattache avant tout aux guerres coloniales : „ While deprecating useless and extravagant expenditure for the defence of the Home country and its Colonies, we will not commit the error of supposing security when it does not exist. Consistently with this principle, we do not advocate indiscriminate réductions in the national defences, but seek rather to abate and eventually to remove those antagonisms that form the pretext for unlimited expenditure on so-called défensive armaments ".'

Commentant l'expansion coloniale et la devise „ Trade folio ws the Flag ", Hodgson Pratt souligna que le commerce de l'Angleterre était en fait beaucoup plus grand avec les pays européens vis-à-vis desquels elle voulait „ défendre " ses intérêts qu'avec des pays appartenant à l'Empire britannique. Et qu'en est-il de cette exhortation à défendre la liberté qu'on entend sans cesse? Chaque nouvelle conquête coloniale diminue la foi en l'Angleterre comme dernier bastion de la hberté.

Hodgson Pratt estimait que le traité d'alliance franco-russe de 1892 montrait très clairement à quel point des considérations dictées uniquement par la politique de sécurité pouvaient nuire à la cause de la liberté. Combien plus précieux un rapprochement entre la France et l'Angleterre n'aurait-il pas été: „If, however, the true Libérais of France and England could hâve come to an understanding, based on the neutralisation and autonomy of Egypt, an Entente Cordiale might hâve been established, wiiich would hâve been of the greatest value for the two oountries, and to Europe at large, economically and politically ".*

Pour créer des possibilités de détente, les pacifistes devaient gagner de l'influence sur la presse de façon à ce que celle-ci veillât bien davan-

' Fourth Annual Report of the International Arbitration and Peace Asaociation, London, 1885, p. 13.

* Address by the Président of the International Arbitration and Peace Association, London, 1898, p. 15.

tage aux faiblesses de son propre pays et renonçât à suspecter les actions et les motifs des autres nations. On ne devait plus permettre à la presse de diriger l'opinion publique, mais il fallait qu'elle établisse des contacts féconds avec une opinion éclairée et sage. Dans ce domaine, Pratt se fiait aux universitaires et à l'influence qu'ils pouvaient exercer sur la génération montante. Il ne fallait en effet pas se contenter de la démocratisation qui a lieu dans la vie publique, car elle ne représente en soi aucune garantie concernant une politique étrangère pacifique. On peut très bien s'imaginer que des dirigeants démagogiques puissent entraîner les masses afin d'atteindre leurs objectifs d'agression, le tout sous prétexte que la puissance étrangère avec laquelle leur pays a des démêlés est gouvernée par une oligarchie monarchique, aristocratique ou bourgeoise, prête à écraser les masses de pays oii règne la liberté politique. Les démagogues en question ont de fortes chances de triompher, si les masses n'ont pas une éducation politique leur permettant de juger avec humanité et justice les relations entre leur propre nation et lee nations étrangères.®

Lors de la guerre des Boers — lorsque ces sombres pressentiments devinrent réalités — , Hodgson Pratt s'attaqua de nouveau à cette question. La passivité avec laquelle la classe ouvrière s'abandonnait à des ferveurs nationalistes ne pouvait s'expliquer que par son insuffisance d'information et par l'absence de ce fond de résonance qui, plus tôt dans le siècle, avait été si efficace lors de la réalisation des grandes réformes. A ce propos, Hodgson Pratt constate avec regret un fait qui apparaît aussi dans les discussions sur les conditions sociales de notre époque : „ Among thèse causes is the undoubted fact that a large proportion of the industrial classes hâve followed the example of the richer, and hâve, with increased facilities for amusement, made it their prédominant interest, and that young men begin their careers by giving up ail their leisure to occupations which are unfavourable to the growth of intelligence, public spirit or true patriotism ".^^

Comme son nom l'indique, l'organisation de Hodgson Pratt était avant tout désireuse de promouvoir la cause de l'arbitrage. Lui-même voulait que l'arbitrage fût utilisé dans tous les litiges entre Etats, sans

» Officiai Report. Peace Congress in Chicago, 1893, pp. 237 — 238. " „ Concord ", December 1901.

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réserves dictées par „ l'honneur national " ou d'autres considérations analogues. Une nation est, dans ce cas, dans la même situation qu'une personne. La notion d'honneur de l'individu isolé doit toujours être envisagée dans le cadre de la communauté — l'individu est indépendant dans la mesure où il ne porte pas atteinte aux droits d'autres individus. Il en est de même pour les nations. Si le prestige d'une nation est contraire aux intérêts légitimes d'autres nations, la question devra être tranchée par une instance juridique. Ni le particulier, ni la nation ne peuvent être juges de leur propre cause. Non content de se faire l'avocat de l'arbitrage international, Hodgson Pratt proposa la création de „ Councils of International Concord ", organes internationaux indépendants pouvant analyser les litiges naissant entre Etats, donner des exposés impartiaux que les journaux ne sauraient refuser de publier, étant donné le respect dont jouiraient les institutions proposées.

Hodgson Pratt voulait faire de son organisation une centrale internationale avec filiales dans d'autres pays. En 1882, l'association organisa une conférence internationale à Bruxelles, deux ans plus tard à Berne. (Parmi les représentants ici se trouvait notamment le grand écrivain suédois August Strindberg).

Hodgson Pratt dut bientôt renoncer à son ambitieux projet, mais son activité fut quand même très étendue, — il encouragea les ligues pacifistes existantes et contribua à en créer de nouvelles dans plusieurs pays, — France, Italie, Allemagne, et pays nordiques.

La guerre des Boers mit les pacifistes anglais à rude épreuve. Us étaient d'accord entre eux sur la question de la culpabilité, — ils caractérisaient pratiquement tous la politique du gouvernement comme un abus de pouvoir vis-à-vis des Boers. Le désaccord s'éleva après que la guerre fut devenue réalité. Un groupe se rallia immédiatement à l'opposition parlementaire contre le gouvernement, un autre groupe se plaça davantage dans l'expectative. Hodgson Pratt appartenait au premier groupe ainsi que Randal Cremer et son organisation. Les membres britanniques de l'Union interparlementaire adoptèrent également la même attitude. Les meneurs de l'opposition ne se laissèrent pas ébranler par les menaces et les violences des „milieux Jingo", et, malgré l'atmosphère fiévreuse, Cremer conserva son mandat lors des élections de 1900. L'autonme de la même année, il fit au parlement une intervention très

sévère contre les crédits de guerre : „ There is not a man in this House who will now déclare that the Crimean War was a just one, or one that could not hâve been easily avoided. I am perfectly certain that a rude awakening will corne with regard to the South African War, and that before many years hâve passed we shall hâve the same kind of feeling expressed by the mass of the people, who hâve been purposely deluded in regard to the objects of the war, and that it will be diffîcult to find a man who will stand up and justify the course which has been pursued m South Africa "."

La campagne contre la guerre des Boers fut aussi menée sans trêve par WilliamT. Stead (1849 — 1912), fondateur de la „Reviewof Reviews", qui joua notamment un rôle prépondérant dans la propagande en faveur du premier congrès de paix à La Haye. La Peace Society en revanche se tenait à l'écart. Dans le rapport annuel 1899 — 1900, son conseil d'administration motiva son attitude de la façon suivante: „ They had to steer between the opposite extrêmes of timidity and rashness. To suppress their testimony against war amidst the actual clash of arme would hâve been a cowardly désertion of their post in the very hour of péril, while, on the other hand, to hâve rushed into the midst of the pohtical agitation, and to hâve taken part in every movement, however wisely conceived, against the military action of the nation, would hâve been to hâve departed from the non-partisan position which the Society is bound to maintain, and to incur the real danger, by unwise and untimely activity, of greatly exasperating the evil they were anxious to allay, and so of helping to prolong the conflict which, in common with aU others, they were anxious to see speedily and finaUy closed "P

L'argument invoquant „ the non-partisan position " fut commenté plus en détail dans un éditorial du Herald of Peace où il est dit que les pacifistes ne veulent pas s'apparenter à ceux pour qui la volonté de paix n'est qu'un prétexte leur servant à masquer leurs véritables intentions dans le domaine de la politique intérieure.^^

On peut, il est vrai, faire remarquer que la Peace Society, tant qu'Henry Richard en fut l'âme et l'énergie, n'avait pas toujours inter-

" Howard Evans, op. cit., p. 223.

» Annual Report of the Peace Society, 1899 — 1900, pp. 7 — 8.

" The Herald of Peace, 1900, p. 30.

prêté cette „ non-partisan position " au pied de la lettre. La véritable explication réside donc sans doute dans le fait que le président de l'association — Sir Joseph Pease — en tant que membre du parlement — a soit pensé qu'une fois en guerre, la Grande-Bretagne devait la mener aussi efficacement que possible pour hâter la paix, soit agi en se fondant sur des considérations tactiques. Des expériences antérieures — notamment durant la guerre de Crimée — avaient montré que la propagande en faveur de la paix lors d'une situation de guerre contribuait surtout à réduire encore davantage les chances qu'avaient les mouvements pacifistes de diffuser leurs idées. Il est en tout cas certain que Sir Joseph Pease vota les crédits de guerre. Le successeur de Richard au poste de secrétaire — W. Evans Darby — était loin d'exercer la même influence. Il n'était pas membre du parlement. Dans sa propagande, il s'attacha surtout à accentuer le caractère religieux et moral du mouvement pour attirer les membres. Il déploya par ailleurs une grande activité en faveur de l'arbitrage par des conférences, des brochures et un précieux ouvrage de compilation „ International Tribunals ".

§ 2. FRANCE

Tandis que le mouvement pacifiste en Angleterre se développait depuis 1815 déjà d'une façon régulière et continue, le mouvement français, relativement jeune, avait été interrompu dès 1870 — 1871 par la guerre franco-aUemande. Après la guerre, on procéda à la restauration de La Ligue internationale et permanente de la paix. L'amertume que la guerre avait provoquée dans les relations entre les deux peuples voisins, la dépression et la méfiance qui caractérisaient la France vaincue, tout cela contribua à rendre difficile le maintien du caractère international de la société. On lui donna donc un nouveau nom : „ Société française des amis de la paix ", — (appelée à partir de 1889 ,, Société française pour l'arbitrage entre nations "). Frédéric Passy assuma de nouveau la véritable direction de l'association en tant que secrétaire général, — c'est lui qui élabora le programme de l'association dans une proclamation de 1872 — „ Revanche et relèvement ". Il y rejetait l'idée d'une revanche par les armes, mais ne renonçait pas aux revendications Intimes de la France. Mais celles-ci devaient être satisfaites par voie

d'arbitrage et par la libre expression de la volonté des populations d'Alsace-Lorraine. En ce qui concernait particulièrement l'Alsace, Passy déclara plus tard que ce pays, si longtemps cause de conflit entre la France et l'Allemagne, devrait pouvoir devenir un territoire neutre indépendant et précisément ainsi former un lien entre les deux nations. En 1881, Passy se lança dans la politique pratique, car il fut élu député. A la Chambre des députés, il participa à l'opposition contre la politique coloniale de Jules Ferry et chercha par ailleurs — tout comme Randal Cremer — à réunir autour de lui un groupe de députés s 'intéressant à la cause de la paix. Il amena la Chambre à se montrer favorable à l'idée d'arbitrage, notamment lors du litige opposant la France aux Pays-Bas au sujet des frontières en Guyane. En 1889, Passy avait réussi à créer à la Chambre un climat favorable à un traité d'arbitrage avec les Etats- Unis. Mais aux nouvelles élections qui eurent lieu avant que l'affaire ne fût décidée, il ne fut pas réélu, et d'autres personnes devaient continuer son œuvre. Passy joua en outre un rôle décisif lors de la création de l'Union interparlementaire. L'idée fut, comme nous l'avons mentionné, lancée par Randal Cremer, mais ce fut Passy qui se chargea pratiquement tout seul des préparatifs de cette conférence en 1883 et en 1889 — lorsque la première véritable conférence eut lieu sous sa présidence. Débordant d'activité jusque dans sa haute vieillesse, il organisait, menait campagne, encourageait et mettait en garde. Parmi ses innombrables discours et ses nombreuses publications, il y en a peu qui expriment d'une manière aussi claire sa conception du problème de la paix qu'une conférence qu'il fit en 1895 sur l'avenir de l'Europe, Il y décrivait comment la course aux armements se poursuit toujours et combien il faut peu de choses pour provoquer l'explosion de l'Europe entière, malgré les assurances répétées des hommes d'Etat déclarant qu'ils aiment la paix et sont fermement décidés à la maintenir. En même temps, il montre combien il est nécessaire — pour la paix entre les Etats également — de promouvoir des réformes sociales dans les différents pays, ce qui, en fait, est d'importance vitale pour l'établissement de conditions politiques stables: „ Oui, il y a l'erreur, il y a le vice, il y a le crime, si vous voulez; mais il y a autre chose à la base de tout cela ; il y a la souffrance ; et quand les hommes souffrent, il est facile de les entraîner. Prenez-y garde ! Si vous voulez que les gou-

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vemements, soit monarchiques, soit républicains, soient tranquilles et sûrs, tâchez de ne pas laisser s'accumuler dans ce qu'on appelle les bas-fonds de la société des matières explosives et dangereuses "M

Passy ne se contentait pas de souligner l'importance des conditions sociales pour une évolution pacifique, il s'occupait aussi beaucoup du problème des territoires dits „ sous-développés ". Aux environs de 1900, la campagne contre „ le péril jaune ", avec l'empereur Guillaume II en tête, avait trouvé de grands échos dans les milieux intellectuels aussi. On comparait la situation de l'Europe vis-à-vis des millions de l'Asie à celle de la Grèce vis-à-vis de la Perse, à celle des Romains vis-à-vis des Barbares. Dans sa condition actuelle, la petite Europe, même soutenue par l'Amérique, ne pourrait guère endiguer le raz-de-marée venu de l'Est. Le Vieux Continent était en effet en même temps menacé d'une dégénération interne, d'une „dévirilisation". Le salut devait se trouver dans un „ réarmement moral " — la création d'un nouvel esprit d'offensive — assez puissant pour former les peuples non-européens d'après un idéal culturel européen. S 'opposant à cette manière de penser, Passy déclarait qu'il se rendait sans doute compte, lui aussi, de l'opposition entre nous et les peuples non-européens et des possibilités d'une évolution catastrophique lorsque ces peuples, dans la plénitude des temps, recouvreraient leur liberté. Pour éviter cela, il ne fallait toutefois pas que les peuples européens eussent une confiance aveugle dans leur force militaire et idéologique. L'essentiel devait être de procéder à une révision de toute la politique coloniale : „ — si la race blanche peut avoir, à mon avis, à se préoccuper beaucoup plus sérieusement qu'elle ne le fait d'un réveil éventuel des races noires ou de couleur, je demande si ce ne serait pas nous-mêmes qui, en allant, sous prétexte de les civiliser, porter dans ces régions lointaines, avec nos vices et nos violences, le mépris de leurs habitudes et de leurs principes, en les troublant dans la possession de leur territoire . . . avons préparé comme à plaisir le soulèvement que l'on nous dénonce et créé de nos propres mains le péril jaune et le péril noir ".^^

La Ligue de la Paix et de la Liberté reprit également son activité après la guerre de 1870 — 71 et, contrairement à l'association de Passy,

" L'avenir de l'Europe, p. 16.

" Le problème international du XX® siècle, Paris 1905, pp. 8 — 9.

elle garda son caractère international. Sans doute la réalisation du projet d'une fédération européenne de républiques démocratiques libres semblait-elle plus éloignée que jamais. Malgré cela la majorité au sein de la ligue maintint ce programme, ce qui explique que, contrairement à la plupart des autres ligues de paix, elle se montrât sceptique à l'égard des projets d'un tribunal d'arbitrage international permanent. Si une telle institution était fondée sur les communautés étatiques existantes, on courait de sérieux dangers de voir les intérêts des chefs d'Etat obtenir des garanties juridiques durables aux dépens des nationalités opprimées. Un tribunal international ne pouvait obtenir une autorité véritable que s'il devenait un élément d'une vaste fédération républicaine. Certains membres de la Ligue, dont Paul Lacombe, mettaient cependant en garde contre le fait de fonder l'activité sur quelque chose qu'ils estimaient être une utopie. Sans douteLacombe aussi nourrissait-il quelques appréhensions à l'égard du projet de tribunal international permanent. Celles-ci étaient cependant d'ordre plutôt pratique. Il doutait notamment que des juges-arbitres permanents pussent être suffisamment qualifiés dans tant de matières différentes dont serait saisi un tribunal de cette nature. D'autre part, on courait le grand risque de voir le tribunal devenir en peu de temps une assemblée de diplomates, où de pures considérations de force et de prestige joueraient un rôle prépondérant, ce qui le rendrait difficile de faire accepter la sentence à la partie perdante. La bonne solution devait donc être que les parties adverses tombent d'accord, dans chaque cas, pour nommer un tribunal d'arbitrage.

Le président de la Ligue, Charles Lemonnier, se montra d'abord sceptique à l'égard de toute idée d'arbitrage tant qu'existait un désaccord aussi fondamental sur le concept de paix: d'un côté, on avait les nationalités opprimées qui par „ paix " entendaient une libération fondée sur la justice, de l'autre, les puissances dominantes qui dans le concept de „ paix " voyaient une garantie contre l'insurrection et de sérieux changements de frontières. Et même si „ l'affaire de l'Alabama " était sans doute un exemple encourageant des progrès de l'idée d'arbitrage, rien ne garantissait que l'Etat en question respecterait la sentence d'arbitrage dans tous les cas, compte non tenu de ce qu'il refuserait certainement l'arbitrage lorsque le litige aurait pour objet ses intérêts dits vitaux. On ne pouvait par exemple s'imaginer que l'empereur alle-

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mand fût disposé à laisser trancher la question d'Alsace-Lorraine ou du Slesvig du Sud de cette façon. Le point de vue de la Ligue, à savoir création d'un tribunal d'arbitrage uniquement dans le cadre d'une fédération, devait donc être maintenu.

Plus tard, Lemonnier adopta cependant une attitude plus positive à l'égard de la question d'arbitrage. Cela était certainement dû en partie à ce qu'il avait une conception plus nuancée de l'idée de fédération européenne que la plupart des autres membres de la Ligue. Il souligna notamment que ce n'étaient pas seulement les princes et l'Eglise qui empêchaient la réalisation de cette idée, mais aussi tous les groupes possédés par „ l'orgueil national ". Ce mouvement politique combattait sans doute les princes, mais à leur place il mettait le Peuple sur le trône: „ On sacrifie l'individu à la république tout comme les monarchistes le sacrifient à la royauté; des deux côtés la raison d'Etat. On a changé d'autel, de sacrificateur et de divinité, mais la victime reste la même ".^^

Dès 1873 — encouragée par la résolution d'arbitrage d'Henry Richard au parlement — la Ligue adopta la déclaration suivante: „ Qu'en l'état présent de l'Europe, la voie de simples traités à intervenir entre deux ou plusieurs gouvernements lui paraît l'un des moyens les plus efficaces pour introduire parmi les peuples l'usage de l'arbitrage ". Et en 1870, Lemonnier lui-même élabora en détail un „ Projet d'un traité d'arbitrage permanent entre nations ". Il soulignait en même temps que dans l'état actuel des choses, on pouvait déjà réaliser quelques initiatives pouvant servir de base à une fédération future. A ce propos, il déclara partager la conception des autres pacifistes considérant la neutralité comme un facteur générateur de paix et proposa au Congrès de Berlin de procéder à une neutralisation des Dardanelles et de la mer de Marmara.^'

Lemonnier souligna également que les différents Etats traditionnellement neutres pouvaient devenir un facteur de paix beaucoup plus puissant, s'ils formaient une union. Cela ne leur ferait courir aucun risque, car seuls des Etats aux intentions agressives seraient opposés à une telle alliance, et si les Etats en question se livraient vraiment

" Charles Lemonnier, Les Etats-Unis de l'Europe, Paxis 1872, p. 165. " „ Etats-Unie de l'Europe " 1878, no 12.

à une attaque, cela leur donnerait aussi comme adversaires les Etats pacifistes non-neutres. D'ailleurs une ligue de neutralité présenterait trois grands avantages. Tout d'abord elle accroîtrait la sécurité des différents pays et, partant, diminuerait les risques de guerre d'une façon considérable. Ensuite, si la guerre éclatait malgré tout, elle l'empêcherait de dégénérer en guerre générale et soustrairait de grandes régions d'Europe aux destructions de la guerre. Enfin la ligue pourrait favoriser le désarmement, car, grâce à une solidarité obligatoire, les Etats neutres seraient à même de réduire leurs forces armées chacun de leur côté.^^

A l'instar de Passy, Lemonnier proposa que l 'Alsace-Lorraine fût transformée en territoires neutres indépendants — sous forme de deux ou trois cantons ayant possibilité d'adhérer à l'Union Helvétique. Un tel arrangement pourrait préluder à une neutralisation de tout le Rhin — donc à quelque chose d'analogue à ce qui, dans notre siècle, fut établi dans le traité de Locarno en 1925.^^

Une troisième organisation pacifiste française fut fondée en 1887 à Nantes par un groupe de jeunes universitaires. Elle prit le nom de La Paix 'par le Droit, et ce fut Théodore Ruyssen (né en 1866, président après 1897) qui contribua le plus à l'activité de l'organisation en écrivant notamment de nombreux articles dans la revue „ La Paix par le Droit " qu'elle publiait. Il tenait régulièrement ses lecteurs au courant des questions internationales qu'il exposait en les envisageant d'un point de vue objectif dicté par une conception politique pacifiste. Il condamnait l'agressive politique coloniale à la fois parce qu'elle représentait une injustice envers les indigènes et parce que, comme antérieurement aussi, elle augmentait la tension entre les grandes puissances européennes. Un exemple terriblement significatif en était, durant les années 1890, le projet britannique d'un territoire continu nord-sud en Afrique qui venait se heurter à un projet français d'expansion ouestest ; situation critique qui culmina dans le conflit de Fachoda, résultat particulièrement dangereux de ce que Ruyssen appelait la „ kilométrite ".^o

" Du principe de neutralité et de ses applications, Genève 1882, p. 31.

" Ibid., p. 26.

»<» La Paix par le Droit, 1898, p. 52.

FRANCE

Les pacifistes français adoptèrent une attitude sans équivoque aussi bien en ce qui concernait la politique coloniale que la question d'Alsace- Lorraine. Ils n'eurent pas à se débattre dans le même dilemme que la Peace Society lors de la guerre des Boers — , aucune des entreprises coloniales auxquelles était mêlée la France n'était d'ailleurs de nature à engager la nation de la même façon. Mais dans une affaire, Ruyssen et son organisation se laissèrent manifestement influencer par des considérations d'ordre tactique, à savoir l'affaire Dreyfus. Sans doute critiqua-t-il dans un article de 1897 la campagne honteuse menée par les nationalistes contre l'officier condamné, campagne contraire à la définition du patriotisme établie en premier lieu par la France, et selon laquelle ce sentiment avait ses racines non plus dans l'unité matérielle de la terre et du sang, mais dans la réciprocité des services volontaires .^^ Autrement, il limitait ses commentaires à quelques considérations générales sur la façon dont „ l'Affaire " avait dévoilé le manque effrayant de moralité dans les rapports entre Etats, caractérisés par la méfiance et l'espionnage réciproques. Mais voici que la revue se tait sur „ rAffaire " jusqu'en décembre 1899. Alors Ruyssen publia un nouvel article, notamment pour motiver son silence de la façon suivante : „ Sans doute, il ne manquait pas de bonnes raisons pour établir une connexité réelle entre notre cause et les principes d'humanité et de justice mis en jeu par l'Affaire. Mais les passions hostiles avaient trop profondément divisé les esprits pour qu'il nous fût permis de philosopher à propos de l'Affaire, sans exciter chez tels de nos amis des froissements et des malentendus. Nous risquions ainsi de compromettre une œuvre dont c'est le caractère et la force de se tenir au-dessus des querelles de partis ".^

Outre ses articles sur des questions d'actualité, Ruyssen pubha des contributions de valeur dans la discussion de caractère plus général menée autour du problème de la paix. Il mit notamment en garde contre une conception sommairement évolutionniste qui dans les fusions toujours plus grandes réalisées dans le domaine économique estimait pouvoir déceler des forces efficaces dans l'œuvre en faveur de la paix. En réalité, rien ne garantissait qu'un pays où ces fusions s'étaient réaHsées à une échelle particulièrement frappante menât une politique

" Ibid., 1897, p. 280.

" Ibid., 1899, p. 424.

pacifiste. La conduite des Etats-Unis vis-à-vis de Cuba, des Philippines et lors de la fondation de la République du Panama semblait plutôt indiquer le contraire. Ces faits constituaient un appel à toutes les forces positives pour qu'elles s'unissent en un effort commun pour exercer, elles, une influence décisive sur la politique des Etats : „ La paix est donc à la fois une conclusion nécessaire du passé, et un idéal qu'on doit faire descendre degré par degré, sur la terre ".^ Le mouvement pacifiste devrait avoir ses attaches sentimentales dans la patrie, mais par ailleurs chercher à dépasser la conjoncture existante. Le message simpliste et sommaire des internationalistes était dangereux „ parce qu'en attendant l'achèvement de l'évolution qu'ils prédisent, en attendant que les différences entre nations se soient évanouies, ces différences demeurent, les antagonismes d'intérêts continuent à s'affirmer impérieusement, et les entreprises contre la paix publique demeurent possibles puisqu'il suffit des conceptions politiques et des ambitions concertées d'un petit nombre d'hommes pour mettre aux prises des nations foncièrement pacifiques ".^

Bien que la législation internationale, en notre temps, eût réalisé de grands progrès, elle avait indubitablement toujours besoin d'un „ effort intérieur " pour créer la paix, notamment à travers l'éducation.

Comme la plupart des autres pacifistes bourgeois français, Ruyssen condamnait l'objection de conscience. Ruyssen estimait que, même si l'on ne tenait pas compte du fait qu'un tel procédé ne servait pas la cause de la paix, il était très dangereux de reconnaître à l'objecteur de conscience le droit de se révolter contre la loi. Dans toute société — si avancée fût-elle — il y avait des lois qui devaient infailliblement heurter certaines conceptions ou être contraires à certains intérêts. Mais si, pour cette raison, on devait reconnaître à ces groupes le droit de se dresser contre la loi, on saperait la force morale qui maintient la société et est la condition même de ses progrès ultérieurs. ^^

En 1896 fut fondée une organisation pacifiste particulière pour les femmes. Elle s'intitula „ La Ligue internationale des femmes pour le désarmement général". C'était la fille de Victor Hugo, la princesse Gabbielle

" La philosophie de la paix, Paris, 1904, p. 60.

" Ibid., p. 38.

" La Paix par le Droit 1902, p. 332.

ITALIE

WiszNiEWSKA, qui en avait pris l'initiative. L'article I des statuts originels déclare que „ chaque membre de la Ligue devra s'engager à combattre par la parole, par la plume, par tous les moyens légitimes, la guerre sous toutes ses formes ". En fait, l'organisation n'avait pas le but clairement pacifiste que semblait indiquer cette formule. Au contraire, dans le manifeste même, on soulignait que les femmes françaises étaient „ chauvines au point de rester l'arme au pied pour défendre le territoire contre l'envahisseur, tant que nos voisins ne désarmeront pas ". Pour bien faire remarquer que l'organisation ne travaillait pas à un désarmement unilatéral de la France, on en modifia le nom qui devint „ Ligue des femmes pour le désarmement international " avant que l'association ne reçût l'approbation des autorités en 1897. En 1900, le but général fut encore accentué davantage à l'aide d'un troisième nom Alliance universelle des femmes pour la paix par V éducation et par la nouvelle formule suivante: „ L'Alliance a pour but d'organiser parmi les femmes de tous les pays et de toutes les conditions, une action solidaire pour la suppression de la guerre ."

§ 3. ITALIE

En Italie, il ne fut possible de créer un mouvement de paix organisé qu'après la formation de l'unité nationale. Dans ce travail, la personnalité marquante fut Ernesto Teodoro Moneta (1833 — 1918). H continua directement la tradition de la lutte de libération italienne, à savoir la réalisation du programme relatif au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, combiné à la fraternité internationale sous les auspices de la démocratie. Les impressions décisives de sa jeunesse, il les reçut sur les barricades, dans la fumée de la poudre et le bruit des balles, lors de la révolution à Milan en 1848. Son père, alors âgé de 60 ans et ayant 11 enfants, prit part aux combats, et Ernesto, âgé de 15 ans, participa à la défense du foyer. Durant les années précédant la guerre de Ubération en 1859 — 1861, le jeune Moneta était à la tête d'une société secrète qui était en rapports avec le héros de la libération, Pallavicino. En 1859, il se battit sous Garibaldi dans le nord de l'Italie, et l'année suivante à Volturno en Calabre. Après cette époque, il fut officier de l'armée italienne, mais au lendemain de la défaite de Custozza en 1866,

il donna sa démission et se consacra par la suite entièrement à son activité de publiciste.

En 1867, Moneta prit en mains la rédaction du journal „ Il Secolo " qui, sous sa direction, devint le journal le plus répandu en Italie. Au début, il écrivit beaucoup sur des sujets militaires et fit campagne pour que l'armée fût transformée en milice populaire, ceci parce qu'il avait la même conception fondamentale que Garibaldi, à savoir qu'une telle organisation garantirait que l'armée ne servirait qu'à des buts défensifs. Il condamnait le militarisme dans l'acception propre du terme, et surtout lorsqu'il se traduisait par un budget de défense exagérément élevé.

A partir de 1870 environ, Moneta participa activement au mouvement pacifiste. Il se fit notamment remarquer au congrès de la Ligue de la paix et de la liberté à Lugano en 1872, au cours d'une intervention oh il combattit la conception fondamentale selon laquelle une fédération européenne supposait des constitutions républicaines dans les Etats membres. En 1878, Moneta organisa une réunion pacifiste dite „ Comité international pour la Paix " à Milan. Y prirent part, outre des Italiens, quelques étrangers, dont Charles Lemonnier. Plus tard, en 1887, il fut l'un des fondateurs de la Società internazionale fer la pace — Unione lombarda, également à Milan (appelée à l'origine ,, Unione lombarda per la pace.")

Cette organisation était le résultat d'une fusion de trois anciens groupes à programme pacifiste et s'inspirait fortement de Hodgson Pratt. La même année, une autre société vit le jour à Rome, ,,1' Associazione per l'arbitrato et per la pace internazionale " sous la présidence d'un homme politique bien connu, Ruggiero Bonghi. Les deux associations collaboraient conformément à une division du travail bien établie. L'organisation de Milan devait surtout s'attacher à faire campagne dans les milieux populaires, celle de Rome devait avant tout viser à influencer les députés et les membres du gouvernement.

Une des premières tâches auxquelles s'attela Moneta fut de combattre les courants activistes se manifestant dans „ le mouvement irrédentiste " dont les dirigeants affirmaient que l'unité italienne ne serait pas réalisée avant l'annexion du Tessin, du Trentin et de Trieste. Or, il était parfaitement évident que de tels projets ne pouvaient être mis à exécution qu'au moyen d'une guerre contre la Suisse d'une part

ITALIE

et contre l'Autriche de l'autre ; Moneta prétendait que ce serait un crime, compte non tenu du fait que l'issue d'une telle guerre serait on ne peut plus incertaine. Ce dernier argument a sans doute été décisif pour les politiciens souhaitant l'expansion notamment en Tunisie. L'occupation de la Tunisie par les Français en 1881 provoqua une violente amertume en Italie, où l'activisme se manifesta maintenant sous forme de „ gallophobie ". Crispi exploita le climat ainsi créé en faveur de sa politique activiste et de l'adhésion de l'Italie à l'alliance germano-autrichienne, qui, en 1882, fut élargie pour devenir la „ triple-alliance ". Le traité de commerce avec la France fut dénoncé, et l'Italie refusa de participer officiellement à l'Exposition internationale de Paris en 1889. Dans les colonnes du „I1 Secolo ", Moneta combattit énergiquement ces tendances anti-françaises. En 1887, il caractérisa la politique du gouvernement comme le plus grand des dangers; en 1892, il qualifia une guerre entre l'Italie et la France de „ guerra fratricida" en même temps qu'il dénonçait la triple-alliance comme un attentat permanent contre la paix.^^ Moneta salua avec joie la détente qui se manifesta peu à peu dans les relations entre l'Italie et la France et qui fut confirmée par le traité d'arbitrage de 1903. Certes, cette évolution avait des causes politiques déterminées. Mais en même temps il n'est guère douteux que Moneta et ses partisans contribuèrent, dans une large mesure, à créer le climat qui rendit possible cette détente. Pour Moneta personnellement, des considérations politiques de puissance ne jouèrent à cet égard aucun rôle. On s'en rend le mieux compte en constatant que son attitude à l'égard du mouvement irrédentiste resta la même: des territoires comme le Trentin et Trieste devaient à juste titre appartenir à l'Italie, mais le règlement devait s'opérer dans un esprit de justice, de bonne volonté et de concorde et, de préférence, dans le cadre d'une fédération européenne. Il ne fallait pas utiliser les bonnes relations avec la France ou avec une autre grande puissance pour imposer ses revendications nationales.

La lutte contre „ l'irrédentisme " se heurtait d 'ailleurs, comme le soulignait souvent Moneta lui-même, à des difficultés psychologiques beaucoup plus grandes que la „ gallophobie ". Dans une brochure qu'il

" „ Il Secolo ", 27 sept. 1872.

publia en 1903 à propos d'une attaque contre des étudiants italiens à Trieste, il s'exprima ainsi à ce sujet: „ Nella gallofobia predominano sentimenti ignobili et vili, perche per bassi rancori, per gelosia di primato et per qualche torto che la Francia, popolo o governo, potesse avère avuto verso il nostro paese, si dimentica che l'Italia la è in gran parte débitrice del suo maggior bene : il possesso délia propria indipendenza. Nell'irredentismo invece bivra la corda d'un forte sentimento patriottico, c'e un pensiero d'affetto pei fratelli che il vecchio diritto di conquista condanna à vivere sotto un régime ch'essi ripudiano, e domina il desiderio di studiare e lavorare per vederli un giorno ricongiunti alla patria comune ch'essi amano e non dimenticano mai ".2'

Outre sa campagne contre „ l'irrédentisme ", Moneta avait à son actif une lutte acharnée contre les avocats d'une politique coloniale active de la part de l'Italie. Il avait été l'un des meneurs de l'opposition contre la politique d'expansion de Crispi qui conduisit à la piteuse défaite des Italiens à Adoua en 1896. Au soir de sa vie, il changea cependant d'opinion; lorsque les Italiens, en 1911, commencèrent la guerre contre la Turquie pour s'emparer de la Tripolitaine, il se chargea de défendre cette action dans une brochure publiée sous forme de lettre adressée à ses collègues du Bureau international permanent de la paix. Il y soulignait comment il avait immédiatement condamné les nationalistes „ outranciers " qui poussaient à la guerre. Mais ensuite, lorsque la même conception fut lancée dans les organes de presse les plus répandus et les plus importants, le doute commença à s'emparer de Moneta, et il fut partagé entre ses devoirs envers la Patrie d'une part et envers la Paix d'autre part. Il convoqua le conseil d'administration de la Società internazionale per la pace où l'on décida finalement de recommander une „ pénétration pacifique en Tripolitaine ". Le conseil d'administration ne devait guère ignorer que l'expérience montre qu'une telle forme de „ pénétration " se fait à l'aide de moyens militaires, et il apparut qu'une fois la guerre devenue réalité, les pacifistes italiens n'avaient pas grandchose à lui opposer. Au contraire : Moneta en tête, ils furent entraînés par la vague nationaliste qui souleva le pays : „ Quand la guerre fut déclarée officiellement par notre Gouvernement, qui avait toujours donné

*' IrredentisiTio e gallophobia, Milano, 1903, p. 19.

AUTRICHE

des gages sérieux pour la paix européenne, je n'ai pas exalté la guerre, mais seulement nous avons admiré le spectacle de patriotisme et de solidarité de tout le Pays — ".^

On n'était pas loin maintenant d'approuver également l'argumentation générale des activistes coloniaux prêchant „ le devoir de civiliser les territoires arriérés " ainsi que l'affirmation selon laquelle cette action civilisatrice est saluée avec joie par les indigènes etc. En ce qui concernait l'Italie, on déclarait volontiers que le pays avait un droit particulier à se procurer des colonies parce qu'il avait pris part si tardivement à la course. Moneta, qui, par ailleurs, n'avait jamais accepté des considérations politiques de puissance, n'hésita pas, dans sa défense, à rappeler que l'Italie, par le traité de 1902 avec la France et le traité de 1903 avec l'Angleterre, avait reçu carte blanche en Tripolitaine et en Cyrénaïque. L'Italie avait antérieurement fait preuve d'une modération admirable aussi bien lors de l'encouragement allemand à occuper la Tunisie que lors de l'offre anglaise de participer à l'occupation de l'Egjrpte. Si l'Italie n'utilisait pas sa chance cette fois-ci non plus, elle courait le risque imminent de voir une autre puissance s'emparer du territoire et par là mettre un terme décisif à la liberté d'action de l'Italie en Méditerranée. 29 En guise de consolation supplémentaire aux pacifistes, Moneta faisait observer que si le gouvernement au pouvoir s 'était opposé à une action en Tripolitaine, il aurait très certainement été renversé et remplacé par un gouvernement fortement nationaliste qui aurait à la fois conféré plus d'ampleur à la guerre et, plus tard, sans aucun doute mis en œuvre de nouvelles actions.^"

§ 4. AUTRICHE

Contrairement à ce qui fut le cas en Italie, le mouvement pacifiste en Autriche se développa sans être particulièrement influencé par un mouvement démocratique d'union nationale. Au contraire, on considérait volontiers l'Autriche comme un Etat modèle en ce qui concernait „la coexistence pacifique" de nationalités différentes. Cela contribua à

" L'idéal de la paix et la patrie, Milano 1912, pp. 17 — -18. " Ibid., p. 11.

*> Ibid.

ce que les dirigeants du mouvement, dans leur analyse des phénomènes contemporains, ne se rendissent souvent pas suffisamment compte de l'oppression des nationalités qui avait véritablement lieu au sein de la double monarchie. En revanche, leur orientation fortement cosmopolite les rendait assez insensibles à toute forme d'excitation nationaliste dans leur propre paj^s. Bertha von Suttner (1843 — 1914) joua un rôle de premier plan dans le mouvement pacifiste autrichien. Parmi les organisateurs du mouvement pacifiste, elle occupa une place à part, d'abord parce que sa conception du problème de la paix était, plus que chez les autres, influencée par les courants littéraires et scientifiques de son époque, en second lieu, parce qu'elle fut la première femme remarquable dans l'histoire du mouvement pacifiste.

Avant d'aborder les feux de la rampe officielle, elle avait fait de sérieuses études et surtout lu Buckle, Darwin et Spencer. De l'évolutionnisme elle tira la conclusion qu'une nouvelle morale sociale était en train de se développer, morale qui conduirait à une solidarité accrue au sein des différents peuples et dans les rapports entre nations.

Les impulsions que lui avait données la nouvelle science naturelle se manifestèrent clairement dans son premier livre „ Inventarium einer Seele " de 1883. Elle y soulignait combien les tendances fondamentales de l'époque vont vers l'unité dans le domaine de la religion, de la paix et du commerce mondiaux. La science a sa place au centre des intérêts universels. D'elle découlent un bien-être croissant et un pouvoir stable. A plus longue échéance, cela ne manquera pas de créer une unité au point de vue religieux également. Il n'y aura plus place pour des sectes dans le domaine de la religion, pas plus qu'U n'y en a dans celui de l'astronomie, de la physique et des mathématiques.

Ce livre traite aussi du problème de la paix. L'auteur parle à ce sujet des projets de paix de Napoléon III et de la proposition analogue de von Biihler présentée en 1879 à la Diète prussienne. EUe compare le rejet de cette proposition par Bismarck à l'attitude que les souverains de l'antiquité auraient adoptée à l'égard d'une proposition relative à l'abolition de l'esclavage ou, celle des inquisiteurs vis-à-vis d'efforts en faveur de la liberté de religion. En d'autres termes: le militarisme est puissant pour le moment, mais l'avenir appartient au désarmement. A ce propos, elle insistait sur la doctrine des optimistes de l'évolution-

AUTRICHE

nisme, surtout telle qu'elle était formulée par Thomas Buckle, avec les trois facteurs principaux qui, selon lui, étaient favorables à une paix durable: la découverte de la poudre qui avait diminué le nombre des combattants actifs, l'accroissement du commerce mondial, l'amélioration des moyens de communication qui avait créé une vaste communauté humaine. Pour son propre compte, Bertha von Suttner ajoutait l'espoir que l'augmentation future de l'efficacité des moyens de guerre rendrait la guerre impossible : „So steht auch zu hoffen, dass einst die Erfindung von immer gewaltigeren Zerstôrungsmaschinen, welche endlich im Stande waren, mittelst eines — was weiss ich — elektrisch-dynamischen oder magnetisch-explosiblen Apparats ganze Armeen auf einmal zu vernichten, dadurch die ganze Strategik aufheben und das Kriegfûhren uberhaupt zur Unmôglichkeit m.achen werde ". (p. 115).

Ses pensées sur des problèmes culturels essentiels, Bertha von Suttner les approfondit dans son livre „ Das Maschinenzeitalter " publié sans nom d'auteur en 1888. Il se présente sous la forme d'une série de cours fictifs sur des phénomènes de son époque, cours tenus par un professeur autour de l'an 3000 après J.-C. L'auteur laisse notamment ce professeur faire remarquer combien longtemps „ des conceptions ataviques " sur la religion continuèrent à se maintenir à l'époque des sciences naturelles. Elle s'attaque à ce propos aux „ pieux politiques ", „ aux pieux militaires ", „ aux pieux distingués ", „ aux pieux indifférents " et „ aux pieux spiritualistes " ou à ceux qui font officiellement figure de philosophes aux vues larges, mais qui, en réalité, soutiennent la religion la plus dogmatique qui soit.

La morale de guerre elle-même est avant tout ancrée, estime-t-elle, dans l'attitude officielle en face de l'existence, attitude hostile à la vie : „ Mit allergrôsster Strenge wachte man dariiber, dass die Schuljugend ja nichts von dem Walten der Natur erfahre, welches der Fortplanzung des Lebens vorsteht, am allerwenigsten von den damit verbundenen Erscheinungen von Wonnegef ûhlen : — aber von den vielfachen Arten, wie das Leben unter Quai und Schmerz vernichtet wird, davon konnte man ihr nicht genug erzâhlen und kein Détail der Grausamkeitswollust war zu raffiniert, um nicht die Kampfberichte der Vorzeit schmiicken zu diirfen ". (p. 54). Et plus loin, en termes encore plus violents: „ Der ehrenvollste und neidenswerteste Tod diinkt euch der im „ mânner-

mordenden Kampf " gefundene, und mit „ unehrlicher Geburt " behaftet nennt ihr eure Kinder der Liebe. Den Tod preiset ihr so hoch, dass ihr ihn wiirdig findet, von eurem Gott selber — schmerzhaft, blutend, jammemd — am Kreuze erlitten zu werden, und den Gegensatz des unter Qualen verhângten Todes — nàmlich das unter Wonnen fortgepflanzte Leben — habt ihr den Werken des Satans zugezàhlt". (p. 166).

Le roman „ Die Waffen nieder ", paru l'année suivante, était à dessein plus simple tant au point de vue forme que fond. L'ouvrage décrivait les aventures d'une femme en temps de guerre. En 1859, elle se marie à un officier qui devait tomber dans la guerre d'Italie. A partir de ce moment, elle hait la guerre et épouse plus tard un autre officier qui partage ses opinions. Par sens conventionnel du devoir, il participe cependant aux guerres de 1864 et 1866. Alors seulement il donne sa démission. Pendant la guerre franco -allemande de 1870 — 1871, le couple autrichien séjourne à Paris. Pendant le siège, le mari, pris pour espion prussien, est fusillé.

Le personnage principal du roman était donc une femme, mais, par ailleurs, Bertha von Suttner mettait en garde ceux qui affirmaient que les femmes en soi et conformément à leurs aspirations caractéristiques étaient celles qui travaillaient le plus efficacement pour la cause de la paix. En réalité, l'argument selon lequel la guerre devait être supprimée parce que „nous autres femmes" en souffrons, dévoilait une attitude morale ayant en fait moins de prix que celle qui caractérise les femmes disposées à faire les sacrifices qu'exige la guerre. C'est le système même de guerre qu'il faut abolir, et il est alors très important qu'entre l'homme et la femme règne l'égalité des droits et qu'ils avancent en troupes unies. Le phénomène de la guerre ne doit pas être combattu à partir d'intérêts particuliers ayant trait au rang, à la classe ou au sexe.^^ Dans le grand succès remporté par son livre, l'auteur voyait une preuve de l'existence d'une telle volonté de paix générale qu'il devait être facile d'activiser. „La foudre n'est possible que lorsque l'air est chargé d'électricité " disait-elle. Il s'agissait maintenant de profiter de cette atmosphère, de la canaliser, de lui donner forme. Aussi, dès la publication de son livre, se lança-t-eUe activement dans le travail en faveur du

" Universal Peace — from a Woman's Standpoint, The North American Review 1899, vol. CXIX, p. 51.

AUTRICHE

mouvement pacifiste. En 1891, elle fonda Die ôsterreichische Geselhchaft der Fricdensjreunde et intervint la même année au congrès pacifiste international de Rome. C'est aussi en grande partie grâce à elle que fut fondé un groupe interparlementaire en Autriche.

Dans son argumentation générale, Bertha von Suttner combattit la conception selon laquelle une paix durable ne pouvait être assurée que si la démocratie était réalisée dans tous les pays. Elle estimait qu'un moyen à la fois plus rapide et plus sûr menait au but, à savoir celui qui consistait à influencer les classes dirigeantes de la société. La paix serait assurée par une révolution venue d'en haut, par une transformation des âmes. Il ne fallait rien de moins. Les efforts en vue „ d'humaniser la guerre " ne servaient qu'à détourner l'attention de l'essentiel. Comme elle l'exprimait dans ses commentaires à propos du premier congrès de la paix à La Haye: „ Der heilige Georg ritt aus, den Drachen zu tôten, nicht ihm die Klauen zu polieren ".^^ ^^ commencement, elle avait adopté une attitude positive à l'égard de la Croix-Rouge. Plus tard, elle avait constaté son insuffisance. La Croix-Rouge était depuis longtemps reconnue par les gouvernements comme un organe utile. Il ne s'agissait donc plus d'examiner le bien-fondé de l'organisation, mais de savoir à quel point il y avait lieu de la louer.

On était avant tout obligé de se rendre compte que l'efficacité de la Croix-Rouge en temps de guerre ne pouvait absolument pas aller de pair avec le développement et „ l'amélioration " des moyens de guerre: „ Der Elrieg hat die mit Metallen und Gasen, mit chemischen Stoffen und elektrischen Krâften arbeitenden Technik fiir sich — das Rote Kreuz nur ein paar weiche Hânde und mitleidige Herzen "P II ne devait d'ailleurs pas être exclu que l'idée d'abolir la guerre pût également arriver à conquérir les classes dirigeantes de la société, tout comme l'avait fait la Croix-Rouge. Autrement, Bertha von Suttner désapprouvait ceux qui estimaient que seul un chemin menait à la paix. Une telle attitude n'engendrait infailliblement que sectarisme et stérilité. La résonance psychologique de l'idée de paix présente en réahté pour le moins autant de nuances que l'idéologie militariste.

Lorsqu'il était question de la réalisation même de l'idée d'une orga-

'^ Die Haager Friedenskonferenz, Dresden und Leipzig, 1900, p. 88. ** Stimmen und Geetalten, Leipzig 1907, p. 75.

nisation internationale, Bertha von Suttner témoigna longtemps d'un profond scepticisme à l'égard des jurisconsultes de l'époque. Elle les considérait comme des instruments par trop disposés à servir l'idée d'une humanisation de la guerre. Commentant le deuxième congrès de paix à La Haye, elle écrit ainsi avec amertume : " Das sogenannte Vôlkerrecht — trockene Juristen — passt nicht in die Friedensbewegung, ungefàhr so wenig wie das Rote Kreuz ". En même temps, elle constatait cependant qu'un nouveau type d'experts en droit international était en train de s'imposer, des gens ayant une attitude plus positive vis-à-vis du mouvement pacifiste, tel par exemple Walther Schucking.^*

Bertha von Suttner se rendait compte des difficultés que posait l'étude du problème du désarmement d'un point de vue politique. Mais elle ne pouvait en même temps partager le défaitisme de certains pacifistes qui estimaient que la question ne devait pas être discutée dans une assemblée internationale comme le deuxième congrès de paix à La Haye en 1907, puisqu'on ne pouvait quand même la résoudre. A cela elle objectait que l'essentiel en ce qui concernait le problème du désarmement, c'était en premier lieu d'arriver à le faire définir, de sorte qu'on puisse l'aborder d'une façon efficace. La nécessité d'une solution serait alors vraiment si manifeste qu 'elle provoquerait une modification „ de la conjoncture existante" : „Dass es also einerseits unmôglich ist, unter den obwaltenden Umstànden abzurûsten und an und fur sich unmôglich, ins unendliche fortzuriisten, ergibt sich, dass die „obwaltenden Umstânde" abzuândem sind ".^^

Le but des efforts de désarmement devait être la création de forces internationales de sécurité. Bertha von Suttner alla très loin dans sa définition du champ d'activité de telles forces. A son avis, le classique „ principe de non-intervention " de l'époque de Cobden était tout à fait inapte à assurer la paix dans le monde. Car la paix n'est pas seulement l'absence de guerre, mais un état caractérisé par le règne de l'harmonie dans les différents pays. Une oppression exercée au sein d'un pays représentait en même temps une menace de guerre. Aussi des mesures internationales ne devaient-elles pas être entravées par le respect traditionnel

" Hans Wehberg dans Die Friedenswarte, 1943. p. 138. ^* Der Kampf lun die Vermeidung des Weltkrieges. Herausgegeben von Alfred H. Fried, Zurich 1917, Vol. II, p. 20.

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de ce qu'on appelait „ les affaires internes": „ Wo Verfolgte, Tyrannisierte, Verhungernde ihren Klageschrei erheben, dort eile man hin und interveniere, denn nicht innere Angelegenheit, — Menschenangelegenheit ist's. Tua res agitur".^

Que l'idée de forces internationales de sécurité pouvait être réalisée, c'était, selon Bertha von Suttner, clairement prouvé par la mise sur pied des forces chargées de réprimer la révolte des Boxers, même si le but de l'action et la façon dont celle-ci fut exécutée étaient manifestement contraires aux principes fondamentaux du mouvement pacifiste.^'

Dans son activité de propagande, Bertha von Suttner trouva un dynamique collaborateur en la personne de son compatriote Alfred Fried (1864 — 1921). Après avoir reçu une formation de libraire, il passa par la suite au journalisme et fonda en 1891 la revue „ Die Waffen nieder " dont il confia la rédaction à Bertha von Suttner. L'automne 1892, il fonda la Deutsche Friedensgeseîlschaft. Entre 1894 et 1899, il publia pour cette organisation „ Monatliche Friedenskorrespondenz " et, en 1899, il lança „ Die Friedenswarte ". Cette revue paraît toujours. Rédigée depuis 1921 par Hans Wehberg et publiée depuis 1933 à Zurich, elle a toujours occupé une place de premier plan parmi les publications pacifistes. En premier lieu, la rédaction a veillé d'une façon éminente à ce que l'enthousiasme pour la cause de la paix n'ait jamais nui au souci d'une haute objectivité ; les articles et les comptes rendus d'ouvrages ont donc la plupart du temps été une précieuse source d'information et d'orientation. Le but de Fried était en effet toujours avant tout de traiter les problèmes de la paix de façon à susciter l'intérêt des milieux intellectuels. De cette manière, il en vint à exercer une influence considérable, notamment sur la conception allemande des problèmes de droit international qui, jusque là, n'avait pratiquement été influencée que par l'idéologie prussienne de puissance.

Alfred Fried développa ses propres idées sur le problème de la paix dans un grand nombre d'écrits théoriques.^ Il souligna encore plus que

*^ Briefe an einen Toten, Dresden, 1905, pp. 25 — 26.

^' Stimmen und Gestalten, p. 85.

** Parmi les ouvrages de Fkied, citons: Handbuch der Friedensbewegung, Wien, 1905. Die Grundlagen des revolutionâren Pacifismus, Tûbingen 1908. Der kranke Krieg, Leipzig 1909. Der Kaiser und der Weltfrieden, Berlin 1910.

Bertha von Suttner que la paix serait réalisée grâce à la tendance fondamentale même de l'époque, et il le fit tant et si bien que Bertha von Suttner lui reprocha de se faire le champion de l'idée d'une seule et unique solution exacte du problème de la paix,^^ Fried affirmait cependant qu'il jugeait en même temps nécessaire un effort pacifiste organisé pour orienter le mouvement dans la bonne voie. A cet égard, sa conception était, comme celle de tant d'autres champions de la paix, conforme à la thèse de „ l'évolution progressive ". Le courant qui, au sein du mouvement pacifiste, se fondait avant tout sur la constatation d'une telle évolution, Fried l'appelait d'une façon quelque peu déroutante „ le pacifisme révolutionnaire " par opposition au „ pacifisme réformiste " dont les avocats prétendaient résoudre le problème de la paix à l'aide de moyens purement externes, tels que des accords de désarmement ou le respect de certains principes fondamentaux de droit international. Fried estimait que la conception antimilitariste des armements et de la guerre comme phénomènes primaires était tout à fait erronée. Ils n'étaient en réalité que des symptômes. La cause véritable, il fallait la chercher dans les rapports anarchiques entre Etats, et on ne pouvait l'éliminer qu'en fondant une organisation internationale efficace. Le désarmement suivrait alors presque de lui-même tandis que toute forme de désarmement était vraiment une impossibilité dans la conjoncture du moment. D'autre part, il ne fallait pas se laisser abattre par le fait indéniable que les armements ne cessaient de croître. Ce développement avait, malgré tout, quelques bons côtés, car „ je gewaltiger der Kriegsapparat ist, um so wenig zahlreich werden nàmlich die Fâlle sein, die es lohnend machen, den gewaltigen Apparat in Bewegung zu setzen",*" Dans la nature des armements il estimait aussi pouvoir constater quelques aspects encourageants, notamment parce que ces armements se cristallisaient toujours davantage dans les forces navales, ce qui pouvait être bien regrettable d'un point de vue d'économie sociale, mais réduisait

'* ,, Bitte fallen Sie nur ja nicht in die einseitige Auffassung, dass die Friedensbewegung nur einen Aspekt hat. Sie hat deren so viele als die Menschen Geister und Herzen haben. Als auch der Militarismus hat, der sich gleichfalls an das Gefiihl wendet, mit ail seinen pathetischen Heldenposen ". Lettre du 6.1.1910. Die Friedenswarte 1943, p. 138.

*" Die Grundlagen des revolutionàren Pacifismus, pp. 24 — 25.

AUTRICHE

indubitablement les risques de guerre. (Fried pensait manifestement que de grandes forces navales présentaient moins de „ surfaces de friction " que de puissantes armées). Fried estimait en outre que certains signes semblaient indiquer que le prestige militaire était en baisse, même en Allemagne.

Malgré tout, le risque de guerre était latent par suite des conditions anarchiques internationales. Cet état de choses devrait être modifié au plus tôt par la conclusion d'un accord entre les grandes puissances européennes. Par un tel accord, elles se garantiraient réciproquement les territoires qu'elles gouvernaient et s'engageraient à une intervention collective contre quiconque menacerait de s'attaquer à leurs territoires.** Le résultat du „ pacifisme révolutionnaire " de Fried était donc un règlement international fondé sur le statu quo, quelque chose d'analogue au projet de paix de l'abbé de Saint-Pierre ou à la Sainte-Alliance. Fried prétendait, il est vrai, que l'équilibre des puissances qu'il supposait ne signifiait pas nécessairement oppression nationale, en tout cas pas en Europe même. A cet égard, le panaméricanisme pouvait servir de modèle, et Fried proposa de suivre l'exemple du Nouveau Monde et de fonder un „bureau européen ", où les intéressés seraient renseignés sur les conditions économiques et culturelles de toutes espèces dans les différents pays. Une telle activité d'information pourrait en elle-même contribuer au développement de la communauté européenne.

Un livre de Fried, paru en 1910 et intitulé „ Der Kaiser und der Weltfrieden", prouve clairement qu'il y avait pourtant un certain élément d'impérialisme dans les projets d'organisation de Fried (compte non tenu de son analyse, dénuée de critique, du panaméricanisme). Dans ce livre, il montrait comment l'empereur (Guillaume II), à partir de 1895 où il s'était prononcé en faveur d'une coopération militaire de tous les peuples civilisés pour soutenir la mission culturelle de l'Europe, avait évolué jusqu'à devenir un vrai „ pacifiste révolutionnaire ", Se basant sur sa propre conception théorique fondamentale, Fried ne pouvait déceler de contradiction entre la satisfaction que donnait à l'empereur la puissance militaire de l'Allemagne et ses projets „ d'union pacifique des Etats " (p. 112). Dans cet ordre d'idées, Fried n'attachait mani-

" Der kranke Krieg, pp. 98 — 99.

festement guère d'importance à ce que l'empereur représentait un système fondé sur l'oppression de minorités nationales et qu'en conséquence, un traité de paix entre les puissances européennes équivaudrait malgré tout précisément à une acceptation et à une consolidation de ce système.

§ 5. ALLEMAGNE

Dans la nouvelle Allemagne impériale qui s'épanouit après 1871, il était difficile au mouvement pacifiste de se développer. On remarque cependant aussi à cette époque quelques efforts dispersés pour faire établir un accord d'arbitrage international. Comme nous l'avons mentionné, l'un d'eux fut tenté par von Biihler (représentant de la Wiirtemberg Volkspartei) qui, en 1879, proposa que le chancelier de l'Empire convoquât un congrès d'Etats en vue de faire établir une limite maxima correspondant à la moitié des forces sous les drapeaux en temps de paix. L'accord serait éventuellement conclu pour une durée de 10 à 15 ans. La proposition fut cependant repoussée, et, dans une lettre à von Biihler, Bismarck déclarait que l'idée de désarmement ne pouvait être discutée que lorsqu'elle aurait pénétré les Etats limitrophes, — la puissance militaire de l'Allemagne ne servait, comme on le savait, qu'à des buts défensifs. Mais même s'il devait se produire un changement de cHmat décisif dans la politique internationale, les mesures de désarmement étaient condamnées à l'échec par suite de l'impossibilité d'effectuer un contrôle efficace.

En ce qui concernait le mouvement pacifiste lui-même, aucun effort n'avait été tenté, depuis l'association de Kônigsberg en 1850, pour fonder des organisations permanentes. En 1886 seulement, une société fut fondée à Francfort-sur-le-Main. Inspirée par Hodgson Pratt, elle eut comme élément dynamique l'énergique Franz Wirth. Ce dernier avait participé activement au mouvement révolutionnaire de libération en 1848 et était un représentant typique des tentatives du libéralisme allemand pour réaliser l'unité nationale sous le signe de la fraternité internationale. Adolf Richter se faisait aussi l'avocat de cette tendance. Depuis 1876, il participait activement à la Ligue de la Paix et de la Liberté, et ce fut lui qui, plus tard, exposa et défendit les points

ALLEMAGNE

de vue de la Ligue lors de ses interventions dans les congrès de paix internationaux. On créa aussi des ligues de paix ailleurs en Allemagne, notamment à Darmstadt et à Stuttgart.

Comme nous l'avons mentionné, Alfred Fried fonda en 1892 Die deutsche Friedensgesellschaft à Berlin. Cette organisation se distinguait sur des points essentiels des grandes sociétés pacifistes des autres pays. Elle était en effet davantage un organe de coordination qu'une véritable association; elle ne tenait de réunion qu'une ou deux fois par an. Il apparut d'ailleurs bientôt que, d'une façon générale, Berlin n'offrait pas un climat très favorable à une activité pacifiste organisée. Comme un conflit éclata en outre entre le conseil d'administration de la société et Alfred Fried, qui publiait la revue de Tassociation „ Die monatliclie Friedenskorrespondenz ", l'administration en fut transférée à Stuttgart en 1899, et Adolf Richter en devint le nouveau président. Le véritable travail d'organisation fut cependant effectué par le prêtre Otto Umfrid qui imprima au mouvement un caractère extrêmement religieux et moral. Cela provoqua l'opposition d'Alfred Fried qui, en 1899, avait quitté son poste de rédacteur de la ligue de paix et avait fondé sa propre revue Die Friedenswarte. Il y proposait (1902, N'^^ 19 — 20) que l'organisation renonçât à sa tendance religieuse et morale et abordât en revanche les problèmes d'une manière plus concrète et plus actuelle. La proposition de Fried fut cependant re jetée par Umfrid et ne donna pas lieu à d'autres discussions au sujet du programme de la ligue de paix allemande.^ D'ailleurs, dans certains de ses écrits, Umfrid se révéla être un théoricien bien orienté dans beaucoup de domaines. Se fondant sur une conception politique pacifiste, il analysa les „ Gedaiiken und Erinnerungen " de Bismarck ainsi que les considérations de von Treitsclike sur le problème de la paix. En 1909, il publia une brochure de caractère polémique dirigée contre un des plus grands champions vivants de la philosophie de puissance, Karl von Stengel (1840 — 1930), professeur de droit administratif à Munich. Celui-ci avait en 1898 publié un livre, „Der ewige Friede", d'abord sous l'anonymat, l'année suivante sous son nom personnel. Dans ce livre, il affirmait la nécessité et l'utilité de la guerre qui avait été un facteur essentiel dans toute formation d'Etat ou de société. A l'époque moderne, son rôle n'avait pas diminué. Bien

" „ Friedensbiàtter ", 1902, no. 12.

au contraire, de nouveaux continents avaient été englobés dans sa sphère, notamment à la suite de la rivalité économique accrue entre les différents pays. C'était tout simplement la crainte mutuelle que s'inspiraient les puissances par leurs préparatifs militaires qui avait empêché une grande guerre d'éclater. Les grands armements avaient, en d'autres termes, un caractère pacifiant (ce qui, de nos jours, se traduit par l'expression „ équilibre de terreur "); l'affirmation selon laquelle ils ruinaient la vie économique d'un pays était démentie par la grande expansion économique de l'Allemagne durant ces trente dernières années.

Selon von Stengel, les causes de guerre elles-mêmes ne pouvaient être éliminées par un changement du régime politique, comme certains le prétendaient. L'exemple le plus récent du contraire, c'était la grande république américaine dont le pacifisme, si vanté, avait fait place à une politique agressive d'expansion qui n'avait rien à envier aux conquêtes coloniales des grandes puissances européennes. La cause n'en était que trop évidente. Aux Etats-Unis aussi des forces dynamiques primaires s'imposaient, ce qui se traduisait par une expansion politique et économique.

Le professeur von Stengel estimait que le mouvement de paix organisé était spécialement dangereux pour l'Allemagne, parce que les gens y prenaient ses idées au sérieux et que celles-ci masquaient souvent une propagande anti-patriotique. En France, au contraire, pacifisme et patriotisme allaient plus souvent de pair, parce que l'idée de la „ fraternité des peuples " avait été, dès la Révolution française, adroitement associée à la politique française de sécurité. En Angleterre, il y avait une situation analogue. Par suite de ses immenses forces navales, ce pays pouvait se faire le champion de la paix en Europe, alors que, pour ainsi dire insensiblement, il faisait la guerre sur d'autres territoires. Aussi n'était-ce pas par hasard que le mouvement pacifiste avait plus d'adhérents en Angleterre que sur le Continent.

En 1909, von Stengel continua à développer ses points de vue dans un nouveau livre „ Weltstaat und Friedensproblem ". Il y réfutait la conception qui prédisait la naissance d'un Etat Universel à la suite des possibilités accrues d'épanouissement offertes à l'altruisme. En réalité, celui-ci ne se manifestait en tout temps qu'au sein de groupes limités — famille, tribu, commune, Etat. Les conflits internationaux tiraient juste-

ALLEMAGNE

ment leur origine de l'antagonisme de telles formes organisées de communauté. A l'époque moderne non plus, les Etats ne pouvaient se fonder sur la conception primordiale que tous les hommes sont frères. Il en résulterait en effet notamment que des peuples civilisés devraient respecter des principes fondamentaux de droit international dans leurs relations avec des barbares, c'est-à-dire vis-à-vis de gens qui n'ont pas les moindres données nécessaires pour comprendre des notions de droit international. L'affirmation selon laquelle le militarisme serait la cause des antagonismes sociaux à l'intérieur des Etats eux-mêmes, von Stengel la réfutait également. Elle était d'ailleurs démentie au mieux par le fait que les Etats-Unis, où le militarisme est peu développé, offrent cependant l'exemple d'une exploitation économique beaucoup plus brutale et d'antagonismes sociaux beaucoup plus grands que l'Allemagne, Etat militaire qui peut au contraire se vanter d'une législation sociale très avancée et, d'une façon générale, d'un sens bien développé des responsabilités sociales. Commentant les projets de fédération mondiale, von Stengel faisait observer que jusqu'ici les fédérations n'avaient vu le jour que là où il y avait des conditions naturelles pour l'établissement d'une communauté, comme cela avait été le cas pour la kSuisse et les Etats- Unis. Mais, même alors, on avait assisté à des conflits sanglants (la guerre du Sonderbund en 1847, la guerre de Sécession nord-américaine). La probabilité de conflits armés au sein d'une fédération mondiale serait certainement beaucoup plus grande (pp. 36 — 37).

Les considérations de von Stengel suscitèrent de nombreuses réfutations de la part des pacifistes, l'une d'elles émanant d'Otto Umfrid.** Il souligna que, dans son argumentation, von Stengel opérait avec un concept d'Etat erroné, car il ne considérait que l'Etat national existant. L'histoire montre cependant clairement que l'Etat aussi est soumis à la loi de l'évolution. L'Etat militaire existant serait certainement dans l'avenir remplacé par un Etat véritablement fondé sur le droit.

D'ailleurs la guerre n'était pas à l'origine de toutes les formations d'Etats et de sociétés ; dans bien des cas, celles-ci étaient le résultat d'une communauté de travail et de classe. La souveraineté de l'Etat n'avait pas non plus toujours été aussi étendue — au Moyen Age par exemple, elle avait été très limitée par le pouvoir des seigneurs et par le

" Anti-Stengel, Esslingen 1909.

droit de juridiction de l'Eglise. Même à l'époque moderne, la souveraineté des Etats n'était pas une grandeur absolue. Dans plusieurs cas, les dirigeants de l'Etat, s 'inspirant de considérations politiques, jugeaient utile de la réduire en concluant des alliances avec d'autres Etats, comme cela se fit lors de la formation de la Triple -Alliance. Selon Umfrid, le caractère fondamentalement et purement statique de la pensée de von Stengel se manifestait également dans sa conception des rapports entre les Etats européens et les peuples d'autres continents. Il ne pouvait s'imaginer l'expansion coloniale que sous forme de guerre, soit comme oppression de peuples non-européens, soit comme lutte entre puissances coloniales rivalisantes. On ne pouvait cependant exclure la possibilité d'autres solutions à la fois plus rationnelles et plus humaines. Elles deviendraient actuelles lorsque les puissances auraient reconnu qu'il serait avantageux de s'occuper avant tout de l'éducation des indigènes, de façon à pouvoir leur accorder une certaine indépendance sous contrôle européen commun. En ce qui concernait les conséquences sociales du militarisme, il était certes exact que l'Allemagne avait bénéficié d'un grand développement, mais il n'était guère douteux que les grandes inégalités caractérisant encore la société allemande pourraient être éliminées, si on utilisait la majeure partie des dépenses d'armements à des fins sociales. Par ailleurs, Umfrid ne pouvait partager l'opinion de Novikow qui prétendait que la suppression des armements entraînerait infailliblement de meilleures conditions sociales. Certes, l'exemple des Etats-Unis cité par von Stengel était juste, mais son interprétation en était erronée. L'exemple prouvait une seule chose, à savoir qu'aux Etats-Unis il ne s'était pas encore dessiné une volonté de réformes sociales. L'objection qu'on faisait le plus souvent au mouvement pacifiste, comme aux mouvements réformistes d'une façon générale, était que la nature corrom.pue de l'homme restait une grandeur constante. Si on se plaçait d'un point de vue chrétien, il fallait bien reconnaître que l'individu ne s'était guère amélioré par rapport à ce qu'il était lors de la naissance du christianisme. Mais les formes et les normes mêmes de vie sociale avaient indubitablement atteint un niveau plus élevé dans les vieux pays de civilisation chrétienne. Reconnaissant cela, on ne pouvait accepter la comparaison directe établie entre les efforts en vue de créer une fédération mondiale et les mouvements qui avaient conduit

ALLEMAGNE

à la formation des différents Etats nationaux. Dans ces derniers cas, l'œuvre d'union avait été fondée sur des considérations jugeant nécessaire le recours à la violence et à la force, alors que l'idée de l'unité mondiale reposait sur des normes tout à fait différentes. On ne pouvait pas non plus juger du risque de conflits internes au sein d'une fédération mondiale en s 'appuyant sur des expériences fournies par d'autres fédérations plus limitées. Dans ces cas, il s'était en effet agi de deux adversaires à peu près égaux, tandis qu'un manque de loyalisme de la part d'un ou plusieurs Etats appartenant à une fédération mondiale les placerait immanquablement en face de forces collectives immenses.

Parmi les théoriciens ne faisant pas partie du mouvement de paix organisé, il convient de citer Eugen Schlief, professeur à Leipzig, qui, dans son ouvrage „ Der Friede ", proposa un accord entre Etats en vue de garantir la paix. Comme Marcoartu et Jules Simon, Schlief estimait qu'un accord de cette nature devait être limité dans le temps, il s'agissait donc de quelque chose d'analogue à ce qu'on essaya de lancer au premier congrès de La Haye à propos des armements.

Les porte-parole du mouvement pacifiste allemand étaient très réservés dans leurs commentaires sur des problèmes politiques d'actualité. Ils sentaient fortement la pression exercée par l'opinion qui rêvait de la grande Allemagne. En même temps, leurs associations étaient surveillées par la police presque jusqu'à la fin des années 1890. Pour éviter tout soupçon d'être des „ sans-patrie ", ils avaient, dans le programme de la Deutsche Friedensgesellschaft, inséré un passage déclarant que la société était ,, auf dem Boden des geeinten Deutschen Reiches stehend ". Leur crainte d'enfreindre „ les normes nationales " apparut clairement dans l'attitude qu'ils adoptèrent dans l'affaire d'Alsace-Lorraine. Non seulement ils refusèrent de participer à un débat sur une modification éventuelle du statut de ces territoires (les groupes pacifistes de Darmstadt et de Stuttgart avaient en leur temps rompu avec Hodgson Pratt à cause de cette question), mais ils se firent aussi sans réserve les avocats de la version officielle selon laquelle la population d'Alsace-Lorraine était satisfaite et heureuse. C'est ainsi que Franz Wirth, en 1896, au nom du mouvement pacifiste allemand, déclara que „ l'idée d'un plébiscite est tout à fait superflue aujourd'hui. Premièrement on ne saurait admettre que l'Allemagne y consente et secondement le vote serait —

comme on me l'assure — contraire à la France ". Et il ajoutait ironiquement : „ Les journaux français aiment à mettre en avant l'idée du plébiscite, mais pour Madagascar aucun Français n'y a pensé. — Je vous enverrai sous bande une notice de journaux italiens regardant Nice, qui encore de nos jours ne paraît pas être français. On n'a jamais concédé cela en France ".**

§ 6. ETATS-UNIS

Après la guerre de Sécession, la Peace Society reprit son activité. Mais il se passa encore quelques années avant que la ligue ne pût à nouveau lancer pour de bon son programme pacifiste. Il y avait encore beaucoup de rancune et de méfiance — également dans les milieux pacifistes — à propos aussi bien des relations avec les Etats du Sud que de celles avec l'Angleterre. La ligue ne protesta par exemple pas quand Charles Sumner, dans une intervention au sénat en 1869, voulu rendre l'Angleterre responsable non seulement des dommages causés aux Etats du Nord par „ l'Alabama " et les autres croiseurs, mais aussi de tous les dommages indirects dus au manque de neutralité du pays pendant la guerre.*^

Peu à peu la situation de la Peace Society devint plus claire et, durant les années 1870, elle participa très activement à la grande campagne en faveur d'accords d'arbitrage permanents et d'un code international. A ce propos, le fait qu'un juriste éminent comme David Dudley Field s'inscrivît à la ligue fut d'une grande importance.

Dans certains milieux, on jugea cependant que l'attitude de la Peace Society pendant la guerre de Sécession avait été si vacillante lorsqu'il s'agissait d'affirmer le principe condamnant toute forme de guerre, qu'il était nécessaire de créer d'autres organisations. Parmi celles-ci, la Universal Peace Union fut fondée en 1866. Son animateur était Alfred Love (1830 — 1913), marchand de laine à Philadelphie. Il appartenait au groupe dit des „Hicksite Quakers", et les membres de cette société se recrutaient surtout dans les milieux quakers. En outre, certains mem-

" , La Paix par le Droit ' 1896, p. 153.

" Merle Cueti, Peace or War. 1636 — 1936, p. 91. La plus grande partie de la matière de ce chapitre est tirée de cet ouvrage.

ETATS-UNIS

bres de la New England Non-Resistance Society adhérèrent à la nouvelle ligue.

La Universal Peace Union œuvrait pour le désarmement immédiat et la suppression de la guerre comme moyen politique. En outre, elle se proposait de combattre, plus activement que ne l'avait fait jusqu'ici le mouvement pacifiste des Etats-Unis, les institutions et les conventions favorisant le militarisme et l'enthousiasme belliqueux. Elle fit campagne contre les défilés militaires et contre toute forme de préparation militaire dans les écoles et les universités. Elle invitait de plus à enlever au gouvernement fédéral le droit de déclarer et de mener la guerre. Enfin, la Universal Peace Union soulignait davantage que les autres ligues pacifistes les rapports qu'il y avait entre les conditions sociales existantes et la guerre, ce qui l'amenait à faire campagne pour améliorer les conditions des travailleurs et pour faire accepter les sentences d'arbitrage dans les conflits du travail.

Une autre nouvelle ligue, étroitement apparentée à l'activité des quakers, „The Peace Association of Friends", fut fondée en 1867. Les quakers s'occupèrent particulièrement d'une question: l'amélioration des relations avec les Indiens. Cette activité reçut l'appui des autorités fédérales, et dans son premier message au congrès (1869), Ulysses Grant pouvait annoncer qu'il avait transféré l'administration de quelques „ réserves " à la Society of Friends et laissé aux quakers le soin de désigner les administrateurs nécessaires. Certes, la collaboration entre les quakers et les autorités locales devait donner lieu à bien des divergences et bien des controverses, ce qui amena les quakers à ne plus s'occuper des problèmes pratiques après 1887, mais leur influence devait cependant continuer à s'exercer et contribuer à faire résoudre les problèmes dans un esprit de conciliation.*^

*' Margaret E. Hirst, The Quakers in Peace and War, p. 449. Dans 1© message de Grant il est notamment dit: ,, The Society of Friends is well known as having succeeded in living in peace with the Indians in the early settlement of Pennsylvania, while their white neighbours of other sects in other sections were constantly embroiled. They are also known for their opposition to ail strife, violence, and war, and are generally noted for their integrity and fair dealinga. Thèse considérations induced me to give the management of a few réservations of Indians to them and to lay the burden of the sélection of agents upon the Society itself. "

,,The National Arbitration League" était une nouvelle organisation sans le caractère nettement religieux des autres. Sa première réunion publique eut lieu à Washington en 1882. L'animateur de cette organisation était d'ailleurs un prêtre, Robert MacMurdy de Philadelphie, qui, dans sa jeunesse, avait été instituteur au Brésil et avait par la suite participé au travail en faveur de réformes pénitentiaires aux Etats-Unis. A l'assemblée constituante en 1862, où étaient représentés 15 Etats, on décida d'inviter le gouvernement à convoquer un congrès panaméricain, à prendre en outre l'initiative d'une conférence internationale sur le désarmement, les accords d'arbitrage permanents et un tribunal international.

Une autre institution ayaut pour but de lutter pour la cause de 'J arbitrage fut fondée en 1895. Elle avait un caractère assez privé et assez exclusif, sans organisation bien définie. Elle fut appelée „ Lake Mohonk Conférences", et ce fut le quaker Albert K. Smiley qui en prit l'initiative après avoir pendant quelques années réuni dans sa propriété plusieurs personnalités éminentes en vue de discuter des problèmes essentiels comme celui des Indiens et celui des Noirs. Les conférences sur la question de l'arbitrage, commencées en 1895, comptèrent au commencement 30 participants. Dix ans plus tard, leur nombre s'élevait à 300 environ. A ces conférences assistaient juristes, hommes politiques, hommes d'affaires et plusieurs membres d'organisations pacifistes américaines et étrangères (dont Hodgson Pratt).

Dans leur campagne, les dirigeants du mouvement pacifiste cherchaient systématiquement à faire admettre leurs idées par des institutions d'importance essentielle pour influencer l'opinion, comme la presse, les écoles, l'Eglise, la science. Partout le mouvement — tout comme ceux des autres pays — rencontrait soit l'adhésion soit, surtout, le refus. Cependant quelques années plus tard, les pacifistes, et notamment Alfred Love, croyaient pouvoir constater l'existence d'un climat plus favorable. Ils enregistrèrent un triomphe tout particulier lorsque le New York Herald appuya leur campagne en faveur d'un traité d'arbitrage avec la France; en même temps Joseph Pulitzer, l'éditeur de „ The New World", avait, à propos du conflit du Venezuela, souligné l'attitude pacifiste qu'il avait remarquée chez des personnalités marquantes en Grande-Bretagne. Les pacifistes américains se rendaient eux-mêmes

ETATS-UNIS

compte qu'ils n'arrivaient pas à grand-chose en envoyant des articles de propagande à différents journaux. Il leur fallait plutôt essayer d'influencer les gens de la presse eux-mêmes, arriver à leur faire comprendre la grande responsabilité qu'ils assumaient en matière de questions internationales, — tout particulièrement quand leur propre pays était impliqué, — bref réaliser le programme prôné avec tant de force en Angleterre par William Stead. Cette activité apporta bien des déceptions aux pacifistes, en partie parce que les nouvelles relatives au mouvement pacifiste n'étaient pas considérées comme „ de la bonne copie ", en partie parce que la presse était soutenue par des intérêts capitalistes qui ne s'opposaient pas à ce que, dans certaines circonstances, on créât une atmosphère un peu martiale dans le public. Cela se concrétisa notamment dans la forte propagande en faveur d'armements navals, „ the navalism ", durant les années 1890, bien que les pacifistes américains ne se soient rendu compte de la véritable cause que plus tard, sous l'influence des raisonnements et des analyses faits par les pacifistes anglais.

La guerre de Sécession avait développé une tendance militariste qui se traduisait notamment par une préparation militaire plus poussée dans les écoles des différents Etats. Aux Etats-Unis, la théorie pédagogique n'était pas sans être influencée par l'idée hégélienne selon laquelle la guerre était un phénomène inévitable, puisqu'elle constituait un élément d'un ordre supérieur du monde. Contre ces forces, les pacifistes n'avaient pas grand-chose à mettre en ligne; ils réussirent toutefois à empêcher la préparation militaire dans les écoles de villes comme Providence et Philadelphie et, dans quelques cas, à faire introduire des livres ayant une certaine tendance pacifiste.

Les idées du mouvement pacifiste pénétraient également avec difficulté au sein de l'Eglise. Les prêtres des différentes confessions se sentaient en partie tenus de suivre les directives données par les dirigeants de la république en matière de politique étrangère et, en partie, ils se tenaient à l'écart de toute propagande pacifiste, parce qu'ils la mettaient sur le même plan que d'autres projets de réformes susceptibles de détourner l'attention de l'essentiel, à savoir le développement de la vie intérieure chez chaque individu. Plusieurs voix s'élevèrent cependant contre ces normes officiellement acceptées, telle par exemple celle de

l'évêque Whipple à Minnesota. Dans une oraison funèbre sur un général, il lança ces mots : „ So long as ministers throw around military heroes mantles of Christian piety and thus seek to cover with a halo of sanctity the bloody and unchristian deeds of war, they must stultify their profession ".■*' Dans le domaine ayant rapport à l'organisation interne de l'Eglise, il y eut aussi quelques initiatives à tendance pacifiste: le couvent de l'église épiscopale de 1884 supprima dans le livre de prières quelques sentences d'allure un peu martiale ; l'Eglise méthodiste se déclara en 1887 en faveur de l'arbitrage pour remplacer la guerre, et l'assemblée des presbytériens adopta en même temps un appel général à la paix et nomma un comité pour contribuer au développement de l'idée de paix.

Un appel en faveur de l'arbitrage adressé aux chefs d'Etat du monde entier en 1898 recueillit les signatures de 119 organisations ecclésiastiques représentant un total de 25 millions de membres. En outre, le clergé catholique fut fortement influencé par la tendance pacifiste de l'encyclique de Léon XIII „ Praeclara vos " en 1894. De nouvelles communautés religieuses — comme par exemple la „ Theosophical Society " fondée à New York en 1878 — attachèrent également beaucoup d'importance à la diffusion d'un idéal empreint de mysticisme et prônant l'unité de l'humanité. L'influence de personnalités marquantes du monde intellectuel européen — notamment Tolstoï — se manifesta aussi avec force. En dehors des communautés religieuses et en grande partie contre elles, les libres penseurs créèrent en 1880 une organisation internationale qui attaqua la Bible en lui reprochant ses préceptes belliqueux et les défenseurs du christianisme en les critiquant pour leur conduite peu pacifique.

Les champions du mouvement pacifiste fondaient, dans le domaine de l'évolution sociale, de grands espoirs sur l'émancipation de la femme. Certaines ligues de paix étaient à la tête du mouvement en faveur de l'égalité des sexes. Ce fut la New-England Non-resistance Society qui débuta, Elihu Burritt se conforma aussi dans son activité au principe de l 'égalité des sexes ; il en fut de même pour la Universal Peace Union, tandis que la Peace Society ne permit aux femmes de devenir membres du conseil d'administration qu'en 1871.

*' Merle Curti, op. cit., p. 110.

ETATS-UNIS

A cette époque, Julia Ward Howe était l'une des personnalités féminines les plus remarquables du mouvement pacifiste. Sous l'impression de la guerre franco-allemande, elle avait adressé un appel aux femmes du monde entier les engageant à ne pas accepter une idéologie faisant de leurs époux des assassins et de leurs fils des barbares, dépourvus de tout ce que leurs mères leur avaient inculqué de pitié, de commisération, de patience. En même temps, Mrs. Howe lançait l'idée d'un projet visant à créer une organisation pacifiste internationale féminine. A cette occasion, elle partit en 1872 pour l'Europe, mais fut déçue par l'ambiance anti-féministe qu'elle y trouva, surtout à Paris. A cette époque d'ailleurs, le mouvement pacifiste européen ne comptait pas de personnalités féminines vraiment marquantes. Une idée se révéla cependant plus féconde: celle de réaliser une coordination internationale des organisations féminines existantes — sans tendance pacifiste définie. Cette idée devint réalité grâce notamment aux efforts de May Wright Sewalls. On profita de l'Exposition Universelle de Chicago en 1892 pour fonder r„ International Council of Women ", dont plusieurs sections, entre autres l'américaine, déployèrent une assez grande activité pacifiste, notamment sur le plan pédagogique. On créa aussi un groupe américain de l'Alliance Universelle de la princesse Wisznievska.

La conception que les penseurs américains se faisaient des relations de la science avec le problème de la paix fut profondément influencée par les courants venus d'Europe. Certains savants aboutirent au darwinisme social, tandis que d'autres, influencés parla doctrine de Kropotkine sur r„ Aide Mutuelle " et par les analyses sociologiques de Novicow, cherchaient précisément à étayer l'idée de paix et de collaboration à l'aide des résultats les plus récents des sciences naturelles. Cette dernière tendance fut profondément encouragée par l'intervention de Herbert Spencer à Philadelphie en 1882, oii il proclama sa sympathie pour le mouvement pacifiste, et, plus tard, par sa déclaration à propos du conflit du Venezuela, où il disait que la condition de tout progrès était qu'on arrivât à éliminer les antagonismes entretenant les éléments de brutalité dans la nature humaine.

Deux conceptions principales prévalaient également au sujet de l'importance de la technique pour le développement de l'idée de paix. Un groupe soulignait combien l'amélioration des moyens de communica-

tion contribuait à promouvoir les relations et la compréhension entre les hommes. L'autre, en revanche, soulignait que ces relations, ces liens — comme le télégraphe par exemple — pouvaient, dans des situations critiques, servir à donner aux informations une forme excitante et, partant, augmenter les risques de guerre. (La fameuse dépêche d'Ems en 1870 pourrait être considérée comme une preuve de cette assertion). Ce groupe faisait aussi observer comment la technique avait accru l'efficacité des moyens de guerre, mais le premier groupe y voyait un argument en faveur de son point de vue, en déclarant que cette efficacité accrue terrifierait les Etats au point de les faire renoncer à la guerre.

Ce qu'on appelle volontiers „ la tradition américaine " a également un double caractère analogue. Il était évident que l'immigration offrait de grandes possibilités en ce qui concerne la création d'une mentalité pacifiste. Les immigrants avaient, dans une grande mesure, quitté le Vieux Continent pour échapper à des pressions politiques, y compris aussi le service militaire. Dans le Nouveau Monde, les différents groupes ethniques apprenaient à collaborer dans le cadre d'institutions démocratiques. Cependant querelles et antagonismes ne manquèrent pas. Dans beaucoup de cas. Européens du Sud, Slaves et L'iandais n'étaient pas acceptés comme „ de purs Américains ". D'autre part, l'élément irlandais était souvent utilisé par les politiciens anti-britanniques, pour lesquels il constituait „ un public en or ".

„ The frontier mentality " aussi présentait nettement un double caractère: d'un côté, solidarité et aide mutuelle dans un milieu démocratique, de l'autre, un constant état d'alerte, une tendance à être sur le „ qui-vive " surtout par rapport aux Indiens. Deux tendances se manifestaient également dans le commerce et l'industrie. L'une soutenait que la libre expansion économique amènerait les Etats d'Europe à procéder à un désarmement pour pouvoir s'affirmer dans la concurrence avec le Nouveau Monde; nombreux étaient les partisans des idées lancées par Marcoartu lors de son séjour aux Etats-Unis en 1884, et relatives à une chambre de commerce internationale ainsi qu'à un institut de clearing. De l'autre côté se trouvaient les tenants du protectionnisme qui encourageaient les tendances nationalistes et facilitaient le vote de crédits accrus pour la marine de guerre.

ETATS-UNIS

Bien que les partisans du pacifisme fussent actifs dans „ the lobbies " à Washington, il ne leur était pas facile d'amener les hommes politiques à lutter activement pour les idées du mouvement. Mais il eut quelques avocats, aussi bien au Sénat qu'à la Chambre des Représentants. Ils combattaient les propositions tendant à augmenter l'armée de solde, ou bien ils critiquaient que des forces militaires eussent été utilisées contre des grévistes. De temps en temps, des attaques de caractère général étaient dirigées contre tout le système militaire auquel on reprochait de mener à l'anarchie sociale et d'entraver la production en lui enlevant sa main-d'œuvre.

De véritables projets de désarmement furent rarement présentés au Congrès; à une occasion, un des sénateurs proposa d'arrêter la construction de nouveaux bâtiments de guerre, si la Grande-Bretagne se déclarait prête à renoncer à ses bases dans les Antilles.

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