‹ Histoire de l'internationalisme (volume 2)Chapitre 18 sur 28 · QUELQUES SUJETS DISCUTÉS DANS LES CONGRÈS DE PAIX INTERNATIONAUX · texte numérisé non relu

QUELQUES SUJETS DISCUTÉS DANS LES CONGRÈS DE PAIX INTERNATIONAUX

Au cours des annés 1870 mûrit l'idée de recommencer à organiser des congrès de paix internationaux, comme on l'avait fait au milieu du siècle. A ce point de vue, l'année 1878 est caractérisée par une activité accrue de la part du mouvement pacifiste. Tout d'abord Henry Richard et Leone Levi essayèrent, en se présentant personnellement, d'amener le congrès de Berlin à se montrer favorable au principe de l'arbitrage. En second lieu, l'Exposition universelle à Paris la même année fournit à La Société française des Amis de la Paix une excellente occasion pour convoquer une conférence internationale de ligues de paix. Au total, 16 ligues envoyèrent des délégués représentant 8 pays, à savoir la France, la Grande-Bretagne, la Suède, l'Italie, les Etats-Unis, la Suisse, les Pays- Bas, l'Autriche. Vinrent en outre des observateurs particuliers d'Allemagne (et d'Alsace), de Belgique, d'Espagne, de Russie et de Roumanie.

Lors des discours de principe, les divergences antérieures concernant le bien-fondé d'une guerre défensive apparurent à nouveau. Comme par le passé, les délégués britanniques et américains condamnèrent toute forme de guerre, tandis que les représentants du Continent et surtout La Ligue pour la Paix et la Liberté soulignèrent avec force qu'une

guerre défensive devait être permise. Au cours de la discussion sur ce sujet, on fit par ailleurs valoir qu'il était impossible de distinguer nettement entre une guerre offensive et une guerre défensive. Ainsi, il pouvait très bien arriver que la partie qui, techniquement, était l'agresseur, eût le droit moral pour elle, si elle déclarait par exemple la guerre pour se libérer de la tyrannie d'une autre puissance.*^ Un des délégués français soutint à ce propos que les rapports entre les Etats — de même que les rapports entre les individus — étaient dictés par le droit à l'existence. Et aussi longtemps que l'existence des nations n'était pas garantie par un règlement juridique international, la guerre était un moyen inévitable destiné à permettre aux nations de s'affirmer. Par ailleurs, la volonté de paix des différents Etats était fonction de certaines données de caractère surtout constitutionnel. Les Etats libres et autonomes avaient tout intérêt à maintenir la paix, tandis que cela était loin d'être évident dans les Etats où régnait l'absolutisme; il en était de même pour les groupes ethniques qui n'avaient pas encore eu l'occasion de constituer leurs propres nations. A cela s'ajoutait la grande différence de civilisation dans le monde. C'était seulement à l'aide de l'influence civilisatrice de la science qu'on pouvait nourrir l'espoir d'abolir la guerre, — „ car comment détruire la guerre quand il y a une barbarie qui résiste, qu'on en est encore chez certaines peuplades à l'anthropophagie, chez d'autres aux engins de la guerre."*^

A la conférence de 1878, on discuta aussi des rapports entre les ligues de paix et le mouvement ouvrier. Au cours d'une réunion tenue quelques jours avant l'ouverture du congrès, un des pacifistes français avait souligné qu'on devrait en premier lieu s'adresser à la classe ouvrière. Là on serait entendu, là on ne se heurterait pas à l'indifférence, au mépris, au dédain témoignés par les classes privilégiées et heureuses. Frédéric Passy critiqua sévèrement ce raisonnement; tout d'abord parce que, selon lui, au sein de la république démocratique, il n'y avait plus de classes, en second lieu parce que des qualités contraires comme l'intelligence et la bêtise, l'honnêteté et la malhonnêteté, la vertu et le vice apparaissent en un mélange assez égal dans tous les milieux, indépen-

*' Congrès international des sociétés des amis de la paix, Paris 1880, pp. 51—52.

«» Ibid., p. 73.

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damment des conditions de vie. Les amis du progrès devaient s'attendre à être obligés de combattre „ le dédain d'en bas vers le haut " de la même manière que lorsque le mépris allait en sens inverse.

Un des compatriotes de Passy lui répliqua qu'il n'y avait sans doute plus de „ castes ", mais que la différence de classe entre riche et pauvre était tout à fait manifeste et apparaissait aussi en temps de guerre. Voir brûler sa maison et détruire son bétail et sa récolte était certes un malheur pour le riche. Mais si l'usine était détruite, c'était une véritable catastrophe pour l'ouvrier. Car il n'avait rien sur quoi se rabattre ; pour lui et sa famille, c'était la misère pure et simple.^"

Les points de vue différaient également au sujet des projets de paix constructifs. Certains préconisaient l'application absolue du principe d'arbitrage, tandis que d'autres faisaient des réserves en ce qui concernait les „ intérêts vitaux " d'un pays. D'aucuns estimaient qu'il était temps d'établir „ les Etats-Unis d'Europe" avec tribunal permanent et code international. D'autres affirmaient que des institutions de cette nature ne pouvaient être que le fruit d'une longue évolution. Dans ce domaine, il était important d'avoir une opinion à orientation plus internationale et qui pût exercer une pression sur les gouvernements. Car, sans l'adhésion des masses, une organisation internationale continuerait à faire partie du monde des utopies.

Sur aucun point cependant les divergences ne furent si graves qu 'elles entraînèrent une rupture. Aussi furent-ce plutôt des difficultés d'ordre pratique qui firent que le congrès international suivant ne put se tenir qu'en 1889 — et cette fois aussi à l'occasion d'une exposition universelle à Paris. En revanche, ce congrès devait inaugurer une époque où les grandes conférences pacifistes devinrent pratiquement une institution annuelle. Pour coordonner les activités des ligues de paix et pour pouvoir s'occuper d'une façon plus efficace des préparatifs des congrès, on fonda, à la fin de 1891, une institution propre, la Société du Bureau international 2)ermanent de la Paix, qui siégea d'abord à Berne, ensuite à Genève. Le bureau avait pour tâche de recueillir des renseignements sur tout ce qui concernait la diffusion des idées chères aux ligues de paix et sur la lutte menée en faveur de ces mêmes idées. Il devait en outre être

" Ibid., p. 51.

renseigné sur les institutions, ligues et particuliers œuvrant en faveur de la paix et, d'une façon générale, renforcer les liens et promouvoir les contacts entre eux. Le bureau devait encore étudier et préparer les questions susceptibles d'être discutées lors des congrès internationaux et veiller à ce que les décisions de ces congrès fussent mises en œuvre.

Enfin le bureau devait se tenir au courant de toutes les publications pacifistes et des principaux événements de la politique internationale, surtout des affaires d'arbitrage.

Le domaine d'activité du bureau était donc assez étendu, mais son personnel ne correspondait pas à l'ampleur des tâches. Elles furent pratiquement toutes effectuées par un seul homme, à savoir le Suisse Elie Ducommun (1838 — 1906). Dans le civil, il travaillait dans l'administration des chemins de fer du Jura ; mais il consacrait tous ses loisirs — dimanches comme jours ordinaires — au travail en faveur de la paix, et lorsqu'il assuma à son tour la direction du bureau, il le fit à la condition expresse qu'il ne serait pas rémunéré. Il n'eut guère l'occasion d'écrire de gros ouvrages, mais il est hors de doute qu'il prit une part essentielle à la rédaction des appels lancés par les congrès de paix internationaux, et dans les brochures publiées en son nom, nous trouvons souvent un talent littéraire remarquable et une pensée d'une pénétration frappante. Dans un dialogue publié en 1901, il réfute par exemple une argumentation assez en vogue avant 1914 et selon laquelle une guerre menée entre les grandes puissances avec des armes modernes serait sans doute effroyable dans ses conséquences immédiates, mais serait de si courte durée que ce fait compenserait dans une certaine mesure les dommages. A cette conception de la guerre, Ducommun opposait l'image d'une longue guerre d'usure, avec des avances alternant avec des retraites, avec des opérations ayant pour base des centres dotés de forteresses et des systèmes de tranchées. Comme on le voit, cette image rappelle d'une façon frappante et effrayante celle de la première guerre mondiale.^^

Une des questions d'actualité discutées en maintes occasions, c'était l'attitude des ligues de paix vis-à-vis du mouvement ouvrier. Cette question avait déjà été débattue au congrès de 1878, comme nous l'avons mentionné. Après la création de la II« Internationale en

" Guerre ou Paix? Berne 1901, pp. 4 — 5.

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1889, le prestige du mouvement ouvrier avait considérablement augmenté dans les milieux pacifistes. Certains estimaient qu'il serait très important de nouer des relations plus étroites avec les associations ouvrières. Cela pouvait notamment se faire en reconnaissant chacune de ces associations comme une ligue de paix véritable, si elle déclarait dans son programme qu'elle travaillerait en faveur des grandes causes du mouvement pacifiste. ^^ La majorité des délégués aux conférences internationales hésitait cependant beaucoup à accepter un tel arrangement. Il pouvait en résulter que les véritables ligues de paix fussent mises en minorité à leurs propres conférences internationales. De plus, on risquait de voir des questions litigieuses d'une actualité politique brûlante être mises à l'ordre du jour, ce qu'on s'était toujours efforcé d'empêcher. C'étaient surtout les représentants allemands qui mettaient en garde contre un apparentement organisé aux associations ouvrières. Cela mettrait éventuellement leurs propres organisations en conflit avec le code pénal.^^

D'une façon tout à fait générale, tout le monde adoptait cependant une attitude positive en ce qui concernait les impulsions internationales que pouvait donner le mouvement ouvrier. Pour ce qui était de son programme économique, on saluait surtout avec joie le mouvement coopératif. Dès le congrès de Rome en 1891, la résolution suivante fut adoptée: „ Le Congrès, — Considérant que l'organisation économique moderne est la cause de tous les conflits qui agitent les classes sociales, — encourage les Sociétés coopératives comme un des meilleurs moyens d'arriver à la paix universelle . . ."^*

Peu de temps après la création du Bureau Socialiste en 1900, on décida, au congrès de Monaco en 1902, d'envoyer un message exprimant la joie qu'on éprouvait en apprenant les objectifs internationaux de cette institution, même si on maintenait les principes habituels du mouvement de paix: ne jamais se mêler à des conflits politiques internes. ^^

" Troisième congrès international de la paix, Rome, novembre 1891, p. 156. " Bulletin officiel du VP Congrès International de la Paix, tenu à Anvers du 29 août au 1" septembre 1894, p. 79. " Congrès de Rome, p. 157.

« Bulletin officiel, p. 81.

Une autre question débattue de temps en temps au cours des négociations, c'était l'attitude à adopter vis-à-vis de la religion. Le mouvement pacifiste avait en effet, en gros et jusqu'aux environs de 1880, été empreint d'une idéologie religieuse. A partir de ce moment, Hodgson Pratt surtout commence à travailler à la création de ligues pacifistes adoptant une attitude neutre à l'égard de la religion. Au congrès de 1889 étaient représentées certaines sociétés athées — telles „ La Société d'éducation laïque ", „ La Loge Cosmos " et la société allemande, „ l'Association des libres penseurs". Les représentants de ces organisations doivent avoir ressenti quelque peu comme une provocation le fait que le président du congrès, Adolphe Franck, exhortât à lutter contre l'athéisme, un courant d'idées qui, selon lui, ne pouvait qu'exercer une influence destructive sur les mouvements réformistes.^^

Lors des congrès ultérieurs, on note très rarement des interventions à tendance athée, mais il arrive que certaines offensives religieuses provoquent des contre-attaques. Ainsi, lorsqu'un des représentants américains, au congrès de Rome en 1891, souligna qu'une aide américaine au mouvement de la paix ne serait donnée que si celui-ci professait sa foi en Jésus-Christ, il se vit sévèrement critiquer par un des délégués italiens qui déclara que le travail en faveur de la paix ne pouvait être fondé sur une religion déterminée. Cela ne ferait que mener au sectarisme. Il fallait, à ce propos, se rappeler que les guerres de religion étaient parmi les plus sanglantes de l'histoire. Adopter des résolutions ayant une tendance religieuse bien définie, ce serait contribuer à la division au lieu d'oeuvrer en faveur de l'union. Cela aurait des répercussions spécialement fâcheuses à Rome, où une initiative de cette nature serait considérée comme étant inspirée par le Vatican, bien connu pour être un adversaire déclaré de l'unité italienne." Comme par le passé, c'étaient les ligues pacifistes britanniques et américaines qui avaient le caractère le plus nettement religieux. L 'American Peace Society fit preuve d'un tel zèle religieux qu'elle refusa de se laisser représenter au congrès de la paix à Monaco en 1902, cet Etat tirant ses ressources d'un casino.

En 1895, il y eut dans la revue La Paix par le Droit une discussion de principe sur le mouvement pacifiste et son attitude dans les

*• Bulletin du l^'' Congrès universel de la paix, p. 14. »' Ibid., pp. 158—159.

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questions litigieuses d'actualité. Dans l'Almanach de la Paix, Gaston Moch avait en effet soutenu qu'il fallait les discuter et notamment la question d'Alsace-Lorraine. Des personnalités marquantes du mouvement pacifiste se montrèrent très réservées à ce sujet. Ceux qui adoptaient une attitude positive le firent sous réserve que les exposés fussent éventuellement envoyés d'avance au Bureau de la Paix pour y être étudiés de plus près. De toute façon, ils devaient être rédigés de façon à ne pas provoquer de violentes controverses aux congrès.

A l'instar de Passy, Bertha von Suttner soutenait que les congrès de paix ne pouvaient prendre des décisions dans des questions litigieuses d'actualité. Ils devaient se limiter à travailler à l'application du principe selon lequel toutes les questions de cette nature devaient être résolues par le droit, non par la force. Le directeur du Bureau de la Paix fit remarquer qu'au sein des milieux pacifistes, il y avait beaucoup de divergences au sujet des principes de droit international:,, Des débats publics sur ces questions ne feraient que montrer combien il s'en faut que les amis de la Paix soient actuellement d'accord entre eux sur l'application des principes de droit international". D'autres estimaient que si des questions litigieuses d'actualité étaient introduites dans les négociations, il pourrait, en plusieurs cas, se révéler difficile d'obtenir de la part des autorités la permission de tenir des congrès de paix.^

Le problème des nationalités faisait partie des sujets particulièrement brûlants. Sur ce point, les divergences s'étaient, au fond, assez souvent manifestées, notamment dans les relations entre les ligues anglo -américaines et les ligues sur le continent européen, représentées surtout par La Ligue de la Paix et de la Liberté. La manière dont fut discuté un projet de résolution présenté au congrès de Rome en 1891, montre d'une façon bien caractéristique avec quelle prudence on abordait l'étude du problème des nationalités. Voici le texte original du projet: „ Le Congrès, constatant qu'il existe en Europe des causes de conflit provenant des mécontentements éprouvés par certaines populations au sujet de leur situation politique, émet le vœu que les Gouvernements et les peuples soumettent à l'Arbitrage la solution des questions qui les divisent ". Un des délégués britanniques proposa, avec l'appui allemand et

»» La Paix par le Droit, 1895, pp. 12, 50 et 52.

autrichien, la suppression de l'alinéa „ provenant ... de leur situation politique ". Cette proposition, nettement inspirée par la crainte d'un débat sur des questions d'actualité comme l'Irlande, l 'Alsace-Lorraine et les territoires italiens en Autriche, fut ensuite adoptée. ^^ La résolution finale fut rédigée dans les termes généraux suivants: „ Le Congrès est d'avis que dans les Etats composés de différentes nationalités et aussi longtemps que ces nationalités ne disposent pas autrement d'elles-mêmes, les Gouvernements aideraient à assurer la paix extérieure et intérieure si, à l'exemple de la Suisse, ils respectaient le caractère ethnographique et le développement de ces nationahtés selon les lois de la liberté et de la justice ".^^

L'année suivante — au congrès de Berne — la question fut de nouveau soulevée par le parlementaire autrichien, Charles Lewakovski, d'origine polonaise. Il souligna dans son exposé que, jadis, la Pologne avait voix importante au chapitre en ce qui concernait les affaires européennes. Maintenant que cet état de choses avait complètement changé, il préférait parler „ au nom de ceux qui n'ont pas de voix ". Certes, déclara-t-il, c'était bien de la part des congrès de paix de proclamer des principes humains et libéraux. Seulement, il fallait se rappeler que le congrès de Vienne avait fait la même chose en son temps, — ce congrès qui avait simultanément accepté la domination russe en Pologne et la domination autrichienne en Italie. Aussi longtemps que des nationalités étaient opprimées, les congrès de paix se devaient de discuter ces questions et de soutenir les nationalités luttant pour leur droit. Plusieurs accusaient les avocats des groupes ethniques opprimés d'être obsédés par une idée „ fixe ". Mais ces critiques „ oublient que l'idée fixe consiste précisément en cela, qu'ils croient pouvoir établir la paix universelle sans justice universelle munie du pouvoir coercitif ".^^

Lewakovski se heurta à de fortes objections, notamment de la part de Frédéric Passy qui souligna que les congrès de paix n'étaient pas des assemblées de diplomates chargées de prendre des décisions dans des affaires concrètes. La tâche primordiale du mouvement pacifiste, c'était d'influencer l'opinion à l'aide d'un appel général à la justice et

" Bulletin officiel, p. 161.

«» Ibid., pp. 180—181.

«1 Bulletin officiel, p. 126.

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à la paix de façon à ce qu'on pût corriger les erreurs et réparer les injustices et les torts et créer une détente durable. En outre, le délégué britannique Félix Moscheles mit en garde contre l'acceptation sans réserves du concept de nationalité. L'expérience prouvait qu'il y avait toujours divergence lorsqu'il fallait définir ce que ce concept représentait réellement et quelle était la raison d'être absolue d'une nation. Il termina son intervention sur cette apostrophe : „ Qu'on étudie ces questions, si l'on veut, mais pour le bien de l'humanité, qu'on se hâte lentement ".^^ Malgré ces objections de principe, les congrès de paix prirent position dans des questions litigieuses d'actualité. L'une d'entre elles fut la guerre des Boers. D'abord, il était difficile d'ignorer un phénomène qui avait si brutalement anéanti les espoirs de solutions pacifiques de conflits, espoirs qui, jusqu'ici, culminaient avec le congrès de paix de La Haye. Ensuite, la question pouvait être soulevée sans risque de provoquer des protestations nationales de la part des délégués britanniques. Bien au contraire, lorsque le congrès de Paris en 1900 aborda l'affaire, les délégués britanniques venaient de présenter un projet de résolution contenant une si sévère critique du gouvernement britannique que les autres membres de la commission jugèrent nécessaire de le modérer.^^ A ce sujet, un des délégués français fit observer que les Boers n'avaient pas respecté les accords de 1881 et 1884. Dans cette affaire, il ne s'agissait pas seulement de souveraineté, mais aussi de justice internationale, et on ne pouvait prétendre que les Boers eussent traité les „ uitlanders " d'une façon conforme à la justice. Un des délégués britanniques — le docteur Clarke — répondit que le président Kriiger avait, dès le début, proposé l'arbitrage, mais que ces propositions avaient été rejetées par le gouvernement britannique sous prétexte qu'il ne voulait pas d'immixtion étrangère dans cette affaire. (Il rejeta d'ailleurs aussi une proposition des Boers visant à un arbitrage „ bi-latéral ".) Le docteur Clarke, qui avait lui-même été l'un des négociateurs de la convention de 1884, soutint avec force qu'elle maintenait entièrement l'indépendance du Transvaal. Comme on avait fait valoir que le Transvaal n'avait pas eu l'occasion de se faire représenter au congrès de La

" Ibid., p. 129.

** Résolutions, p. 39.

Haye et, pour cette raison, ne pouvait se voir appliquer les règles d'arbitrage qui y avaient été adoptées, on souligna dans une autre intervention que ces règles valaient pour tous les conflits internationaux, même s'il s'agissait de pays qui n'avaient pas adopté la convention. La réaction des délégués britanniques en face de ces événements n'était d'ailleurs pas entièrement univoque. Ainsi l'un d'entre eux — un quaker — fit remarquer que l'Angleterre avait sans doute poussé à la guerre par menaces et provocations, mais il n'en demeurait pas moins que c'était le Transvaal qui l'avait déclarée. Au congrès suivant — à Glasgow en 1901 — les divergences de conception des pacifistes britanniques devinrent tout à fait manifestes. D'un côté, William Stead alla très loin dans sa condamnation du gouvernement britannique (sans que celui-ci fût directement nommé). Il proposa en effet une résolution selon laquelle tout gouvernement s 'opposant à l'arbitrage serait „ excommunié de l'humanité ". D'un autre côté, la Peace Society adopta peu à peu, comme nous l'avons mentionné (voir pp. 34C — 397), une attitude plus prudente à l'égard de la guerre. Cela apparut clairement dans la réplique de W. Evans Derby à Stead : „ We are not met in this Congress to explode or to make war on certain things upon which there are strong différences of opinion among ourselves. I hâve no right to force any one to submit to my views. — This proposition simply makes us ridiculous before the nations. Excommunicate of humanity! What ïionsense! Are we to go back to the methods of the Middle Ages to put down our political opponents? ".** William Stead répondit que son projet de résolution ne visait pas en premier lieu le gouvernement britarmique et que, par ailleurs, il était disposé à rayer le terme „ excommunicate ". La résolution qui fut adoptée ensuite eut un caractère très modéré et très général. Les discussions autour de cette question jettent une lumière intéressante sur les possibilités tactiques dont disposait le mouvement pacifiste anglais en s 'alliant à une opposition politique, mais aussi en même temps sur les hésitations des pacifistes très religieux devant le danger de se laisser, de cette manière, engager dans la lutte politique. Il est aussi intéressant de constater que, du côté français, on mettait en garde contre une rédaction trop critique et trop sévère, entre autres parce qu'elle pourrait être

•* Proceedinga, pp. 82 — 85.

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utilisée par des journaux anglophobes pour semer la discorde entre les deux peuples.'^

Dans le domaine des projets de paix constructifs, les congrès de paix recommandaient la création d'un tribunal international permanent, tel qu'il avait été esquissé par Leone Levi. En revanche, ils étaient très prudents lorsqu'il s'agissait de mettre la force au service de la justice. Ainsi, au congrès de 1889, il avait été décidé que l'autorité du tribunal devait être de nature purement morale. Si une partie (ou les deux) refusait d'accepter la sentence, le tribunal („ Le Conseil ") se contenterait d'envoyer un rapport aux puissances adhérant à la convention d'arbitrage.^

On fit preuve de la même réserve à l'égard des efforts qui furent faits — surtout du côté français — pour créer des institutions ou établir des règles susceptibles de retarder et peut-être même d'empêcher une guerre. C'est ce qui arriva notamment avec un projet présenté par l'abbé Defourny au congrès de Londres en 1890. En se fondant sur le „ Droit fécial " romain, tel qu'il avait été interprété en son temps par Vattel, à savoir comme un instrument servant à la signature de traités dans des circonstances caractérisées par une forte menace de guerre, il proposa la création d'un „ Grand Conseil du droit des gens " dans chaque pays. Un tel système impliquerait que ni chef d'Etat, ni gouvernement, ni parlement ne pourraient déclarer la guerre avant d'avoir soumis le conflit à un tel Conseil. Celui-ci examinerait alors l'affaire ; s'il trouvait qu'il y avait „ raison valable ", l'Etat en question pouvait déclarer la guerre. La partie adverse serait cependant à temps informée de la motivation du Conseil. Si le résultat était la guerre, les forces armées en auraient également connaissance. L'abbé Defourny ne donna aucune indication sur la façon dont seraient désignés les membres de ce Conseil : la première fois, il serait naturel de laisser ce soin au parlement, sans que cela crée un précédent. Plusieurs orateurs combattirent le projet en déclarant que la tâche des congrès n'était pas de réglementer la guerre, mais de la condamner.^'

•* Bulletin du congrès de Paris 1900, Berne 1901, p. 43. •• Bulletin du 1" Congrès.., p. 29.

•' Sur les débats, voir pour plus de détails Proceedings of the Universal Peace Congress in London, pp. 120 — 128.

Gaston Moch se heurta à la même opposition lorsqu'il proposa, en 1897, d'inviter les Etats en question à inclure des clauses d'arbitrage dans les traités d'alliance défensive qu'ils signaient. Cela aurait notamment l'avantage de permettre une définition plus claire du terme „ agresseur ".^^ La commission des questions juridiques nommée par le congrès rejeta cette proposition en déclarant que „ les traités d'alliance, même défensifs, prévoient nécessairement la guerre, et alors que pour les gouvernements cette prévoyance est sage, il rentre plutôt dans notre rôle de la rendre utile en rendant la guerre impossible et en faisant nôtres seulement les règles qui peuvent contribuer à cette impossibilité ".**

Le résultat de cette orientation de principe fut que les négocations et résolutions des congrès eurent le plus souvent un caractère vague et très général. On s'en rendit particulièrement compte au congrès de Chicago en 1893, où les négocations étaient pratiquement entièrement caractérisées, d'une part, par des aperçus historiques, de l'autre, par des considérations d'ordre purement moral et religieux sur le problème de la paix. De l'avis de plusieurs, cela affaiblit l'influence exercée sur le peuple par les congrès. D'aucuns soutenaient à ce propos que cette influence devait pouvoir être renforcée, si on essayait de discuter dans une plus grande mesure des problèmes internationaux concrets, d'autres qu'il fallait se proposer des objectifs plus hardis que celui seulement d'encourager les efforts en faveur de l'arbitrage et d'un désarmement progressif. A ce dernier groupe appartenait Jean Novicow qui, pour le congrès de Monaco en 1902, avait élaboré un mémoire, où il proposait que le mouvement pacifiste prît le nom de „ parti fédéraliste " et n'attachât pas, dans sa propagande, autant de poids à faire valoir une argumentation fondée sur l'humanité et l'idéalisme qu'à expliquer aux masses qu'une fédération mondiale suivie d'un désarmement était une condition absolue pour qu'elles pussent atteindre à un niveau de vie plus élevé.'" A ceux qui objectaient que le projet d'une fédération mondiale semblait utopique, Novicow répliquait que l'expérience montrait que c 'étaient précisément les idées audacieuses qui étaient susceptibles d 'enflammer l'imagination des gens et, par là même, de les engager, de sorte que la possibilité de réaliser ces idées ne cessait de devenir plus grande.

•« Bulletin 1897, pp. 37—38.

" Ibid., p. 41. '» Bulletin officiel, 1902, p. 174.

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