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CHAPITRE XI

ORGANISATIONS POLITIQUES

§ 1. L'UNION INTERPARLEMENTAIRE

Parallèlement à l'activité du mouvement de paix organisé s'accomplit au sein de l'organisation „ L'Union interparlementaire" une œuvre visant au développement de la compréhension internationale. L'idée d'établir des contacts plus étroits entre les parlementaires des différents pays fut lancée pour la première fois par un membre du Reichsrath autrichien en août 1870.^ Elle fut tout naturellement étouffée dans le fracas de la guerre de l'époque. Un voyage entrepris en 1876 par Marcoartu pour mettre sur pied une conférence internationale de parlementaires suscita plus d'intérêt. Le projet fut surtout bien accueilli par l'homme politique libéral autrichien Adolf Fischhof qui gagna plusieurs députés français et italiens à cette idée et qui, en outre, correspondit avec Henry Richard à ce sujet. Fischof estimait qu'une telle assemblée de parlementaires devait avant tout s'occuper du problème du désarmement. L'aggravation de la tension internationale en 1877 fit cependant échouer le projet de Fischhof, et un projet analogue présenté au congrès des ligues de paix à Paris en 1878 n'aboutit pas non plus.

^ Sur l'histoire de l'Union, voir l'Union interparlementaire de 1889 à 1939, Genève 1939.

Sur les conférences de 1888 et de 1889 voir aussi: Christian Lange, Histoire documentaire de l'Union interparlementaire.

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Dans la seconde moitié des années 1870, un député belge, M. Couvreur, essaya d'organiser „ un groupe d'études " avec contacts dans de nombreux pays. Du côté allemand, Edouard Lowenthal travailla à activiser des groupes parlementaires pacifistes. Mais l'idée fut seulement réalisée à la fin des années 1880 grâce à une collaboration entre Randal Cremer et Frédéric Passy,

En juillet 1888, une réunion eut lieu à Paris pour discuter la question. Cremer y rendit compte de la campagne d'arbitrage menée par des parlementaires britanniques aux Etats-Unis l'année précédente et des espoirs qu'avait suscités ce voyage. Personnellement, il estimait d'ailleurs qu'un traité d'arbitrage entre les Etats-Unis et la France aurait plus de chances d'être signé pour commencer, car les relations entre les deux pays étaient exemptes de ces facteurs d'instabilité qui caractérisaient les rapports entre les Etats-Unis et l'Angleterre, rapports influencés par le litige concernant les droits de pêche à Terre-Neuve et l'attitude anti-britannique des émigrés irlandais en Amérique.

Le 31 octobre 1888, la première réunion interparlementaire eut lieu à Paris. Y participaient 25 représentants français et 9 britanniques. La question la plus importante était la recommandation de traités d'arbitrage entre les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Mais on adopta aussi la résolution suivante relative à une nouvelle réunion avec participation plus grande et plus variée : „ Une réunion ultérieure à laquelle seront admis à prendre part non seulement les membres des trois parlements ci-dessus visés, mais aussi les membres des autres parlements qui se sont fait connaître par leur dévouement aux mêmes idées, aura lieu l'année prochaine pour compléter l'œuvre commencée dans cette première conférence ".^

Une réunion de cette nature eut ensuite lieu à Paris les 29 et 30 juin 1889, durant l'Exposition Universelle. Y participaient 55 Français, 30 Britanniques, 5 Italiens et un représentant de chacun des Etats suivants: Etats-Unis, Belgique, Danemark, Libéria, Espagne et Hongrie. C'était la véritable assemblée constituante au cours de laquelle on décida ce qui suit : „ De nouvelles réunions interparlementaires auront lieu chaque année dans une des villes des divers pays représentés à la Conférence.

* Union interparlernentaire. Résolutions, Bruxelles 1905, p. 7.

L'UNION INTERPARLEMENTAIRE

La prochaine réunion aura lieu à Londres ".' Dans une autre résolution, on souligna comment la démocratisation augmentait la responsabilité des électeurs et des parlementaires en ce qui concernait l'avenir du monde: „ La conduite des gouvernements tendant à n'être de plus en plus que l'expression des idées ou des sentiments manifestés par l'ensemble des citoyens, c'est aux électeurs qu'il appartient de diriger par leur choix la politique de leur pays dans le sens de la justice, du droit et de la fraternité des peuples ".*

Conformément au plan, la réunion suivante se tint à Londres en 1890, et l'année d'après ce fut le tour de Rome. Jusque là les réunions avaient eu un caractère assez improvisé, sans ordre du jour déterminé ni rapports préliminaires sur des questions essentielles. Ce fut la quatrième conférence à Berne en 1892 qui dota l'union d'une organisation permanente. Le comité d'organisation avait élaboré un ordre du jour détaillé dont les différents sujets furent discutés dans une assemblée de délégués à la veille de l'ouverture de la conférence ; en outre, on nomma deux rapporteurs pour chaque question, et les propositions furent distribuées sous forme imprimée. La réunion décida aussi de créer un bureau permanent. Il se vit charger du rôle d'intermédiaire entre les divers groupes nationaux, des préparatifs des assemblées annuelles, de leur convocation et du soin de veiller à la mise à exécution des décisions des conférences. On confia la direction de ce bureau au président de la conférence de Berne, le conseiller national Albert Gobât (1843 — 1914). Alors que les réunions, auparavant, s'étaient tenues dans des salons d'hôtel, la conférence de Berne eut pour cadre la salle de réunion de l'assemblée nationale, ce qui exprimait bien le caractère plus officiel qu'avait acquis l'union; par la suite, il fut de règle que les réunions eussent lieu dans les locaux du parlement du pays chargé de leur organisation.

En ce qui concernait la participation à l'union, il fut décidé que „chaque membre d'un parlement qui fait partie de son groupe national, devient membre en s 'inscrivant au Bureau interparlementaire ". Après la conférence de Budapest en 1896, la qualité de membre put aussi être accordée à des représentants d 'Etats sans régime constitutionnel : „ — Sont égale-

» Ibid., p. 8.

* Ibid.

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ment admis les membres des Sénats et Conseils facultatifs ou d'autres institutions analogues des pays non constitutionnels, munis de l'autorisation de leurs gouvernements ". Cette extension de la qualité de membre fut proposée par l'homme politique hongrois Albert Appony à la conférence de Budapest. Il motiva sa proposition en déclarant qu'il n'appartenait pas à l'union de faire de la propagande pour des institutions déterminées, même si elle éprouvait la plus grande sympathie pour elles, ni de critiquer d'autres institutions qui éveillaient son antipathie, mais tout simplement d'assurer la paix et un ordre juridique international au moyen de l'arbitrage.^

Si on considérait les organes gouvernementaux des Etats à régime absolutiste, on constatait par exemple qu'en Russie il y avait un conseil de l'empire, nommé par l'empereur. Sans doute les membres de ce conseil n'avaientils pas voix décisive au chapitre, mais les avis donnés, après sollicitation, par le conseil étaient toujours étudiés avec soin par le tzar. Il pouvait être douteux que les parlementaires habituels eussent une garantie aussi solide pour leurs propositions. En réalité, ils ne pouvaient jamais être certains d'obtenir la majorité à l'assemblée nationale. Et même s'ils obtenaient la majorité, rien ne garantissait qu'une assemblée issue de nouvelles élections ne revînt sur la décision.^ Le député autrichien d'origine polonaise Charles Levakowski réfuta avec force les points de vue d 'Appony. Il souligna que sans une autorisation formelle du tzar, aucun Russe n'oserait prendre part aux délibérations de l'Union. Aux yeux de gouvernements absolutistes, ces délibérations devaient apparaître comme plutôt révolutionnaires, et l'on n'arriverait jamais à conformer de tels gouvernements à l'idéologie du parlementarisme. Aux réunions interparlementaires, il fallait avoir „ des hommes qui viennent faire connaître librement les aspirations de leurs électeurs, et non des fonctionnaires qui ne seraient que des porte-parole des monarques qui les délégueraient. Faire autrement serait donner un coup mortel à la Conférence, qui ne peut agir efficacement qu'à la condition de rester indépendante. " '

' Compte rendu, pp. 11, 112.

• Ibid. p. 117.

' Ibid. p. 67.

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Appony répliqua avec quelque sophisme en rappelant qu'on admettait bien les membres d'institutions fondées sur le droit de succession, non sur le droit de suffrage. Il s'agissait de la Chambre des Lords en Angleterre et d'institutions correspondantes en Hongrie, Prusse et Autriche. Il y avait d'ailleurs aussi le sénat italien dont les membres étaient désignés par le roi. Appony conclut en déclarant : „ nous ne sommes pas une assemblée des représentants des nations, mais bien des représentants des parlements ".^ D'un point de vue technique, c'était certes exact, mais par ailleurs peu conforme à la décision de principe de 1889, où les relations organiques entre la masse des électeurs et les représentants furent précisément soulignées comme étant aussi un élément essentiel dans les efforts pour aboutir à des accords internationaux.

Appony gagna cependant la majorité à ses opinions et, comme on le sait, aujourd'hui aussi, des groupes émanant de pays sans régime constitutionnel adhèrent à l'Union interparlementaire. L'espoir de voir les Russes participer à la conférence fut toutefois déçu. Les adversaires du projet d'Appony eurent donc, dans un certain sens, raison.

La tâche primordiale de l'Union était de travailler en faveur de Varbitrage international, ce qui ressort d'ailleurs du fait que, durant plusieurs années, l'organisation s'intitula „ Union interparlementaire pour l'arbitrage international ". Aux conférences de Paris en 1889 et de Londres en 1890, on avait souligné que le but devait être de faire adopter l'arbitrage obligatoire pour toutes les questions, sauf celles qui avaient trait à l'autonomie et aux affaires intérieures des pays. A partir de 1891, on commença à travailler en faveur d'un tribunal permanent international d'arbitrage. A la conférence de La Haye, en 1894, Philip Stanhope, qui devait devenir lord Weardale, présenta un rapport sur la question. Stanhope faisait partie de l'entourage de Gladstone, et l'on avait interprété comme un signe encourageant le fait que le vieil homme d'Etat, l'année précédente, se fût prononcé en faveur de la création d'un „ tribunal central en Europe ", bien que Gladstone songeât plutôt, à un organe des grandes puissances.

Dans le rapport de Stanhope, quatre principes fondamentaux pour la création d'un tribunal politique d'arbitrage furent établis :

• Ibid., p. 73.

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1. L'indépendance nationale demeure inaliénable et inviolable.

2. L'adhésion de tout Gouvernement à la constitution d'une Cour permanente internationale est absolument facultative.

3. Tous les Etats adhérents doivent être sur le pied d'une parfaite égalité à l'égard de la Cour permanente.

4. Les jugements de cette Cour doivent avoir la force d'une sentence exécutoire.

A l'objection selon laquelle il fallait avoir un code international avant de pouvoir créer un tribunal, Stanhope répliquait que dans les diverses sociétés le droit du plus fort n'avait pas, en premier lieu, été remplacé par des lois, mais par des arbitres, — „ les juges ont précédé les lois ".'

En se fondant sur le projet de Stanhope, on présenta à la conférence de Bruxelles en 1895 un plan plus détaillé pour la création d'un tribunal. Il y était notamment précisé que celui-ci ne disposerait pas de moyens de coercition pour faire exécuter ses décisions.

Le président de la conférence — le juriste belge de droit international Chevalier E. Descamps — élabora alors un mémorandum sur le projet ; celui-ci fut adressé aux différents gouvernements. Les années suivantes, on agita toujours la question, et il n'est guère douteux que l'initiative de l'Union n'ait contribué à la décision du premier congrès de paix à La Haye en 1899 relative à la création d'un tribunal d'arbitrage.

En 1904, à une réunion à Saint-Louis aux Etats-Unis, l'Union prit une initiative importante en vue de convoquer une nouvelle conférence internationale, en demandant au président Théodore Roosevelt de faire valoir son influence. L'initiative aboutit à un résultat, mais seulement quelques années plus tard: le deuxième congrès de La Haye en 1907. Parmi les questions dont devrait discuter le nouveau congrès, on mentionna, en 1904, un „ traité modèle " d'arbitrage devant remplacer les différents traités que les divers pays avaient conclus jusque là. La proposition présentée par l'Américain Richard Bartholdt avait de très vastes objectifs. Elle visait à pallier les lacunes du droit international existant. Celles-ci étaient dues à ce que, premièrement, l'établissement et la rédaction des règles internationales n'étaient pas garantis par une

* ,,La Conférence interparlementaire", vol. I 1893, p. 215.

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autorité législative; deuxièmement, à ce que la validité des principes de droit international ne jouissait pas de la garantie que pouvait seule donner une autorité judiciaire internationale efficace; troisièmement, à ce qu'il n'existait pas d'autorité executive supranationale. La première de ces lacunes pouvait être palliée par un parlement international, la deuxième par l'arbitrage obligatoire à la Cour de La Haye ou près d'autres tribunaux, la troisième par le fait que les Etats adhérant au parlement international missent leurs forces armées à la disposition du tribunal pour l'exécution des sentences d'arbitrage et des décisions de justice.

Le projet de Bartholdt fut étudié par un comité et ses plans ambitieux réduits à des dimensions plus modestes, comme il ressort de la résolution suivante adoptée à la conférence de Londres en 1906 : „ — Qu'il y aurait avantage à donner aux Conférences de La Haye une influence plus permanente dans la tâche de pacification, et à ce que les Puissances se concertent pour établir la périodicité de ces conférences ".^°

En outre fut adopté un „ traité modèle " précisant les cas ressortissant à l'arbitrage. Par ailleurs, on avait fait les réserves d'usage au sujet des questions ayant trait à la souveraineté des Etats etc. En revanche, on supprimait le terme d'„ honneur " considérant que ce terme pouvait devenir l'objet d'une interprétation par trop large.^^

Outre la question de l'arbitrage, l'Union étudiait avec soin la question de la neutralité. Un de ses membres les plus éminents, Chevalier E. Descamps, souhaitait conférer à la notion de neutralité une signification plus positive, exprimée par un terme nouveau „pacigérat" (conduite de la paix). Ainsi l'état de paix était présenté comme l'état normal, l'état de guerre comme l'exception, alors que si on utilisait le terme de neutralité, on aboutissait au résultat contraire. Les Etats qui se déclaraient „ pacigérants " devaient non seulement limiter les droits des belligérants, mais aussi se sentir naturellement tenus de veiller au maintien de la paix. Dans quelle mesure la neutralité ou le „ pacigérat " favorisait la paix fut discuté au cours d'un intéressant débat à la conférence de Bruxelles en 1897, Parmi les plus convaincus champions de la neutra-

" Compte rendu, p. 232.

" Le projet de traité a été publié dans Compte rendu, pp. 234 — 235.

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lité se trouvait le Danois Fredrik Bajer. Il rappela la déclaration de neutralité des pays nordiques lors de la guerre de Crimée (20 décembre 1853) et souligna qu'une ligue d'Etats neutres représenterait un avantage pour la paix. Le Hollandais Rahusen objecta que la neutralité avait en soi peu de valeur, tant que rien ne garantissait que l'un des belligérants n'intervînt quand même. Le Belge Colfs cita à ce propos les grandes dépenses militaires auxquelles la Belgique devait faire face, malgré les garanties des grandes puissances. Cela signifiait-il, demanda-t-il ironiquement, que les chefs d'Etat se sentaient engagés par leur honneur diplomatique et civil et non leur honneur militaire? Le respect de la neutralité devait avoir des bases plus sûres grâce à une loi internationale, tout comme le traitement des civils, des blessés et des prisonniers. Un des autres représentants belges, La Fontaine, ne croyait pas que des conventions de garantie plus détaillées concernant la neutralité fussent d'une utilité quelconque. Ce n'était pas la rédaction juridique qui créait les difficultés, mais bien le manque de confiance. Le Roumain Gradisteano cita comme exemple du cynisme des grandes puissances comment la Roumanie, lors de la guerre russo-turque, avait tout fait pour maintenir sa neutralité et comment, par la suite, on lui avait enlevé une partie de son territoire au congrès de Berlin.^^

A l'idée favorite de Bajer concernant une ligue de neutralité, le Hongrois de Pazmandy objecta „ que les alliances provoquent des contrealliances, et ainsi les pays neutres pourraient, par leur alliance, être entraînés dans une sphère d'action internationale où notre but est justement de les empêcher d'être entraînés ".^^

Le comte belge Goblet d'Aviella doutait d'une façon générale que la neutralité en soi fût un facteur générateur de paix. Il y aurait en effet toujours des Etats pour désirer profiter de l'anarchie internationale existante ; dans ces conditions, il y avait lieu de craindre que „ les déclarations de neutralité ne soient en somme que des déclarations d'égoïsme international, et je préférerais pour ma part voir les puissances auxquelles la neutralité n'est pas posée, se conserver éventueUement les mains libres. Si eUes se réservent leur liberté pour le mal, ce

" Compte rendu, pp. 83 — 87.

" Ibid., p. 82.

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ne sont pas des engagements qui les lieraient et si elles la réservent pour le bien, c'est tant mieux pour tout le monde ".^*

La grande majorité de la conférence adopta cependant une attitude positive à l'égard de la neutralité ou du „ pacigérat ", ce qui apparut clairement à la conférence de Paris en 1900 : le chapitre traitant ce sujet portait le titre caractéristique : „ Régime juridique en temps de guerre ", et la notion de „ pacigérat " y était définie de la façon suivante :

,,La notion de „ pacigérat " fournit au régime des rapports entre belligérants et non-belligérants son véritable principe organique. Elle représente nettement la gestion, en cas de guerre particulière, des droits et des intérêts de la paix, entre les Etats engagés dans une lutte particulière et les Etats à tous égards pacifiques."

,,Sans porter atteinte aux justes exigences des Etats ayant charge de guerre, elle rappelle énergiquement que sur le terrain oii se rencontrent les belligérants et les non-belligérants, les uns et les autres sont et doivent demeurer pacigérants. Elle est assez large pour proscrire à la fois et avec la même rigueur toute immixtion dans les hostilités de la part des Etats pacifiques et toute implication de ces derniers dans les hostilités de la part des Etats en guerre ".^^

Dans le domaine du droit international de la guerre, l'Union était par ailleurs particulièrement soucieuse de faire établir des conventions concernant la guerre navale. La conférence de Berne en 1892 adopta une résolution dans ce sens: „ La Conférence prie ses membres d'engager les parlements auxquels ils appartiennent d'inviter les gouvernements à faire reconnaître par une Conférence internationale le principe du droit des gens de l'inviolabilité de la propriété sur mer en temps de guerre ".^^

Le vœu fut répété à la conférence de La Haye en 1894 et à celle de Christiania (Oslo) en 1899.

La question de la neutralisation de détroits et de canaux interocéaniques fut discutée à la conférence de Bruxelles en 1910. Un certain désaccord se manifesta sur la question de savoir si cela aurait lieu à l'aide de traités multilatéraux comme pour le canal de Suez, le canal

" Ibid., p. 91.

« Résolutions pp. 33 — 34.

" Ibid., pp. 12—13.

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de Panama ou le détroit de Magellan, mais à la conférence de La Haye en 1913, on tomba d'accord pour proposer une „ Convention internationale ". A la même conférence furent aussi discutés les problèmes relatifs à la guerre aérienne; on recommanda à ce sujet la convocation d'une conférence internationale „ limitant l'emploi des engins aériens à des opérations de reconnaissance et d'investigation ainsi qu'au service sanitaire ". Il n'était donc pas question ici d'une interdiction générale de la guerre aérienne mais seulement d'une tentative pour empêcher le bombardement."

L'attitude de l'Union en face du problème du désarmement fut assez passive. Car c'était là une de ces questions qui sont taboues dans les négociations diplomatiques. Aussi fut-elle rejetée lors des premières conférences, et ce fut seulement après la conférence de paix à La Haye en 1899 que ce problème fut vraiment débattu. Ainsi, immédiatement après, à la conférence de Christiania, l'Autrichien von Pirquet essaya d'aborder le problème d'un point de vue purement technique, en recommandant une résolution demandant aux différents pays d'introduire des systèmes militaires fondés uniquement sur des principes défensifs, comme c'était par exemple le cas en Suisse. A cela Randal Cremer objecta que toutes les grandes armées n'avaient officiellement qu'un but défensif. En ce qui concernait l'Angleterre, la proposition soulevait d'ailleurs une difficulté particulière: le pays serait alors obligé d'introduire le service militaire obligatoire, ce qui ne servirait guère la cause de la paix, et, soit dit en passant, se heurterait par ailleurs à une opposition énorme de la part du peuple anglais. La proposition fut l'objet d'une si vive opposition que son auteur la retira.

A la conférence de Saint-Louis en 1904 fut exprimé le vœu qu'une nouvelle conférence de La Haye puisse „ libérer les nations des charges écrasantes qui leur sont imposées par des fantaisies déplorables ". La question fut examinée à nouveau à la conférence de Londres en 1906. Le nouveau gouvernement libéral Campbell Bannerman avait à son programme le désarmement, et c'était donc lui qui était à l'origine de l'invitation à se réunir à Londres. L'intervention du représentant belge

" Richard Eickhoff, Die Interparlamentarische Union, Berlin 1921, pp. 31—32.

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Goblet d'Aviella provoqua donc un certain émoi, car il souligna que, jusqu'ici, les efforts de désarmement avaient échoué à cause d'une seule puissance, à savoir l'Allemagne. En même temps, il repoussait le programme des pacifistes recommandant aux Etats amis de la paix de désarmer les premiers. ^^

Les délibérations aboutirent d'ailleurs à une déclaration de caractère très général.

A la conférence de Genève en 1912 fut adoptée une résolution qui n'allait pas plus loin non plus. Ce qui les caractérisait toutes deux, c'est qu'elles attachaient le plus d'importance aux désastreuses conséquences économiques. Le risque même de guerre qu'impliquait la course aux armements n'était pas mentionné. La conception générale était même que les grands armements constitueraient plutôt une garantie de paix, car, dans la conjoncture régnante, aucun homme d'Etat n'était susceptible d'assumer la responsabilité de déclencher les horreurs de la guerre. ^^

L'attitude prudente adoptée par l'Union en face du problème du désarmement était encore plus manifeste dans les cas où était soulevée la question des nationalités. A la conférence de Londres en 1890, on présenta par exemple une proposition qui, apparemment, devait être bien conforme aux objectifs de l'Union. On y préconisait la nomination d'un comité de parlementaires dans chaque pays en vue d'examiner des questions de litige mutuelles et de convoquer, le cas échéant, une conférence. Cette proposition fut notamment repoussée à cause de la question d'Alsace-Lorraine. 2°

Fait caractéristique, ce furent des parlementaires appartenant à des minorités nationales en Autriche qui soulevèrent la question des nationalités, les rares fois où cela eut lieu. L'un d'eux — Levakowski — alla d'ailleurs, à la conférence de Christiania en 1899, jusqu'à déclarer qu'il ne parlait pas au nom de 19 minorités différentes en Autriche, mais au nom de 20 millions de Polonais dont le triste destin prouvait que les nations étaient autre chose que „ les Etats actuels ". Un véritable droit

" Compte rendu, p. 157.

^* Union interparlementaire de 1889 à 1938, p. 68.

*" ,,La Conférence interparlementaire" 1893, p. 81.

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international ne pouvait devenir réalité avant que le droit des nationalités n'eût été assuré et garanti par un code international .^i

A la conférence de Saint-Louis en 1904, Brdlik, membre du Reichsrath autrichien, présenta les revendications nationales des Tchèques en ces termes assez provocants : „ Le peuple tchèque, que j'ai l'honneur de représenter dans cette assemblée, et dont j'ai toujours défendu les intérêts moraux et politiques, non seulement au Parlement, mais partout où l'occasion s'en présentait, considère comme son droit le devoir sacré de combattre pour la liberté. Cette lutte acharnée pour conquérir son indépendance politique et nationale, il la continuera au vingtième siècle, ère du prétendu progrès " P-

Parmi les brûlantes questions litigieuses en face desquelles l'Union jugea nécessaire de préciser son attitude, il convient de citer la guerre des Boers. L'union pouvait d'ailleurs le faire sans courir de trop grands risques de mésentente, le groupe interparlementaire britannique ayant exprimé très tôt (4 octobre 1899) son regret de voir les autorités britanniques refuser de soumettre les litiges à l'arbitrage.

A la conférence de l'Union à Paris en 1900 fut adoptée une résolution exprimant l'espoir que les puissances auraient recours à la cour d'arbitrage créée par la conférence de La Haye et regrettant en même temps „ qu'elles ne l'aient pas fait dans le conflit actuel entre l'Angleterre et les Républiques sud-africaines ".^^

Une autre résolution de la même conférence avait trait à la répression de la révolte des Boxers. Fait très caractéristique, elle se concentrait sur la solidarité entre les puissances européennes. C'était cda qui était l'essentiel aussi bien quand il était question de la répression de la révolte que quand U s'agissait de la possibilité de nouvelles initiatives colonialistes en Extrême-Orient, et non pas l'intégrité et l'indépendance de la Chine: „ La Conférence émet le vœu que l'intervention armée des puissances pour la juste répression des massacres qui ensanglantent la Chine, n'aboutisse pas à des conquêtes nouvelles pouvant entraîner la guerre universelle, ni à des entreprises funestes pour l'avenir économique, social et poUtique des Etats européens, mais qu'elle soit, au contraire, le

" La conférence à Christiania en 1899, compte rendu, pp. 68 — 70. *' Compte rendu, p. 45.

*• Résolutions, p. 35.

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commencement d'une union organisée et durable entre ces Etats ".** Comme la politique coloniale continua de la même façon en Extrême- Orient et que les antagonismes provoquèrent la guerre entre la Russie et le Japon en 1904, la conférence de Saint Louis déplora que „ les Puissances signataires des Conventions n'aient pu avoir recours aux clauses qui les invitent à offrir leur médiation dès l'ouverture des hostilités ".25

La joie fut d'autant plus grande quand le président Théodore Roosevelt, en 1905, prit l'initiative d'une médiation pacifique qui aboutit à la paix de Portsmouth. Lors des délibérations de la conférence de l'Union à Bruxelles en 1905 s'éleva une nouvelle discussion sur la notion de neutralité, car Goblet d'Alviella proposa à la conférence d'adopter une déclaration invitant tous les Etats neutres à ne fournir aucune aide matérielle aux parties belligérantes. A ce sujet, l'appui financier jouait un rôle essentiel; l'argent devait, d'une façon générale, être considéré comme de la contrebande de guerre par excellence. Le représentant italien PandoKi mit toutefois la conférence en garde contre l'adoption d'une assertion aussi catégorique, car, dans ce cas, les Etats seraient aussi tenus de refuser toute aide financière, même lorsqu'il s'agissait de guerres de libération; son propre pays savait par expérience combien pouvait être essentiel un tel appui. La discussion se termina par une déclaration où il était dit que „la Conférence souhaite qu'aucune aide matérielle ou morale ne soit accordée pour la continuation de la guerre ".^^ Parmi les questions ressortissant au droit privé qu'examina l'Union figurait celle de la situation juridique des étrangers. A la conférence de Budapest en 1896, une intéressante discussion fut menée entre le représentant allemand von Bar et le représentant britannique C. B. Clark. Von Bar souligna fortement l'aspect international de la question: la garantie de la situation juridique des étrangers était de grande importance pour la paix et la compréhension internationale. A cela Clark objecta que la question devait être considérée comme étant de nature interne. En Angleterre, un étranger ne pouvait être expulsé par les autorités sans qu'il y ait eu sentence le reconnaissant coupable de quelque chose

" Ibid., p. 36.

" Résolutions, p. 47.

*• Compte rendu, p. 113 et pp. 125 — 126.

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de criminel. Mais en d'autres endroits du monde anglophone était pratiquée une discrimination légalisée, par exemple en Afrique du Sud où les immigrants hindous se voyaient refuser les droits civiques et la possibilité d'acquérir des biens immeubles („real property"). C'était un fait regrettable, mais il n'était pas du ressort de l'Union de prescrire ce que devaient faire les différents Etats dans des affaires intérieures. Von Bar ne pouvait accepter cette façon d'envisager la question. Déjà le droit international existant limitait en fait la souveraineté, car chaque Etat qui entrait en relations avec un autre, sacrifiait inévitablement une partie de sa souveraineté en faveur du sens général de la justice. Si cela n'était pas, les relations entre Etats seraient absolument une impossibilité. Les points de vue de von Bar l'emportèrent. Dans la résolution adoptée, les principes suivants, qui allaient très loin, furent établis :

1. Chaque Etat doit, autant que possible, donner connaissance publiquement des conditions de l'admission des étrangers.

2. L'entrée libre des étrangers sur le territoire d'un Etat civilisé ne peut être prohibée, d'une manière générale et permanente, qu'à raison de l'intérêt public et de motifs extrêmement graves (par exemple d'une organisation dangereuse d'étrangers qui se présenteraient en masse).

3. La protection du travail national n'est pas, à elle seule, un motif suffisant de non-admission.^'

Au point de vue organisation, l'Union était dirigée, depuis la conférence de Christiania en 1899, par un conseil formé de deux représentants de chacun des groupes nationaux. Après décision de la conférence de Berlin en 1908, ce conseil eut un président permanent qui assuma également la présidence d'un comité exécutif de 5 membres chargés de la direction quotidienne du bureau. En même temps fut créé un poste de secrétaire général dont le détenteur devait se consacrer entièrement à ce travail. La personne en question ne devait être membre d'aucune assemblée nationale. Le premier secrétaire général qu'on désigna fut le Norvégien Christian L. Lange qui assuma ces fonctions jusqu'en 1933 et contribua dans une grande mesure à maintenir les relations entre les Etats-membres pendant la première guerre mondiale.

" Résolutions, p. 22.

L'UNION INTERPARLEMENTAIRE

La plupart des représentants aux conférences appartenaient politiquement à la bourgeoisie de gauche. Peu à peu des représentants de partis catholiques y adhérèrent. Ils émanaient notamment du centre allemand. A la conférence de Christiania en 1899, l'un deux avait participé à un sévère duel oratoire avec un collègue italien au sujet de l'exclusion du pape de la conférence de paix à La Haye.^ Quelques socialistes devinrent aussi membres, mais, dans l'ensemble, ils ne se firent guère remarquer dans les débats.

Plusieurs personnalités éminentes de l'Union étaient en contact avec le mouvement de paix organisé, notamment les deux fondateurs Randal Cremer et Frédéric Passy. Parmi d'autres parlementaires marquants appartenant au mouvement pacifiste, citons Gobât, La Fontaine, Bajer et Pandolfi. Il y avait aussi des personnalités qui n'appartenaient sans doute pas au mouvement de paix organisé, mais qui sympathisaient avec ses idées fondamentales, des gens tels que Stanhope, Beernaert et Appony. Ils étaient cependant surtout actifs comme partisans de la solution de questions concrètes et limitées à l'aide surtout du principe que les délibérations ne devaient pas porter sur des antagonismes politiques de grande envergure. C'était bien, d'une façon générale, la ligne de conduite de l'Union, caractérisée une fois de cette façon: „C'est de l'avenir qu'on se préoccupe, et — ce qui peut passer pour un paradoxe — on cherche à assurer la paix de demain en se taisant sur les causes de guerre. "2^

§ 2. LA Ile INTERNATIONALE

Lors du centenaire de la Révolution française en 1889 et en relation avec l'Exposition Universelle, une réunion internationale ouvrière se tint à Paris pendant les journées allant du 14 au 20 juillet. Participèrent au congrès des représentants du mouvement ouvrier dans de nombreux pays, dont la France, l'Angleterre, l'Allemagne, les Etats-Unis, la Russie, l'Italie et les pays nordiques. Au point de vue idéologique, ces représentants étaient plus ou moins partisans du marxisme. Un autre congrès, qui se tint simultanément, se composait de représentants

" Compte rendu, p. 90.

" La Paix par le Droit, 1894, pp. 180—181.

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d'autres tendances socialistes. Ce congrès ne devait d'ailleurs pas jouer un très grand rôle et n'avait pas non plus le caractère international du premier. Celui-ci discuta les revendications des ouvriers concernant une législation sociale plus vaste et décida d'organiser une manifestation internationale simultanée en faveur de la journée de 8 heures. Cette décision aboutit plus tard à la célébration internationale du 1^^^ mai.

La discussion du problème de la paix prit une large place dans les délibérations. A ce sujet, les orateurs soulignèrent la solidarité de la classe ouvrière par dessus les frontières, notamment en ce qui concernait les relations entre la France et l'Allemagne. Cette solidarité fut exprimée d'une façon symbolique par l'élection de Wilhelm Liebknecht et d'Edouard Vaillant à la présidence du congrès. Cette élection montra d'ailleurs également quels groupes avaient le plus d'influence sur le congrès. Même s'il s'était développé un important mouvement ouvrier en Angleterre et en partie aussi aux Etats-Unis, ce furent les partis du Continent qui dominèrent, notamment le parti social-démocrate allemand. Il avait le fondement idéologique le plus clair et reposait sur l'organisation la plus solide. En Angleterre, oii il n'y avait pas encore de partis ouvriers politiques, mais seulement un mouvement syndical, on se montrait quelque peu sceptique et réticent à l'idée de lier le mouvement à des principes idéologiques déterminés — et dans le mouvement ouvrier français il y avait d'assez grandes inégalités aussi au sein du cercle qui, vers l'extérieur, formait un front commun contre „ les possibilistes ".

Abordant les questions internationales d'actualité, un des représentants de „ la Société républicaine " en Alsace-Lorraine déclara dans un rapport que les ouvriers condamnaient l'idée d'une guerre de revanche lancée par „ d'irresponsables démagogues bourgeois ". La véritable revanche devait consister dans le fait que les idées républicaines et socialistes fussent diffusées de la France vers l'étranger en apportant leur message proclamant que les hommes étaient frères et non pas ennemis.^°"^^

Dans la résolution générale concernant la question militaire, on soulignait que le système d'armées permanentes était un instrument

so SI ProtokoU des internationalen Arbeiterkongresses zu Paris, Nûrnberg 1890, p. 101.

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aux mains des régimes monarchiques, oligarchiques et capitalistes pour atteindre leurs propres objectifs aux dépens de la paix et du bien-être des masses. Ce système devait être remplacé par une milice à la manière suisse et dont la seule tâche serait d'assurer l'indépendance et les droits du peuple. En même temps, la résolution soulignait cependant que la guerre elle-même en tant que phénomène était fatalement un produit de la conjoncture économique du moment et ne disparaîtrait pas avant que l'émancipation du travail et le triomphe du socialisme ne fussent réalisés. ^^ Cette partie de la résolution allait d'ailleurs placer le mouvement ouvrier international devant un sérieux dilemme: d'un côté, on ge rendait compte que les libertés civiques, dont bénéficiait aussi la classe ouvrière, devaient, dans beaucoup de pays, être défendues, si nécessaire, les armes à la main ; d'un autre côté, le mouvement était dirigé d'après des conceptions selon lesquelles la paix internationale serait irréalisable avant que le système capitaliste ne fût extirpé avec les racines. Certains en tiraient donc la conclusion que les socialistes devaient s'apprêter à lutter contre la guerre par tous les moyens, même dans les cas où leur propre pays était manifestement attaqué. Ce point de vue fut soutenu avec une énergie toute particulière par le prêtre hollandais Domela Nieuwenhuis (ancien prêtre et député) au congrès de Bruxelles en 1891. Il critiqua le projet de résolution sur la question militaire présenté par Liebknecht et Vaillant, et ce parce qu'il était formulé dans des termes par trop généraux: il suffisait seulement de remplacer les termes „ socialiste " et „ social-démocratie " par „ chrétien " et „ christianisme " pour que tous les partis — même le Pape et l'Armée du Salut — pussent le voter.^^ On devrait au contraire combattre avec beaucoup plus de force le climat de chauvinisme qui, dans plusieurs pays et notamment en Allemagne, s'était étendu même jusqu'aux milieux sociaux-démocrates, et préparer à temps des contre -mesures efficaces contre la guerre, et tout d'abord la grève générale. On ne pouvait distinguer entre „ guerres agressives " et „ guerres défensives ", car l'habileté des diplomates à „ camoufler et arranger " les concepts était bien trop grande. Liebknecht critiqua sévèrement Nieuwenhuis et rappela notam-

" MiLORAD M. Drachkovitch, Les socialismes français et allemand et le problème de la guerre 1870 — 1914, Paris 1953, pp. 314 — 315.

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ment la lutte que les sociaux-démocrates avaient menée contre le gouvernement pendant nombre d'années. Il repoussa l'idée de grève générale qu'il considérait comme absurde: „ Der ganze Weltstreich ist nichts als eine jàmmerliche Phrase. WoUten wir den Weltstreich proklamieren, wûrde die Bourgeoisie uns auslachen! Und eine Révolution im voraus verkûnden! So weit man davon reden kônne, Révolution zu machen, gehôre das zu den Dingen, die man thue, von denen man aber nicht redet, die man am allerwenigsten vorauskiinde ".^^

La proposition de Liebknecht -Vaillant précisait la résolution de 1889 selon laquelle la paix ne pouvait être garantie avant que la domination du capitalisme n'eût été brisée et déclarait qu'en conséquence tous ceux qui voulaient faire disparaître la guerre devaient adhérer au parti socialiste international. La proposition fut adoptée contre les voix de trois délégations comprenant, outre la hollandaise, la majorité au sein des délégations anglaise et française. La question fut examinée de nouveau au congrès de Zurich en 1893. Nieuwenhuis avait élargi sa proposition qui, maintenant, comprenait aussi la grève militaire. Cette fois-ci, son principal adversaire fut le délégué russe Georgi Plekhanov. Celui-ci souligna qu'à l'époque présente, la classe ouvrière n'avait pas la possibilité d'organiser une grève générale, car elle n'en avait pas la force économique. Par ailleurs, il serait impossible de lancer une grève militaire dans des pays oîi régnait le militarisme le plus absolu. Dans la conjoncture du moment, „ la grève militaire désarmerait en première ligne les peuples cultivés et livrerait l'Europe occidentale en proie aux cosaques russes ".^*

De son côté, Nieuwenhuis ne pouvait pas sans plus accepter l'affirmation selon laquelle il y aurait un „ péril russe ", affirmation lancée avec tant de force par les sociaux-démocrates. Le danger d'invasion n'émanait tout de même pas uniquement de la Russie du tzar. On pouvait aussi bien s 'imaginer une invasion allemande en France ; — comment les sociaux-démocrates envisageaient-ils une telle possiblité? Plekhanov répliqua que, dans ce cas, il y avait une différence essentielle : les forces démocratiques aussi bien en Allemagne qu'en France étaient assez puissantes pour interdire une telle éventualité.

" Verhandlungen und Beschlùsse, Berlin 1893, p. 27.

'* ProtokoU des internationalen Arbeiterkongresses zu Briissel, p. 30.

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Dans le projet de résolution dont Plekhanov était le principal auteur, mais qui fut appelé „ le projet allemand ", les partis adhérant à l'Internationale étaient tenus de s'opposer à tous les crédits militaires et de protester en toute occasion contre des armées permanentes. Dans cette activité, le parti socialiste devait „ prêter son appui à toutes les associations qui avaient pour but la paix universelle ".^^

Au congrès de Londres en 1896, cette attitude positive à l'égard du travail général en faveur de la paix fut soulignée encore davantage dans une résolution qui demandait la création d'un tribunal d'arbitrage dont les sentences auraient force de loi. On y établissait en outre qu'au cas où un gouvernement refuserait de se soumettre à une sentence d'arbitrage, le peuple devait avoir le droit de décider de la paix ou de la guerre. Mais on soulignait simultanément qu'il ne servait pas à grand-chose de lancer la devise „ A bas les armes " tant que régnerait le système capitaliste. Les conflits armés entre nations donnaient en effet à la classe capitaliste encore plus de chances d'opprimer la classe ouvrière de tous les pays. La réalisation de l'idée de paix durable ne pouvait donc avoir lieu que si la classe ouvrière s'assurait l'influence politique décisive tant sur le plan national qu'international. Dans le domaine militaire, on exigeait une fois de plus la suppression des armées permanentes et la formation d'une milice. La question souleva quelque discussion, car le désarmement absolu avait aussi des avocats, entre autres Richard Pankhurst de l'Independent Labour Party. George Lansbury, plus tard pacifiste célèbre, qui, alors, représentait la „ Social Démocratie Fédération ", s'opposa nettement à cette conception, déclarant notamment: „ I do not see why any nation should lay down its arms. This would simply mean the placing of them at the mercy of the capitalists of other nations. Would the German Emperor be disposed to abide by any décision of an Arbitration Court if it went against him, and knew that his opponents had no means of enforcing the décision of the Court? "^' On n'était pas d'accord non plus sur la question de recommander un plébiscite en vue de décider de la paix ou de la guerre. A ce sujet, un des délégués britanniques fit observer que tant que l'influence des socialistes

'* Drachkovitch, op. cit., p. 317.

'• Report of the Proceedings, International Socialist Workers and Trade Union Congress 1896, p. 43.

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était aussi faible dans la société, il serait facile à un gouvernement d'exciter le peuple et de créer une atmosphère de „ jingoïsme ". Il était par exemple hors de doute que si l'affaire relative à „ la dépêche à Kruger " envoyée par Guillaume II avait été soumise au peuple anglais, la majorité aurait voté pour la guerre.^'

Au congrès de Paris en 1900, l'évolution en Afrique du Sud fut caractérisée d'une façon qui dévoilait un scepticisme et une amertume manifestes à l'égard du mouvement de paix bourgeois. La guerre du Transvaal, déclarait la résolution, avait montré le caractère illusoire et trompeur de congrès de paix comme celui de La Haye, dans les conditions sociales existantes. D'autres événements dans le monde — l'exploitation de la Chine, provoquant la révolte des Boxers, la rivalité entre la Russie et le Japon — contribuèrent aussi à ce que la politique coloniale, dans les discussions socialistes, fût rattachée plus qu'auparavant au problème de la guerre. Faits caractérisant bien la situation: les commissions chargées d'étudier le militarisme et la politique coloniale avaient maintenant des réunions communes, et l'invitation faite aux députés socialistes de voter contre les crédits de guerre fut maintenant suppléée par une exhortation analogue concernant les expéditions coloniales. Rosa Luxemburg qui, cette fois-là, était le principal auteur de la résolution, procéda, au cours d'une intervention, à une minutieuse analyse de la situation du moment. Auparavant, la communauté d'intérêts des ouvriers des différents pays sur le plan matériel avait été tout à fait manifeste, alors que la communauté de vues politiques l'avait été moins. L'évolution dans le sens d'une „ politique universelle " avait modifié cet état de choses. La course aux armements et la rivalité croissante suscitée à propos des territoires coloniaux avaient créé un risque de guerre permanent, et, de toute façon, un état chronique de divergences internationales entre tous les grands Etats civilisés. Ceci constituait toutefois la base même d'une action socialiste commune. Contre toute la réaction impérialiste, le prolétariat se devait d'organiser un mouvement international de protestation.^^"^^

Se fondant sur cette analyse, Rosa Luxemburg établissait également un nouveau pronostic concernant l'évolution du capitalisme. Jusqu'ici

»' Ibid., p. 44.

Si— M Internationales Sozialistenkongress zu Paris. Berlin 1900, p. 27.

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on avait prétendu que le capitalisme s'effondrerait sous le poids de ses propres contradictions internes. Il avait cependant survécu à de nombreuses crises, et bien des choses semblaient indiquer qu'il pourrait encore avoir la vie dure. Mais il était menacé par un autre facteur, à savoir l'antagonisme mutuel accru des Etats capitalistes. La „ politique universelle ", où s'exprimaient ces antagonismes, aboutirait infailliblement tôt ou tard à un conflit armé, et le capitalisme serait anéanti au cours d'une telle crise.^" Comme on le voit, Rosa Luxemburg lançait ici des idées qui furent mises en système par Lénine et plus tard appelées „ léninisme ", développement ultérieur du marxisme à l'époque de l'impérialisme.

Au congrès d'Amsterdam en 1904, la question militaire ne fut pas l'objet d'une discussion particulière. Mais le congrès prit l'allure d'une manifestation contre la guerre en cours entre la Russie et le Japon, ce qui, à la séance d'ouverture, se traduisit d'une façon dramatique par la poignée de main qu'échangèrent le délégué russe Plekhanov et le représentant japonais Katayama. Par ailleurs, on discuta le problème colonial, mais sans relation directe avec les grands événements politiques de l'heure. Dans le projet de résolution présenté par le Hollandais van Kol, il était toutefois souligné que la rivalité à propos des colonies aboutissait à un militarisme accru et à l'exploitation des producteurs: „ Le capitalisme mène vers l'impérialisme, et celui-ci pousse inévitablement au militarisme qui ruine les peuples et leur suce la moelle des os. Et voilà pourquoi nous déclarons la guerre sans trêve à la politique coloniale capitaliste, qui rend plus fortes les classes dominantes, enrichit les capitalistes aux frais des travailleurs, qui augmente la possibilité d'exploiter les producteurs, favorise le militarisme et ne donne, en échange de minimes avantages, que des charges devenues insupportables à la classe ouvrière dont elle recule l'heure de la délivrance ".^

" Kahl KAtJTSKY. Sozialisten und Krieg, Prag 1937, p. 316.

*^ Congrès socialiste international d'Amsterdam. Rapports et projets de Résolutions, Bruxelles 1904, pp. 44 — 45. Au raisonnement de van Kol, Karl Kautsky a objecté que les régimes socialistes des Etats européens n'auraient guère à faire face à des problèmes coloniaux dans l'acception habituelle du terme. Car, dit-il, „wie die Demokratie in Europa wird auch die Selbstàndigkeit der Kolonien vielfach fruher zu erreichen sein, als die vollstàndige Befreiung des Prolétariats durch deu Sczialismus ". Karl Kautsky, op. cit., p. 322.

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Mais le mouvement ouvrier international n'estimait pas suffisant de condamner l'exploitation capitaliste des colonies. Il lui fallait aussi poser la question: comment de futurs régimes socialistes traiteront-ils le problème colonial? L'économie européenne dépendait par trop des produits des colonies pour qu'on pût supprimer le système sans phrase. La bonne manière de procéder devait être de contribuer à libérer les travailleurs indigènes dans le cadre du système colonial existant et de les aider à développer peu à peu leur autonomie.

L'élaboration de revendications en vue d'obtenir de meilleures conditions de vie et des salaires plus élevés pour les travailleurs des colonies était une question intéressant aussi le bien-être de la classe ouvrière dans les „ Etats civilisés ". L'exploitation de la main-d'œuvre dans les colonies équivalait en effet à une menace constante contre le niveau de vie des ouvriers dans ces Etats, phénomène qui, de nos jours, a été appelé „ dumping social ". Un soutien accordé aux peuples coloniaux représenterait d'ailleurs une puissante source d'inspiration pour toute l'idée socialiste de solidarité: „ Il y a donc communauté d'intérêts entre le prolétariat des deux mondes et ici aussi, la tendance du sociahsme est une garantie de progrès universel. Car, en favorisant l'évolution économique par l'émancipation du prolétariat colonial, on créera le terrain indispensable à la civilisation et au collectivisme futur ".«

Le projet de résolution de van Kol fut adopté à l'unanimité, et, pour souligner l'importance de la question, on décida d'établir un service spécial pour questions coloniales auprès du Bureau socialiste international à Bruxelles. Au cours de l'examen du problème colonial on adopta une résolution de S. G. Hobson, représentant de la „Fabian Society" britannique, qui, en termes sévères, condamnait le gouvernement britannique aux Indes et exigeait l'indépendance complète du peuple indien. Le mouvement ouvrier indien était représenté par le président du Congrès National Indien.

Entre le congrès d'Amsterdam et le congrès suivant à Stuttgart en 1907, le monde avait assisté à la révolution russe et au conflit du Maroc. Ce dernier rendit plus que jamais actuel un nouvel examen du

** Congrès socialiste international d'Amsterdam, p. 59.

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problème militaire. Le conflit soulevait la question de ce que pouvait faire le mouvement ouvrier pour empêcher une grande guerre, et aussi celle de l'attitude à adopter si la guerre devenait, malgré tout, une réalité.

Quatre projets furent présentés au congrès. L'un d'eux, celui de Gustave Hervé, poursuivait la ligne de conduite tracée par Domela Nieuwenhuis, en invitant à la grève générale et militaire quelles que fussent les circonstances entourant l'ouverture des hostilités, et en soulignant que les travailleurs n'ont pas de patrie. Un autre projet, dû à Jules Guesde, mettait en garde contre le recours à des méthodes de lutte particulières pour combattre le militarisme. Cela n'était propre qu'à détourner l'attention de l'essentiel: la conquête du pouvoir social par les socialistes, et à entraver l'activité déployée pour atteindre ce but. Dans la conjoncture existante, il serait plus utile d'œuvrer en faveur d'une réduction du service militaire et du refus de crédits au système militaire existant qui devrait le plus tôt possible être transformé en milice. Dans la proposition de Vaillant et de Jaurès, cette idée fut précisée, car on y exigeait le désarmement de la classe capitaliste et l'armement de la classe ouvrière. Dans le domaine des relations internationales, cette résolution maintenait la distinction entre les guerres agressives et défensives. L'agression d'un Etat par un autre représentait une menace contre la classe ouvrière dans tous les pays. L'Etat attaqué devait alors pouvoir compter sur un appui international. Par ailleurs, le parti socialiste international devait chercher à empêcher la guerre par tous les moyens — depuis l'action parlementaire jusqu'à la grève générale et la révolte.

Dans la quatrième proposition présentée par August Bebel ne figurait aucune alternative aussi déterminée. Elle était formulée d'une façon générale : „ Quand une guerre menace d'éclater, les travailleurs et leurs représentants parlementaires des pays concernés sont obligés de faire tout leur possible pour éviter que la guerre n'éclate en recourant aux moyens qui leur semblent les plus efficaces, et dans les cas où elle éclaterait quand même de faire en sorte qu'elle prenne fin rapidement. "^

« vue Congrès socialiste international tenu à Stuttgart du 16 au 24 août 1907, p. 115.

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La résolution de Bebel présentait d'ailleurs un intérêt particulier parce que, outre l'argument habituel selon lequel la guerre en tant que phénomène serait supprimée par l'avènement du socialisme, elle suggérait que le système de la guerre était menacé par le développement même de la technique: „ Les guerres sont donc l'essence du capitalisme; elles ne cesseront que lorsque l'ordre capitaliste sera supprimé ou lorsque la grandeur des sacrifices en hommes et en argent, exigés par le développement de la technique militaire, et la révolte provoquée par les armements auront poussé les peuples à renoncer à ce système ".**

C'était bien là une idée lancée par plusieurs pacifistes bourgeois. Au congrès régnait d'ailleurs une atmosphère de scepticisme dès qu'il était question du mouvement pacifiste bourgeois. Fait caractéristique, Friedrich Adler provoqua l'hilarité en décrivant d'une façon sarcastique Hervé comme une espèce de Bertha von Suttner socialiste, car tous deux pensaient pouvoir combattre la guerre comme un phénomène isolé, sans modifier les rapports de puissance dans la société. Par ailleurs, le représentant suédois Hjalmar Branting mettait ses collègues en garde pour qu'ils n'étendent pas ce scepticisme à l'œuvre „ bourgeoise " en faveur de l'arbitrage. Il ne fallait pas simplement considérer cela comme de l'hypocrisie, mais plutôt comme une concession à la démocratie croissante et aux efforts de la classe ouvrière en faveur d'une paix durable .^^ Dans une résolution finale, on maintint cependant une attitude sceptique à l'égard des gouvernements bourgeois: „ Le Congrès est convaincu en outre que sous la pression du prolétariat, la pratique sérieuse de l'arbitrage international se substituera, pour tous les litiges, aux pitoyables tentatives des gouvernements bourgeois ".^^

Au congrès de Stuttgart, le fait le plus remarquable fut l'amendement présenté par Rosa Luxemburg, Lénine et Martov. Il visait à donner à la résolution de Bebel une telle forme que l'aile modérée et l'aile radicale pussent toutes deux l'adopter. Dans une addition à la résolution, on établissait que si la guerre devait malgré tout éclater, il était du devoir des dirigeants de la classe ouvrière „ de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et

" Ibid., p. 114.

« Hjalmar Branting, Tal och skrifter, Stockholm 1927—1930, IX, p. 244.

*• VII® congrès socialiste . ., p. 181.

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politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste ".*' La résolution fut ensuite adoptée à l'unanimité.

Au congrès suivant à Copenhague en 1910, les décisions de Stuttgart furent confirmées, mais autrement la résolution fut plus modérée dans sa forme. Elle recommandait l'arbitrage obligatoire, le désarmement — iurtout naval — et la suppression de la diplomatie secrète; le tout était exprimé dans des tournures de caractère général sans pointes particulières à l'adresse du mouvement de paix „ bourgeois ". Au congrès, on lança d'ailleurs de nouveau des propositions invitant à des mesures sévères en cas de déclaration de guerre, notamment à la grève générale. Cette dernière proposition fut, cette fois-ci, présentée par Vaillant et Keir Hardie. Elle se heurta, comme en des occasions antérieures, à une vive opposition. Karl Renner souligna notamment que les socialistes autrichiens, lors de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908, s'étaient rendu compte combien était incertain le recours à la grève en cas de guerre : „ Nous avons appris à connaître la psychologie du peuple entier dans la situation d'avant la guerre, et nous n'avons pas puisé dans cette expérience le courage de préconiser la grève générale comme un moyen obligatoire ".^^

Keir Hardie se fit d 'ailleurs remarquer au congrès parce qu 'il recommandait le désarmement total et, si nécessaire, unilatéral. A l'instar des pacifistes extrêmes, il soutenait qu 'aucun Etat n 'oserait attaquer une nation qui aurait été parmi les premières à procéder à un désarmement total. Un tel Etat inciterait le monde entier à l'esprit de justice et à aspirer à la liberté.*^

" Ibid., p. 182.

" Drachkovitch, op. cit., p. 335.

Dans la discussion sur le rôle de la grève générale, Karl Kautsky soutient en outre que, pour réussir, elle demande une adhésion bien plus grande que celle obtenue par les socialistes lors d'élections politiques. De plus, la révolution russe de 1905 avait montré d'une façon convaincante que des mouvements de grève étendus peuvent être organisés de préférence après xm.e guerre très longue (et malheureuse). En 1904, lorsqu 'éclata la guerre contre le Japon, le nombre des grévistes en Russie était en fait inférieur à celui des années précédentes. Par ailleurs, les autorités disposaient de moyens d'une grande supériorité lorsqu 'eut lieu la grande épreuve de force en 1905. Kautsky, op. cit., p. 321.

" Ibid. p. 348.

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En 1912 fut convoqué à Bâle un congrès extraordinaire à l'occasion de la guerre des Balkans. Dans la résolution adoptée par ce congrès, les socialistes des Balkans étaient invités à combattre les vieilles rancunes qui y nuisaient aux relations entre les différents Etats. Le droit de ces Etats — et de l'Albanie aussi — à l'indépendance fut souligné, en même temps qu'on leur déconseillait d'accepter l'aide de la Russie. En outre, les travailleurs de France, d'Allemagne et d'Angleterre furent exhortés à continuer leur combat pour la paix et à tout faire pour empêcher que l'antagonisme serbo -autrichien ne déclenchât une grande guerre. On se préoccupait surtout d'amener une détente dans les relations entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, et on demandait à ce propos „la conclusion d'un accord sur la limitation des armements navals et sur l'abolition du droit de prise maritime ".^°

La réunion de Bâle n'était pas tant un congrès qu'une manifestation. On se rend nettement compte du prestige moral de la Deuxième Internationale même en dehors des milieux du mouvement ouvrier en constatant que le conseil de paroisse de Bâle permit que les délibérations de la première journée eussent lieu dans la cathédrale. Et, certes, les tempéraments ne se laissèrent pas apaiser par le caractère sacré du cadre. Les orateurs furent constamment interrompus par des bravos et des „ salves d'applaudissements " et exposèrent souvent leurs points de vue en termes assez menaçants. Ils firent notamment observer que la guerre n'impliquait pas seulement de grands malheurs pour les peuples, mais aussi un danger pour les conditions sociales existantes. Dans un discours, le représentant suisse Blocher l'exprima comme suit: „ Die europâische Sozialdemokratie verabscheut den Krieg, der am Horizonte Europas droht, aber sie fiirchtet ihn nicht. Gibt es eine Macht in Europa, die von einem Weltkrieg nichts zu befiirchten, wohl aber viel zu gewinnen hat, dann ist es sie. Ein europâischer Krieg wûrde aller Wahrscheinlichkeit nach gewaltige Bewegungen und Erschiitterungen auslôsen, die den Zusammenbruch des wirtschaftlichen Systems, unter dem die Arbeiterklasse heute leidet, beschleunigen miissten. Aber wir wiinschen nicht, dass die Entwickelung diesen Weg des Greuels und des Entsetzens einschlage. — Wir wissen dass die Krâfte, die in unserer Wirtschafts-

** Drachkovitch, op. cit., p. 341.

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ordnung treibend tàtig sind, uns auch ohne die Katastrophe eines europaischen Krieges zum Siegen fùhren werden ".^^

Pour terminer, nous allons étudier de plus près les idées internationalistes chez de grands socialistes français et allemands. La personnalité dominante du mouvement ouvrier français, c'était Jean Jaurès (1859 — 1914). En lui s'alliaient le pacifisme socialiste et le patriotisme républicain, la volonté de lutte révolutionnaire et la foi dans la possibilité de réformes progressives. Dans un grand discours à la Chambre des Députés en 1895, il repoussa l'affirmation selon laquelle les socialistes n'avaient pas de patrie. Bien au contraire, leur patriotisme était plus profond que celui de leurs adversaires, car il se fondait sur une conception universelle: „ Nous n'oublions pas la blessure profonde reçue par la patrie, parce qu'elle est en même temps une blessure profonde reçue par le droit universel des peuples ".^^ Mais bien que les socialistes français ressentissent l'injustice, ils n'étaient pas remplis de haine, parce qu'ils reconnaissaient que leur pays aussi avait commis beaucoup d'injustices au cours des âges. Aucun des peuples opprimés de l'Europe, qu'il s'agît de l'Irlande, de la Pologne ou de l' Alsace-Lorraine, ne pouvait être libéré par la guerre. Tout comme la classe ouvrière qui ne recourt plus à la révolte armée, mais à l'organisation, l'activité politique et la propagande, les peuples opprimés pourraient utiliser les courants démocratiques de l'époque, dont le mouvement ouvrier représentait une part si essentielle. Ces courants pourront à long terme créer une paix durable entre les peuples. Mais jusqu'à l'établissement d'un tel état, les socialistes devaient être prêts à participer à la défense de leur pays contre l'agression. Il leur fallait cependant en même temps exiger une organisation plus démocratique de l'armée, un plus grand contact entre les corps d'officiers et le peuple. A ceux qui objectaient que, dans ce cas, l'armée serait contaminée par la politique, Jaurès répondait que l'étatmajor faisait toujours de la politique en secret, à peu près comme le clergé qui, sous couvert „ d'intérêts purement religieux " exerçait souvent une influence politique fatale. Parlant des puissantes coteries militaires,

" Ausserordentlicher Intemationaler Sozialisten-Kongress zu Basel 24. und 25. November 1912, pp. 11—12.

*^ Discours prononcé au covirs des débats sur le budget de l'armée le 7 avril et publié sous le titre de ,, Patriotisme et internationalisme ", p. 15.

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il s'écriait: „ Elles ne font pas de la politique, ces coteries! Je dis qu'elles font toutes les politiques, excepté la politique républicaine ".^^

En ce qui concernait la politique étrangère française, l'attitude de Jaurès était quelque peu changeante. C'est ainsi qu'il salua avec satisfaction l'alliance avec la Russie, mais fit, plus tard, volte-face pour affirmer que la Triple -Alliance constituait une garantie de paix en ce qu'elle empêchait une expansion russe dans les Balkans et la réalisation des desseins français de reconquérir l'Alsace -Lorraine par la force.^ De même, il constata que la conclusion de l'entente franco-britannique en 1904 représentait une sécurité accrue, mais condamna nettement l'idée de la considérer comme une étape dans l'encerclement de l'Allemagne. En même temps, il mettait en garde contre les forces qui, en Allemagne, voulaient rompre l'entente pour en faire sortir la France : „ Quand donc nous défendons l'entente franco -anglaise, et contre ceux qui veulent en dénaturer le sens en lui donnant une interprétation agressive, et contre ceux qui voudraient la briser pour entraîner la France dans l'orbite d'une autre politique, nous défendons un fragment de l'œuvre internationale de la classe ouvrière ".^^

Jaurès était cependant un violent adversaire de la politique de Delcassé et soutenait que la France, en envahissant le Maroc, avait montré le chemin à l'Italie qui s'attaqua à la Tripolitaine en 1911.^'

Pour remplacer les règlements par voie de guerre, Jaurès recommandait l'arbitrage et estimait pouvoir constater, dans le camp socialiste, une évolution du scepticisme vers une orientation positive dans ce domame." Elle était due à ce que l'influence des idées socialistes sur les relations internationales croissait dans la mesure même que le faisait leur pouvoir en politique intérieure. Au commencement, les socialistes ne croyaient guère pouvoir obtenir quelque chose d'essentiel tant qu'ils seraient en minorité. Mais les réformes politiques, notamment les réformes

" Ibid., p. 29.

^* E. Malcolm Carroll, French Public Opinion and Foreign Affairs 1870 — 1914, New York — London 1931, pp. 195—196.

" La paix et le socialisme. Le discours du citoyen Jean Jaurès, Gand 1905, p. 22.

*• Drachkovitch, op. cit., p. 108.

" „ International Arbitration from a Socialiatic Point of View ", dans The North- American Review, août 1908.

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concernant le droit de vote, avaient ouvert des possibilités insoupçonnées. La même chose était en train de se passer sur le plan international. Sans doute sous le capitalisme régnait-il nécessairement un état d'anarchie, mais cela présentait en tout cas l'avantage que les différents groupes capitalistes ne réagissaient pas d'une façon uniforme en ce qui concernait le problème de la paix ou de la guerre, comme c'était le cas lorsqu'ils formaient un front commun contre la classe ouvrière. Un groupe de capitalistes serait certainement favorable à une guerre susceptible de lui procurer de nouveaux marchés et monopoles, tandis qu'un autre groupe en revanche, par suite de ses dispositions particulières sous forme d'actions, d'obligations etc. s'opposait à la guerre parce qu'elle créerait la panique dans les milieux financiers et affaiblirait le marché. (D'une façon générale, Jaurès s'intéressait beaucoup à l'argumentation de Norman Angell considérant l'interdépendance économique comme un facteur contribuant à empêcher la guerre). Plus il y a enchevêtrement international du capital, et plus s'accusent les antagonismes d'intérêts entre ces deux groupes. Cela donne aux socialistes, qui travaillent de manière uniforme et en commun pour la cause de la paix, de sérieuses chances d'exercer une influence sur l'évolution. Examinant ce que devait être le fondement même d'une institution d'arbitrage, Jaurès énumère les conditions suivantes : Tout d'abord un tribunal d'arbitrage ne devait pas se prononcer dans des causes ayant trait à des révisions de frontières. Les revendications légitimes de groupes ethniques opprimés ne pouvaient être satisfaites que par une démocratisation accrue de la vie politique au sein de „ l'Etat dominateur ". En outre, il importait de faire établir une régulation de la concurrence économique entre les nations. Lors d'une telle régulation, il fallait prendre en considération les conditions de vie des ouvriers avant de tenir compte des calculs de productivité. Cela équivaudrait à une garantie de paix, car de meilleures conditions de vie pour la classe ouvrière consolideraient le marché national, tandis que les marchés éloignés, qui avaient donné lieu à tant de conflits entre les intérêts capitalistes des différents pays, auraient moins d'importance. Dans les accords internationaux, il serait défendu d'acquérir des colonies. La „ migration " entre les pays serait libre, mais des règles particulières empêcheraient le „dumping social ".

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Enfin, il convenait d'établir un système de contrôle pour les colonies existantes afin de prévenir les abus de pouvoir à l'égard de la population indigène. Jaurès estimait que les mesures prises par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis pour arriver à réformer les conditions de vie au Congo Belge prouvaient qu'on pouvait vraiment faire beaucoup dans ce sene.

Parmi les socialistes allemands, Wilhelm Liebknecht et August Bebel avaient dénoncé la guerre de 1870 — 1871, comme nous l'avons vu, et avaient été punis de peines de prison. Plus tard aussi, ces deux socialistes continuèrent leur opposition contre les menées agressives du gouvernement impérial et les castes dominantes du militarisme. En revanche, ils étaient tous deux, par principe, partisans d'une défense nationale. Dans ce domaine, les relations avec la Russie jouèrent un rôle décisif. Liebknecht en particulier se révéla être extrêmement russophobe. Il alla si loin dans cette voie que, contrairement à Bebel et aux autres dirigeants sociaux-démocrates, il essaya, par des arguments spécieux, d'escamoter les massacres des Arméniens par les Turcs durant les années 1890, et qu'il rejeta en même temps l'idée d'une confédération balkanique. Il motiva cette dernière attitude en déclarant que chaque Etat indépendant dans les Balkans ne servait qu'à faciliter l'expansion de la Russie. De plus, il annonça qu'en cas d'agression contre l'Allemagne, les socialistes soutiendraient entièrement leur pays.

Karl Kautsky qui insistait beaucoup plus que Bebel sur la solidarité de classe internationale, adopta lui aussi à l'origine une attitude positive en ce qui concernait la défense nationale. Des événements ultérieurs en politique étrangère allaient cependant modifier cette attitude d'une façon essentielle. Cela apparut surtout d'une manière très nette lors de ses discussions orageuses avec Bebel au sujet de la question marocaine au congrès du parti en 1907, Kautsky soutenait cette fois-ci que les sociaux-démocrates ne devaient pas se soucier d'examiner si une guerre était offensive ou défensive, mais uniquement si „ un intérêt prolétarien ou démocratique était en danger ". Dans ce cas-ci, le conflit avait pour objet de purs intérêts de force et une guerre éventuelle devait être combattue par tous les moyens, même si l'Allemagne était attaquée. Kautsky rejeta également l'idée d'une „ politique coloniale socialiste " lancée notamment par Edouard Bernstein. Ce dernier était connu

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pour être le leader de la tendance „ révisionniste ". Il faisait observer que les mouvements politiques et sociaux étaient de formations différentes, ce qui valait aussi pour le mouvement ouvrier, fait dont on devait tenir compte en traçant les directives de principe pour le mouvement international.

Bernstein envisageait avec scepticisme l'idée d'une milice, car, — „ là où l 'armement général du peuple serait nécessaire encore aujourd'hui, il ne sera pas accordé, et là oîi il est possible, il serait superflu ". En outre, il avançait pour la défense des armées permanentes un argument purement stratégique. Il était en effet nécessaire ,, d'être prêt à porter la guerre au plus vite en pays ennemi pour la faire là, puisque pour les pays modernes, la guerre sur leur propre territoire signifie déjà à moitié la défaite ".^^ Bernstein justifiait la manière positive dont il envisageait l'idée d'une politique coloniale socialiste en constatant que les colonies étaient, malgré tout, une réalité. Supprimer les empires coloniaux d'une façon tout à fait systématique équivaudrait à „ rendre les Etats-Unis aux Indiens ".

Une autre tendance au sein de la social-démocratie allemande se montra encore plus positive à l'égard du système régnant. Ces „ socialistes impérialistes " rejetaient l'idée d'une milice, car ils acceptaient l'armée allemande telle qu'elle était. Ils approuvaient en outre l'annexion de r Alsace-Lorraine et la politique coloniale allemande officielle. Placés devant l'éventualité d'une guerre, ils n'adoptaient pas seulement une attitude positive à l'égard d'une guerre défensive, mais reconnaissaient aussi qu'une guerre offensive pouvait devenir nécessaire. Cette tendance ne formait qu'une assez faible minorité, mais son influence était bien plus grande que son nombre ne semblait l'indiquer.

A l'aile opposée, nous trouvons le groupe des plus farouches antimilitaristes sous la conduite de Karl Liebknecht. Il soulignait toujours combien le mouvement ouvrier allemand avait de retard sur la France lorsqu'il s'agissait de renforcer l'attitude antimilitariste. (A ce propos, il condamnait d'ailleurs „ l'antimilitarisme antipatriotique " d'Hervé et son projet de grève générale). Les dirigeants n'avaient en réalité rien fait pour mettre en application les décisions du congrès de l'Internatio-

" Drachkovitch, op. cit., pp. 253 — 254.

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nale à Paris en 1900. La très grande majorité de la social-démocratie allemande se ralliait à une ligne politique qui se tenait à égale distance des deux extrêmes — l'aile impérialiste et l'aile antimilitariste. Durant toute cette période, ce fut August Bebel qui décida de la voie à suivre. Sa campagne antimilitariste visait toujours des objectifs appartenant surtout au domaine de la politique intérieure; bien qu'il critiquât souvent la politique étrangère du gouvernement, notamment dans la question du Maroc, il était d'accord pour que l'Allemagne veillât à ses intérêts dans le monde. L'industrie allemande devait, comme celle d'autres pays, pouvoir bénéficier des ressources naturelles du Maroc. Aussi condamnait-il les tentatives faites par les gouvernements français pour éliminer les Allemands de cette région.

La Deuxième Internationale souffrait de grandes dissensions internes. L'opposition la plus nette se manifestait entre le mouvement ouvrier allemand et celui de la France. Le mouvement allemand était uniforme dans son organisation et dans son idéologie. Celle-ci était apparemment très influencée par le marxisme, mais n'avait en réalité guère de caractère obligatoire pour la politique du mouvement. Cela était notamment le cas pour les résolutions sur la question militaire adoptées par la Deuxième Internationale, en grande partie sur initiative allemande. En face de ce mouvement allemand aux assises solides se trouvait un mouvement français divisé en plusieurs groupes: l'un syndicaliste sous la conduite d'Hervé; l'autre marxiste sous la direction de Guesde et un troisième révolutionnaire et national, dirigé par Jaurès. Comme nous l'avons vu, ces groupes avaient des conceptions différentes en ce qui concernait aussi la question militaire, mais ils avaient en commun un scepticisme marqué quant aux aptitudes (et peut-être bien aussi à la volonté) des sociaux-démocrates allemands à mettre à exécution des mesures radicales. En 1907, Eugène Fournière, rédacteur de „ La Revue Socialiste " se livra à une intéressante analyse de ce phénomène. Parmi les causes ayant permis aux Allemands de se placer en tête du mouvement ouvrier international, il citait la modernisation de l'industrie et la concentration des grandes entreprises. Mais une autre cause était certainement aussi que l'Allemagne était devenue la puissance dominante du Continent. Cela conférait immanquablement du prestige —

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aussi chez les membres du mouvement de la classe ouvrière, bien qu'ils n'en fussent pas du tout conscients. Si donc l'influence extérieure des socialistes allemands était grande, leur influence intérieure était très petite, notamment parce que l'Allemagne n'avait pas de parlementarisme. Cela explique pourquoi les socialistes français, bien qu'inférieurs au point de vue nombre et organisation, exerçaient une plits grande influence sur le parlement que leurs collègues allemands. Ils pouvaient en effet conclure des alliances efficaces avec des groupes bourgeois de gauche pour faire triompher des articles anticléricaux et anticapitalistes de leur programme. En outre, ils exerçaient une influence plus forte en politique étrangère. Ainsi, lors du conflit marocain, l'attitude de Jaurès était bien plus hardie que celle des sociaux-démocrates allemands. Cette différence très essentielle d'intensité dans la lutte contre le chauvinisme et le militarisme pouvait peut-être avoir des conséquences fatales, car on risquait d'affaiblir une France démocratique en face d'une Allemagne féodale et, par là, de détruire les possibilités de développement des idéaux démocratiques dans l'Europe entière.^^

A ce sujet, l'auteur soulignait que les nationalités étaient un fait — quelques-unes libres, d'autres opprimées. Les principes économiques du socialisme ne pouvaient eux non plus supprimer immédiatement les frontières que supposaient ces nationalités.*'' Du côté „ bourgeois ", on utilisa également cet argument pour prouver qu'une union des nations à partir d'une plate-forme socialiste n'était pas réalisable, car „ dans chaque pays les socialistes pour assurer le succès de leurs idées, ne peuvent avoir évidemment les mêmes polémiques à instituer, la même ligne de conduite à adopter. Du moment que le parti socialiste devient un parti politique, il entre dans la mêlée politique, et alors en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, il n'a plus ni les mêmes adversaires, ni les mêmes partisans, de sorte que toute tentative commune est condamnée à avorter."*^

En 1913, l'économiste Charles Gide poursuivit ce raisonnement. L'expérience montrait qu'à l'heure du péril, les peuples oubliaient leurs

*• La Revue socialiete, 1907, tome 45, p. 13L «• Ibid.

" Charles Richet , Le passé de la guerre et l'avenir d© la paix, Paris 1907, p. 403.

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querelles intérieures et s'unissaient dans la guerre. Cela se répéterait certainement. Et si le socialisme triomphait dans un pays, il se pourrait très bien que le régime prenne un caractère missionnaire et que, d'autre part, on soit témoin d'une intervention de puissances étrangères, tout comme celle qui avait eu lieu sous la Révolution française.®^

Il est difficile de trouver une prophétie plus exacte de ce qui allait se passer en Europe en 1914 et en 1918.

" Almanach de la paix, Paris 1913, pp. 24 — 25.

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