SUISSE
La première véritable ligue pacifiste sur le continent européen fut fondée en Suisse en décembre 1830 par le comte Jean Jacques de Sellon (1782 — 1839). Tout comme les fondateurs des ligues pacifistes anglo -américaines et de la Société de la Morale Chrétienne, il s'inspirait des idées de ce siècle des lumières que fut le 18® siècle ainsi que de la lutte pour des réformes humanitaires comme par exemple l'abolition de l'esclavage et l'humanisation du code pénal et des prisons. Dès sa jeunesse, de Sellon avait été pénétré de „ respect pour la vie ", et il plaida toujours avec force pour l'abolition de la peine de mort. Au cours de ses voyages en Italie, il avait fait l'expérience que là où la peine capitale était en vigueur, comme par exemple à Naples et dans l'Etat pontifical, les crimes et surtout les meurtres étaient beaucoup plus fréquents qu'en Toscane où la peine de mort avait été abolie. Profondément religieux de nature, de Sellon soutenait en même temps que la prédication à elle seule ne suffisait pas à améliorer l'état du monde. Il fallait aussi avoir recours à des moyens purement humains pour sortir de la crise que traversait l'Europe. ^ Le premier de ces moyens consistait en une législation fondée sur des principes rationnels. De Sellon y attachait une grande importance, comme le montre clairement l'admiration qu'il professa plusieurs années pour Napoléon. Il conserva d'ailleurs quelque bonté pour la famille Bonaparte même après la chute de Napoléon, car il donna asile au frère de celui-ci, Joseph, alors recherché par la diplomatie des puissances victorieuses.
Sur le plan politique, de SeUon était cependant favorable à la Sainte- Alliance. Il considérait par exemple le congrès de Vérone en 1822 comme ime tentative pour créer un tribunal d'arbitrage en Europe et prétendait trouver dans la correspondance du tzar Alexandre I et de Chateaubriand des traces du „ Grand Dessein " de Sully .^ De Sellon n'était d'ailleurs pas non plus un démocrate. C'est ainsi que, parlant du „ malaise général de la France " dans une lettre datant de 1852, il soutenait
* Recueil de lettres, Genève 1832, p. 55.
* GuiSEPPE Caxavresi, J. J. de Sellon, dans la Revue Internationale de la Croix-Rouge, 1931, p. 353.
LE MOUVEMENT DE PAIX
que l'on devrait appliquer le principe: „ tout 'pour le peuple, rien par le peuple,"^
Il n'avait non plus aucun respect pour le principe des nationalités, ce qui l'amena à se brouiller à la fois avec Mazzini et avec son propre neveu Camillo Cavour. Caractéristique à cet égard est l'attitude qu'il adopte en ce qui concerne la lutte d'indépendance des Grecs : il soutient en effet que la solution idéale serait de laisser la Turquie régler le problème de la même manière que Louis XIV l'avait fait dans le temps en ce qui concernait les pays occupés (Ici apparaît à nouveau son admiration pour Napoléon !). Après la conquête de l'indépendance par la Grèce, de Sellon travailla en faveur d'une réconciliation avec laTurquie, pour qu'elle pût collaborer avec les Etats européens en vue de civiliser l'Afrique dans l'intérêt de la paix. En dernier lieu, il n'était pas un pacifiste absolu. Il appouvait une armée défensive, mais soutenait que les armées permanentes devraient être remplacées par une milice ; ce serait „ mettre les lances en faisceaux et garder son bouclier".* En même temps, il attaquait la doctrine établissant la nécessité de la guerre; pour adoucir le climat de tension internationale, il préconisait une campagne contre les déclarations officielles — dans la presse, à l'école, du haut de la chaire ou au théâtre, — susceptibles de nuire à d'autres nations. Cette campagne contre „ l'excitation à la guerre " devrait être menée tant à l'aide de mesures législatives que grâce à l'influence exercée sur l'opinion publique. La ligue pacifiste de Genève fut fondée sur ces principes, et même si ceux-ci différaient beaucoup des directives adoptées par les ligues pacifistes anglo-saxonnes, il y eut pendant plusieurs années des relations suivies et de nombreux échanges de vues aussi bien avec ces dernières qu'avec les milieux pacifistes français.
' Recueil de lettres, p. 125.
* Mes réflexions, Genève 1829, p. 128.