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CHAPITRE III

L'ÉCONOMIE POLITIQUE ET LE MOUVEMENT PACIFISTE

L'idée du commerce comme facteur générateur de paix avait plusieurs fois été analysée par les théoriciens économiques du 18® siècle. Kant avait, lui aussi, fortement souligné l'importance positive de „ l'esprit commercial ".^

Dans la première moitié du 19® siècle, ce courant s'affermit à mesure que les idées du libre-échange sont appliquées en politique pratique. Parmi les „ classiques " anglais, David Ricabdo (1772 — 1822) fut l'un de ceux qui prévirent la victoire du libre-échange, mais il était assez réservé lorsqu'il s'agissait d'étudier les conséquences que cette évolution aurait sur la paix mondiale. En tout cas, il ne s'attendait à aucune conséquence automatique. Il se limitait à préciser que, bien compris, les intérêts des nations ne sont pas nécessairement contraires. Pour qu'une telle conception pût s'imposer, il fallait que les pays fussent dotés de „ bons gouvernements " issus d'un système représentatif. ^

L'élève de Ricardo, John Mac-Culloch (1789 — 1864) alla bien plus loin dans ses conclusions. Son raisonnement était d'ailleurs en

^ Voir Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 305 — 346 et 411 — 412.

' Sur la position prise par Ricardo et d'autres grands théoriciens économiques en face du problème de la guerre et de la paix, voir pour plus de détails Edmund Silbemer, La guerre et la paix dans l'histoire des doctrines économiques.

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grande partie fondé sur des considérations d'efficacité et d'utilité. Il était favorable à une défense militaire, car elle assurait une vie économique normale. Lorsqu'il s'agissait de déterminer quelle forme de défense était préférable, il s'appuyait aussi sur des considérations d'utilité et d'efficacité économiques. Selon lui, l'opération la plus „ rentable " pour un Etat, c'était de se procurer une „ armée de métier " qui, résultant du principe de la division du travail, constituait donc la meilleure garantie de l'efficacité des troupes. La force défensive d'un pays dépend toutefois de son économie. Et pour obtenir le maximum de puissance économique, il faut entièrement réaliser le libre-échange.^

D'ailleurs une théorie économique juste (c'est-à-dire celle du libreéchange) appliquée en politique pratique, supprimerait le danger de guerre latent et amènerait les Etats à rivaliser dans des domaines civils — science et technique. L'ancienne doctrine du mercantilisme devait être caractérisée comme fausse, car elle avait soutenu que la richesse d'un pays était fondée sur des mesures protectionnistes et sur l'accumulation de métaux précieux. Sous le régime du libre-échange, les Etats pourraient, beaucoup plus qu'auparavant, acquérir par troc des marchandises qu'ils ne produisent pas eux-mêmes ou qu'ils produisent en quantité insuffisante et d'une manière onéreuse. Le rapport de dépendance qui en résulterait serait réciproque et non pas, par conséquent, un rapport de dépendance dans l'acception banale et péjorative du terme. Selon Mac-CuUoch, la puissance économique d'un pays pendant une guerre pouvait seulement servir à permettre la poursuite des opérations de guerre, elle ne pouvait guère être utilisée pour vaincre l'adversaire au moyen d'un blocus. Le développement des relations commerciales qui avait eu lieu permettrait toujours à un pays solvable de se procurer suffisamment d'approvisionnements. A cet égard aussi, la doctrine du

^ A ce raisonnement Silbener réplique à juste titre que la notion de ,, puissance économique " envisagée au cours d'une guerre, nécessite une analyse plus détaillée : ,, Tout dépend de la composition de la richesse. L'essentiel, c'est l'adaptation de la richesse aux exigences de la guerre. Si la richesse d'vm pays est ainsi composée qu'elle peut être mieux utilisée pour la guerre, ce pays pourra battre un ennemi disposant de la même quantité de richesse, pourvu que celle-ci ne soit pas aussi bien composée du point de vue militaire ". Op. cit., pp. 47 — 48.

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mercantilisme, prônant les conséquences avantageuses et favorables d'une politique isolationniste, se révélait fausse.

Dans la conclusion par laquelle il terminait ses considérations, Mac- Cîulloch affirmait que le premier but de la science économique devait être de montrer combien sont illusoires les avantages économiques que procure une guerre. Une telle campagne d'information — qui ne serait pas du tout contraire au caractère strictement scientifique de l'économie politique et sociale — , serait sans aucun doute susceptible d'exercer une grande influence sur l'opinion publique et contribuerait ainsi à supprimer une série des facteurs générateurs de guerre.

De même que Mac-Culloch, John Stuart Mill (1806 — 1873), étudiait de nombreux problèmes essentiels d'un point de vue utilitariste. Lorsqu'il se prononça en faveur de la suppression de l'acte de navigation par exemple, c'était parce que cet acte n'avait plus l'utilité qu'il avait eue au moment oîi il fut adopté et longtemps après. En ce qui concernait le protectionnisme industriel, autre point essentiel du mercantilisme, il ne le réprouvait pas explicitement, mais il était adversaire absolu (et par là il s'opposait en partie à Mac-Culloch) de toute forme de protectionnisme agricole. Il trouvait franchement ridicule de croire qu'en cas de guerre, on puisse empêcher un pays de se procurer les produits agricoles dont il a besoin, — même si le pays en question a essuyé des défaites navales.

Commentant le rôle joué par le commerce, Mill reconnaissait que, dans les temps anciens, celui-ci avait souvent été un facteur de guerre. Les temps modernes avaient toutefois vu le contraire se produire. Le commerce multipliait les relations pacifiques entre les hommes. A cet égard, l'échange de valeurs spirituelles était peut-être encore plus important que celui de valeurs matérielles. On apprenait à connaître les différences entre les modes de civilisation sous un jour favorable, ce qui engendrait l'intérêt et le respect mutuels. Le libre échange des marchandises permettrait aux hommes de ne plus assister avec envie au développement économique d'autres pays, mais, au contraire, de s'en réjouir parce que leur propre pays en bénéficierait simultanément. Voici ce que Mill dit à ce propos dans son ouvrage „ Principels of Political Economy ", paru en 1848: „ Before the patriot wished ail countries weak, poor, and illgoverned, but his own ; he now sees in their wealth

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and progress a direct source of wealth and progress to his own country. It was in vain to inculcate feelings of brotherhood among mankind by moral influences alone, unless a sensé of community of interest could also be established ; and that sensé we owe to commerce, It is commerce which is rapidly rendering war obsolète, by strengthening and multiplying the personal interests which are in natural opposition to it. And stnce war is now almost the only event, not highly improbable, which could throw back for any length of time the progress of human improvement, it may be said without exaggeration that the great extent and rapid increase of international trade, in being the principal guarantee of the peace in the world, is the great permanent security for the uninterrupted progress of the ideas, the institutions, and the character of the human race."^

A la croisée même des chemins où se rencontrent théories économiques et efforts et tentatives pacifistes, Richard Cobden (1804 — ^1865), s'impose comme un personnage de premier plan. Non pas tant parce qu'il lança de nouvelles idées — dans ce domaine il fut toujours avant tout le 'propagateur — mais parce qu'il aborda les problèmes de l'époque avec un rare dynamisme et un sens remarquable des réalités. Cela apparut déjà clairement dans deux pamphlets qu'il publia en 1835 et 1836. Le premier, intitulé „England, Ireland and America", était en partie consacré à une polémique contre un pamphlet de David Urquhart, ancien secrétaire d'ambassade britannique à Constantinople, lequel avait souligné qu'il était d'intérêt vital pour la Grande-Bretagne de soutenir la Turquie contre une attaque éventuelle de la Russie. Cobden niait que cela fût le cas. Il soulignait tout d'abord que même si la Russie conquérait la Turquie, elle n'en serait pas pour cela plus à même d'étendre encore davantage sa zone de puissance. Au contraire, elle serait gênée dans son expansion parce qu'il lui faudrait „ digérer sa proie ". C'était là un phénomène dont on avait déjà des exemples concrets et pas seulement dans le cas de la Russie : „ Is Russia stronger abroad by her récent perfidious incorporation of Polish territory? Would Holland increase her power if she were to reconquer her Belgic provinces tomorrow? Or, to corne to our own doors, for example, was Great Britain more powerful whilst,

* Principles of Political Economy, London, 1848, vol. II, p. 120.

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for centuries, she held Ireland in disaffected subjection to her rule ; or was she net rather weakened, by offering, in the sister island, a vulnérable point of attack to her continental enemies? "^

Cobden ne pouvait, par ailleurs, accepter le raisonnement qui proclamait la nécessité de protéger la route des Indes à l'aide de forces militaires. Cela affaiblirait en réalité l'Angleterre obligée de disperser ses forces, abstraction faite de l'évolution économique qui était en train de disloquer tout le système colonial. A ce propos, Cobden signale l'évolution en Amérique qui ne va pas manquer de faire du nouveau continent un facteur décisif de la politique commerciale de l'ancien monde. Au lieu de concentrer uniquement leur attention sur d'autres Etats européens et sur leur propre empire colonial, les chefs politiques de l'Angleterre devraient suivre bien davantage l'évolution des Etats-Unis et en tirer les enseignements qui s'imposent. Ils constateraient alors notamment que cette évolution est dans une grande mesure accélérée par le fait que les considérations militaires jouent un rôle insignifiant dans la politique des Etats-Unis et que le budget n'y est pas grevé par des dettes d'Etat, provoquées par la guerre et les armements : " — Yet, it is to the industry, the economy, and peaceful policy of America, and not to the growth of Russia, that our statesmen and politicians, of whatever creed, ought to direct their anxious study; for it is by thèse, and not by the efforts of barbarian force, that the power and greatness of England are in danger of being superseded; yes, by the successful rivalry of America, shall we, in ail probability, be placed second in the rank of nations."^

En 1836, lorsque le gouvernement britannique a fait des préparatifs militaires extraordinaires par crainte d'une agression russe contre la Turquie, Cobden analyse de nouveau les relations internationales dans une brochure intitulée „ Russia ". Il y souligne derechef qu'une aide britannique à la Turquie serait une erreur fatale, notamment d'un point de vue économique. Même si la Russie est sans aucun doute un pays économiquement sous-développé, elle est quand même plus avancée que la Turquie. Le Bosphore aux mains des Russes représenterait de nou-

» The Political Writings of Richard Cobden, London 1903, I, p. 20. • Ibid., p. 78.

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velles chances offertes au commerce, et Constantinople deviendrait un centre de culture européenne. L'orientation russophile de Cobden se manifeste aussi dans ses déclarations au sujet de la Pologne. Il estime que le jugement porté par l'Europe occidentale sur le mouvement d'indépendance polonais est fortement erroné, La Pologne n'avait, en fait, jamais été indépendante dans l'acception propre du terme, car le développement national y avait toujours été entravé et gâché par l'anarchie politique. Aussi le partage du pays ainsi que l'établissement de régimes plus stables y avaient-ils effectivement amélioré les conditions de vie des masses. Le soulèvement de 1830 qui avait produit un tel effet et de telles répercussions chez les amis de la liberté dans le monde entier, avait été fomenté en réalité par l'aristocratie polonaise qui ne se proposait que d'atteindre des buts purement égoïstes.

Cobden analyse en outre la doctrine traditionnelle de la „ Balance of Power ". Il affirme qu'elle est nuisible parce qu'elle n'a jamais été clairement définie et qu'elle donne au peuple une fausse impression de sécurité. Elle peut apparaître comme une sorte d'accord, alors qu'elle ne sert en fait — surtout en ce qui concerne l'Angleterre — qu'à masquer des aspirations uniquement dictées par une politique de force. L'idée peut aussi avoir des conséquences néfastes dans le domaine de la politique concrète. Les champions de la doctrine ont en effet une tendance très marquée à considérer les conjonctures de force existantes comme relativement statiques. Caractéristique à cet égard est le rôle important joué par la Turquie dans cette doctrine, alors que des territoires autrement plus importants, comme les Etats-Unis et le Brésil, n'y figurent pas. Au lieu de s'accrocher à la vieille „ Balance of Power", l'Angleterre devrait, dans son propre intérêt et dans celui d'autres pays, suivre „ le principe de non-intervention ". Cela fortifierait la confiance entre les pays et faciliterait les relations culturelles et économiques. La devise doit être : „ As little intercourse as possible between the Governments, as much connection as possible between the nations of the world."'

Au cours de l'activité qu'il déploie pour faire triompher les principes libre-échangistes à l'aide de r"Anti-Corn-Law-League " de 1838, Cobden

^ Cité chez J. A. Hobson, Richard Cobden, the International Man, London 1918, p. 34.

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est convaincu que la lutte pour le libre-échange et les efforts pacifistes ne suivent pas seulement des voies parallèles, mais ne peuvent pas non plus manquer de s'unir en un seul et même courant: „ It has struck me that it would be well to try to engraft our Free Trade agitation upon the Peace movement. They are one and the same cause. It has often been to me a matter of the greatest surprise, that the Friends hâve not taken up the question of Free Trade as the means — and I believe the only human means — of effecting universal and permanent peace. The efforts of the Peace Societies, however laudable, can never be successful so long as the nations maintain their présent System of isolation ".*

Il exprime ces mêmes pensées avec une grande éloquence au cours d'une réunion organisée l'année suivante par la Ligue. Robert Peel les reprend à son tour en 1846, lorsqu'il propose l'abrogation des „ corn laws ". Il exprime alors l'espoir que le libre-échange créera „ a new bond of peace, and that it would control the passions of those European Governments who still indulge themselves in visions of war."'

Les idées de paix constructives lancées par Cobden se résument en quatre points principaux : arbitrage au lieu de guerre, désarmement simultané dans tous les pays, maintien et respect absolu du principe de non-intervention, enfin refus de crédits aux gouvernements nourrissant des intentions manifestement agressives.^"

Cobden est cependant relativement sceptique en ce qui concerne les différents projets d'organisation internationale permanente. Ses principes d'économie libérale l'amènent à penser qu'une telle organisation n'est pas nécessaire et qu'elle est même peut-être directement nuisible. Se référant au projet d'arbitrage qu'il a soumis à la Chambre des Communes en 1849, il exprime clairement, dans une lettre, son attitude sur ce point : „ You seem to be puzzled about my motion in f avour of

« John Morley, The Life of Richard Cobden, London 1903, I, p. 230.

» Helen Bosanquet, Free Trade and Peace in the Nineteenth Century, Kristiania (Oslo) 1924, p. 47.

^^ En ce qui concerne ce dernier point, Cobden se heurta à une vive résistance de la part de plusieurs de ses partisans. Ils estimaient que son point de vue représentait une atteinte aux principes fondamentaux du libre-échange. En ce qui concernait l'argent aussi, il fallait suivre la loi de l'offre et de la demande. John Morley, op. cit., II, p. 69.

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international arbitration. Perhaps you hâve mixed it up with other théories to which I am no party. My plan does not embrace the scheme of a congress of nations, or imply the belief in the millennium, or demand your homage to the principles of non-resistance. I simply propose that England should offer to enter into an agreement with other countries, France, for instance, binding them to refer any issue that might arise, to arbitration. I do not mean to refer the matter to another sovereign power, but that each party should appoint plenipotentiaries in the form of commissioners, with a proviso for calling in arbitrators in case they cannot agrée. In fact, I wish merely to biad them today before war, which nations always do virtually after it».^^

En France, les idées libre-échangistes s'appuyaient sur une vivante tradition datant de l'époque des physiocrates. C'est cette tradition que continua Jean Baptiste Say (1767 — 1832), notamment en ce qui concerne le problème de la paix et de la guerre.^^ Tout comme Quesnay, Say souligne les avantages mutuels qu'offre le libre échange des marchandises entre les nations. Un développement harmonieux résulterait nécessairement de ce qu'il appelait „ la loi des débouchés " qui régit toute communauté sociale oii est pratiqué le principe de la division du travail. Aussi chaque producteur avait-il tout intérêt à ce que la production augmente sans cesse dans son ensemble et accroisse les possibilités d'échange des marchandises. Ce n'est pas tant „ l'abondance de l'argent qui rend les débouchés facUes que l'abondance des autres produits en général "P Ce fait amène chaque individu à être intéressé dans les progrès économiques de tous. Il en est de même en ce qui concerne les relations entre les nations „ : Une nation est dans le même cas qu'une province par rapport à ime autre province, qu'une ville par rapport aux campagnes: elle est intéressée à les voir prospérer; elle est assurée de profiter de leur opulence; car on ne gagne rien avec un peuple qui n'a pas de quoi payer. Aussi les pays bien avisés favorisent-ils de tout leur pouvoir les progrès de leurs voisins ".^*

" John Morley, op. cit., II, p. 44.

^* Sxir les physiocrates et le problème de la paix, voir Histoire de l'Internationalisme, II, pp. 306 — 316.

^* Silbemer, op. cit., p. 64.

" Ibid., p. 65.

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De même que Saint-Simon et Comte, Say soutient que l'évolution entraîne une influence sociale toujours croissante des „ industrieux " — fermiers, savants, industriels, commerçants et ouvriers — et que cette influence accrue aurait lieu aux dépens des groupes militaires qui représentent un élément négatif. Lorsque les „ industrieux " auront acquis une influence dominante dans l'Etat, on n'aurait besoin que d'une force militaire minime. Le cas échéant, on pouvait toujours recourir à la milice populaire et aux institutions libres. L'histoire prouve que les citoyens libres sont plus efficaces que les sujets opprimés, même lorsqu'il s'agit de faire la guerre. D'ailleurs, les institutions libres constituent en elles-mêmes une garantie de paix. Un Etat régi d'après ces principes ne se livrerait en effet jamais à des conquêtes et éviterait ainsi le danger de voir d'autres Etats se coaliser contre lui. Le cas échéant, il aurait au contraire les plus grandes chances de recevoir de l'aide.

La doctrine de Say considérant une paix durable comme une conséquence organique du développement économique rendait son auteur moins intéressé dans des projets d'organisation internationale. Say estimait, en revanche, qu'il était nécessaire de supprimer deux facteurs encore susceptibles de constituer une menace de guerre — la diplomatie et le colonialisme. Les représentants diplomatiques ont une tendance marquée à se rendre eux-mêmes indispensables, ce qu'ils peuvent notamment faire en nouant des intrigues provoquant une tension entre les Etats. La représentation consulaire doit au contraire être maintenue parce qu'elle contribue dans une grande mesure à favoriser le développement de l'échange international des marchandises, ce qui à son tour est une garantie de paix. Mais l'échange de marchandises est entravé et la paix menacée par le colonialisme. Plus tôt les colonies recouvreraient leur liberté, et plus grandes seraient les chances de prospérité et de paix.

Frédéric Bastiat (1801 — 1850) fut le meneur de la campagne française visant à appliquer les idées libre-échangistes. Dans ses considérations sur le problème de la guerre, il souligne que la guerre est le résultat de deux forces fondamentales dans le processus économique: la „ production " et la „ spoliation ". Il expUque ainsi l'origine de cette dernière force, de caractère négatif : „ La spoliation par voie de guerre, c'est-à-dire la spoliation toute naïve, toute crue, a sa racine dans le

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cœur humain, dans l'organisation de l'homme, dans ce moteur universel du monde social: l'attrait pour les satisfactions et la répugnance pour la douleur; en un mot, dans ce mobile que nous portons tous en nous mêmes: l'intérêt personnel ".^^ De même que les tendances anarchistes dans la vie sociale, la guerre entre nations découle d'un certain besoin de ravir à autrui le fruit de son travail. Une paix durable ne sera garantie que quand les hommes réussiront à modifier le caractère de la lutte de sorte qu'elle ne soit dirigée que contre les forces de la nature. Bastiat n'a pas d'idées bien précises sur la façon dont cela pourrait avoir lieu. Il mise plutôt sur l'espoir d'un changement de mentalité, provoqué notamment par l'efficacité croissante des moyens de défense amenant l'agresseur à reconnaître qu'il ne gagnerait rien à passer à l'action. Le développement d'un „ intérêt personnel éclairé " formerait une plus sûre garantie de paix que tout ce que pourrait fournir la philosophie ou la religion. La minorité qui souhaiterait encore la guerre, se trouverait dépourvue de moyens de force pour réaliser ses intentions.

Le point de vue de Bastiat sur le désarmement est encore plus radical que ceux de Cobden et de la plupart des pacifistes français, en ce sens qu'il est disposé à risquer que la France commence à désarmer à elle seule. L'augmentation des préparatifs militaires en France est à la fois inutile et nuisible à la sûreté extérieure et intérieure du pays. La „ politique de force " si souvent citée n'avait apporté que déceptions: „ Fiers de notre prodigieux état militaire, nous avons eu un différend avec les Etats-Unis, et nous avons cédé; nous avons eu des contestations au sujet de l'Egypte, et nous avons cédé; nous avons d'année en année, prodigué des promesses à la Pologne, à l'Italie, et l'on n'en a pas tenu compte. Pourquoi? parce que le déploiement de nos forces a provoqué un déploiement semblable pour toute l'Europe ".^®

— „ Pour moi, je n'hésiterai pas à voter le désarmement, parce que je ne crois pas aux invasions. D'où nous viendraient-elles? De l'Espagne? de l'Italie? de la Prusse? de l'Autriche? c'est impossible. Restent l'Angleterre et la Russie. L'Angleterre ! elle a déjà fait cette expérience, et vingt-deux milliards de dettes, dont les travailleurs payent encore

" Œuvres complètes, Paris 1864, Tome VI, p. 58L " Ibid., Tome V, p. 452.

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l'intérêt, sont une leçon qui ne peut pas être perdue. La Russie ! Mais c'est une chimère. Le contact avec la France n'est pas ce qu'elle cherche, mais ce qu'elle évite. Et si l'empereur Nicolas s'avisait de nous envoyer deux cent mille Moscovites, je crois sincèrement que ce que nous aurions de mieux à faire, ce serait de les bien accueillir, de leur faire goûter la douceur de nos vins, de leur montrer nos rues, nos magasins, nos musées, le bonheur du peuple, la douceur et l'égalité de nos pénates, après quoi nous leur dirions: Reprenez, le plus tôt possible, le chemin de vos steppes et allez dire à vos frères ce que vous avez vu ".^'

Bastiat ne peut pas non plus d'un point de vue commercial reconnaître la nécessité d'une défense. Le commerce extérieur n'a pas besoin d'une telle protection; et s'il s'agit de conquérir de nouveaux marchés, la modicité des prix est l'élément décisif, non pas la force militaire. Dans le domaine de la politique économique, la dépendance entraînée par le libre-échange deviendrait réciproque — comme le soulignait également Cobden — et ne représenterait donc aucune menace contre l'indépendance politique. Le protectionnisme n'engendre en fait pas l'indépendance, mais l'isolement et contribue par ailleurs à augmenter le danger de guerre, car il en a besoin pour justifier sa propre utilité. Sous un système protectionniste, il serait en outre plus facile aux chefs d'Etat de déclencher une guerre, car elle ne provoquerait pas les mêmes perturbations dans les relations économiques que sous un système libre-échangiste et, partant, elle ne susciterait pas la même désapprobation dans la masse du peuple. D'une manière générale, il y aurait des conditions psychologiques plus favorables à la guerre : „ Les barrières constituent l'isolement, l'isolement conduit à la haine, la haine à la guerre, la guerre à V invasion ".^^

En 1845, Bastiat entra en relations avec Cobden. Il avait, à cette époque, écrit un livre sur „ Cobden et la Ligue " qu'il apporta lorsqu'il visita les bureaux de l'Anti-Com-Law-League à Londres. Il se rendit aussi au quartier général de la ligue à Manchester. Cobden et ses partisans avaient jusque là été assez réservés en ce qui concernait la question de mener campagne pour que d'autres pays adoptent les principes de la

" Ibid., p. 456.

" Ibid., Tome IV, p. 116.

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politique libre-échangiste. Ils craignaient que les milieux dirigeants du continent ne pussent se servir d'une telle campagne pour prouver qu'il s'agissait là d'une tentative destinée à favoriser des intérêts purement britanniques. En ce qui concernait la France, Cobden et Bastiat tombèrent vite d'accord pour déclarer que le mouvement libre-échangiste devait croître d'une façon organique. Cobden lui conseilla par ailleurs de mener la campagne d'une autre manière qu'on ne l'avait fait en Angleterre. Si on créait quelque chose d'analogue à l'Anti-Corn-Law- League, on n'aurait pas beaucoup de succès. En France, on était peu habitué à des actions de masse organisées de ce caractère, et, sur le plan idéologique, il n'était guère douteux que, pour le moment, les masses étaient bien plus occupées par les idées communistes et fouriéristes. Aussi Bastiat et les autres libre-échangistes devaient-Us avant tout chercher à influencer les gens occupant des situations de premier plan, donc mener campagne, pour ainsi dire, du haut vers le bas. De bien des côtés, on se rendit avec enthousiasme aux arguments des libreéchangistes déclarant que l'application de leurs principes garantirait la paix dans le monde. Le mouvement pacifiste en fut consolidé et affermi, car cela contribua notamment à lui donner un caractère moins abstrait et un sens plus aigu des réalités, ce qui — nous le verrons bientôt — , se manifesta nettement au cours des premiers congrès de paix internationaux. Mais leur doctrine souleva simultanément plusieurs objections émanant aussi de gens par ailleurs favorables aux principes mêmes du libre-échange, tel notamment William EUery Channing. Il était d'accord sur le fait que le développement des transports et du commerce augmentaient les chances d'une paix durable. Mais ces chances seraient gâchées, si la croissance et les progrès spirituels n'allaient de pair avec les progrès économiques et techniques (le raisonnement de Channing sur ce point est — comme on le verra — à peu près le même que celui qu'il fit valoir à l 'encontre de ceux qui affirmaient que des constitutions libres sont en elles-mêmes une garantie de paix.) Dans une „ Lecture on War " en 1838, il s'exprima de la façon suivante : „ Wealth breeds power, and power always tempts to wrong. Communities which at once grow rich and licentious breed desperate men, unprincipled adventurers, restless spirits, who unsettle social order at home, who make freedom a cloak and instrument of ambition, and find an

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interest in embroiling their country with foreign foes. Another conséquence of growing prosperity is the rapid growth of population ; and this, in the absence of Christian restraints and Christian principles, tends to pauperism and crime, tends to make men cheap, and to destroy the sacredness of human life ; and the communities are tempted to throw off this dangerous load, this excess of numbers, in foreign war .... Let us not speak of industry, commerce and wealth as insuring peace. Is commerce ne ver jealous and grasping? Hâve commercial states no collisions? Hâve commercial rights never drawn the sword in self-defence? Are not such states a tempting prey? And hâve they no désire to prey on others? Does trade cherish nothing analogous to the spirit of war in ordinary pursuitsl Is there no fighting on the exchange? Is bargaining nothing but friendship and peace? Why, then, expect from trade alone peace among nations?" ^^.

La foi des libre-échangistes en des facteurs purement économiques fut aussi critiquée à partir de considérations fondées sur „ une politique de sécurité ". Dans un livre paru en 1869, l'auteur, A. Fayet, critique sévèrement J. B. Say lorsqu'il déclare que la paix sera garantie par les progrès de la technique des armes qui confèrent aux nations civiUsées une supériorité militaire rendant impossible l'invasion de peuples barbares. Si cela est exact, soutient l'auteur, on ne peut en tirer qu'une conclusion, à savoir que la guerre continuera à être possible dans les relations entre les nations riches et que la victoire reviendra au plus fort, ce qui ne représentera d'ailleurs pas une décision suprême, car U est de fait que les rapports de force varient en politique internationale. D'ailleurs, des „ invasions barbares " resteront toujours possibles. L'auteur attire, à ce propos, l'attention sur la Russie — Etat „ à demi barbare " — qui est très susceptible de s'étendre vers l'ouest. C'est de plus une vieille expérience que les progrès techniques ont toujours contribué à propager la guerre, ce qu'illustrent bien les guerres navales. Dans cet ordre d'idées, l'auteur pressent avec angoisse les maux d'une guerre aérienne future: „ Qu'un jour l'art du ballon se perfectionne jusqu'à porter des armées dans les airs, et on ensanglantera les plaines de l'atmosphère ".*°

" W. E. Channing, Discourses on War, Boston 1903, pp. 91 — 92. *• De la paix perpétuelle, Moulins 1869, pp. 170—176.

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De même que Chamiing, Fayet soutient la nécessité d'un renouveau religieux, et, en bon catholique, il estime qu'il doit avoir lieu sous forme d'une réunion des communautés religieuses sous l'égide de l'Eglise mère.

Siu" un plan purement économique, les idées pacifistes des libreéchangistes furent vivement controversées par les avocats du protectionnisme. Un de leurs arguments essentiels, précisé d'une façon très concise par les Américains, consistait à ne voir dans tout le libre-échangisme qu'un système destiné à masquer les intérêts particuliers des Britanniques. Dans sa motivation des idées protectionnistes, Henry Carey (1793 — 1879), distingue entre les notions de „ Commerce " et de „ Trade ", ce qui, à son tour, est dû à ce qu'il nie l'existence de la notion de ,,homo economicus " et considère „ the principle of association " comme la force première de la vie humaine. Le „Commerce " est une manifestation organique de cette force et prend la forme de relations directes, sans intermédiaires. Le „ Trade " en revanche, c'est l'échange de marchandises par voie d'intermédiaires. Pour Carey, le marché intérieur représente le „ commerce " et le commerce extérieur le „ trade ". La première de ces formes conduit à la culture de régions faciles à rendre fertiles et qui se trouvent dans le voisinage de villes de grandeur raisonnable (towns); l'autre forme réunit les gens dans de grandes villes (cities), de sorte que la main-d'œuvre américaine par exemple doit être utilisée pour cultiver des terres infécondes afin d'assurer l'approvisionnement de l'Europe. En même temps, les Etats-Unis deviendront tributaires de l'importation d'articles industriels. Une telle évolution ne pourrait être arrêtée que par l'application énergique de principes protectionnistes. Cela forcerait l'Angleterre à modifier sa politique : „ At this moment her whole policy is dépendent on the action of the United States. If they détermine that they will eat their own food, and work up their own cotton, and smelt their own iron ore, the downfall of the System of ships, commerce and colonies is as certain to take place as it is now certain that the navigation and corn laws hâve been repealed ".^^ Cela ne représenterait aucun danger pour la paix mondiale, bien au contraire. Le „ Trade " est en effet un des plus puissants facteurs généra-

" Helen Bosanquet, op. cit., pp. 61 — 62.

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teurs de guerre. „Trade causes the exhaustion of the soil and the dispersion of men, while stopping the circulation of society and causing large numbers of men to be unemployed, and ready to occupy themselves in the work of war and plunder. Trade made the war of 1812. Trade and dispersion made the great Florida war of 1837, at a cost of thirty million dollars. Thirst for territory, conséquent upon the exhaustion of the Southern States, caused the appropriation of Texas, folio wed by the Mexican war and the seizure of Califomia. To the same cause we hâve to attribute the récent Indian wars, the thirst for the appropriation of Cuba and Dominica, and the design to seize upon Central America. Trade is always dispersive and warlike. It sends fleets to Japan, and expéditions to Africa and the Amazon — seeking outlets for population abroad, while closing the markets for its labour at home "P

Le grand théoricien du protectionnisme, Friedrich List (1789 — 1846), dont les ouvrages avaient d'ailleurs été publiés avant ceux de Carey, analyse les problèmes d'une façon plus nuancée. Il part du fait que le libéralisme économique est fondé sur une conception excluant à la fois les frontières entre les pays et les unités nationales. Aussi cette doctrine confond-elle deux notions — celle d'„ économie cosmopolite " et celle d'„ économie politique ". Dans le premier cas, la théorie économique concerne les individus isolés et l'humanité dans son ensemble, dans le second cas, elle concerne tout d'abord l'unité nationale. Dans ce dernier cas, la tâche consiste à montrer comment une nation peut, de la façon la plus efficace, exploiter ses ressources économiques en vue de développer sa prospérité, sa civilisation et son influence.

List partage, par ailleurs, l'opinion des libérahstes déclarant que les échanges de marchandises tendent sans cesse à se muliplier. Mais il critique la façon dont ils sous-estiment les unités nationales. En outre, il ne peut mettre un signe d'égahté entre une tendance cosmopolite et une organisation juridique universelle.^ Cette dernière n'existe provi-

« Ibid.

*• List met ici le doigt sur un point essentiel qui sera aussi souligné plus tard par ceux qui critiquent les idées pacifistes du libre-échangisme. Ils ont notanunent fait observer qu'on ne peut pas tout simplement mettre ^xa signe d'égalité entre l'activité économique au sein des différents pays et leurs rapports mutuels. La vie économique au sein des différents pays ne peut se dérouler harmonieusement

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soirement que sous forme de projets théoriques. Dans leurs rapports mutuels les nations doivent s'attendre à l'éventualité d'une guerre, ce qui rend nécessaire une politique protectionniste. Mais cela ne revient pas à dire que List propose la notion de „ nation " comme objectif final. Les nations ne représentent après tout qu'une étape sur le chemin menant à une communauté mondiale. C'est justement la reconnaissance de ce fait qui, selon List, distingue le protectionnisme du mercantilisme qui avait été par trop absolu dans ses conceptions et, partant, isolationniste dans ses tendances. La protection doit être un moyen, la liberté le but. De même que les libre-échangistes avaient sous-estimé la nation, de même le mercantilisme avait ignoré l'humanité en tant que réalité. Ce qui distingue aussi l'économie „ cosmopolite " de l'économie „ politique ", c'est que la première dans sa notion de valeur n'opère qu'avec le concept de „ richesse ", tandis que la deuxième y ajoute celui de „ puissance ". Ces deux choses dépendent en réalité l'une de l'autre. Si l'on devait procéder à une comparaison de leur importance, on trouverait, en fait, que la „ puissance " l'emporte sur la „ richesse ", car elle veille au maintien de la vieille prospérité et ouvre la voie à une nouvelle. Abordant le problème de la guerre et de la paix, List ne trouve aucune raison de glorifier la guerre, mais il fait observer que, même si elle est à la source de grands maux, elle n'a pas toujours des conséquences négatives d'un point de vue économique. L'Angleterre, par exemple, s'était beaucoup enrichie en faisant la guerre dans des pays lointains et les possibilités d'exploitation des ressources économiques de l'Amérique n'étaient devenues une réalité qu'après l'indépendance que les immigrants y avaient conquise grâce à une guerre. D'autre part, le libre-échangisme n'aurait pas les conséquences pacifiantes qu'on affirmait. Dans les circonstances actuelles, une application de ce système assurerait plutôt l'hégémonie de l'Etat le plus puissant dans le domaine de l'industrie, du commerce et de la navigation, donc de l'Angleterre, En réalité, un protectionnisme raisonnable pourrait favoriser la tendance à l'uni-

«ane loi ni ordre. L'application des principes de la libre -concurrence aux relations entre les nations n'aboutira pas non plus à une harmonie durable sans loi internationale à caractère obligatoire. Voir Lionel Robbins, The Economie Causes of War, London 1939, pp. 99—100.

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versalité d'une manière plus efficace, car il créerait un équilibre plus stable dans les rapports entre nations.

Au cours de son analyse du système protectionniste, List souligne qu'il ne doit être appliqué que dans les pays où il y a manifestement possibilité de développement industriel; on ne doit, en aucun cas, viser à l'autarcie. En principe, List est donc favorable à l'idée de l'internationalisme, mais dans les projets constructifs de fédération qu'il présente, il se révèle être un nationaliste partisan de la Grande-Allemagne. La raison profonde en est qu 'il opère avec la notion de „ frontières naturelles " notamment comme condition préalable de l'application du protectionnisme. Cette notion implique également le contrôle des embouchures les plus importantes. Aussi le „ Zollverein " ne serait-il entièrement réalisé que le jour où il s 'étendrait de la région allant de l'embouchure du Rhin à la frontière polonaise, et comprenant donc les Pays-Bas et le Danemark qui devraient être inclus dans la Confédération Germanique et en devenir une partie de nationalité allemande, ce qui serait conforme à la nature et aux conditions de ces peuples. D'après List, la Belgique ne représente qu'une fraction de nationalité et court le danger permanent d'être engloutie par la France. L'Allemagne devrait devancer cette solution en annexant la région. List songea aussi à laisser la Suisse faire partie de „" l'espace vital" de la „ Grande-Allemagne " ; grâce à une entente avec la Hongrie, l'Allemagne s'assurerait l'influence en Europe orientale et obtiendrait ainsi — de même que l'expansion américaine vers l'Ouest — un „ arrière-pays " atteignant la Mer Noire et allant jusqu'à la Turquie incluse. Cette grande fédération des Etats d'Europe centrale aurait toutes chances de tenir tête à l'Angleterre. List rêve d'une remise en application du „ système continental " pour écraser la puissance de l'Angleterre; mais son pressentiment que la puissance croissante des Etats-Unis pourrait représenter une menace contre l'Europe, l'amena quelque temps à songer à une alliance entre l'Angleterre et les Etats continentaux; quelques années plus tard, il en arriva au résultat qu'un conflit entre les Etats-Unis et l'Angleterre finirait infailliblement par la victoire des premiers et qu'il serait bon que cette lutte eût lieu entre eux deux seulement et de préférence le plus tôt possible.

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